07 juillet 2006
Etty, suite et citations
J’ai terminé hier ma lecture
d’Etty Hillesum sur une admiration renouvelée.
« Lettres de
Westerbork », le camp de transit où étaient parqués les juifs hollandais
avant les transferts vers les camps d’extermination de l’est constitue un
document passionnant, une sorte de reportage, vivant, concret, poignant sur la
vie et l’organisation du camp, sur ses groupes divers et ses figures, sur les
conditions de vie de plus en plus abjectes, sur la préparation et le départ des
convois, tout cela naturellement restant éclairé par la lumière particulière
d’Etty.
La fin du journal proprement
dit m’avait un peu gênée. Parce qu’il me semblait qu’Etty se détachait à tel
point qu’elle en perdait le lien jusque là très fort avec le monde, ce qui,
« Lettres de Westerbork » le montre, n’était pas le cas. Mais le ton
du dialogue était devenu différent, ce n’était plus tant dialogue intérieur
entre elle et elle si riche d’hésitations, d’avancées et de reculs,
d’enthousiasmes et de coups de déprime, c’était un dialogue ou une adresse à
Dieu lui-même peut-être plus plat, comme si elle avait atteint une sorte de
sérénité uniforme, forcément moins intéressante dans son statisme que le temps
des interrogations et des évolutions.
Peut-être me gênait aussi cette
idée qu’une telle attitude pouvait détourner des combats. « Ne pas ajouter
une goutte de haine à la haine existante », oui, c’est une position forte
mais peut-elle, doit-elle être absolue ? Je me suis interrogé là-dessus, à
partir des refus qu’Etty avait formulé à certains de ses amis de se cacher et
de rentrer dans la résistance active. Sa position se comprend et est cohérente
avec l’ensemble de ce qu’elle pense et ressent mais quand même n’est ce pas
trop ? Peut-être faut-il se dire que les deux formes de présence ont sens,
la présence de ceux qui se battent et la présence de ceux qui témoignent et qui
éclairent, qu’il était bon qu’il y ait quelqu'un pour être « le cœur
vivant de la baraque », pour apporter par une présence rayonnante un peu
de soulagement aux malheureux enfermés dans le camp de transit de Westerbork ?
Voici quelques formules ou
phrases que j’ai noté. Certaines sont d’une grande poésie, il y a beaucoup
d’images fortes, parfois délicatement sensuelles. Que j’aime « les bras
nus de la vie » ou « la mince chemise de leur humanité ». C’est
très réducteur bien sûr de donner ces bouts de phrase comme ça, hors du
mouvement d’ensemble de la prose qui les porte. N’empêche j’ai voulu les
engranger, j’ai noté les pages dans l’édition de poche Points, pour pouvoir,
pour moi-même, retourner au contexte.
« Il y a ceux qui
prient Dieu les yeux levés, ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est
d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, ceux-là cherchent
Dieu en eux-mêmes » (p 55)
« Tu dois prêter
l’oreille la plus attentive au murmure de ta source intérieure au lieu de te
laisser toujours égarer par les propos de ton entourage » (p 67)
« Ce besoin, cette
fantaisie ou cette chimère (comme on voudra) de vouloir posséder un seul être
pour toute une vie il faut absolument le réduire en miettes. Ce désir d’absolu
il faut le pulvériser. Ce ne sera pas un appauvrissement mais justement un
enrichissement. Une promesses de subtilités, de nuances. Accepter dans les
liaisons un début et une fin, y voir un fait positif et non un motif de
tristesse. Ne pas vouloir s’approprier l’autre, ce qui ne revient pas
d’ailleurs à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale ce qui n’implique
nulle résignation. » (p 71-72)
« Impressions d’hier
soir dans ma petite chambre… je regardais dehors par la baie ouverte… On aurait
dit que la vie avec tous ses secrets était tout près de moi, que je pouvais la
toucher... J’étais étendue entre les bras nus de la vie et j’y étais en
sécurité, à couvert. Et je pensais : comme c’est étrange. ! c’est la
guerre. Des cruautés s’ajoutent à d’autres cruautés… Je connais tout cela et je
continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui
s’impose à moi » (p 119)
Après avoir vu des estampes
japonaises marqué du rapport entre le vide et le plein : « c’est
ainsi que je veux écrire : avec autant d’espace autour de peu de mots… Les
mots doivent accentuer le silence… je voudrais tracer ainsi quelques mots au
pinceau sur un grand fond de silence. Et il sera plus difficile de représenter
ce silence, d’animer ce blanc, que de trouver les mots. » (p 121)
« Pour humilier il faut
être deux : celui qui humilie…et celui qui veut bien se laisser humilier.
