31 mai 2007
Loin
Je me sens loin de
l’écriture et loin de mon blogomonde et j’en ressens de la tristesse.
Comme si j’étais face à un
bateau que je voyais s’éloigner de moi sans pouvoir le retenir.
Comme si, d’être muet, je me
condamnais à passer à côté de ce qui continue dans les petits salons de mes
blogobulles comme dans les territoires plus vastes de ma blogosphère.
Oh, je sais bien que je ne
m’éloigne pas vraiment, que je ne laisserais pas le bateau disparaître derrière
l’horizon, que je remonterai à bord quand je voudrais, il n’empêche je ressens
une frustration légère, dans l’instant, à n’être pas du voyage.
J’ai retrouvé ces jours ci
au bureau un rythme plus qu’intense, avec de nombreuses réunions extérieures.
Tout ça me pompe terriblement. Quand je rentre, pas très tôt en général, il y a
diverses tâches et matérialités du quotidien à assumer, ensuite on dîne, il est
tard lorsque je m’approche de l’ordinateur, j’ai à la fois envie de m’y
remettre de plein-pied et en même temps ne m’en sens pas trop le courage. Ce
dont j’ai envie c’est d’aller me faire couler un bon, long bain, m’étendre
ensuite avec un livre, sans avoir à mobiliser l’énergie de communiquer ou
l’énergie d’écrire. Et je sens que je vais m’endormir vite de toute façon…
Je jette juste un œil rapide,
les mails, les blogamis. Je lis en diagonale. Je vois que la blogovie continue,
il y a des textes qui me parlent, certains sont douloureux, je n’approfondis
pas, j’aimerais prendre le temps de manifester une présence, j’aimerais à tous
niveaux intervenir, entrer dans la danse.
Je suis admiratif de la
capacité qu’ont certains à basculer facilement entre les divers segments de
leur vie. Ce n’est seulement une question de temps. C’est surtout une question
de disponibilité intérieure et d’énergie. Moi j’ai du mal à tourner les
commutateurs, à passer d’un monde à l’autre. J’aime beaucoup le faire pourtant.
Mais j’ai besoin pour y parvenir d’être dans un temporalité qui ne soit pas
trop contraignante, sans pression, à l’écart du sentiment d’urgence, j’ai
besoin d’être dans un temps qui peut s’autoriser des latences.
Il y en a qui marathonnent.
Je n’ai même pas encore été lire ce qu’ils ont produits. Certains des
participants font partie pourtant des blogueurs qui m’importent. Je n’ai pas rédigé
mon ricochet 1994, pas plus que la semaine dernière, alors que je l’ai pourtant
dans la tête. Du coup j’en suis presque à trouver bienvenue l’actuelle
perturbation technique du site des Ricochets. Je ne me suis pas mis à d’autres
textes non plus que pourtant je porte depuis plusieurs jours, comme certaines réflexions
qui me sont venues à partir des questionnaires de Coumarine sur les blogs ou comme
ce billet à propos de mes livres phares que je voulais écrire suite à la
proposition que m’a fait Fuligineuse de relayer un questionnaire qui circule
ces jours-ci…
Ça viendra sûrement mais ce
n’est pas pour aujourd'hui car aujourd'hui je reste sec et muet devant mon
ordinateur, sec et muet vis à vis de moi, sec et muet vis à vis de vous…
28 mai 2007
"Le vieux jardin"
Il n’a pas manqué à ce long
week-end sa part de sinistrose. La pluie si présente y a sans doute beaucoup
contribué même si pourtant je sais aussi aimer la pluie. Beaucoup trop de
mollesse en moi, d’incapacité à me mettre à ce que je voulais faire, temps qui
file, qu’on laisse filer en passant à côté de l’essentiel...
Mais j’ai vu « Le vieux
jardin », un film superbe qui a éclairé en partie mes journées. Enfin il
les a éclairées mais a contribué aussi peut-être à ma mélancolie par ce qu’il
portait en lui de douloureux.
C’est une histoire qui parle
du passé et du présent, de ce qui a été et de ce qui aurait pu être. Elle parle
de vies marquées par l’histoire, par ses soubresauts dans lesquels les humains
sont pris, bousculés comme des fétus de paille sur la vague. Les meilleurs ne
sont pas les derniers à s’engager dans les fausses pistes et les impasses de
l’histoire.
Un révolutionnaire
pourchassé est accueilli par une jeune femme qui le cache dans la montagne, ils
y vivent une brève et forte histoire d’amour, mais l’homme repart, il est
arrêté, torturé, la violence de la répression est montrée sans fard, elle tente
de vivre et lui garde une fidélité au-delà des aléas de la vie, elle ne le
reverra plus, emportée par la maladie avant sa sortie de prison mais elle
laisse des traces, ses peintures, son journal, la fille surtout qu’elle a eue de
lui.
Il y a un contraste
magnifique entre les scènes lumineuses dans la montagne, dans ce lieu
parenthèse, à l’écart, et la dureté, les violences de la ville et de la prison.
La jeune femme incarne une présence de vie qui fait paraître pâle à côté
l’engagement militant de l’homme. Elle tente de le retenir et sait qu’elle ne
le retiendra pas. Le regret n’est pas de mise. Cela a été, c’est tout. Il n’est
pas certain qu’un choix différent aurait été meilleur. Le film n’est en aucun
cas une apologie du désengagement et de la fuite des responsabilités. Nul n’est
jugé.
