31 août 2007
Lecteur
Je lis, je lis des blogs.
A assez haute dose depuis mon retour. Petit à petit j’ai comblé mon retard sur les blogamis. Mais j’en ai découvert
d’autres fort intéressants et/ou bien écrits et qui me font de l’œil. J’aime
beaucoup ça, la découverte de nouveaux blogs. C’est chaque fois l’occasion
d’une petite excitation, l’excitation de la nouveauté et de la découverte. Il
n’y a pas de borne. Chaque nouveau site même s’il lie souvent des diaristes
déjà connus de moi en propose aussi en général quelques autres non connus ou me
donnant l’envie de remettre le nez dans des sites que j’ai pu croiser et
vaguement fréquenter auparavant puis que j’ai laissé de côté comme c’est
inévitable. J’ai pris pas mal de plaisir ces derniers jours à ce musardage qui
s’explique aussi par le fait que je m’en suis sevré tout l’été. L’exploration
pourrait être infinie et je la continuerais bien au fil des liens. Mais il faut
savoir aussi mettre des limites et se préserver d’un dangereux envahissement.
La lecture des livres déjà
s’en trouve affectée. Car il y a certains livres dont la lecture ne se conçoit
qu’en prenant chaque fois une suffisante rasade, il faut aller au-delà de
quelques pages pour rentrer suffisamment dans des auteurs ou des préoccupations
qui ne coulent pas de source. Ainsi en est-il de ma lecture de Green. Elle
avait d’abord été un peu laborieuse, puis j’y avais trouvé mon rythme et mon
plaisir m’avançant sans peine dans la dernière semaine de mes vacances au trois
quart des quatre récits autobiographiques qui composent Jeunes années. Depuis
mon retour j’ai à peine lu quelques pages et j’ai du mal à trop petites doses à
me connecter avec cet homme avec qui je commençais à me sentir en compagnonnage
malgré nos abyssales différences de valeurs et de vie.
Mais il n’y a pas que les livres.
Car au-delà je vois bien combien ce plaisant musardage happe de mon temps et
aussi à quel point il focalise mon esprit, éloignant le reste de mon champ
mental. C’est là qu’est le danger le plus grand. Ces promenades faciles peuvent
détourner du plus important. Comme l’écriture peut le faire aussi d’ailleurs.
Pierre a beaucoup écrit là-dessus ces derniers temps. L’important c’est le
présent et la direction qu’on veut y prendre et ce à quoi il faut se coltiner
pour le faire. Je sais tout cela très bien mais ne m’en fais pas moins piéger
par les attirantes lumières de la blogosphère ou par mes investissements
d’écriture. Il ne s’agit pas de renoncer à ces découvertes pas plus qu’à écrire
d’ailleurs. Mais il faut trouver le bon équilibre et de ne pas se laisser
détourner, ne pas en prendre prétexte pour se laisser détourner…
29 août 2007
Croquis: la femme aux deux amants
C’était dimanche après-midi
comme nous passions sur la passerelle entre la Bibliothèque et le Parc de
Bercy.
J’ai vu marchant vers moi
une femme entre ce qui semblait être ses deux hommes. Elle était au milieu,
bras dessus bras dessous avec l’homme à sa droite, leurs doigts entrelacés,
joue contre joue avec l’homme à sa gauche qui la tenait pas le cou. La femme
donnait le tempo, lent, de la marche du groupe. Des talons fortement compensés
accentuant la cambrure de son corps, une robe légère mais plutôt sage, un
visage ni beau ni laid qu’encadrait des cheveux mi-longs mais, émanant de ce
visage et d’un regard doucement langoureux, une impression de contentement,
d’épanouissement violemment sensuel... J’ai pensé à ce mot pas très distingué
pour le moins mais évocateur qu’emploie à un moment Emmanuel Carrère dans son
récent « Roman russe » en parlant d’une femme : « elle
avait la chatte sur la figure »…
J’avais l’impression que
tous trois sortaient tout juste du lit et des jeux amoureux, l’impression aussi
que c’était une conjonction toute récente de gens se connaissant peu, une
histoire neuve, je le parierai, ne datant que de ce jour même…
Ils se sont arrêtés au
milieu de la passerelle et se sont détachés. L’un des hommes a photographié sur
fond de Seine la femme et l’autre homme dans les bras l’un de l’autre, adossés
à la balustrade. Puis ils ont interchangés leur place, le photographié est
devenu photographe.