Si ce dernier fait défaut…il reste des mesures vexatoires mais non cette
humiliation qui accable l’âme. »(p 132)
« Travailler à soi-même
ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un
jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la
paix en soi-même » (p 133)
« Bon, on veut notre
extermination complète : cette certitude nouvelle je l’accepte… mais une
certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je
travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens,
oui, pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en
société » (p 144)
L’acceptation n’est pas la
résignation : « Nous portons tout en nous et les circonstances ne
jouent jamais un rôle déterminant : il y aura toujours des situations
bonnes ou mauvaises à accepter comme un fait accompli, ce qui n’empêche
personne de consacrer sa vie à améliorer les mauvaises » (p 145)
« Je me recueille en
moi-même. Et ce « moi-même »,cette couche la plus profonde et la plus
riche en moi où je me recueille je l’appelle Dieu » (p 207) et tout à fait
similaire « parvenir à rejoindre en soi même ces sources originelles que
j’ai choisi d’appeler Dieu » (p 226)
« Une âme est un
composé de feu et de cristal de roche. Austère et dure comme l’Ancien Testament
mais douce comme le geste délicat du bout de ses doigts, lorsque, parfois, il
caressait mes cils » (p 244) Je trouve ça superbe, cette façon d’associer
ainsi l’âme et ce geste tendre qui quoique minuscule est délicieusement
sensuel.
A propos des riches et des
puissants arrivés à Westerbork : « La solide armure que leur avait
forgée position sociale, notoriété et fortune est tombée en pièces, leur
laissant pour tout vêtement la mince chemise de leur humanité. Ils se
retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et
qu’il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures, il ne leur
reste plus rien d’autre. » (p 269)
« Un moment vient où
l’on peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter. Et cette
acceptation, je la cultive depuis bien longtemps, mais on ne peut le faire que
pour soi, pas pour les autres » (p 299)
« Ce matin il y avait
un arc en ciel au-dessus du camp, et le soleil brillait dans les flaques de
boue. Quand je suis entrée dans la baraque hospitalière, quelques femmes m’ont
lancé : « Vous avez de bonnes nouvelles ? Vous avez l’air
radieuse ! » J’ai inventé une petite histoire où il était question
d’une paix toute proche, je ne pouvais tout de même pas leur servir mon
arc-en-ciel, bien qu’il fut l’unique cause de ma joie. » (p 303).
Ça, cet arc-en-ciel, cette dernière grâce, c’est un mois seulement avant son propre départ vers les camps d’extermination !
Commentaires
C'est une journée "Etty" aujourd'hui donc... Ces mots retrouvés chez toi aujourd'hui, lus et relus et soulignés et tant aimés. Si apaisants chaque fois... Ces mêmes mots que je vais retrouver ce soir sur une scène de théâtre. Et ce livre de mon coeur que je vais glisser bien sûr dans ma valise de vacances puisqu'il m'accompagne partout...
Oui moi aussi je vais retrouver ces mots ce soir, et nous allons vraiment déplorer ton accident.
Bon courage encore.