Le film est efficacement
construit. Il navigue sans cesse entre deux époques, celle où l’homme vieilli
sorti de prison va sur les traces de son passé et celle de ce passé lui-même.
Le jeu des flash-back est toujours limpide, les signes qui les marquent sont
clairs, évidents, les glissements au travers du temps se font avec fluidité. L’émotion
est constamment présente, de façon même un peu mélo, mais tout ça au final
passe très bien, pourquoi faudrait-il refuser l’émotion…
L’actrice est magnifique de
beauté, de douceur sensuelle mais de force et de résolution aussi, montrant une
fois encore que l’avenir de l’homme, très certainement, est du côté des femmes.
Ce film a en commun avec
d’autres vus récemment comme par exemple « Une jeunesse chinoise »
d’être réalisé par des quadras ou quinquas qui portent depuis la société
d’aujourd'hui leur regard sur le temps de leur jeunesse, sur la grandeur de ses
engagements mais aussi sur la perversité de certains errements et sur les
drames individuels qu’ils ont générés. Celui-ci, même s’il part d’une situation
bien précise, très éloignée de la nôtre, m’a paru porter le message le plus
fort, le plus universel.
Ce n’est pas mon histoire. Mais c’est plus ou moins ma génération. Celle qui est au temps des regards rétrospectifs et de ce qu’il portent avec eux d’irrémédiable douleur même s'ils devraient, aussi, porter de la sérénité.
25 mai 2007
Orage
J’adore ces moments qui
précèdent l’orage, cette ambiance qui change peu à peu, le ciel qui s’assombrit
de partout à la fois, les premiers roulements, encore lointains, étouffés, du
tonnerre. Je vais dans la cour, mets mon vélo à l’abri, range les chaises de la
terrasse puis, je retourne dans la maison pour fermer les fenêtres, vérifier
les velux.
Dehors commencent les
alternances des bourrasques violentes qui secouent les arbres et de ces
étranges et brefs moments de suspens où l’on dirait que l’orage reprend son
souffle. Je suis sur le pas de la porte, côté cour, pour être au spectacle,
avide de recevoir les gouttes au moment où ça va se déclencher mais prêt aussi
à refluer à l’intérieur, car l’orage semble devoir être violent et depuis la
tempête de 99, moi qui était d’une grande intrépidité météorologique, j’ai
appris à me méfier. Le ciel est si sombre qu’il fait nuit dans les maisons, il
faudrait allumer mais je préfère laisser éteint, je jouis mieux de ce qui se
prépare.
Et l’orage éclate en effet,
je prends la pluie quelques instants juste pour le bonheur d’en être rafraîchi,
baigné, sans en être trempé puis je rentre et regarde la suite du spectacle le
nez collé à la fenêtre. C’est le pic. Il pleut à verse, les arbres sont secoués
comme des plumets, les éclairs et le tonnerre éclatent en même temps. Je me
sens bien à l’abri non sans avoir une vague inquiétude pour Constance et Bilbo
qui chacun de leur côté doivent à l’heure qu’il est être à vélo sur le chemin
du retour, j’imagine qu’ils se sont arrêtés et abrités.
J’aime sentir cette
force des météores, ce souffle puissant de la terre et de la nature qui
nous rappellent que nous ne pesons pas bien lourd devant elles, ce qu’on a trop
souvent tendance à oublier dans nos bulles civilisées et technologiques. Et
pourtant dans la ville on ne perçoit qu’en partie cette puissance, il manque la
vue d’ensemble, on ne perçoit que des petits bouts de ciel entre les immeubles
mais quand même il y a ces tourbillons du vent, ce fracas de la pluie et du
tonnerre.
Mais ça se calme déjà, ça
n’a pas duré longtemps dans la violence.
J’ai allumé la lampe. Je me
suis installé sur le lit sous le velux sur lequel tambourine maintenant une
pluie soutenue mais plus régulière, je suis sur mon lit appréciant la quiétude
de l’intérieur, écrivant ces lignes, m’apprêtant à prendre ensuite mon bouquin
du moment, « Le Cercle fermé » de Jonathan Coe…
24 mai 2007
Jeudi, c'est ricochet!
Ceci est ma non contribution de ce jour aux "petits cailloux et ricochets" des blogueurs
Enfin en principe. Car nous
sommes jeudi justement. Et mon ricochet 1994 n’est pas prêt. Il était pourtant
sur le feu dans ma bouilloire intérieure depuis quelque temps mais aucun mot
n’en a été écrit...
C’est qu’il n’est pas
facile. Il n’est pas spécialement douloureux mais il fait étrangement écho à
des ricochets d’une autre nature qui se nouent ces jours ci dans mon présent.
Et ce sont ceux-ci d’ailleurs qui ont absorbé une bonne part de mon énergie
mentale de ces derniers jours, m’empêchant de me tourner vers ces temps plus
anciens ou plutôt peut-être de trouver la bonne distance pour en parler. Alors
je préfère laisser mijoter.
