Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

16 juin 2007

"Le cercle fermé"

J’ai terminé il y a déjà quelques jours « Le cercle fermé » de Jonathan Coe. J’ai bien aimé ce livre comme j’avais apprécié la lecture il y a deux ans de « Bienvenue au club » dont ce récit est la suite. On retrouve dans les deux romans les mêmes personnages saisis à vingt ans de distance. Les lycéens des années 1973-1976 sont devenus des adultes abordant déjà les rivages de la seconde partie de leur vie dans les années 1999-2002. Les histoires individuelles se nouent sur fond d’une évocation très précise des contextes sociaux et politiques de chacune des périodes, celle de l’Angleterre de la vieille industrie des temps d’avant le thatchérisme triomphant et celle de l’Angleterre d’aujourd’hui, du blairisme et du New Labour.

C’est l’Angleterre avec ses spécificités qui est décrite mais cette histoire partage avec la notre bien des points communs, liés à l’évolution globale du monde, aux changements technologiques, à la victoire et à l’expansion du capitalisme et en son sein, à la victoire du capitalisme financier sur le capitalisme industriel traditionnel, à la transformation des classes sociales et à la disparition des solidarités anciennes, aux changements des valeurs qui en résultent, toutes choses qui recèlent pour l’avenir bien des motifs d’inquiétude. C’est la chronique d’un pays mais c’est aussi plus largement la chronique d’une époque et des changements majeurs qui s’y sont produits en une trentaine d’années.

La regard est acéré, la satire réjouissante car parfois très drôle mais aussi acerbe et sombre. Qu’ont donc fait les gens de nos générations des idéaux de leur jeunesse ? Car bien sûr, au-delà de l’intérêt documentaire, c’est ça qui me passionne dans ces bouquins, la façon dont se nouent les destins et les évolutions de chacun et la façon dont ils font écho à ma propre vie.

A travers les personnages très contrastés des deux frères, Benjamin et Paul, j’imagine que Coe a mis aussi quelquechose de lui et des potentialités qui ont pu le traverser. L’un comme l’autre de ces frères ne sont pas des figures très réjouissantes. Celui qui s’affirme dans sa réussite sociale comme celui qui végète partagent de mêmes faiblesses secrètes si on gratte un peu. Les personnages un peu plus en retrait comme Philip et Claire ont finalement peut-être géré leur vie un peu mieux, fait un meilleur usage de leur liberté.

Je me suis senti cependant en sympathie plus particulière avec le personnage de Benjamin même si ses apitoiements m’ont souvent agacés. Mais il me paraît exprimer avec le caractère exacerbé d’un personnage de roman bien des traits présents chez moi d’une façon moins caricaturale. Ses interrogations et ses doutes, sa façon de passer souvent à côté des choses et des êtres, son incapacité à s’engager vraiment tout autant dans la vie sociale que dans ses choix intimes font écho en moi. Son ressenti dans la manifestation contre la fermeture de Rover évoque très exactement les miens dans les manifestations de 1995 ou dans d’autres dans des années plus récentes (ce sentiment de mimer le passé, d’être là sans y être et une forme de culpabilité à ne pas pouvoir y être vraiment, cette « rhétorique des discours qui se muait en un brouhaha vide de sens »). Mais d’autres choses, plus intimes, sur la peur de la séparation et sur la pesanteur et les silences du couple par exemple ou bien encore sur les velléités et les doutes de l’écriture et sur le risque de l’insignifiance à « remuer les cendres de sa petite vie » font écho en moi aussi.

Le livre est plutôt sombre derrière sa drôlerie. Les désillusions pour tous sont considérables. Mais il y a des enfants. Une nouvelle génération d’adolescents. Celle qui au moment où se clôt le second livre a l’âge qu’avaient leurs parents au moment où débutait le premier. A eux s’ouvre un avenir incertain. Les perspectives de là où nous regardons n’ont rien de bien encourageantes mais eux prennent la vie à pleins bras. Heureusement. Ils sont l’avenir. Ce qu’il sera, ce qu’ils en feront, nul ne le sait. Il faut se dire que le pire n’est pas certain. Ces adolescents et l’état d’esprit qu’on ressent d’eux, avec ce mélange d’enthousiasme juvénile et d’une certaine réserve très éloignées de nos propres emportements de jeunesse est celle de mes fils, un trait de plus qui me crée une proximité avec ces livres.

Posté par Valclair à 12:17 - Livres - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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