24 juin 2007
Insomnie
Insomnie oui, et de la
mauvaise ! Couché vers minuit, endormi assez vite mais réveillé à deux
heures et demi. Bêtement je n’ai pas eu le réflexe d’ouvrir un livre et de
prendre un cachet porteur de sommeil. Je me suis laissé aller à vaguer au fil
de mon esprit. J’ai laissé les mauvaises pensées m’envahir. Bientôt il n’y a eu
plus qu’elles: Ma mauvaise journée d’hier où rien ne s’est enclenché comme il
aurait fallu… Des retours sur le passé, le sentiment d’avoir si peu fait de ma
vie... Ma femme à mes côtés si lointaine, mes rêveries sans espérance... Ma fatigue comme tous les ans en
fin d’année, mon boulot chaque année me fatigue un peu plus, la semaine très
lourde encore qui s’annonce, avec en surplus les convivialités obligés de la
période, Madame Truc partant à la retraite et Monsieur Machin appelé à d’autres
fonctions, je ne supporte plus et en même temps je sais que je vais très bien
supporter… Tout ça…
Plus passe le temps, plus je
m’éveille. C’est électrique dans mon cerveau. Ça saute d’une pensée à l’autre.
Mais pas une pour requinquer d’une autre. Le souffle régulier, paisible, de la
dormeuse à côté de moi m’exaspère.
Je me lève. Je prends mon
ordinateur et descends dans la chambre d’ami. J’essaie d’écrire sur l’une ou
l’autre des entrées que j’ai en pensée. Rien ne vient. Je me mets à zapper.
Même pas à lire mes blogamis en retard, non juste zapper pour zapper au fil des
liens, quelques fenêtres ouvertes sur d’autres vies, sur d’autres
écritures, certaines qui m’arrêtent un moment et qui sûrement gagneraient d’être
mieux connues mais je ne peux infiniment élargir ma blogosphère. Errance.
Jusqu’à des sites pornos. Défilement mécanique d’images tristes qui ne font
qu’en rajouter sur la misère sexuelle ambiante.
Je me recouche. Un peu tard
pour prendre un cachet maintenant ! Je lis un peu le journal, des revues,
vingt pages d’un bouquin, là aussi c’est du zapping, je n’accroche pas. Souvent
à l’approche de l’aube le sommeil me tombe dessus. Parfois pour une ou deux
heures seulement, mais qui sont très bienfaisantes, je m’y recharge. Mais là ça
n’a pas l’air de vouloir venir. Premiers bruits de la rue, la lumière qui se
glisse pas les interstices des velux. Les mauvaises pensées sont toujours là.
Je marronne qu’après un
samedi mal embouché, ce sera un dimanche raté, rien n’est prévu pour le
structurer et je sais bien qu’avec le manque de sommeil je serai vaseux, sans
énergie, que je vais traîner et ce n’est pas ma femme qui sera facteur
d’entraînement, elle n’est jamais facteur d’entraînement.
Quelqu'un me disait il y a
peu. Tout de même on a l’essentiel, la santé, de beaux enfants, des conditions
de vie décente, on n’est pas confrontés à des drames intimes et on est à l’abri
des grandes douleurs du monde. Bien sûr. Alors pourquoi ? Pourquoi cette
incapacité à être en profondeur bien avec soi-même, bien avec le monde ?
D’où vient qu’il y ait des natures heureuses et d’autres qui ne le sont
pas ? C’est comme une malédiction. Je sais qu’en moi des choses peuvent
changer, mais ça, cette ligne de fond certainement pas, alors je dois faire
avec, être toujours d’une certaine façon au combat et parfois, dans des nuits
comme celles-là, le découragement m’assaille.
Je prends mon petit carnet.
En me disant que c’est absurde, qu’il n’y a pas de sens à ratiociner encore
là-dessus. Je le fais pourtant. Peut-être est-ce un peu de la complaisance, ou
bien une sorte de jouissance masochiste à s’y attarder. Je repense à Nancy
Huston et à ce qu’elle écrit sur les professeurs de désespoir. Mais c’est aussi
un exutoire. Je sais d’expérience qu’écrire dans ces situations m’apaise,
l’action même de chercher mes mots, de construire mes phrases m’éloigne de la
désespérance la plus brute. Et j’ai au moins le sentiment de faire
quelquechose. Mais publierais-je ça ? Ça n’apporterait rien à personne. Ça
va écorner mon image. Et alors ! C’est que je suis cela aussi. Souvent je
disserte savamment, mais parfois il n’y a que ça, ce désarroi nu. Peut-être
est-il plus authentique. Que sont mes mots au-delà de tout, sinon d’abord une
façon de m’illusionner moi-même.
