13 mai 2007
L'épaisseur du passé
Je termine le lecture de
Berg et Beck de Robert Bober. Quelques années après la guerre Berg qui a vingt
ans et qui travaille comme éducateur dans un centre d’accueil pour orphelins de
déportés, évoque son copain d’enfance Beck, il lui parle, lui envoie des
courriers. Mais Beck n’est plus là, il a été emmené à jamais un certain jour de
juillet 1942, il a onze ans, il aura toujours onze ans. « Ce n’est pas
parce que tu ne répondras pas que l’histoire va devoir se passer de toi.
Gardons nous notre amitié ».
J’aime bien ces récits
sensibles de Bober. J’avais aimé « quoi de neuf sur la guerre », dont
Michel Deville avait sorti le beau film « Un monde presque parfait »,
évoquant à la fois ce qu’il peut y avoir de douleur à être survivant et la
saveur, la force, le triomphe de cette vie qui reprend au-delà des
traumatismes.
C’est bien le même sujet
dans les deux livres.
Et l’un des charmes de l’un
comme de l’autre c’est l’évocation du Paris populaire de l’après guerre. Il se
double pour moi du fait que le quartier évoqué avec beaucoup de détails et de
précisions est justement celui où j’habite depuis maintenant près de vingt ans.
Cette rue dans laquelle
Bober/Berg revient au début des années 50 pour traquer les souvenirs des lieux,
des visages, des devantures du même endroit tel qu’il était dix ans plus tôt
lorsqu’il l’arpentait avec son copain Beck, je l’emprunte quotidiennement
depuis des années mais dans une couche du temps bien différente. Et cette école
primaire où allaient les deux gamins est devenu le collège où mes propres
garçons ont étudié (école qu’évoque aussi avec précision Georges Charpak dans
son autobiographie « une vie à fil tendu »).
Comme j’aimerais pouvoir
convoquer les lieux dans toute l’épaisseur de leur passé !
Je m’arrête devant le 7 et
le 30 de la rue, là où étaient les boutiques des parents de Berg et Beck. Du 7
il ne reste rien de l’époque, un immeuble cossu des années 70 a remplacé
l’habitat traditionnel. Au 30 c’est sûrement le même immeuble par contre, ces
petites constructions de deux étages, typiques du quartier. Celui ci
contrairement à beaucoup d’autres n’a pas été rénové, les deux larges fenêtres
du rez de chaussée sont obstruées par des grilles, sur le pignon de cette
maison qui donne sur la place il y a eu, pendant un temps très bref une
imposante composition de MissTic, malheureusement elle est restée très peu de
temps victime d’une guerre absurde avec les graffeurs.
Les lieux changent comme
nous changeons. Peu à peu. Insensiblement. Un jour tel petit commerce devient
un appartement (je suis bien placé pour le savoir, j’ai trouvé dans un livre
une photo de ma façade lorsqu’elle était salon de coiffure), un autre c’est
telle boutique qui devient resto ou bar branché, ou bien c’est telle petite
maison qui est remplacée par un immeuble, au total c’est une population qui
tout en restant assez mêlé heureusement se boboïse progressivement.
Je me souviens soudain de la
vieille petite marchande de journaux du coin de la place qui était encore là
lorsque je suis arrivé (remplacée après son départ par un restaurant) et qui
avait évoqué avec moi une ferme avec des vaches où l’on pouvait aller acheter
son lait jusqu’au milieu des années cinquante. J’ai peine à le croire. Ça
paraît tellement un autre monde et pourtant ce n’est pas si loin de moi.
J’étais né. Qui sait, j’aurais pu passer par ici, même si ce n’était pas mon
quartier d’enfance et si ce n’était pas à priori à l’époque un lieu de
promenade, qui sait mon père aurait pu y prendre des photos…
Je ne jouerai pas les
nostalgique, ce quartier tel qu’il est devenu est très agréable. Mais je ne
peux m’empêcher de rêver de pouvoir le voir, le sentir, tel qu’il était. Fermer
les yeux et que défile devant soi les paysages à remonte-temps ! Fantasme
que j’ai souvent. Je me souviens de ma fascination à la lecture du « Piège
diabolique », une des BD phare de mon enfance (ah, Mortimer débarquant
dans le château de la Roche Guyon en pleine jacquerie !).
