J’ai terminé hier ma lecture d’Etty Hillesum sur une admiration renouvelée.

« Lettres de Westerbork », le camp de transit où étaient parqués les juifs hollandais avant les transferts vers les camps d’extermination de l’est constitue un document passionnant, une sorte de reportage, vivant, concret, poignant sur la vie et l’organisation du camp, sur ses groupes divers et ses figures, sur les conditions de vie de plus en plus abjectes, sur la préparation et le départ des convois, tout cela naturellement restant éclairé par la lumière particulière d’Etty.

La fin du journal proprement dit m’avait un peu gênée. Parce qu’il me semblait qu’Etty se détachait à tel point qu’elle en perdait le lien jusque là très fort avec le monde, ce qui, « Lettres de Westerbork » le montre, n’était pas le cas. Mais le ton du dialogue était devenu différent, ce n’était plus tant dialogue intérieur entre elle et elle si riche d’hésitations, d’avancées et de reculs, d’enthousiasmes et de coups de déprime, c’était un dialogue ou une adresse à Dieu lui-même peut-être plus plat, comme si elle avait atteint une sorte de sérénité uniforme, forcément moins intéressante dans son statisme que le temps des interrogations et des évolutions.

Peut-être me gênait aussi cette idée qu’une telle attitude pouvait détourner des combats. « Ne pas ajouter une goutte de haine à la haine existante », oui, c’est une position forte mais peut-elle, doit-elle être absolue ? Je me suis interrogé là-dessus, à partir des refus qu’Etty avait formulé à certains de ses amis de se cacher et de rentrer dans la résistance active. Sa position se comprend et est cohérente avec l’ensemble de ce qu’elle pense et ressent mais quand même n’est ce pas trop ? Peut-être faut-il se dire que les deux formes de présence ont sens, la présence de ceux qui se battent et la présence de ceux qui témoignent et qui éclairent, qu’il était bon qu’il y ait quelqu'un pour être « le cœur vivant de la baraque », pour apporter par une présence rayonnante un peu de soulagement aux malheureux enfermés dans le camp de transit de Westerbork ?

Voici quelques formules ou phrases que j’ai noté. Certaines sont d’une grande poésie, il y a beaucoup d’images fortes, parfois délicatement sensuelles. Que j’aime « les bras nus de la vie » ou « la mince chemise de leur humanité ». C’est très réducteur bien sûr de donner ces bouts de phrase comme ça, hors du mouvement d’ensemble de la prose qui les porte. N’empêche j’ai voulu les engranger, j’ai noté les pages dans l’édition de poche Points, pour pouvoir, pour moi-même, retourner au contexte.

« Il y a ceux qui prient Dieu les yeux levés, ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, ceux-là cherchent Dieu en eux-mêmes » (p 55)

« Tu dois prêter l’oreille la plus attentive au murmure de ta source intérieure au lieu de te laisser toujours égarer par les propos de ton entourage » (p 67)

« Ce besoin, cette fantaisie ou cette chimère (comme on voudra) de vouloir posséder un seul être pour toute une vie il faut absolument le réduire en miettes. Ce désir d’absolu il faut le pulvériser. Ce ne sera pas un appauvrissement mais justement un enrichissement. Une promesses de subtilités, de nuances. Accepter dans les liaisons un début et une fin, y voir un fait positif et non un motif de tristesse. Ne pas vouloir s’approprier l’autre, ce qui ne revient pas d’ailleurs à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale ce qui n’implique nulle résignation. » (p 71-72)

« Impressions d’hier soir dans ma petite chambre… je regardais dehors par la baie ouverte… On aurait dit que la vie avec tous ses secrets était tout près de moi, que je pouvais la toucher... J’étais étendue entre les bras nus de la vie et j’y étais en sécurité, à couvert. Et je pensais : comme c’est étrange. ! c’est la guerre. Des cruautés s’ajoutent à d’autres cruautés… Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi » (p 119)

Après avoir vu des estampes japonaises marqué du rapport entre le vide et le plein : « c’est ainsi que je veux écrire : avec autant d’espace autour de peu de mots… Les mots doivent accentuer le silence… je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. Et il sera plus difficile de représenter ce silence, d’animer ce blanc, que de trouver les mots. » (p 121)

« Pour humilier il faut être deux : celui qui humilie…et celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut…il reste des mesures vexatoires mais non cette humiliation qui accable l’âme. »(p 132)

« Travailler à soi-même ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même » (p 133)

« Bon, on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle je l’accepte… mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société » (p 144)

L’acceptation n’est pas la résignation : « Nous portons tout en nous et les circonstances ne jouent jamais un rôle déterminant : il y aura toujours des situations bonnes ou mauvaises à accepter comme un fait accompli, ce qui n’empêche personne de consacrer sa vie à améliorer les mauvaises » (p 145)

« Je me recueille en moi-même. Et ce « moi-même »,cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille je l’appelle Dieu » (p 207) et tout à fait similaire « parvenir à rejoindre en soi même ces sources originelles que j’ai choisi d’appeler Dieu » (p 226)

« Une âme est un composé de feu et de cristal de roche. Austère et dure comme l’Ancien Testament mais douce comme le geste délicat du bout de ses doigts, lorsque, parfois, il caressait mes cils » (p 244) Je trouve ça superbe, cette façon d’associer ainsi l’âme et ce geste tendre qui quoique minuscule est délicieusement sensuel.

A propos des riches et des puissants arrivés à Westerbork : « La solide armure que leur avait forgée position sociale, notoriété et fortune est tombée en pièces, leur laissant pour tout vêtement la mince chemise de leur humanité. Ils se retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et qu’il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures, il ne leur reste plus rien d’autre. » (p 269)

« Un moment vient où l’on peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter. Et cette acceptation, je la cultive depuis bien longtemps, mais on ne peut le faire que pour soi, pas pour les autres » (p 299)

« Ce matin il y avait un arc en ciel au-dessus du camp, et le soleil brillait dans les flaques de boue. Quand je suis entrée dans la baraque hospitalière, quelques femmes m’ont lancé : « Vous avez de bonnes nouvelles ? Vous avez l’air radieuse ! » J’ai inventé une petite histoire où il était question d’une paix toute proche, je ne pouvais tout de même pas leur servir mon arc-en-ciel, bien qu’il fut l’unique cause de ma joie. » (p 303).

Ça, cet arc-en-ciel, cette dernière grâce, c’est un mois seulement avant son propre départ vers les camps d’extermination !


ETTY