15 juin 2006
"Se perdre"/"Passion simple"
Je viens de lire « Se
perdre » le journal qu’Annie Ernaux a tenu en 1988-1990 alors qu’elle
vivait une passion très impérieuse pour un diplomate russe en poste à Paris.
Elle sait très bien ce que
cet homme, très éloigné de ses valeurs et de sa culture, est pour elle.
« Je suis attachée à lui par ce lien de peau indéfinissable mais dont le
manque est à crever ». Mais aussi « cet homme est la figure de
l’absolu. De ce qui suscite une terreur sans nom ». Celui qui la ravit,
l’arrache à elle-même, la conduit en d’étranges territoires (« Je suis
dans ce creux où fusionnent mort, écriture, sexe, voyant leur relation mais ne
pouvant la surmonter ni la dévider en un livre »). Elle ignore ce qu’elle
est pour lui mais à la limite s’en moque (est-elle seulement la femme qui baise
bien, qui a au surplus pour elle d’être une femme connue ce qui fait du bien au
narcissisme de l’homme ?).
Elle passe son temps à
attendre ses coups de téléphone, les annonces de sa venue, sa vie n’est plus
que cela, l’attente des brefs moments passés ensemble, cela en devient
véritablement une obsession, toutes ses autres activités, vie littéraire,
conférences, voyages, ne prennent sens que dans le prisme de cette attente.
Elle ne parvient plus à écrire d’ailleurs sinon son journal.
Comptent seulement les
présences quand il peut (veut ?), aussi rares, aussi aléatoires
soient-elles. Et même ces moments malgré leur plénitude sont chargés de
l’angoisse de la perte: le désir qui va décroître, la rupture inévitable, le
présent si évanescent, entre le présent futur (l’attente) et le présent passé
(déjà il est parti)…
Très vite la relation n’est
perçue que dans son rapport à sa rupture à venir. L’homme de toute façon doit
quitter la France, rejoindre la Russie. Malgré les souffrances quasi
permanentes que lui occasionne cette passion sans espoir, elle ne tente pas de
la rompre, ce qui compte c’est de le voir encore, encore une fois, ne serait-ce
qu’une fois.
La sortie de la passion, sa
transmutation, une fois l’homme parti, ne pourra se faire que par l’écriture.
Ce sera le livre « Passion simple » .
J’avais lu ce livre au
moment de sa parution. J’en avais gardé l’image d’une traversée difficile mais
d’une expérience au final plutôt positive pour elle. Le journal ne donne pas
cette même impression. C’est pour cela d’ailleurs que quelques années plus tard
elle avait jugé bon de le publier, disant qu’il lui semblait nécessaire de
donner « cette « vérité » » autre, quelque chose de cru et
de noir, sans salut, quelque chose de l’oblation ». Les titres d’ailleurs
sont significatifs « Passion simple » est tout de même connoté bien
plus positivement que « Se perdre ».
J’ai repris « Passion
simple ». Je n’ai pas trouvé sa lecture plus roborative, la passion la
dépendance et l’aliénation qu’elle entraîne n’est pas affadie. C’est plus court
et moins répétitif dans la forme mais c’est aussi pesant. Sauf qu’à l’extrême
fin il y a ce paragraphe qui a lui seul explique peut-être l’image que j’avais
gardé :« Le luxe quand j’étais petite fille c’étaient les beaux
habits, les bijoux. Puis ça a été de pouvoir mener une vie intellectuelle. Il
me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme
ou une femme. »
Je vois l’amour pour ma part
comme une ouverture à l’autre qui soit aussi une ouverture à soi, qui conduise
à un développement et non à un repli, un enfermement ou une aliénation. C’est
une vision peut-être trop optimiste des choses, qui fait abstraction de la part
sombre, mortifère en nous, peut-être m’a-t-elle conduit parfois à trop me
protéger et m’a-t-elle empêché de vivre certaines choses qui auraient pu être
menaçantes, peut-être…
De toute façon en ces
domaines le jugement n’a pas grand sens. La passion n’a pas a être jugée à
l’aune de sa positivité ou de sa négativité. En l’occurrence elle a été
simplement et elle est devenue ce morceau de vie analysé au scalpel.