Il faudrait avoir des photos
d’un même lieu pris sous le même angle de cinq ans en cinq ans, en constituer
des séries, cela formerait un film, comme une sorte de kaléidoscope, comme une
prothèse au temps qui passe et qu’on pourrait faire défiler devant soi en
tentant d’épaissir le présent de sa charge de passé.
Le présent n’en a pas toujours besoin heureusement. Il est là parfois dans son immédiateté, dans sa saveur, dans son odeur. Le chèvrefeuille qui est à ma porte et qui est tout juste fleuri exhalait particulièrement ce matin juste après l’averse lorsque je suis sorti pour aller au marché. J’ai pris le temps de m’imprégner de sa fragrance délicate puis de faire quelques photos que je vous offre à défaut de l’intransmissible parfum.
Commentaires
Un autre récit à lire, aussi émouvant - mais qui ne se passe pas à Paris, c'est "Inconnu à cette adresse" - c'est un court récit, je pense qu'il existe en Livre de Poche.
Et dans un autre style (cela se passe à New York, mais si tu aimes les histoires de ville, et je le crois, je pense que tu devrais aimer...) un roman dont j'ai "parlé" quelques fois à Traou, "L'Elu", de Chaïm Potok, en 10/18. Extrêmement savoureux, vraiment, agréable, passionnant, humain et en même temps, instructif. Je te le conseille très fort.
Et puis, "L'ami retrouvé" dont on a tiré aussi un très beau film - mais c'est déjà plus "spécial", je veux dire, plus sujet à débat.
Tu m'as donné le goût de lire ces deux livres de Bober. Je viens de vérifier, par Internet, le catalogue de la bibliothèque de mon quartier : les deux romans sont disponibles, je les ai réservés et irai les chercher lundi. Merci! :-)
J ai bien envie aussi de les lire, et puis, j'ai fait quelques recherches pour savoir qui était Georges Charpak (que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, ô mon ignorance...) Comme quoi, j'apprends de nouvelles choses. Et j'en suis ravie...
Je ne connais pas ce livre, mais j'ai vu et apprécié le film de Michel Deville.
Merci pour ce beau billet, et ce chévrefeuille que je hume d'ici !
J'ai en ce moment un petit faible pour le romarin. J'aime l'odeur douce et relaxante qu'il laisse dans le creux de ma main une fois cueilli.
C'est un arôme généreux qui se donne à sentir, à goûter... Heureusement que le pied est bien fourni...
Chevrefeuille, romarin, et toutes ces autres plantes qui s'eveillent en cette saison. Quels agréables spectacles pour nos yeux et tous nos sens.
Merci de nous faire partager tout ceci.
Oh, Sylvia, super, te voir réapparaitre ici, toi, une de mes toutes premières lectrices! Tu me lis donc encore...
Merci Pivoine pour ces références, ah si l'on pouvait tout lire.
Heureux Fauvette de voir que mon pouvoir de suggestion va jusqu'au parfum. La transmission de fichiers d'odeur, tiens voilà encore un progrès que pourraient faire nos machines.
Ce qui me permettrait d'ajouter la douceur suave du romarin d'Ellinda à la fraîcheur pimpante de mon chévrefeuille...
Mais je n'ai jamais cessé de te lire! Je suis une lectrice très fidèle, beaucoup plus, d'ailleurs, que je ne le suis comme rédactrice de mon propre journal. :)
Ce deuxième commentaire me permet aussi de te dire que je suis allée chercher les deux livres de Bober. À bientôt, cher Valclair.
Parfum
Merci pour le chèvrefeuille. Tes photos sont parfaites.
"La forme d'une ville
change plus vite, hélas, que le coeur d'un mortel..."
Se souvenir des choses disparues.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=74141&pid=4938212
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :

