31 août 2006
Reprise
Quatre jours déjà !
Deux jours sous une pluie sinistre qui nous aurait fait nous croire en octobre,
deux jours sous un soleil revenu. Mais quatre jours que je n’ai pas vu passer.
Les heures filent, filent, c’est le matin, c’est le soir…
On réinstalle le service
dans nos locaux rénovés mais les travaux ne sont pas encore tout à fait
terminés. Ce qui ne simplifie pas les choses. Difficile mélange d’activités
avec les ouvriers qui font des finitions dans les pattes : discussions
avec les responsables du chantier, rangements et réorganisation, premiers
visiteurs qui viennent consulter le service, réception des nouveaux
collaborateurs, appels téléphoniques incessants et diversifiés, je suis encore
plus multitâches qu’à l’habitude. Il y a là-dedans des activités très physiques
quoique j’essaie de m’en dispenser vu mon handicap actuel. Quand je stimule les
troupes j’ai du mal à ne pas participer personnellement mais là il faut que je
fasse attention. Les collègues sont très sympas d’ailleurs et modèrent mes
ardeurs.
Cela dit hier j’ai failli
ajouter à l’accident de vélo l’accident de travail ! Les étagères
nouvellement posées sur lesquelles je rangeais des archives du service ont
soudainement vacillées, les chevilles se sont arrachées et dans un grand fracas
un mur de paperasses s’est abattu vers moi, je n’ai dû qu’à la vivacité de mon
recul de ne pas être assommé et enseveli sous les vieux dossiers (bon j’exagère
un peu, assommé peut-être, enseveli plus difficile). Du coup on a revidé toutes
les autres déjà installées (grr !) et les ouvriers ont tout repris en
mettant des chevilles plus nombreuses et d’un autre type. Ce coup ci ça a l’air
costaud.
J’appréhendais assez ce
retour au travail dans les mauvaises conditions du chantier non terminé. Mais
comme d’habitude c’est l’attente de ce qui va se passer qui est plus difficile
que la réalité elle-même. Une fois que je suis dans l’action, je m’y sens
finalement pas si mal même si je suis dans les difficultés. Il faut dire aussi
que ceux de mes collègues qui sont de retour sont les plus sympas et les plus
positifs, que les chieurs, les négativistes permanents et les poils dans la
main ne sont pas encore rentrés (tiens, ce sont les mêmes personnes qui
cumulent comme par hasard ces diverses qualités !). Quoique je n’ai
développé avec aucun de mes collègues des relations qui soient véritablement
d’amitié, (parfois je me demande pourquoi : trop de réserve de ma
part ? la peur de mélanger le professionnel et l’affectif ?), j’ai
plaisir cependant à retrouver certains d’entre eux, c’est un aspect que
j’oublie quand je me passe des films uniquement négatifs sur mon boulot comme
cela m’arrive parfois dans des fins de vacances ou certains mauvais dimanches
soirs.
N’empêche ces premières
journées sont vraiment denses et je rentre assez crevé. Je sens bien que je ne
suis pas tout à fait dans mon état normal. En fin de journée ça tire
sérieusement sur la patte, j’ai la cuisse et le genou douloureux et mon
boitillement redevient plus sensible. Alors long bain, l’envie de me coucher et
de bouquiner simplement, longuement au lit. Ce soir je fais exception en venant
taquiner le clavier.
Mes promenades en blogoland
sont rapides. Je survole plus que je ne lis. Je suis encore plus avare de
commentaires que d’habitude. Mais curieusement, indépendamment de mon cas
personnel et de mes contraintes propres, j’ai l’impression que pas mal de mes
blogamis parmi les plus appréciés, sont un peu dans cette même disposition de
relatif retrait, de reprise tout en douceur sinon de désir de prendre un peu de
distance. Comme s’il y avait envie, besoin, de prolonger la vacance. Certains
l’ont même exprimé clairement. Mais d’autres au contraire sont comme d’habitude
plein d’entrain et de tonicité bloguesque de confituriades en jeux d’images et
de mots.
Ainsi j’ai vu passer les
collections de seins de Monsieur Ka, quel joli jeu, la majorité de ces images
me disaient quelquechose et il m’aurait amusé de chercher exactement d’où elles venaient,
mais il m’aurait fallu suivre les commentaires et ouvrir mes bouquins d’art,
j’ai passé mon chemin. Non sans toutefois aller musarder un peu chez Monsieur
Ka, j’avais pas mal entendu parler de lui, je l’ai même croisé lors d’un
Paris-Carnet mais je n’avais pas pris le temps d’aller voir de près son site.