Quoique ma marche fut devenu
fort lente, je n’ai pas vu la suite, j’étais passé...
Mais par un clic-clac mental
j’avais fixé l’image en moi, comme je l’aurais fait avec un appareil photo. Et
j’ai eu envie pour la retenir d’en faire avec mes mots ce croquis.
Voilà comment je les ai vus.
Rien ne m’assure qu’ils étaient dans l’histoire qui dans l’instant s’est
imposée à moi. Peut-être étaient-ils dans une simple promenade d’amitié tendre
ou dans la chaleur de vieilles retrouvailles. Evidemment on pourrait créer une
ou deux ou dix histoires à partir de mon croquis. C’est bien le privilège et la
jouissance de l’imaginaire, créer des histoires à partir de rien ou de presque
rien, avec ce qu’on y rajoute venu du fond de notre propre histoire ou de nos
fantasmes. Ça j’adore. C’est bien ça qui ces temps ci me donne l’envie d’écrire
et de m’envoler dans la fiction plutôt que de rester accroché aux basques de
mes humeurs changeantes ou d’aller fouiner dans les profondeurs de ma mémoire à
la recherche de ricochets.
27 août 2007
Reprise
Donc ça y est. C’est reparti
en effet. Journée très intense au bureau mais pas trop stressante néanmoins,
pas d’imprévu désagréable de rentrée comme cela arrive parfois. Je me suis
juste abstrait de tout pendant une heure le midi en allant déjeuner seul à une
terrasse de café. Pas très convivial vis à vis de mes collègues mais tant pis,
ça m’a fait du bien ce sas. Temps délicieux comme il a trop manqué pendant les
vacances. Quel plaisir d’en jouir fut-ce un bref moment. Le tartare avec un
quart de bon Bordeaux. Le café siroté. Les passants. Les passantes. Ma rêverie…
Et c’est curieux, je ressens
des fourmillements d’écrire maintenant que mon temps disponible est plus
compté. Alors que je n’ai pas réussi à m’y mettre quand je nageais dans le
temps libre ! Paradoxe à interroger peut-être… Enfin je ne dis pas non
plus que j’écrirai. Disons qu’il me semble qu’il y a plus d’énergie en moi pour
ça comme pour d’autres choses. Nous verrons. Pour le moment je vais me
contenter de mettre en ligne mes quelques billets de ce mois d’août et puis je
vais continuer ma tournée de rentrée des blogamis.
Bref je suis rentré. Tout à
fait et sur tous les terrains.
Retour un peu bousculé
Ça y est me voici rentré à
Paris depuis vendredi déjà. C’est un peu la bousculade. Beaucoup de choses à
faire. Les achats classiques de rentrée plus un téléphone portable pour
remplacer celui que j’ai malencontreusement perdu pendant les vacances (petite
info pour celles-ceux qui ont ce précieux sésame, je garde le même numéro),
divers travaux en retard et quelques préparatifs pour ma rentrée
professionnelle demain dès l’aube (enfin, façon de dire) que j’aborde avec un enthousiasme
des plus modérés, cette rentrée là ne devrait pas être des plus faciles, ma
principale et très efficace collaboratrice est partie à la retraite fin juin et
je ne sais guère ce qui m’attend avec son remplaçant.
