Depuis une semaine nous sommes seuls mon père et moi dans la grande maison, Constance est rentrée à Paris pour un stage. Nous avons pris ensemble notre rythme de vieux célibataires ! Nos petites courses et les tâches matérielles le matin, le repas léger ou le pique-nique à midi, les promenades à pied ou à vélo préparées sur le guide de randonnée, la montée au lac pour la baignade en fin d’après-midi, le repas un peu plus élaboré le soir avec un petit coup de bon vin.

Tout à l'heure j’ai fait tourner une machine à linge. Après le dîner j’ai été étendre la lessive sous l’auvent. Le jour baissait. Le linge sentait le frais. Il y avait un grand concert d’oiseaux tout autour de moi. Un dernier chant avant la nuit. J’ai suspendu mes gestes pour les écouter. Je me suis senti envahi d’un profond bien-être, d’une profonde paix intérieure…

A quoi cela tient-il ? L’autre jour ces affres, aujourd'hui la paix. Est-ce parce qu’intérieurement j’ai pris (ou cru prendre) certaines décisions ? Est-ce parce qu’il fallait tout simplement un temps de latence, le temps de me faire à ce lieu, de le réapprivoiser en dépassant ce qu’il porte en lui de pesant ? Est-ce une simple question d’humeur, de dosages subtils et qui nous échappent totalement des neuro-transmetteurs dans les tréfonds du cerveau ?

Alors tandis que papa montait regarder la télévision, je suis resté au jardin, j’ai descendu mon ordinateur et avant que la nuit ne tombe tout à fait j’ai eu envie d’essayer de retenir un peu de ce moment qui passe.

Pourtant aujourd'hui aussi la mort d’une certaine façon était présente. J’ai conduit mon père dans le petit bourg à une cinquantaine de kilomètres d’ici dont était originaire ma grand-mère, où mes grands-parents sont enterrés. Nous avons fait la visite au cimetière, mis un peu d’eau sur les quelques plantes en pot installés dans un bac devant la pierre tombale puis nous nous sommes promenés un moment dans le bourg, mon père évoquant des souvenirs d’enfance lorsqu’il venait ici au milieu des années 30 en « pension d’été » chez ses propres grands parents.

J’ai failli poser une question. Mais je n’ai pas osé. Et lui ? Voudrait-il être ici près de ses parents et de ses grands-parents ? Voudrait-il être près de sa femme dans le beau cimetière en Haute Savoie sous les montagnes ? Voudrait-il que ses cendres soient dispersées au vent ? Il n’en parle jamais. J’imagine qu’il en parlera quand il en ressentira le besoin. Inutile de le solliciter.

Il n’y avait rien de triste, rien de pesant dans cette expédition. Ce fut plutôt un bon moment de partage, même s’il fut essentiellement silencieux. Peut-être que mon écoute émerveillée des oiseaux tout à l'heure n’était qu’un prolongement naturel, qu’une continuité harmonieuse de ce bon moment. De la même façon que parfois tout s’enchaîne en noir, parfois au contraire tout s’enchaîne en bleu ou en rose, mais ces enchaînements là parfois on oublie tout simplement de les voir.

(Ecrit le 10 Aout)

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