Merci Val
C'est bon de lire tout cela....les extraits que tu choisis de nous partager, et les commentaires que tu en fais, plein de finesse
etty
moi je trouve etty inquiétante ! je sais ça choque mais c'est une approche mystique et moi mon approche ç'est plutôt la voie du milieu du boudha c'est plus humain , même pas le nirvanha .
Etty est inhumaine c'est trop ,ça fait mal ,elle est trop loin de nous ;j'arrive pas à adhérer; moi je suis d'en bas et je fonctionne comme dit le "tao te king "comme çà :
un voyage de mille lis commence par un pas !
ça c'est à ma portée !
sinon biensur que c'est beau !trop beau !trop douloureux
alceste, elle a juste accepté son sort.
et ce n'est pas donné à tout le monde, quand la mort est si proche...
valclair, un des passages que tu notes me fait penser à mon grand-père... l'arc en ciel...
pour lui, ça a été une recherche quotidienne, ces instants parfois absurdes, de petits bonheurs infimes mais si précieux parce que tellement pleins de beauté pure, que même l'environnement ne pouvait les salir...
il y a eu un oiseau qui a posé une fiente sur une casquette bien cirée... un bonbon, trouvé par terre... un sourire volé à un enfant qui les regardait et leur a tendu son pain... et puis une fois, un geste. énorme. inattendu. muet...
un homme, un matin, est parti à sa place, à l'énoncé de son matricule... comme ça, sans un mot, ni même un regard...
juste une poignée de main furtive, qui voulait tout dire.
lui aussi a toujours refusé que la haine envahisse son ventre et son coeur... et c'est ce dont je me souviens, aujourd'hui.
Je n'ai pas encore terminé le journal d'Etty, mais je remarque que plusieurs des passages que tu cites avaient retenu mon attention.
Je suis à la fois époustouflé par la "distance" qu'elle garde par rapport à l'inhumanité de ce qu'elle voit... et par sa propre "inhumanité" (surhumanité ?) pour garder une telle foi dans ces moments-là. Cette foi en l'homme, en l'amour, est vraiment hors du commun et presque inconcevable. Pourtant je la vois quand même comme une sorte de modèle, ou d'idéal (!) qui ne peut que me séduire et guider ma propre façon d'être en relation avec le monde.
Cette lecture me captive et me touche en profondeur. Merci de partager tes impressions...
Un petit mot, cher Valclair, pour te dire que le spectacle nous a déçus (je pense que Fauvette te dira la même chose) : l'actrice incarnait une Etty agitée, excitée, fort loin de celle dont je suis familière. Les mots d'Etty ne peuvent se crier, mise en scène imbécile... Nous n'avons pas été touchés. Dommage.
@alceste : Etty "inhumaine" ?... Je la trouve au contraire merveilleusement humaine. Et je ne la trouve pas "loin de nous", mais pour parler en mon nom propre (ce que vous devriez faire également au lieu d'employer un "nous" généralisant), je la trouve au contraire très "proche de moi", dans sa simplicité, son quotidien, son chemin qui trébuche souvent, sa façon de dire "Je me fais parfois obstacle à moi-même"... Que diriez-vous des grands mystiques ?!
Traou et Fauvette: Bon alors ce n'est que demi-mal que je n'ai pu venir. C'est vrai que je ressens particulièrement mal une interprétation qui me semble fausse lorsqu'il s'agit d'un texte qui me touche beaucoup.
Alceste: Oui moi aussi je trouve Etty extrêmement humaine et c'est ce qui me la rend proche même si je ne suis pas dans la même perception du monde qu'elle à bien des égards. Et je trouve son approche pas très éloignée de bien des thèmes du bouddhisme (détachement, présence au monde, action mais détachement des résultats de l'action, etc...)
Et à tous merci de vos passages et témoignages
Je confirme notre déception lors de la représentation de vendredi soir : l'actrice manquait singulièrement de subtilité, parlait très fort quand il aurait fallu murmurer, et ne dégageait aucune émotion.
Dommage.
Bonne poursuite de ta convalescence, attention pas trop de rando avec béquilles dans la rue !
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