Quelle culture, quelle façon d’analyser et de décoder les images, de façon
précise, incroyablement documentée et non sans humour, des images de tous
types, ça a l’air passionnant. Je crois que je ferais une bonne plongée chez
monsieur Ka ce week-end. Comme quoi même en un moment où je me dis et où je
suis blogodistant je fais quand même des blogodécouvertes ! C’est ça qui
est fou et passionnant : on croit s’éloigner et l’on se fait rattraper et
l’on n’en a jamais fini…
28 août 2006
La glace et le feu
J’ai vu deux films ce
week-end. Peuvent-ils être plus dissemblables ?
L’un « La Tourneuse de
pages » raconte la vengeance d’une jeune fille autrefois désarçonnée
pendant un concours de piano par l’attitude d’un des membres du jury, une
pianiste renommée. Des années après elle pénètre dans l’intimité de cette
pianiste qui connaît des difficultés dans sa carrière et traîne une dépression
rampante. La jeune fille devient la tourneuse de pages de la pianiste, elle
prend l’ascendant, la rend dépendante d’elle, elle laisse même se développer
une attirance sensuelle qui pourrait bien devenir de l’amour. Mais l’éclosion
des sentiments reste caparaçonné et ne s’exprime qu’à peine. Les personnages
restent figés l’une dans sa dépression. l’autre dans l’obsession de sa
vengeance. Le jeu des actrices est bon mais tristement monocorde, c’est le
scénario qui veut ça sans doute mais du coup le film échoue à donner aux
personnages une véritable épaisseur humaine. Ce film, c’est la glace, la mise
en scène est précise, sans débordement, laissant monter la tension mais d’une
façon assez convenue et sans surprise. C’est bien fait, mené avec efficacité,
ça donne un thriller psychologique qui se laisse voir mais on reste extérieur
et du coup on est au bord de l’ennui.
L’autre « Ça
brûle » montre dans un petit village provençal d’aujourd'hui la dérive
d’une adolescente en rébellion, pleine d’élans et d’impatiences, lorsqu’elle
s’entiche d’un pompier du village. Il y a quelquechose du documentaire dans le
film dans sa façon de montrer le village, les élans désordonnés des ados, la
vie d’une brigade de sapeurs pompiers, le départ d’un feu et son développement
(ces dernières scènes sont superbes). La camera est très proche des
personnages, elle les suit à la trace, épousant les chevauchées de Livia et les
embardées des ados sur leur scooter, suivant les tours et détours de Livia
rôdant autour du pompier, s’accrochant à ses basques puis allant jusqu’à
provoquer dans la pinède que secoue le mistral un incendie fatal. On est au
plus près des corps dans leurs mouvements les plus anodins. Rien n’est expliqué
mais tout est montré au plus près et du coup on rentre dans les personnages
aussi distants de nous soient-ils en réalité. Tout ça se construit peu à peu et
les scènes du début pendant la chevauchée de Livia à travers le village qui
pouvaient paraître un peu lentes et ennuyeuses prennent sens et construisent
l’ambiance et les personnages en profondeur. C’est un film qui prend de
l’épaisseur quand il s’achève et se bonifie au regard rétrospectif tout à
l’opposé de l’autre qui n’a pour lui que l’attente qu’il suscite pendant qu’on
le voit.
La différence de façon de
filmer entre les deux, qui n’est naturellement pas liée seulement au sujet mais
avant tout à la personnalité et au style des réalisateurs, m’a sauté aux yeux.
Il y a le glacé et le brûlant mais il y a aussi le distant et le proche.
Inutile de dire que j’ai préféré le proche et le brûlant au distant et au
glacé !
27 août 2006
Adultère
Décidément je n’ai guère
accroché à la série d’articles d’Aldo Naouri à propos de l’adultère, bonnes
feuilles qu’a publié Le Monde ces jours ci, issues de son dernier ouvrage. Á
vrai dire je ne me serais pas arrêté à ces textes, n’eut été l’analyse et les
commentaires fouillés qu’en a donné Samantdi.