Commentaires
En avançant dans ma vie, je suis de plus en plus perplexe sur ces grandes passions "masochistes". J'ai lu il y a peu le livre-récit d'Aurélie Filipetti "Un homme dans la poche" qui développe la même thématique. Moi qui avais tant aimé "Les derniers jours de la classe ouvrière", j'ai été gênée cette fois précisément par le masochisme de cette passion dévorante (ou du moins est-ce moi qui nomme ainsi cet attachement exclusif qui fait que l'on s'oublie).
J'éprouve le même sentiment en lisant Annie Ernaux, une écrivaine qui pourtant me tient à coeur : certes, un "morceau de vie analysé au scalpel" mais un peu vain, quand même.
Le mot de "masochisme" convient bien à "passion", qui indique l'idée de souffrance. C'est une forme d'amour, qui effectivement n'a pas à être jugée. Elle tient du feu dévorant, avec tout ce que cela peut avoir de grandiose.
Cependant je crois que cet forme d'amour n'a pas grand chose à voir avec l'amour qui s'ouvre à l'autre.
Loin du "besoin" ou même de "l'envie", il s'agit là d'une dépendance quasi mortifère, comme une drogue. A 20 ans, je pensais "la passion sinon rien !" A plus de 40, l'amour à vie me semble préférable à l'amour à mort... :-)
Je suis bien d'accord avec vous deux.
C'est pourquoi j'ai ressenti plutôt du malaise à cette lecture.
Et en même temps une forme de respect pour une capacité à analyser sans complaisance des parts sombres de soi.
Mais il évident que ce n'est pas une forme d'amour que je me souhaite!
Houps, d'accord avec vous trois j'ai rédigé pendant que Tristana postait.
Mon impression concernant Annie Ernaux est qu'elle n'est pas clairement, de mon point de vue, un écrivain talentueux. Mais plutôt une " sociologue ", une bonne analyste, notamment de la mobilité sociale... Je pense à " la place " notamment. Houh ça ne me rajeunit pas tout ça...
Quant à toi Valclair, ce que tu en dis, dois je encore te dire que c'est d'une extrême finesse ?
Ségo, plutôt que de la mobilité sociale ce dont A.E. traite c'est de la honte qui peut être associée à cette mobilité. "Ecrire, ce qui reste quand on a trahi", citation de Genet mise en exergue de "la place" . En ce sens c'est autre chose que de la sociologie.
Je me faisais du coup la réflexion qu'au fond tout ça était lié, que ce masochisme dans la passion était aussi lié à cette honte vis à vis d'elle même jamais vraiment dépassée.
Ce qui fait lire différemment la phrase sur le luxe qui clot "passion simple", elle fait explicitement le lien entre l'aspect social et l'aspect passionnel ce que je n'avais pas perçu d'emblée
Val, tu as entièrement raison, d'ailleurs j'avais mis sociologue entre guillemets.
Je trouve ta nuance beaucoup plus fine !
Manque d'estime de soi quel merde ce truc là :-)
Quelle !
Passion amoureuse
"...Ce n'est qu'au XVI ème siècle que le terme de passion prend le sens plus précis de "souffrance torturante provoquée par l'amour" (1569, Ronsard), et se décline au pluriel pour dénoter les passions amoureuses."
J'ai vécu une passion amoureuse comme tu la décris, je m'en suis sortie mais j'ai vécu des moments inoubliables, riches et merveilleux que je garde comme de précieux souvenirs. Je vis aujoud'hui une passion amoureuse platonique, il ne se passe rien si ce n'est quelques rencontres amicales et sages par obligation, par respect. Je vis aussi des moments d'échanges intenses avec lui. Cette attente de la rencontre est difficile à vivre au quotidien. J'essaie d'ouvrir mon coeur à autre chose mais le coeur n'est pas l'esprit même s'il l'habite ;-). Je me demande si cette distance non réellement désirée n'est pas un élement moteur de la passion.
Pour revenir à Annie Ernaux, je la trouve très talentueuse, personnellement. Ses premiers romans, largement autobiographiques, comme "la place" ou "les armoires vides" proposaient une écriture très nouvelle, fort copiée depuis (et souvent bien mal). Elle a été une des pionnières de l'intime analysé avec distance.
Mes réticences portent davantage sur le sujet de la "passion" comme objet littéraire un peu ressassé. On peu relire "Phèdre" de Racine, à mon avis il n'y a rien de mieux sur la passion tragique !
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