Des images clignotantes
passent devant mes yeux. Vais-je m’assoupir ? Mais il est près de huit
heures, il faudrait que je me lève, que je déjeune, que je me prépare à aller
au marché, j’ai la flemme, je vais traîner encore un peu, tenter de refermer
les yeux.
De toute façon tout à
l'heure il faudra faire avec tout ça, avec ces fantômes de la nuit, tenter de
trouver l’énergie, essayer de faire mentir les sombres pensées et les sombres
prédictions, tenter de mettre de la vitalité, de la joie dans ce dimanche. Qui
sait, tout de même j’y parviendrais peut-être…
Je repose mon carnet.
Gribouillé vers 6/7 heures ce matin sur mon carnet, tapé sur word et mis en forme vers 10h, publié ce soir après une journée un peu molle mais moins pénible que ne le laissait craindre les affres de la nuit.
Commentaires
ratiociner... je viens d'apprendre un nouveau mot ! il me plait bien. merci valclair :)
malédiction ... je trouve le mot fort pour parler d'un spleen que je côtoie souvent moi aussi.
la malédiction a ce côté irrémédiablement hostile constant et figé devant lequel on serait tenter de rendre les armes ... il est récurrent ce malaise mais gérable tout de même, non ?
je comprend cette culpabilité : on a l'essentiel etc ...
alors a-t-il de la légitimité, du coup, ce malaise si intérieur ?
pas sûr.. mais il est là, parfois, c'est tout ...
saches que ce que tu as écrit aujourd'hui me touche et n'écorne en rien ton image ;)
j'ose te souhaiter une bonne nuit !
Ce que tu exprimes là est tout simplement la réalité de ce que tu ressens. Tu montres ce qui peut passer par la tête de chacun de nous et que peut-être on n'ose pas vraiment exposer. Il n'y a aucun jugement à avoir sur cela, ni sur "l'image" de ce que tu es.
Je te comprends aussi Val, quand je te lis. Il n'y a pas de détresse vaine. Je comprends ce que tu décris pour l'avoir moi aussi ressenti, jadis, et avoir peiné sang et eau pour enfin vivre autre chose. (Et déjà à l'époque d'ailleurs). Même sans blog ;-)
Je comprends aussi l'insomnie (à ta place j'aurais sans doute pris le fameux cachet, enfin, comprimé, même tard, même avant le jour... Tout sauf l'insomnie qui est un vrai cauchemar). Je crois qu'on peut avoir tout ça, enfants en bonne santé, santé, réussite professionnelle -enfin, pas le chômage quoi, je me comprends... - s'il y a un essentiel qu'on n'a pas et qu'on recherche.
Seulement, je ne mettrais tout de même pas ton blog (ton écriture de blog) dans le même panier. C'est un blog exceptionnel, mais bon, cela ne te console peut-être pas, mais je le trouve tout de même exceptionnel. Par sa qualité justement. Et sa sobriété.
bon, où en étais-je? Ben voilà... Mille pensées d'amitié en tout cas...
Est-ce que cela va écorner ton image ? ou est-ce que cela va l'enrichir d'une épaisseur d'humanité et de substance ?
Pour moi l'effet est la deuxième hypothèse...
Reprenant tes questions : Pourquoi cette incapacité à être en profondeur bien avec soi-même, bien avec le monde ? D’où vient qu’il y ait des natures heureuses et d’autres qui ne le sont pas ?
je me disais que peut-être tu avais une fausse représentation sur "l'être en profondeur" et sur ce que tu appelles "une nature heureuse"...
souvent on se laisse piéger par une sorte d' "idéal du soi", qui, justement nous empêche d'"être"...
Même si ma vie est fort différente de la tienne, je me reconnais pleinement dans tes paroles. Et au moins, j'ai la chance (?) de pouvoir m'endormir assez rapidement, tout au moins s'il fait calme, ce qui est heureusement le cas, dans mon quartier, en général. C'est même le meilleur (?) moment de la journée : me mettre au lit, éteindre, m'étendre dans la pénombre, sous la couette fraîche et apaisante.
Je t'envoie aussi toute mon amitié.
Comme les autres, je me reconnais dans ce débat nocturne.
Il est sûr que je n'aurai pas attendu le petit jour et aurait pris ce précieux petit cachet.
Oui, il y a de la jouissance masochiste à brouiller les cartes la nuit. (on la prend où on peut).