Donc je saute l’échéance. Je
passe le tour. Tant pis pour mon contrat du jeudi qui après tout n’est un
contrat qu’avec moi-même ! Et puis tiens, ça ne me déplait pas de laisser
un peu plus longtemps comme ricochet dernier en date, ce ricochet 1995, si
heureux et lumineux.
Evidemment si je m’amuse à
sauter comme ça les échéances, je n’ai pas fini de dérouler le film ! Moi
qui doit déjà ricocher sur plus d’années que bien d’autres, si en plus je saute
mon tour quand donc arriverais-je au bout ? Il y en a qui vont avoir le
temps de faire trois fois le tour avant que je n’atteigne le doux temps où je
pourrai réintégrer le cocon primordial, la quiétude du giron maternel
(hum ?!)
23 mai 2007
S'aérer d'images
En ce moment je ne croule pas de travail au bureau. Je ne perds rien pour attendre, s’approchent des journées qui seront très très chargées. Je laisse venir, je n’anticipe pas. Finalement le fameux : « organise-toi, profite-t-en pour t’avancer » il ne vaut que pour nos gamins ! Enfin pour moi c’est assez neuf de fonctionner comme ça. Il y a encore peu de temps lorsque j’étais dans de telles périodes calmes j’en profitais pour me donner le temps d’approfondir des dossiers non urgents ou pour penser et mettre en place de nouvelles initiatives. Tout ça c’est un peu mort. Je me contente de gérer, d’assumer les routines de l’indispensable et du coup dans le temps dégagé, je me mets même à penser à ma blogovie, à aller lire mes blogamis, voire même à écrire pour moi. Franchement je n’aime pas trop. Je me sens un peu schizophrène. Quitte à être au boulot, autant y être vraiment. Mais je n’arrive plus à faire autrement. Ma motivation professionnelle est plus qu’émoussée.
Du coup je suis sorti un peu plus tôt et j’ai été au ciné en fin d’après-midi. J’ai choisi un film qui n’est pas de ceux que j’aurais été voir en priorité. Mais j’avais envie de belles images et de partir loin dans le temps et dans l’espace. Envie de m’aérer. De m’aérer par rapport au boulot mais par rapport aussi à des quantité de choses qui ces jours ci me prennent un peu la tête comme disent les ados. J’ai été me poser devant « La Cité interdite » de Zhan Yimou, c’est le type même du beau spectacle, magnificence des images, jeu de couleurs, chatoiements des vêtements, chorégraphie des déplacements, virtuosité des combats... Derrière la somptuosite des décors, dans le secret des appartements privés, les puissants, personnages à la démesure shakespearienne, nouent dans la solitude les complots dont ils sont prisonniers. Derrière le brillant des apparences la noirceur des âmes !
Le film en met plein la vue, trop sans doute. Il se prend aussi un peu pesamment au sérieux, il n’y a pas cette pointe d’humour et de second degré qui faisait le charme d’un film comme « Tigres et dragons ». Ce n’est pas un film qui émeut, il n’y aucune possibilité d’identification avec les personnages, c’est un spectacle, un pur spectacle, mais c’est bien ce que j’allais voir.
Mais écrivant cette note je m’aperçois que depuis plusieurs mois je n’ai pas parlé des films que j’ai vu. Je n’ai pas trouvé le temps de faire ces petites notes que j’affectionne, qui m’aident à conscientiser pour moi ce qui me marque dans un film comme à donner, peut-être, envie à d’autres de les voir. Certains déjà sur lesquels j’avais pensé écrire juste après les avoir vus, s’éloignent. Alors juste pour mémoire je cite ceux qui m’ont plu et qui auraient mérité commentaire :
« A casa nostra », sombre, un peu pesant et démonstratif, intéressant cependant.
« Nue propriété », jusqu’où mènent les folies familiales, le jeu pervers entre douleur, insécurité de soi et machisme de jeune coq arrogant.
« Les Témoins », j’ai bien aimé sur le moment, les acteurs sont excellents, l’émotion présente, la description du climat émotionnel d’un temps à la fois proche et lointain est réussie mais il me semble cependant que le film s’éloigne vite…
Et puis d’autre chinoiserie tout récemment :
« Still life », qui m’a un peu déçu après la dithyrambe de la critique, un peu lent, un peu pesant, il m’est arrivé de bailler et ça aussi ça s’éloigne vite il me semble…
« Une jeunesse chinoise », bien, un peu confus par moments, mais inscrit dans l’histoire, la grande et puis les petites, des histoires qui peuvent nous être communes, celles de la désillusion des générations, j’ai eu l’impression aussi d’y voir de façon très émouvante un récit quasi autobiographique fait par le réalisateur comme s’il voulait en filmant ce beau et déchirant portrait d’une jeune femme qui ne trouve pas sa place, rendre hommage à un amour manqué.
Mais à me pencher sur ces films j’en retrouve d’autres, vus un plus tôt. Et je tombe même dans mes brouillons sur une note commencée et jamais publiée. Alors, allons-y, je profite de cet espèce de tour d’horizon improvisé pour les réinsérer.
« La Vie des autres », ça j’avais trouvé vraiment excellent, un film qui démonte de façon impitoyable les systèmes d’espionnage, pression, délation de la Stasi, (la séquence de blagues entre agents dans la cantine est tout simplement époustouflante), l’ensemble est très bien construit, la progression dramatique est parfaite, le suspense factuel et psychologique est intense. Et de surcroît c’est très émouvant, d’une émotion qui là aussi gagne progressivement à mesure que le film avance et que le flic sort de son rôle et s’humanise. Il y a eu des applaudissements en fin de séance ce qui est assez rare.
« Golden door », pas mal du tout, un peu chargé,
intéressant par la volonté de montrer les choses avec les yeux de la famille
sicilienne émigrante, avec ses naïvetés, ses croyances, ses fantasmes, ses peurs
voire ses terreurs. C’est parfois un peu lourd, trop chargé de symboles mais
tout de même c’est pas mal du tout. Il y a quelques scènes excellentes (le
moment où le bateau s’éloigne du quai par exemple, c’est magnifique, en
quelques plans fixes, avec quelques sons impressionnants, le bruit des moteurs
et des cordages, la sirène, on se trouve plongé dans l’appréhension, dans
l’anxiété des partants, qui en effet larguent les amarres au sens le plus
complet du terme) et d’autres moins convaincantes parce qu’elles sont
répétitives (les scènes d’arrangement de mariage) ou appuyé sur une symbolique
plutôt lourde (le fleuve de lait, une fois ça va, deux ou trois ça devient
lourd !).
« J’attends
quelqu’un », très émouvant, très fort, avec des acteurs tous excellents, c’est filmé avec
justesse, sensibilité. Les personnages sont un peu bancals, pas forcément
sympathiques, pas vraiment crédibles, les évènements qui se nouent entre eux ne
le sont guère plus et ne se structurent pas vraiment en une histoire, c’est
plus un morceau de vie, les personnages se sont croisés puis ils s’éloignent,
se perdent. Le film avance bizarrement, les rencontre entre les personnages
aussi, sans qu’on sache très bien où l’on va mais c’est comme la vie elle-même
finalement, aussi bizarre que la vie. Aussi improbable que soit cette tranche
de vie et c’est ça justement qui est fort, il s’en dégage une impression de
grande vérité humaine, donc une grande émotion. La scène par exemple où se noue
le désir entre Emmanuelle Devos/Agnès et Sylvain Dieuaide/Stéphane est superbe
et me reste dans l’oeil malgré le temps passé depuis que j’ai vu le film.
Décidément je ne pensais pas que j’allais reconvoquer autant d’images en démarrant mes quelques lignes sur « La Cité interdite ». Pas un hasard sans doute, ce soir, cette envie de s’aérer d’images…
20 mai 2007
Samedi, Parc de Bercy, images et pensées...
Cet après-midi encore, ce
que nous devions faire ensemble a capoté...
Je suis donc parti tout seul
avec le projet d’aller au cinéma mais sans l’idée d’un film précis à voir. Il y
a eu une jolie éclaircie et j’ai finalement préféré me promener. Il y a
toujours quelquechose à voir : d’abord sur le terre-plein de la
bibliothèque une expo bizarroïde puis de l’autre côté de la passerelle des
jongleurs sur la pelouse de Bercy, un peu plus loin des queues impressionnantes
en direction du palais omnisport. Je m’en approche. Foule sage, immobile,
attendant patiemment, looks mêlés mais beaucoup de noir, des filles très
maquillées, pas mal de jeunes en style gothic… Renseignement pris, c’est un
concert d’Indochine qui va avoir lieu, mes connaissances musicales sont très
piètres, je croyais que ce groupe avait cessé d’exister…
Je m’assieds. Il fait bon.
Je regarde. Toujours je regarde. Il y a plein d’images que j’aurais pu, que
j’aurais voulu retenir. Mais je n’ai pas pris mon appareil. On devrait toujours
prendre son appareil. Tant pis. Il ne faut pas tenter de tout vouloir faire
rentrer dans la petite boite…
Est-ce que je suis
bien ? Est-ce que je suis mal ? J’aurais du mal à répondre. Il y a
beaucoup de pensées qui glissent, certaines sont en lien avec la journée de
jeudi. De ce qui s’y est dit et plus subtilement de ce qui s’y est échangé
d’impalpables présences. Je sais ce qui me manque. Je le sais depuis longtemps.
Depuis des années. Peut-être que ça prend plus d’acuité ces derniers temps. Je
ne peux même pas dire ça, disons plutôt que ça prend une forme différente. Mais
ça pèse. Ça plombe des journées comme celles-ci. Et je sais ce que je devrais
faire ce soir. Si je peux…
En même temps il y a
beaucoup de beauté. Je retourne sur la passerelle. Je regarde la Seine, je
regarde le ciel. La lumière change. Il y a par moments de vifs coup de soleil
dans un ciel pourtant très chargé, c’est un soleil du soir qui accentue les
contrastes, qui sculpte les formes. Je me rassois. Je n’ai pas envie de
rentrer. J’ai envie de m’éterniser. Il fait bon maintenant…
Je regarde. Je fais mes
cadrages dans ma tête. J’essaie d’enregistrer. Et de remplacer l’appareil photo
oublié.
Et puis j’écris. Juste j’écris. Parce que j’aime ça.
(Ecrit hier samedi sur mon petit carnet, retranscrit aujourd'hui, dans mon cocon, sous mon velux sur lequel tambourine la pluie...)
19 mai 2007
Un someone carnet
Jeudi de l’ascension, jour
férié de printemps, jour idéal pour une escapade à la campagne, on s’imagine
sous les arbres des bois proches, allongé dans l’herbe après le pique-nique,
chapeau sur les yeux, sous les chants d’oiseaux…
Mais jour gris, pluvieux,
venteux…
Mais jour précieux, jour
heureux...
C’est que l’objectif de mon
excursion vers une banlieue lointaine au bout d’une ligne de RER, n’était pas
la promenade bucolique mais bien la rencontre avec quelques unes des personnes
qui sont parmi celles qui comptent dans mon blogomonde. Il s’agit pour
plusieurs d’entre elles de blogueuses discrètes qui ne cherchent pas à
développer leur lectorat, se tiennent à l’écart des rassemblements, qui ne
commentent guère en dehors de leur petite blogobulle, ne souhaitent pas
apparaître dans les listes de liens.
C’est l’amie chère qui avait
conviée chez elle quelques ami(e)s venu(e)s de la région parisienne, de
plusieurs coins de France et même de l’étranger. Il y a eu d’abord ce plaisir d’arriver
chez elle. Rencontrer une personne pour la première fois à une terrasse de café
c’est déjà passer du virtuel au réel. Mais la rencontrer chez elle, la voir
dans son cadre quotidien et ses meubles, parmi ses livres et les objets
accrochés sur ses murs, croiser ses enfants, cela rajoute encore un élément de
réalité, c’est une autre part qui se révèle qui complète, approfondit l’image.
Beaucoup ici se
rencontraient pour la première fois, certaines personnes se connaissaient déjà
ou du moins s’étaient un peu croisées, entre d’autres préexistaient des amitiés
plus intimes, comme c’est en général le cas dans ce genre de rencontre. Mais
les contacts entre tous se sont établis rapidement, agréablement, gaiement et
nous ont conduit aussi très vite à des échanges profonds. Sans doute était-ce
d’autant plus naturel que se trouvait ici une part de la blogosphère très
engagée dans le décodage de l’intime, dans lesquels la part de l’émotionnel est
très forte, certains de ces blogs tiennent ou ont tenu une place quasi ou
totalement thérapeutique dans l’économie de vie des personnes. C’est toujours
fascinant de voir à quel point on embraye rapidement sur des sujets que l’on
aborde si difficilement avec nos relations et même avec la plupart des amis de
la vie courante, fussent-ils de vingt ans. Plusieurs des sujet évoqués m’ont
donné l’idée ou l’envie d’un billet dont déjà j’imaginais les titres :
« Il faut qu’un blog soit ouvert ou fermé », « Le Meetic des
intellectuels », « Thérapie en ligne ? »…
Rassurez-vous ! Rien ne dit que je les écrirai. Ce n’est pas un programme
de travail, mais c’est mon deuxième moi, ce personnage réflexif qui m’observe
pendant que je vis en se disant : « Qu’en dirais-je ? »,
c’est ce que j’appelle mon symptôme de Trigorine, ce personnage d’écrivain
gentiment ridicule, avec son éternel petit carnet (dans « La
Mouette » je crois).
La taille du groupe est
adaptée aussi, pas trop nombreuse, permettant que tous nous tenions autour
d’une table pas trop grande, où la discussion peut rester pleinement
collective, où chacun peut entendre chacun.
Le temps passe. On va on
vient entre le dehors et le dedans au gré des envies des fumeuses. On passe de
la table à des moments devant la cheminée à regarder les flammes danser, à se
chauffer un moment à la chaleur du feu. On s’avance dans la profondeur de la
nuit. Les discussions pourtant ne s’alanguissent pas.
Chaque mode de rencontre
entre blogueurs a sa fonction. Il y a les grandes assemblées, type
Paris-carnet. J’y suis passé à quelques occasions. C’est ce que j’aime le moins
tout de même. Je ne m’y sens pas à l’aise d’emblée, trop de monde, trop
d’inconnus. Cela permet sans doute d’élargir son horizon, d’avoir de premiers
échanges avec certains mais il me semble qu’on y reste avant tout un personnage
qui se montre, comme dans les rencontres conventionnelles. Il y a ces
« someone carnet » que j’apprécie infiniment plus parce qu’ils
rassemblent des personnes choisies par l’invitant(e) et entre lesquels les
zones de convergence et d’affinités sont forcément plus nombreuses. Et puis il
y a les rencontres duelles. J’aime les rencontres duelles. Ce sont celles où
l’on va le plus loin, où l’on a la possibilité d’aller au bout (enfin au bout,
non, il reste ce que chacun réserve de lui, volontairement ou pas, il reste
l’incompressible mystère de la personne. Heureusement !). Mais elles
peuvent combler en tout cas ce qui peut rester frustrant même au sortir de
rencontres comme celle de ce jeudi : parce que tout simplement et tout
normalement c’est la logique de l’échange de groupe qui l’emporte ici, parce
que certains restent plus discrets que d’autres, s’expriment moins et qu’on
aimerait les mieux connaître, parce que moi-même je n’ai pas l’art de l’apparté
dans les groupes, je l’ai toujours constaté, j’y ai comme une réserve
irrationnelle dont je ne sais trop la raison (sembler m’éloigner du groupe,
peur d’afficher une connivence particulière)...