Je peux en comprendre le
point de départ. Réflexion construite à partir de ses entretiens de pédiatre
avec les parents des enfants qu’il suit, polarisée par les dysfonctionnements
et les dégâts occasionnés chez ceux-ci par les difficultés et troubles des
parents, elle se centre uniquement sur les aspects négatifs que peuvent
comporter les relations sexuelles adultères, présentées à la fois comme quasi
inévitables, signe d’infantilisme et d’une insuffisante maturité affective.
Tout cela est posé comme une donnée ce qui me paraît bien tristement
déterministe. « Les anciens enfants sont contraints d’en passer par là en
se donnant l’illusion d’être autonomes ». C’est un discours médical, au
mauvais sens, un discours réducteur, un discours d’expert qui sait, qui regarde
de haut ces pauvres grands enfants que nous sommes, occupés à nous débattre
dans nos contradictions. Le sexe a sa place naturellement et éminente mais quid
de tout le reste, de l’infinie variété des personnes, des histoires
individuelles, des sentiments et des émotions, de l’imprévisible dans
l’alchimie des rencontres. Samantdi nous rappelle à juste titre que la
littérature nous parle aussi de tout ça et infiniment mieux que les médecins et
les psys (du moins lorsqu’ils restent étroitement cantonnés à leur spécialité).
L’emploi du mot
« adultère » lui-même avec toute la charge négative qu’il porte est
déjà significatif du regard réducteur d’Aldo Naouri. Il aurait pu sans pour
autant masquer l’existence des difficultés et des souffrances traiter par
exemple « des libertés sexuelles dans le couple », ce qui aurait
donné un tout autre éclairage, moins négatif à priori. Car il y a bien d’autre
manières d’être malheureux dans un couple que l’adultère. Et il y a à l’opposé
des couples qui vont bien parce qu’ils parviennent à renégocier le contrat et
grâce aux libertés que ses protagonistes peuvent accepter de se donner dans
tous les domaines, y compris dans celui des relations sexuelles. Et puis un
couple doit aussi pouvoir accepter l’idée qu’il peut finir et que pour autant
ce ne sera pas inévitablement dans le drame, qu’il peut y avoir moyen d’en
sortir par le haut, en continuant à avoir (ou en retrouvant après une phase
plus difficile) des relations amicales, en continuant en tout cas à se porter
de la considération et à respecter l’histoire commune qui a été vécue.
Bien sûr loin de moi l’idée
d’idéaliser tout cela, de laisser croire un tant soit peu, que cela puisse être
facile, harmonieux, sans conflit et sans douleur. Ne serait-ce que parce que
les membres d’un couple n’avancent pas au même pas, que ce qui pourra paraître
simple et facile pour l’un des protagonistes paraîtra inaccessible et
terriblement douloureux pour l’autre. Ne serait-ce que parce que chacun se
dépatouille par ailleurs avec ses propres névroses personnelles, ses douleurs
souterraines et qu’elle s’invitent inévitablement dans la relation pour la
complexifier, éventuellement la pervertir et parce que l’instinct de possessivité
est puissant en chacun. Ne serait-ce que parce que les relations humaines
tiennent de l’imprévisible et que ce qui au départ pouvait n’être qu’une
relation annexe, de simples plaisirs partagés, une amitié amoureuse, une
inoffensive passade peut se révéler comme une remise en cause profonde qui
bouleverse les équilibres (heureusement d’ailleurs, c’est la vie tout
simplement, tout n’est pas calculable et maîtrisable).
Les modèles de la famille et
du couple que nous connaissons n’ont rien d’éternels. Ils ont évolué aux cours
des temps et selon les lieux, en fonction des conditions matérielle, sociales,
idéologiques et religieuses des sociétés. Regardez, c’est un exemple parmi
d’autre et plutôt radical dans sa différence, le fonctionnement de la société Moso
que Samantdi encore nous invite à méditer à partir d’une récente émission sur
Arte. Il n’y a aucune raison que ces modèles ne continuent pas à changer. Il me
semble en tout cas plus profitable de réfléchir à cette relativité, de tenter
de construire, à partir de là où chacun d’entre nous en est, dans le maquis de
nos contradictions et de nos difficultés, sans révolutionnarisme excessif, sans
illusions destructrices (l’amour libre des communautés post soixante-huitardes
ça n’a pas marché) des relations entre les gens et au sein des couples qui
aillent vers plus de tolérance, plus d’ouverture, moins de possessivité. La clé
pour que ça marche (à peu près) c’est que chaque adulte se construise pour
lui-même, par lui-même, que le couple ne soit pas béquille pour individus
souffrants mais partages et apports mutuels entre adultes responsables et
autonomes.
Je répète : je n’ai pas
dit que c’était facile ni même à tout coup réalisable. Disons que peut-être
c’est un objectif vers lequel tendre, un horizon vers lequel se diriger…
26 août 2006
Sérénité
Hier et ce matin encore
moments continus paisibles et de bien-être. Presque à ma surprise !
Hier pourtant j’ai bien dû
constater en allant au marché sans prendre ma béquille que ça tirait encore
sérieusement, le retour à la normale se fait attendre, j’ai l’impression que ça
stagne en ce moment, ça aurait dû m’agacer. Ensuite en allant préparer des
choses au bureau j’ai vu, comme je l’avais craint et contrairement à ce qu’on
m’avait assuré sans laisser planer l’ombre d’un doute, que les travaux
n’étaient pas terminés, nous allons donc reprendre dans de mauvaises conditions
et effectuer notre propre réaménagement à moitié dans le chantier. Là aussi ça
ne m’a fait quasiment ni chaud, ni froid. Je n’y suis pour rien, c’est comme
ça, c’est tout, on fera comme on pourra, basta.
Ensuite nous allions dîner
chez mon père pour fêter le retour de mon neveu revenu aujourd'hui des USA où
il a passé tout l’été chez une amie de ma sœur. Nous avons été à la piscine qui
est sur le toit de son immeuble. Il faisait beau et doux. Après le bain tandis
que les autres redescendaient à l’appartement je suis sorti sur la terrasse,
j’y suis resté seul un bon moment à regarder Paris et le ciel et le lumière du
couchant, j’ai vu ce paysage des dizaines de fois mais je ne sais pourquoi
cette fois ci je me suis senti plus particulièrement en harmonie, adhérant
parfaitement à l’instant, cette lumière, les toits éclaboussés de soleil, la
vague rumeur montant de la ville, les cloches d’une église qui se sont mises à
retentir (c’est rare les cloches qui sonnent à Paris désormais, je ne sais pour
quelles raisons celles-ci sonnaient, c’est rare à moins qu’on ne les entendent
plus), voilà j’étais là, je me suis attardé…
Ce matin c’est la pluie
battant le velux au-dessus de ma tête qui m’a réveillé. Je me suis levé tôt.
J’ai été m’occuper à remplir des albums photos. Je fais ça toujours de façon
assez décalée. Là j’en suis à coller des photos de l’hiver dernier puis de
notre voyage en Tunisie à Pâques. Habituellement je suis assez dans
l’ambivalence lorsque je fais ça, à la fois j’ai envie de le faire, je m’en
sens comme une espèce d’obligation pour que ces clichés ne se perdent pas, ne
s’oublient pas dans des boîtes et dans le fouillis des années, mais je le fais
non sans un certain malaise dont je perçois vaguement les raisons. Mais pas
cette fois ci. Je fais ça avec plaisir, dans le plaisir de l’instant, dans le
plaisir de la composition de pages harmonieuses. Je le fais dans le plaisir de
l’acte lui-même. L’acte pour l’acte, dissocié de l’attente de son résultat. Ça
me rappelle des trucs discutés au cours de yoga ça.
Là dessus le temps a l’air
de vouloir se relever, il ne pleut plus et passent par moments au-dessus de moi
de vives tâches de soleil.
Á quoi cela tient-il cet
état de sérénité tranquille si rare chez moi ? Va savoir ! Je ne me fais nulle
illusion sur sa capacité à perdurer mais tel quel c’est bon à prendre.
24 août 2006
Rentrée à petits pas
Je rentre. En fait ça fait
trois jours que je suis rentré à Paris mais je rentre à petits pas, presque sur
la pointe des pieds…
Rangements divers de rentrée comme on fait un ménage de printemps, tout ce qu’on n’a pas eu le temps (ou l’envie) de faire avant l’été, préparatifs pour la rentrée professionnelle qui approche, deux petites réunions cette semaine et les choses sérieuses lundi prochain, retrouvailles avec Bilbo revenu de vacances lui aussi et qu’on n’avait pas vu finalement depuis plus d’un mois… Le temps finalement se remplit vite !
Coup d’œil sur les blogs
mais avec une certaine retenue. Je survole, je ne m’arrête pas, j’observe et je
reste au bord, j’ai mes propres entrées de journal écrites pendant les vacances
qui attendent… Absence de hâte. Comme si je prolongeais un peu mes vacances de
ce côté là. Comme si je retenais mon souffle avant de replonger dans le
tourbillon bloguesque : lectures, écritures, commentaires, échanges,
rencontres… Tout ça j’adore mais ça m’envahit
aussi, me sursollicite, fonctionnant, une fois lancé, un peu comme une drogue.
Je vais voir les blogueurs comme le fumeur allume sa clope, avec délectation
mais non parfois sans un certain agacement à me laisser encore embarquer vers
où, jusqu’où…
A mesure que j’attends
cependant mes entrées de vacances se mettent à distance, s’éloignent, perdent
de leur sens en tant qu’expression du moment immédiat. Peut-être est-ce cela
qui me retient aussi, je ne suis plus exactement ces mots écrits ailleurs, il y
a plusieurs jours. Et si je me fais cette réflexion justement aujourd'hui c’est
peut-être parce que parmi ces mots produits, parmi ces moments retenus il y en
a qui mettent à nu avec trop de radicalité mes fragilités. Mais ces mots c’est
moi aussi. Le blog c’est le flux de l’immédiateté mais le journal c’est aussi
la permanence de l’archivage. Ceci est mon journal. Enfin presque tout mon
journal…
Tiens, je réalise en
écrivant que mon titre peut se lire aussi physiquement. Ce n’est pas un hasard
sûrement mais je n’avais pas pensé à cet aspect des choses ce qui est bon
signe. Oui, je rentre aussi à petits pas au sens physique mais j’ai presque
retrouvé une marche normale, juste légèrement claudiquante et je peux oublier
ma béquille pour de courts trajets.
Allez, hop, je mets tout ça
en ligne, je rentre quoi…
"Neige" (suite)
Je viens de terminer « Neige ». La deuxième partie du livre se lit beaucoup plus facilement, le rythme, au récit d’évènements qui se précipitent devient rapide, ce qui avait été longuement préparé par les chapitres un peu lents du début se met en place.
Profitant de l’isolement de
la ville par la neige, diverses forces anti-islamistes réalisent un mini putsch
théatralo-militaire, coup d’état d’opérette grotesque vouée de façon certaine à
l’échec mais qui entraîne toutefois morts d’hommes. Ka se trouve entraîné dans
la spirale des évènements, il noue avec Ipek une relation amoureuse qui lui
fait rêver d’une vie nouvelle, des poèmes lui viennent les uns après les
autres, dont il a la soudaine intuition qu’ils peuvent se répartir sur
plusieurs axes et s’inscrire dans la structure d’un flocon de neige, formant
une œuvre qui le résume tout entier.
La structure narrative est
inhabituelle et habile. Au deux tiers du livre le narrateur qui n’est autre que
l’écrivain auteur du roman et qui était déjà intervenu épisodiquement au
préalable nous raconte l’assassinat quelques années plus tard de Ka revenu à
Francfort solitaire et brisé. Dès lors l’intérêt est relancé, on sait que les
choses vont mal tourner pour Ka mais on ne sait pas comment, il faut attendre
de rebondissements en rebondissements les dernières pages pour le savoir. Et
sans avoir de certitude sur les causes de ce retournement : vient-il de Ka
lui-même, poussé à un acte destructeur, par ses contradictions ou par sa lâcheté
ou plus profondément par sa profonde inaptitude au bonheur ? L’auteur
omniscient ne l’est pas tout à fait et laisse une planer une part de mystère.
Quoique tragique et
déprimant le personnage de Ka en devient profondément attachant. Cet homme
passe tout à côté du bonheur mais il le rate et il le rate par sa faute. Il a
échoué politiquement et socialement, il a échoué dans sa vie amoureuse, il
échoue même dans sa vie littéraire puisque cette trace qu’il aurait pu laisser,
ces poèmes composés dans l’urgence pendant les trois jours de la tempête de
neige, les trois jours du roman, disparaissent avec lui au moment de son
assassinat. Mais les a-t-il écrits ou les a-t-il seulement rêvés ?