Je n’ai abordé mon
blogomonde que depuis hier et juste du bout de l’œil. Je suis allé chez
Valclair d’abord. J’y ai vu le témoignage des passages de certains d’entre
vous. Le module de statistiques m’a montré qu’en absence il y avait toutes
sortes de visiteurs quand même. Les provenances (c’est l’item le plus
intéressant des statistiques celui qui en indiquant d’où on est venu chez vous
vous permet de découvrir parfois des inconnus qui vous citent ou vous ont liés)
m’ont permis de découvrir le récent et bien joli blog d’une belle Dame à l’hermine,
je m’en vais l’explorer de plus près, je retrouve d’emblée cette excitation
propre à internet dont je croyais m’être tant éloigné, cette magie de pouvoir
découvrir, ne fut-ce que par une lucarne minuscule, des mondes et des
personnalités nouvelles. Avec tout ça je n’ai pas et loin de là fait le tour de
mon blogomonde, je vais faire tranquillement ma tournée à petits pas pendant
les soirées qui vont suivre. Et mettre en ligne mes quelques textes du mois
d’août.
Cet après-midi avec Constance nous nous sommes abstraits tout de même de tout ce que nous avions à faire et nous sommes allés nous promener profitant du beau temps revenu (un peu tard !). nous avons déambulés sur les bords de Seine au pied de la Bibliothèque où les travaux sont enfin terminés, sur la passerelle puis sur la dalle puis nous avons été au cinéma où nous avons vu le très joli et très sensible film « Le fils de l’épicier » (et je tombe à l’instant chez Fauvette sur une analyse du film que je partage tout à fait). Bref aujourd'hui il y avait quelqu'un, j’ai senti bien heureusement les affres de l’autre nuit repoussées très loin. C’est comme ça. Il y a les moments gris, il y a les moments bleus. That’s life !
(Ecrit le 26 Aout)
Il n'y a personne!
Voilà, les bagages sont
prêts, notre petit appartement est rangé, nous partons demain dès l’aube, enfin
tout à l'heure j’écris ici au cours d’un réveil intempestif à trois heures du
matin. Nous rentrons, peut-être qu’il est temps en fait, que j’ai besoin de
retrouver mes points de repères parisiens et même si la perspective de reprendre
mon travail lundi n’offre rien qui me réjouisse bien au contraire. J’ai des
courbatures et un sérieux mal de gorge, chopé avant hier au cours d’une balade
où je ne m’étais pas assez couvert, ça semblait se lever un peu, il y avait un
vent de nord ouest plus que frais, arrivé sur la plage j’ai voulu profiter de
quelques rayons de soleil vespéral après plusieurs jours de temps continûment
froid et gris pour nager un peu, l’eau était sérieusement refroidie par les
intempéries de ces derniers jours, il paraît qu’en Grèce les canicules se
succèdent, déclenchent des incendies et font des morts, foutu été
décidément !
Il y a eu plus d’un moment
de mélancolie pendant ces vacances. Où est-ce que je suis ? Qui est là
près de moi ? Je n’ai pas d’entrain, je n’ai pas d’énergie. Le mauvais
temps aurait dû me permettre de faire mille choses du côté de mes projets
d’écriture ou d’engagements que j’avais pris. Je n’ai rien fait. Je laisse
couler le temps, je me fonds mécaniquement sans accroc et sans crise dans le
déroulé paresseux des journées, mais il n’y a pas de véritable joie, il n’y a
pas de vibration de coeur. Il n’y a personne ici ! Personne dans ma grande
proximité, dans mon lien d’habitude, dans mon lien de toujours, on peut marcher
dans les bois ou le long de la plage, on peut s’arrêter, prendre un pot dans un
mignon café sur le port, on peut parfois même dans la nuit oser de furtifs
rapprochements, il n’y a personne et cela me fait mal à dire, et j’en suis
honteux de le penser et je m’en trouve monstrueux d’injustice.
