Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

28 octobre 2006

Douceur et mélancolie

Je voulais aller au cinéma hier après-midi. Je suis arrivé un peu à la bourre au MK2 bibliothèque pour le film que je voulais voir. Je n’ai pas eu envie de me précipiter ou d’entrer dans la salle après le générique. Il faisait très bon. Exceptionnellement doux. J’ai enlevé mon pull. Je me suis dit : je vais me promener…

J’ai emprunté la passerelle, lumière superbe, je n’avais pas mon appareil et l’ai regretté : nuage sombre mais le soleil accroché à son rebord, les rayons qui dégoulinent en vastes nappes de lumière formant corolle, une lumière d’apparition qui tombe sur la passerelle, sur l’esplanade de la bibliothèque, sur la silhouette plus lointaine de l’église Jeanne d’Arc et sur les tours en direction de la place d’Italie...

Je m’en régale. Je regarde les passants dans la belle lumière dorée.

Une jeune femme promène un très jeune chien. Ne parvenant pas à le faire avancer, elle est obligée par moments de le prendre carrément sur ses épaules, on se croise, on se sourit…

Sur un banc une petite brune piquante à califourchon sur les jambes de son compagnon, corps cambré, sweat-shirt remontant jusqu’à mi-dos, puis se retournant, s’adossant à lui maintenant, son visage relevé vers lui, le sien se penchant sur elle, l’embrassant, ses jambes de part et d’autres des siennes, écartées, faisant saillir le pubis tant son jean était serré…

Un groupe d’enfants et leurs jeunes parents chahutant et commentant dans l’enthousiasme et le rire la troupe des statues qui se déploie sur la terrasse au débouché de la plateforme côté Bercy. Me reviennent des promenades analogues pleines de gaîté avec mes enfants jeunes mais c’est du passé…

Le nuage maintenant couvre le ciel, aplanit tout, changeant l’ambiance.

Je me dis qu’il va pleuvoir. Mais pas du tout. Au contraire le nuage se dissout avec une rapidité surprenante, cette fois le ciel est tout bleu, la lumière plus tranquille, une lumière du soir qui approche.

Pourtant je commence à me lasser de ma promenade. Je ne suis pas très décidé : est-ce que j’attends la séance suivante ou est-ce que je rentre ? J’ai envie de rester, j’ai une difficulté à quitter cette douceur de temps, ces visages croisés, toute cette vie qui palpite mais elle fait monter maintenant des rêveries moins agréables qui parasitent le plaisir immédiat de l’instant. Me revient le souvenir d’autres temps, de moments de solitude criante, où mes promenades souvent se terminaient ainsi sur un malaise de frustration et de tristesse, des promenades que j’appelais mes errances. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cela sous cette forme.  Finalement je suis rentré.

Pourquoi est-ce revenu ainsi ? Je ne sais pas trop. Peut-être est-ce lié à ce sentiment d’automne très présent, déjà les feuilles jaunies des arbres, ce sentiment que cette douceur inhabituelle est une persistance, comme on dirait une persistance rétinienne, comme une effraction du passé dans le présent. Et comme peut-être toutes ces figures croisées, images de jeunesse, images de possibles qui n’en sont plus, suscitant des rêveries envieuses, pesant sur moi comme des frustrations, me rappelant qu’en moi aussi c’est l’approche de l’automne, même si c’est un bel automne, un automne encore riche de promesses, mais un automne de saisons qui elles ne reviennent pas…

J’ai lu dans le Monde des Livres un très beau texte d’André Gortz tiré de son dernier livre, bilan de vie et bilan d’un très long amour heureux et exclusif :

«Il faut accepter d’être fini, d’être ici et pas ailleurs, de faire ça et pas autre chose, d’avoir cette vie seulement. Le Socrate de Valéry disait justement : je suis né plusieurs et je suis mort un seul. L’enfant qui naît est une foule innombrable que la vie réduit assez vite à un seul individu, celui qui se manifeste et meurt »

Oui je sais cela mais sans doute ai-je du mal à l’accepter au profond de moi.

Peut-être aurais-je mieux fait d’aller au cinéma finalement…

Posté par Valclair à 21:43 - Promenades et voyages - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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