L’après-midi et la soirée
ont été longues. Et pourtant je n’ai jamais baillé. Au contraire cela a passé
vite. Combien de fois dans des repas chez des amis conventionnels je regarde ma
montre, je dis à Constance qui souvent est plus résistante que moi (ou plus à
l’aise dans les sociabilités superficielles) : « bon, allez, il
serait temps qu’on y aille ». L’heure du dernier RER ici est venu très
vite, je l’ai laissé passé et j’ai pu profiter heureusement d’une voiture plus
tardive. Et lorsqu’on s’est quitté, il me semblait encore que c’était trop tôt.
Il y avait un petit pincement à s’arracher à la bulle chaleureuse de cette
sorte de famille de cœur.
Comme c’est étrange de
pouvoir parler ainsi !
Des personnes que pour
certaines je voyais pour la première fois !
Décidément la blog attitude,
malgré toutes ses limites, ses illusions, ses chausse-trappe, révolutionne les
relations humaines. En bien !
Merci, mille mercis, à notre
hôtesse d’avoir rendu cette rencontre possible.
17 mai 2007
Ricochet 1995: Trois générations
Voici ma
contribution 1995 aux « Petits
cailloux et ricochets » des blogueurs :
Nous avions retrouvé le
groupe en gare de Tarbes sous une pluie battante. Le minibus a embarqué toute
la troupe, nous avons franchi les Pyrénées dans la foulée, roulé encore deux
bonnes heures sous un ciel espagnol déjà plus clément avant d’arriver à notre
base, une ancienne bergerie à la sortie du village de Rodellar dans la sierra
de Guara d’où nous allons pendant une semaine pratiquer un stage d’initiation
au canyoning.
Dans ce groupe il y a moi,
il y a mon fils de 12 ans qui est, mais d’assez peu, le plus jeune des
participants et puis il y a mon père qui est lui et de loin le doyen du groupe.
J’avais eu envie de cette
activité pour changer de nos traditionnelles randonnées estivales. Ce projet
avait séduit mon fils bien plus qu’une simple marche mais il ne disait rien par
contre à Constance. Mon père, lui, toujours avide de découvertes et d’occasions
de pratiquer des activités un peu physiques qu’il n’avait aucune chance
d’effectuer avec ma mère pas sportive pour un sou, avait proposé de se joindre
à nous.
Et c’est ainsi que nous nous
étions inscrits, attelage un peu atypique pour ce genre d’activités, trois
hommes, un fils, un père et un grand père.
Le premier après-midi c’est
l’apprentissage technique, nous faisons de premières trempettes dans des eaux
tranquilles pour apprendre à évoluer engoncé dans les combinaisons serrées puis
on nous montre quelques techniques simples d’évolution sur des falaises. Ainsi
mon fils, mais mon père aussi, font une descente en rappel pour la première
fois de leur vie. Il faut le voir, le grand-père, un peu tendu au moment de se
laisser partir en arrière depuis la falaise puis une fois en bas, rayonnant,
joyeux comme un gosse, avide de recommencer !
On se sent gamins les uns autant
que les autres.
Quel bonheur d’être gamins
ensemble !
On profite à plein du
caractère ludique du canyoning : Le plaisir de se laisser glisser au fil
de l’eau ou de nager dans de vastes piscines naturelles puis de se faire
secouer dans des passages plus mouvementés. celui des douches sous les cascades
et celui des sauts de plus ou moins hauts dans des piscines profondes entre les
rochers, le délicieux pincement d’anxiété au moment de s’enfoncer dans un
goulet étroit pour passer un siphon, le contraste entre la fraîcheur des
« oscuros », les fonds de canyon où le soleil n’atteint jamais et la
chaleur lorsqu’on sort des zones étroites, la douceur des haltes sur les berges
dans des zones plus ouvertes pour des piques-niques bucoliques loin de tout…
Un soir nous fêtons les
soixante-dix ans de mon père dans une ferme où était organisé pour ceux qui le
souhaitaient un repas local traditionnel. Je lui offre un cadeau modeste, une
paire de jolis couverts à salade en buis acheté dans le village. Il les a encore
et me dit que chaque fois qu’il les utilise lui revient souvenir de cette belle
semaine.
L’avant dernier jour mon
père dont la souplesse de jambe tout de même n’est plus à toute épreuve s’est
fait mal en glissant sur un rocher humide. Il ne participe pas à la dernière
randonnée mais il vient avec nous cependant jusqu’à notre point de départ,
légèrement claudiquant et s’installe sur un rocher à l’ombre un peu au-dessus
du rio. On aperçoit des aigles qui tournoient dans le ciel. Nous nous
éloignons, il est convenu qu’on le retrouve ici en fin d’après-midi. Il passe
la journée là, à lire et rêver, il me dira ensuite avoir gardé de cette journée
solitaire et malgré sa blessure un souvenir particulièrement merveilleux.