Ce Ka m’a sans doute renvoyé, toute proportion gardée et dans un contexte très différent, quelquechose de moi-même. Repensant à mon gros coup de déprime de l’autre nuit alors que j’avançais laborieusement dans ma lecture, je me dis que sans doute l’image de ce personnage, de ce qu’il pouvait avoir de commun avec moi a dû contribuer à me mettre dans le climat propice à mes idées noires, sans que j’en ai conscience puisque ce n’est pas du tout venu à mon esprit sur le moment. Ce n’est pas pour autant que je regrette cette lecture naturellement, au contraire maintenant que j’ai achevé je tire satisfaction de ce qui est tout de même un très beau livre, très riche, même s’il est très sombre.
(Ecrit le 20 Aout)
23 août 2006
Moments
Temps superbe aujourd'hui,
après une soirée et une nuit de tempête, ciel entièrement nettoyé, pas un
nuage…
Nous sommes descendus à
Saint-Etienne pour accompagner à la gare mon père qui rentre à Paris, courte
promenade dans le centre de cette ville, engoncée dans son bassin, rues
étroites, beaucoup de maisons décaties, de commerces à l’abandon, on sent un
lieu marqué par son déclin industriel, même impression ensuite lorsque nous
traversons Saint Chamond, longeons une interminable rue bordée d’usines pour
partie abandonnées avant de commencer à grimper les pentes plus riantes du
Pilat. Commence un autre monde.
L’après-midi nous sommes montés sur les crêtes. Le temps était déjà moins pur, les sommets alpins au loin se distinguent difficilement, mais il fait bon, le soleil doux, l’air tiède, vivifié par un peu de vent, nous musardons un peu sur les sommets, nous arrêtons dans les buissons de myrtilles, les chemins sont aisés sur la crête, souvent de belles et larges sentes herbues entre les sapins, confortable au pas. J’essaie d’adhérer totalement à l’instant. J’essaie. J’y parviens. A peu près…
(Non, je ne tourne pas catho, mais je trouve l'image réussie, formes et lumière)
(Ecrit le 18 Aout)
Souvenir
Deux assez belles journées
se sont succédées, nous en avons profité pour faire deux excursions un peu plus
lointaines en partant à la journée.
Hier en allant randonner
dans les vignes de Condrieu nous avons traversé le village de Saint Julien
Molin-Molette. Quel nom extraordinaire. Un nom qui ne s’oublie pas. Et que
j’avais oublié. Car tout à coup à l’évocation de ce nom, m’est revenu un pan de
passé enfoui…
Du temps où j’habitais Lyon, temps très ancien (j’y étais étudiant c’est dire, enfin militant politique plutôt !), j’étais venu passer un week-end au-desssus de cette bourgade dans une maison perdue dans la forêt, appartenant aux parents d’un de nos camarades. Nous y étions pour une « fête », consistant pour l’essentiel en beuveries et fumettes excessives, en affaires sentimentales et sexuelles maladroites et souvent douloureuses. Moi dans l’après midi avec un seul de nos copains j’avais décidé d’aller marcher dans la montagne, nous sommes partis dans les bois, sans connaître le coin, sans carte, sûr de notre sens de l’orientation ou plutôt ne pensant même pas qu’il pouvait y avoir un problème. De chemins de chemins, de minimes changements de direction en minimes changements de direction, nous nous totalement égarés. Les sentiers se sont perdus, effacés entre les arbres. La nuit est tombée et avec elle le brouillard, le froid (on était à l’automne je pense), en désespoir de cause on a pensé qu’il fallait descendre au maximum, on finirait bien par trouver une route en bas, c’est ce qu’on a fait descendant hors sentier en suivant l’axe de la plus grande pente, on a trouvé la route en effet, bien en-deça du village, il a fallu la remonter, puis rejoindre ensuite la maison, c’était interminable, on est arrivé recru de fatigue.
Et la fête ? Je m’y
suis collé naturellement, et avec d’autant plus d’énergie que j’étais épuisé,
j’y étais bien seul, mes tentatives de rapprochement se sont soldées par des
échecs, je crois que j’ai fini dans un sale état.
