Quand viennent des insomnies de demi-nuit, souvent le sommeil me rattrape peu de temps avant l’heure où je dois me lever, un sommeil parfois profond dont j’ai du mal à m’éveiller ensuite, parfois haché au contraire, successions d’assoupissements et de réveils, de moments étranges d’entre deux où l’on ne sait  trop si on est dans le rêve ou dans l’éveil.

Ainsi en a-t-il été ce matin. J’ai cherché à accrocher sur mon petit carnet les images qui m’ont visitées, étranges et, sur la fin, franchement cauchemardesques quoique elles n’aient pas suscité de terreur panique comme il arrive parfois, là c’était plutôt un sourd malaise, empreint d’une acceptation fataliste mais triste face à ce qui ne peut s’éviter.

D’abord une grande maison où se tient une sorte de séminaire en résidentiel. C’est le matin. Je croise une grande femme avec qui j’ai conversé la veille au moment où elle sort de la salle de bain. Elle est enveloppée d’un drap de bain rouge et dégouline encore d’humidité. Elle est vraiment très grande, très imposante, elle occupe tellement l’espace du corridor que nous ne pouvons nous croiser sans nous toucher, le drap de bain s’ouvre et glisse au sol, elle est nue à l’exception d’une culotte noire, je suis collé contre elle, mon visage arrive bien en dessous de ses seins, je la regarde par en-dessous, elle s’excuse pour son indécence avec un sourire, il n’y a rien d’aguicheur en elle, elle me paraît plutôt bienveillante, suis-je troublé, je ne sais, je me sens plutôt comme un tout petit garçon, à la fois admiratif, interrogateur et un peu effrayé…

Puis l’image change, les couleurs qui étaient claires, vives, s’assombrissent. Mais est-ce d’un coup ou y a-t-il eu une phase d’entre deux, de semi éveil pendant laquelle j’ai eu vaguement conscience que j’étais en train de rêver, je ne peux le dire avec certitude…

C’est le soir désormais. Un soir sans lune, une maison aussi à la sortie d’un village donnant sur la route, sur une campagne vaguement menaçante, Constance est sortie, je sors derrière elle, elle s’avance sur la route, il y a du brouillard qui s’accroche aux branches des arbres, en s’éloignant elle s’efface, disparait dans cette brume, je l’appelle avec de l’angoisse dans la voix et marche à mon tour sur la route, je l’aperçois à nouveau, elle s’est accroupie comme elle le fait souvent quand le soir elle sort fumer une cigarette dehors, elle est adossée à une haie dans laquelle on devine un passage ouvert vers un au-delà de la haie mystérieux, soudain apparaît dans l’air, se déployant en mouvements sinusoïdaux, une longue écharpe blanche, brillante, diffusant une lumière froide comme le ferait la lune, l’écharpe s’enroule autour du buste et du cou de Constance, d’abord avec douceur (et la vision alors est franchement belle) avant de brusquement la déséquilibrer, la soulever, l’entraîner en arrière. Je suis là juste à temps pour la voir emportée dans le vaste jardin qui s’ouvre derrière la haie, on devine à peine au fond une maison, au delà de buissons et d’arbres touffus entre lesquels elle disparaît. Je ne cherche pas à courir à sa suite, d’abord l’endroit me fait peur, et puis j’ai le sentiment qu’il y a là une fatalité, qu’on ne peut se révolter contre la force qui l’entraîne, qu’on ne peut qu’assister impuissant et désolé à cet enlèvement…

Et je m’éveille avec un sourd sentiment de malaise…

Je me garderai bien de toute interprétation, il s’en présente de trop faciles que leur évidence même rend suspectes. Non j’ai seulement envie de collecter les images, elles sont toujours fascinantes ces images des rêves par leur puissance, leur netteté et leur fragilité aussi, s’effaçant si vite. C’est pourquoi j’aime les noter. Et les retrouver après, être surpris en les relisant, presque incrédule à les retrouver.