C’est peu de dire qu’il aura
été heureux de partager cette semaine avec son fils et son petit fils. Mon
garçon aussi est tout fier d’avoir ainsi participé pour la première fois à une
activité de « grands », et spécialement de l’avoir fait avec son
grand père qu’il admire beaucoup. Quant à moi, comment ne serais-je pas ravi
d’être ce point d’union, ce maillon entre générations, de me sentir au cours de
ces journées, du matin au soir et du soir au matin, à ma place dans le grand
flux de la vie.
16 mai 2007
Sarkoléon à l'offensive
Il faut dire qu’il fait fort
le Sarko pour son démarrage. S’il arrive à sortir un gouvernement avec un
Kouchner et un Védrine qui ne sont pas exactement des nullités ni non plus de
simples transfuges haineux à la Besson, il aura réussi un joli coup.
Il réaliserait alors au
moins pour partie ce que Chirac n’a pas voulu faire en 2002 alors qu’il en avait,
bien plus que Sarko aujourd'hui, la possibilité en raison des conditions de son
élection. Chirac a perdu alors l’occasion de se hisser à une stature historique
en s’élevant au-dessus de son camp et de son clan.
Je lui ai toujours trouvé un
petit côté Napoléon à Sarko qui se confirme ici, la puissance de travail,
l’activité vibrionnante, le volontarisme frénétique, l’autoritarisme et la
mégalomanie qui peuvent conduire à des fuites en avant aux conséquences qui
pourraient être redoutables. Mais aussi une certaine hauteur, une capacité à
faire bouger les lignes, à se situer un peu ailleurs en positif ou en négatif que
là où on l’aurait attendu, une certaine capacité tout en restant avant tout un
serviteur zélé de la classe et des intérêts sociaux qui le porte et qui mènera
donc pour l’essentiel la politique que celle-ci réclame, à s’en émanciper
cependant pour partie, à s’émanciper en tout cas des clans particuliers qui le
soutiennent. De ce point de vue il est assez jouissif de voir les caciques de
la Sarkozie s’étouffer de rage, mais silencieusement, sans trop le montrer, en
voyant les maroquins leur échapper au profit des ralliés de la dernière heure,
de la gauche ou du centre.
Mais au delà Sarko
saura-t-il s’affranchir en accédant à la présidence au moins en partie de ses
tropismes personnels et sociaux ? Personnellement je ne le crois pas mais
après tout il n’est pas interdit de lui laisser le bénéfice du doute, de le
juger sur les actes. Peut-être se révélera-t-il moins pire que ce que l’on
pouvait craindre, surtout s’il attache une grande importance à la trace qu’il
pourrait laisser dans l’histoire.
Le spectacle que donne la
gauche en tout cas est proprement désolant. La gauche radicale, qui a pour elle
la justesse de certains diagnostics mais qui est incapable de proposer des
solutions, est totalement éclatée, elle n’a eu que l’illusion d’une victoire
avec le succès du non au référendum. Au PS et alentour les rancœurs sont
tellement violentes qu’on voit mal quels pourraient être les chemins d’une
reconstruction confiante. A voir la façon dont sont tirés les couteaux, on se
dit même rétrospectivement que la constitution d’une équipe solide autour de
Royal, avec des gens n’ayant pas pour objectif premier de se faire des
chausse-trappe n’aurait rien eu d’évident et que les improvisations de la
campagne auraient pu se retrouver dans la suite. Quant à Bayrou il a toutes les
chances d’être laminé par le système surtout si Sarko réussit son opération
d’ouverture.
Une recomposition des forces
politiques étaient nécessaires. J’espérais qu’elle puisse se faire à
l’initiative et sur les positions et les valeurs d’une gauche ouverte,
humaniste, non sectaire qui aurait entraîné à sa suite les mouvances
écologiques et centristes.
Elles va se faire, en tout
cas dans la période proche, sous la houlette et sur les positions et valeurs de
Sarkozy qui restent, quelles que soient les habiletés politiques et
rassembleuses dont il peut faire preuve, celle du fric roi, de la valorisation
de la sphère marchande de la société au détriment de sa part non marchande, de
l’affirmation des valeurs individualistes au détriment des solidarités collectives,
celles d’une société peut-être ouverte et dynamique pour les forts mais à coup
sûr dure pour les faibles.
Ce qui est assez terrible,
assez décourageant et qui casse les espérances que l’on se laisse aller à avoir
dans l’action politique c’est de réaliser combien les questions de personnes,
les affrontements d’egos pèsent derrière les valeurs et les positions
affirmées. Combien de projets se perdent dans les sables non pour des raisons
de fond mais parce qu’il y eu des rivalités non surmontées entre divers
partenaires, concepteurs, metteurs en œuvre. Ça c’est un constat qui va bien
au-delà du « politique » d’ailleurs. Je le vis très souvent dans mon
propre travail. Ces jours ci même j’en ai eu un exemple. J’attends une décision
et quelques équipements allant avec, incompréhensiblement cette décision ne se
prend pas, je n’y comprend rien, j’essaie de creuser ce qui peut faire
obstacle, je finis par comprendre que de dérisoires hostilités personnelles
entre responsables de services ont conduit l’un d’eux à agir pour faire capoter
le projet sans autre raison que d’empêcher un succès dont l’autre aurait pu se
prévaloir. Ça paraît invraisemblable. C’est plus fréquent, hélas, qu’on ne
croit.
Tout ça touche à des
ressorts profonds des fonctionnements humains, c’est un peu
désespérant ...