C’est drôle cette remontée du souvenir. Et plutôt agréable même si le moment n’état pas franchement enthousiasmant. Et tout à coup je me demande : Que sont devenus ces types ? Et cette maison existe-elle encore ? Sans doute et rénovée sûrement. Mon copain y va-t-il encore, accompagné de ses enfants, de ses petits enfants peut-être ?
Vertige
Je ne me sens pas bien.
Malgré le petit cachet pris tout à l'heure pour dormir parce que je sentais
qu’arrivaient les idées noires et que je m’éveillais à leur sinistre cortège,
je ne parviens absolument pas à me rendormir. J’ai très mal au dos. Ça
n’arrange rien. Je ne parviens pas à trouver la position adaptée et me tourne
et me retourne dans le lit. Ai-je encore trop forcé aujourd'hui ? Je n’ai
guère marché que trois heures cet après-midi, il y a eu une belle éclaircie que
je n’ai pas voulu laisser passer, le parcours sur lequel on s’est engagé s’est
révélé plus chaotique et difficile que prévu et je déguste maintenant.
Dans mes pensées noires il y
a le boulot qui reprend dans dix jours, je n’ai vraiment pas envie de retrouver
toutes mes obligations habituelles et rituelles d’année en année, j’ai trop peu
évolué au cours de ma « carrière », ça a été mon choix, je m’en veux
maintenant que cette répétitivité me pèse chaque année un peu plus.
Et me déprime l’idée que je vais
retrouver une façon de marcher à peu près normale juste au moment de reprendre
le boulot, juste pour reprendre le boulot, j’ai le sentiment de ne pas avoir eu
de vacances quoique j’aie été tout à fait en vacances.
Je repense à ce taximan qui
m’a heurté avec de la hargne, je me joue et me rejoue absurdement le film de
cette journée. Pourquoi ai-je pris le vélo ce jour là, j’avais hésité, je suis
passé devant les mk2 j’ai hésité à aller voir un film, pourquoi ne l’ai-je pas
fait ? Considérations idiotes évidemment. C’est comme ça, c’est tout,
c’est le hasard, c’est la vie. J’aurais pu tout aussi bien me faire renverser
par un camion, heurter le sol avec la tête (moi qui ne porte jamais de casque
en vélo, peut-être qu’il serait temps d’y songer !), être brisé en
morceaux, paraplégique ou mort… Donc ce n’est pas grave. Il s’agit tout au plus
de vacances perturbées.
Gâchées ? Peut-être.
Mais là, c’est moi qui suis en cause et je m’en veux de ça et c’est cela plus
que tout le reste qui cause mon malaise : comment se fait-il que je sois
incapable d’assumer correctement un aussi petit désagrément, que valent mes
belles paroles sur le « carpe diem », sur la sérénité, que valent mes
discours sur les livres amis qui aident à vivre ? Que vaut le peu d’expérience
du yoga que j’ai pu avoir au cours de l’année passée et les réflexions avec le
groupe et le professeur sur le sens profond de cette pratique, je comprends
tout ça intellectuellement, je peux même en parler et pas trop mal même mais
tout ça ce n’est rien, rien que des mots, s’il n’y a pas l’expérience réelle,
vécue, éprouvée. Je me dis que dans mon être profond je suis aux antipodes de
ce à quoi devrait conduire le yoga, je me dis que je suis dans la fausseté là
comme dans les personnages que je déploie dans mon être social : le
professionnel à l’aise, efficace et reconnu, l’animateur associatif et amical
dynamique, le type aimable et jovial, le blogueur aux considérations
culturelles gentillettes et aux réflexions posées, le plus souvent sereines et
précautionneusement écrites - ValClair – je suis dans la fausseté quand ValNoir
est là, je me dis alors que tout est faux, que je ferais mieux de tout arrêter
pour ne plus être dans cette fausseté, mes activités associatives, mes
écritures sociales, donc mon blog en premier lieu, mes blogorencontres, arrêter
tout cela pour être plus près de ma vérité, tout sauf le boulot car il faut
bien croûter, m’assoupir dans ma petite vie quotidienne mais alors, alors, quel
vertige, que resterait-il de vif, de tonique, d’ouvert ?
