J’ai lu pendant ces vacances le dernier livre de Houellebecq. Je l’ai acheté parce qu’il vient de paraître en poche. Je m’étais promis de ne pas me précipiter sur ce bouquin au moment de sa parution pour ne pas contribuer au succès du plan média de ses éditeurs et de cet auteur que je n’ai pas en sympathie c’est le moins que je puisse dire. Mais je savais que j’y viendrais car Houellebecq ça a beau être déplaisant c’est aussi très intéressant.

L’auteur m’est foncièrement antipathique. Dans ces comportements publics comme dans ce qu’il écrit. Son cynisme absolu m’est pénible. Au cours des cinquante premières pages plusieurs fois j’ai failli arrêter ma lecture tant je trouvais imbuvable le personnage du narrateur et derrière lui de l’écrivain. Il s’exprime en utilisant à dessein (pour jouer la provocation ? par pente profonde ?) des figures et une terminologie marquant son mépris pour tout, de façon violemment misogyne et raciste. Il en met des couches dans le mépris et la détestation de soi et des autres, dans son obsession de la dégradation des corps et du périssable qui conduit à la haine du vivant car le vivant est périssable. L’amour se réduit à la sexualité et la sexualité se réduit à ses figures les plus mécaniques, délestées d’émotion. (On retrouve bien là toutes les thématiques que pointe Nancy Huston dans ses « Professeurs de désespoir »).

Mais il est vrai que ce cynisme est le reflet d’une détresse que l’on perçoit peu à peu. On voit que son anti-humanisme s’abreuve tout de même à une nostalgie de l’humain, de la tendresse et de l’amour que simplement il ne juge plus possible. Au cours de son récit Daniel le narrateur, creusant son désespoir, s’humanise et inévitablement au moins en partie l’auteur qui est derrière lui.

Houellebecq n’a pas son pareil pour débusquer et mettre en lumière les malaises de nos sociétés. Ce récit pousse ici à l’extrême les « promesses » de la génétique, du clonage humain et au-delà de la fabrication d’une néo-humanité à partir du programme génétique préservé de ceux qui ont fait déposer leurs gènes dans les laboratoires de la très réelle et très contemporaine secte raélienne.

Le livre évoque la fin de l’humanité. C’est le récit de vie de Daniel, un être qui est notre contemporain, inscrit dans notre modernité dans ce qu’elle a de plus désespérant et le regard que porte sur lui deux de ses lointains continuateurs néo-humains Daniel 24 et Daniel 25.

Les néos-humains vivent solitaires, accompagnés à la rigueur d’un animal de compagnie, dans des enclaves préservées au milieu d’un monde revenu, à cause des guerres et de crises climatiques majeures, à l’état d’avant les civilisations et dans lequel survivent encore quelques groupes de l’ancienne humanité retournée à l’état tribal. Les néos humains se suffisent à eux-mêmes, ils sont autotrophes, l’énergie leur est fourni par un processus de type photosynthèse, ils n’ont plus besoin de s’alimenter. La sexualité n’est évidemment plus nécessaire. Des relations purement virtuelles et à distance existent entre néo-humains mais ils ne se rencontrent jamais. Ils conservent en eux toute la culture humaine mais les sentiments et les émotions dans la mesure où ils persistent sont considérablement amortis. Ils vivent leur temps dans leur bulle préservée, puis s’éteignent en douceur. Ils sont remplacés sur leur lieu de vie par un clone parfait produit à partir du programme génétique de la personne qu’ils perpétuent ainsi indéfiniment (« qui parmi vous mérité la vie éternelle ? »), dont ils connaissent et commentent l’histoire.

Mais persiste encore parfois chez certains une nostalgie de l’ancienne humanité qui peut les amener à sortir de leur cocon protecteur, à tenter, au risque de se perdre et d’interrompre la chaîne de leur perpétuation, de retrouver un lieu et des liens humains, « la possibilité d’une île ». Tentative vaine naturellement, le pessimisme absolu de Houellebecq ne permet pas qu’il en soit autrement. Mais c’est à ces moments là, vers la fin, que le livre suscite une certaine émotion.

La langue n’est ni belle, ni poétique, la beauté, la poésie n’ont guère droit de cité dans le monde de Houellebecq. Ce n’est pas le but. Le livre ne procure donc aucun plaisir littéraire au sens propre. L’écriture est sans attrait mais efficace et sans doute est-ce ce qui lui est demandée.

Tout ça est glaçant. Ce n’est certes pas de la prospective mais pas de la science fiction purement gratuite non plus. Ça fait carburer sur des tendances qui sont bel et bien à l’œuvre. Oui ça m’a intéressé et fait réfléchir.