Oups je me suis envolé un
peu loin du Sarkoléon. Mais en touchant sans doute à de l’essentiel qui
transcende le politique.
13 mai 2007
L'épaisseur du passé
Je termine le lecture de
Berg et Beck de Robert Bober. Quelques années après la guerre Berg qui a vingt
ans et qui travaille comme éducateur dans un centre d’accueil pour orphelins de
déportés, évoque son copain d’enfance Beck, il lui parle, lui envoie des
courriers. Mais Beck n’est plus là, il a été emmené à jamais un certain jour de
juillet 1942, il a onze ans, il aura toujours onze ans. « Ce n’est pas
parce que tu ne répondras pas que l’histoire va devoir se passer de toi.
Gardons nous notre amitié ».
J’aime bien ces récits
sensibles de Bober. J’avais aimé « quoi de neuf sur la guerre », dont
Michel Deville avait sorti le beau film « Un monde presque parfait »,
évoquant à la fois ce qu’il peut y avoir de douleur à être survivant et la
saveur, la force, le triomphe de cette vie qui reprend au-delà des
traumatismes.
C’est bien le même sujet
dans les deux livres.
Et l’un des charmes de l’un
comme de l’autre c’est l’évocation du Paris populaire de l’après guerre. Il se
double pour moi du fait que le quartier évoqué avec beaucoup de détails et de
précisions est justement celui où j’habite depuis maintenant près de vingt ans.
Cette rue dans laquelle
Bober/Berg revient au début des années 50 pour traquer les souvenirs des lieux,
des visages, des devantures du même endroit tel qu’il était dix ans plus tôt
lorsqu’il l’arpentait avec son copain Beck, je l’emprunte quotidiennement
depuis des années mais dans une couche du temps bien différente. Et cette école
primaire où allaient les deux gamins est devenu le collège où mes propres
garçons ont étudié (école qu’évoque aussi avec précision Georges Charpak dans
son autobiographie « une vie à fil tendu »).
Comme j’aimerais pouvoir
convoquer les lieux dans toute l’épaisseur de leur passé !
Je m’arrête devant le 7 et
le 30 de la rue, là où étaient les boutiques des parents de Berg et Beck. Du 7
il ne reste rien de l’époque, un immeuble cossu des années 70 a remplacé
l’habitat traditionnel. Au 30 c’est sûrement le même immeuble par contre, ces
petites constructions de deux étages, typiques du quartier. Celui ci
contrairement à beaucoup d’autres n’a pas été rénové, les deux larges fenêtres
du rez de chaussée sont obstruées par des grilles, sur le pignon de cette
maison qui donne sur la place il y a eu, pendant un temps très bref une
imposante composition de MissTic, malheureusement elle est restée très peu de
temps victime d’une guerre absurde avec les graffeurs.
Les lieux changent comme
nous changeons. Peu à peu. Insensiblement. Un jour tel petit commerce devient
un appartement (je suis bien placé pour le savoir, j’ai trouvé dans un livre
une photo de ma façade lorsqu’elle était salon de coiffure), un autre c’est
telle boutique qui devient resto ou bar branché, ou bien c’est telle petite
maison qui est remplacée par un immeuble, au total c’est une population qui
tout en restant assez mêlé heureusement se boboïse progressivement.
Je me souviens soudain de la
vieille petite marchande de journaux du coin de la place qui était encore là
lorsque je suis arrivé (remplacée après son départ par un restaurant) et qui
avait évoqué avec moi une ferme avec des vaches où l’on pouvait aller acheter
son lait jusqu’au milieu des années cinquante. J’ai peine à le croire. Ça
paraît tellement un autre monde et pourtant ce n’est pas si loin de moi.
J’étais né. Qui sait, j’aurais pu passer par ici, même si ce n’était pas mon
quartier d’enfance et si ce n’était pas à priori à l’époque un lieu de
promenade, qui sait mon père aurait pu y prendre des photos…
Je ne jouerai pas les
nostalgique, ce quartier tel qu’il est devenu est très agréable. Mais je ne
peux m’empêcher de rêver de pouvoir le voir, le sentir, tel qu’il était. Fermer
les yeux et que défile devant soi les paysages à remonte-temps ! Fantasme
que j’ai souvent. Je me souviens de ma fascination à la lecture du « Piège
diabolique », une des BD phare de mon enfance (ah, Mortimer débarquant
dans le château de la Roche Guyon en pleine jacquerie !).
Il faudrait avoir des photos
d’un même lieu pris sous le même angle de cinq ans en cinq ans, en constituer
des séries, cela formerait un film, comme une sorte de kaléidoscope, comme une
prothèse au temps qui passe et qu’on pourrait faire défiler devant soi en
tentant d’épaissir le présent de sa charge de passé.
Le présent n’en a pas toujours besoin heureusement. Il est là parfois dans son immédiateté, dans sa saveur, dans son odeur. Le chèvrefeuille qui est à ma porte et qui est tout juste fleuri exhalait particulièrement ce matin juste après l’averse lorsque je suis sorti pour aller au marché. J’ai pris le temps de m’imprégner de sa fragrance délicate puis de faire quelques photos que je vous offre à défaut de l’intransmissible parfum.