J’ai écrit tout cela à
grande vitesse sur mon petit carnet, sans tergiverser, comme les mots venaient,
comme un cautère sur la douleur et déjà j’ai moins mal, moins mal au dos parce
que j’ai pensé à autre chose en écrivant, moins mal à « l’âme »
( ?! ) parce qu’écrire éloigne la douleur des idées noires qui
tournent, tournent à vide dans la tête. A mesure que j’écris s’éloigne l’envie
de tout arrêter, le blog, mes écritures, tout ce que cela a permis de nouveau
dans ma vie. Mais demain, tout à l'heure, quand je vais reprendre ces mots pour
les retranscrire sur l’ordinateur vais-je oser ne pas les édulcorer sous
prétexte de mise en forme, et ensuite, de retour à Paris oserais-je les mettre
sur le blog ou préférerais-je les calfeutrer dans mes entrées hors ligne.
Oserais-je dire le ValNoir et pas seulement le ValClair ? C’est à ce prix
seulement que la démarche a sens, sinon, si j’élimine tout ce qui gêne, à quoi
bon ?
Ça va mieux qu’il y a une heure, c’est sûr, quand dans l’obscurité de la chambre, dans le silence de la respiration paisible de Constance endormie à côté de moi et si loin, je tournais et retournais les plus noires de ces idées. Si j’écris, même cela, c’est que je me bats, c’est que je ne veux pas renoncer, comme je l’avais un moment envisagé au plus fort du tourbillon dépressionnaire, je ne veux pas renoncer à tout ce qui avance, malgré tout, à tout ce qui est neuf en moi et ouvert, à tout ce qui m’a enrichi ces derniers temps et même si c’est si peu de choses par rapport au fond inchangé de ce que je suis.
(Ecrit le 14 Aout)
"Neige"
Je suis en train de lire
« Neige », un gros roman d’un écrivain turc Orhan Pamuk, que j’avais
commencé l’a dernier puis laissé tomber, j’avais eu beaucoup de mal à rentrer
dedans, je le reprends profitant de ce que j’ai du temps.
Il raconte la confrontation
de Ka, un poète turc depuis longtemps privé d’inspiration, habitant en
Allemagne où il s’est réfugié pour de raisons politiques, y vivant de façon
obscure et solitaire, avec une petite ville turque du fin fond de l’Anatolie
orientale et avec ses personnages emblématiques. Il s’est rendu là comme par
hasard mais en fait parce qu’y vit Ipek une ancienne amie du temps de
l’université et de ses engagements politiques de gauche et qu’il rêve en osant
à peine se l’avouer qu’elle pourrit être l’amour de sa vie. C’est l’occasion
pour lui de faire une revue de ses propres illusions perdues, d’analyser une
évolution sociale qui lui paraît une régression entre américanisation rampante
et développement en réaction de toute une gamme de tendances islamistes plus ou
moins radicales y compris chez des gens qui ont partagé ses idées progressistes
des années auparavant. Mais la confrontation est douloureuse pour lui, il est
assez perdu en fait, ne sait pas très bien où il en est, vit son occidentalisation
non sans une certaine mauvaise conscience.
L’ambiance est terriblement
pesante, l’atmosphère est étouffante, il neige de façon continue, cette neige
enrobe tout de silence, soustrait la ville au monde extérieur et permet aux
personnages d’aller au plus près de leur vérité intime. « Le silence de la
neige me rapproche de Dieu » dit Ka, l’occidentalisé. En tout cas elle
permet au poète de retrouver l’inspiration justement sans doute parce qu’il va
au fond de lui-même et d’écrire avec rapidité toute une série de poèmes dont le
surgissement est longuement décrit mais qui ne nous sont pas donnés. Le temps
lui-même semble arrêté par cette tempête de neige. Tout se passe lentement,
dans un temps resserré, les choses avancent au fur et à mesure des rencontres et
des discussions successives de Ka avec divers personnages décrites avec un
grand luxe de détail.
Tout ça donne un roman un peu difficile à lire d’autant que ma méconnaissance de l’histoire turque récente fait que certains éléments m’échappent. Ce n’est pas une lecture roborative. C’est plutôt un bouquin qui approfondit le malaise en soi-même à mesure qu’on avance et qu’on s’imprègne de l’ambiance délétère de la petite ville coupée du monde et des contradictions de Ka. Mais je continue. Je m’accroche. Car c’est en même temps un livre bien écrit et intéressant et j’ai envie de voir où il va.
(Ecrit le 13 Aout le soir)