Je viens de terminer deux livres de Nancy Huston : J'aime beaucoup son style et la teneur de son propos.
Je "me" souhaite et te souhaite bonne nuit !
(le pire, c'est quand on travaile le lendemain)
J'ai employé certains mots forts (malédiction par exemple) mais c'est vraiment ceux qui me sont venus et je n'avais pas du tout envie d'édulcorer.
C'est en ce sens peut-être que j'avais peur "d'écorner l'image" en donnant une vision excessive de ce mal être mais dans les affres de la nuit, c'était bien cela, je suis bien cela aussi, en profondeur.
Et puis sur le fond je crois tout de même de plus en plus à cette notion de personnalité profonde, la "nature" heureuse ou celle qui l'est moins. Je dis bien la "nature" donc quelquechose qui est au-delà de l'histoire, des noeuds de l'enfance, de ce que l'analyse pourrait traiter. Quelquechose qui aurait peut-être à voir avec les humeurs des anciens ou de façon plus moderne avec des réglages subtils dans la chimie des échanges cellulaires.
Pas le lieu de se lancer ici dans le fameux débat sur l'inné et l'acquis qui est infiniment complexe mais enfin ça a quelquechose à voir. Et je dis ça en repensant à ma mère, à certains de ses traits de caractère les plus négatifs. Parfois je les vois en moi, ils me me sautent aux yeux et m'asservissent quoique je fasse pour tenter de me défendre d'eux.
Merci en tout cas à tous de vos commentaires intéressants et amicaux
Tua sa raison Valclair, le débat sur l'inné et l'acquis ne serait pas de mise et même probablement stérile, car il risquerait d'intellectualiser, c'est-à-dire de nous faire partir ailleurs que l'observation de l'expérience.
Pour ma part, j'ai été conduit à faire l'expérience que ma personnalité profonde se distinguait de ce que tu appelles « la nature ». Il y a justement le risque de penser que nous sommes fondamentalement le conditionnement de notre lignée. S'il est vrai que nous ne sommes pas descendus du ciel et qu'un certain nombre de conditionnements existent, nous ne sommes cependant pas pieds et poings liés face à eux.
Ce que tu identifies en toi des traits négatifs de ta mère, tu dis que cela t'asservit quoi que tu fasses.
Il me vient alors la question : quelles réalités profondes de toi sont entravées, sont en servitude, voire en esclavage ?
la "libération personnelle" dont on parle parfois consiste justement au surgissement de cette vie profonde entravée. L'aide psychologique que l'on peut recevoir ne consiste pas uniquement à éteindre des incendies, mais à construire des demeures intérieures sur des bases solides.
Que tu n'aies pas encore trouvé le chemin pour en sortir, cela semble assez évitant à celui qui te lit de longue date...
Ce n'est pas pour autant que ce chemin n'existe pas...
Nous ne sommes pas que des "cerveaux reptiliens" venus de la nuit des temps...
Valclair justifie un mot de Cioran: "je ne connais pas d'imbécile insomniaque". Une consolation?
Encore Cioran
"Bien plus que le temps, c'est le sommeil qui est l'antidote du chagrin. L'insomnie, en revanche, qui grossit la moindre contrariété et la convertit en coup du sort, veille sur nos blessures et les empêche de dépérir." Cioran, Aveux et anathèmes.
En tant qu'adepte involontaire de l'insomnie de 3 heures du matin, je compatis... Mais n'oublie pas non plus que sur deux, l'un somme nie...
(PS - toujours pas reçu la FAR...)
Alainx, t'aurais pas fait un intéressant lapsus ? « Que tu n'aies pas encore trouvé le chemin pour en sortir, cela semble assez évitant à celui qui te lit de longue date... »
Tu voulais dire évitant ou évident ? Ou les deux, hé hé...
Héhé ! Pierre !
Je voulais écrire "évident", mais en effet les 2 conviennent... quelque part.... comme on dit !!
Ah les aphorismes de Cioran! Le second malheureusement me parait plus juste que le premier qui m'a fait sourire, merci Michel, mais hélas je connais des imbéciles insomniaques...
J'aime bien la formule Alain, "construire les demeures intérieures". Evidemment je m'y emploie, je sais bien que nous ne sommes pas que cerveaux reptiliens complètement déterminés par les conditionnements de la lignée mais ce n'est pas contradictoire avec parfois des ressentis de découragement.
Enfin je m'y emploie... plus ou moins... Est-ce que le Val prend toujours tous les moyens qu'il faudrait? Pas sûr! Evitant? Evident!
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