J’ai beaucoup apprécié le film que Marjane Satrapi en collaboration avec Vincent Paronnaud a tiré de sa propre bande dessinée et dont Fauvette, entre autre, parlait déjà ici.

On y retrouve tout ce qui fait l’intérêt, le charme et l’émotion de la bande dessinée (la vision subjective par une petite fille de la révolution iranienne de 1979, de la guerre qui a suivi, de la chappe de plomb qu’ont fait tomber les ayatollah sur le pays ; la difficile construction de soi de l’adolescente entre un exil à Vienne censé la mettre à l’abri et le retour au pays ; les figures attachantes de sa famille, sa grand mère en particulier). Mais alors que l’on craint toujours qu’une adaptation affadisse une œuvre, j’ai ici le sentiment que le travail effectué la recrée, en fait autre chose qui tout en restant complètement fidèle à l’esprit et au sens de la BD d’origine lui donne une dimension supplémentaire et renforce son pouvoir d’émotion.

Le dessin des personnages est le même, marqué par les traits simples, efficaces de Marjane mais alors que dans les albums ceux-ci s’exprimaient sur des fonds sobres dans lesquels le vide a une grande part, ici ils se déploient dans des décors souvent superbes, très variés dans leur facture, jouant des ombres et de toutes les nuances de gris, très variés dans le style et la facture du dessin ce qui crée un vrai plaisir esthétique. Il y a des planches vraiment superbes ! S’y ajoutent des effets de rythme, on est vraiment au cinéma, avec des séquences successives, des enchaînements, des jeux de fondus enchaînés ou de fondus au noir. On oublie d’ailleurs presque qu’on est dans un dessin animé, on croit voir les acteurs peut-être parce qu’on les entend et qu’on les reconnaît, du moins certaines d’entre elles, Darrieux, Deneuve, Chiarra Mastroianni. Cela assure un élément de présence supplémentaire d’autant que pour conforter cette présence le dessin a été réalisé après l’enregistrement des acteurs afin que le mouvement des visages puisse coller aux textes et aux intonations. Tous ces éléments font qu’on est bien devant une œuvre originale, ni simple adaptation, ni trahison mais recréation, dépassement.

Je me suis senti en profonde sympathie avec Marjane. Elle évoque avec beaucoup de gravité la situation et des tragédies auxquelles a été conduit son pays mais elle garde pour ce qui la concerne directement un vivifiant sens de l’humour autant pour présenter la petite fille espiègle que les galères et la dépression de l’adolescente perdue dans un occident glacial ou la jeune femme revenue au pays. Assister à son parcours, voir comment elle s’est construite alors rend optimiste, rend heureux, c’est cela qui donne en effet envie d’applaudir à la fin et de dire « bravo Marjane ».

Il y a quelques moments moins convaincants, un côté un peu trop clairement pédagogique dans la façon d’exposer la situation mais en même temps il est très bon que ce film fasse aussi œuvre pédagogique. On pourrait se dire aussi que les « bons », la délicieuse et admirable grand’mère mais aussi le reste de la famille sont trop parfaits pour être tout à fait vrais. Mais le film est aussi un hommage voulu, assumé et c’est bien qu’il le soit, car même si dans la réalité j’imagine que comme dans toute famille tout n’était pas aussi idyllique c’est bien cette image que Marjane a transporté dans son cœur au travers de tous les bouleversements qu’elle a vécus, c’est cette image qui lui a permis de tenir, de se construire puis de créer cette œuvre et de porter témoignage.

En terminant cette chronique, je ne peux m’empêcher cependant de penser aux autres. Marjane s’en tire bien. Mais elle bénéficiait aussi de conditions sociales et culturelles très favorables, sa famille a manifestement des moyens qui se sont maintenus malgré les aléas de la situation. Ce qui n’enlève rien à ses qualités propres. Mais il y a tous les autres aussi. Quelle régression pour ces pays (je pense à l’Irak aussi) au cours de ces dernières décennies. Héritiers de civilisations qui ont produits des merveilles, celle du khalifat de Bagdad, celles de la Perse (j’ai toujours rêvé sur des noms magiques de là-bas, Persépolis justement, Ispahan), disposant de richesses considérables, ayant avant les conflits un niveau d’éducation et d’infrastructure déjà importants, ils avaient des atouts considérables. Les voici ramenés en arrière par les manipulations et les jeux pervers de l’occident pour s’assurer la maîtrise du pétrole, par les guerres étrangères, civiles et religieuses, par l’intolérance et le fanatisme. Quel gâchis ! Ce n’est pas le moindre mérite de Persépolis de nous rappeler tout ça et de le maintenir présent à vif à nos consciences trop souvent fatiguées.


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