Et il n’y a personne dans le
lointain de ma blogobulle. Un mois et demi de sevrage m’en ont terriblement
éloigné. Elle m’apparaît comme un mirage. Je suis passé une fois au cybercafé
pendant le mois, j’ai relevé mon courrier, écrit quelques mails pratiques mais
je n’ai même pas eu envie d’aller voir ce que devenait ma blogobulle, je l’ai
moi-même tenue à distance.
Je ne suis pas dans le
rationnel là, je suis dans les affres de la nuit. Mais voilà c’est ce que je
ressens. Bien sûr qu’il a quelqu'un ici et j’imagine que ceux qui vivent de
vraies solitudes ne me comprennent pas et que je dois leur paraître odieux à ne
pas savourer ce qui m’est donné. Bien sûr qu’en rentrant je renouerai avec ma
blogobulle, que j’y retrouverais des amitiés et des mouvements de coeur, ce qui
fait se sentir vivant. Mais là, oui, je me sens dans le désert.
Tout ça ne peut plus durer
comme ça. Il y faut du changement. Et pourtant cela dure, comme ça justement,
depuis si longtemps. Il n’y a pas de changement de degré. Juste un enlisement
un peu plus profond. Mes pas se font plus lourds, la boue colle plus fortement
à mes jambes rendant le mouvement de plus en plus difficile, de plus en plus
improbable. Car les années passent et ça ce n’est pas rien ! Nous avions
posé fortement Constance et moi l’idée qu’il faudrait nous faire aider, mais ce
qui paraissait proche, indispensable au printemps n’a plus été évoqué et de
nouveau s’est éloigné. Je n’ai pas l’énergie de prendre le taureau pas les
cornes, je laisse filer comme à mon habitude. Ou est-ce que je n’ai pas la
motivation parce que je n’ai pas, je n’ai plus l’amour nécessaire ?
Encore une fois il y a eu
apaisement à écrire. Ecrire c’est comme un cachet de valium. Ça traite le
symptôme immédiat mais quel jolie fuite aussi. Tout à l'heure avec le jour tout
ceci sera là encore mais adouci, éloigné, comme une simple trace mélancolique
en moi et l’action, la présence au monde reprendra ses droits.
Je n’ai pas réfléchi. En
ligne, hors ligne cette entrée ? Pour le coup elle est venue comme ça,
sans vraiment penser. Mais je la mettrai en ligne sans doute, plus ça va plus
il me semble que je me débarrasse de mes frayeurs et de mes pudeurs, de la
dictature de l’image à donner de soi et quels que puissent être les lecteurs.
Une parole n’a de sens qu’ouverte sur autrui.
(Ecrit le 24 Aout)
Mauvais temps
Par la fenêtre je vois
s’avancer vers moi des paquets de gros nuages noirs chargés de pluie,
j’aperçois la mer ourlée d’écume, les arbres inclinés par le vent. On ne peut
pas dire que ce soit le beau temps, ça non, été pourri c’est sûr…
Que le temps soit changeant
n’est pas un problème, l’alternance des grains et des vives éclaircies est un
des charmes de l’endroit qui nous fait dire qu’il fait beau plusieurs fois par
jour. (Quoiqu’on aime bien aussi les très belles journées, il y en a, enfin,
les autres années). L’ennui c’est que depuis deux jours le temps n’est même pas
changeant, il est continûment mauvais, franchement froid et le soleil ne daigne
pas percer les nuages. Je n’ai pas eu le plaisir de pouvoir renouveler mon bain
de mer de l’autre jour.
Je me suis installé devant
mon ordinateur, j’ai des articles à écrire avant la fin des vacances, le temps
qu’il fait se prêterait tout à fait à ce genre d’activités, j’ai ouvert un
nouveau fichier, j’ai écrit un titre, je sais de quoi je veux parler, mais rien
à faire, ces mots là ne viennent pas, impuissance à m’y mettre, je déteste être
ainsi mais ça m’arrive de plus en plus fréquemment, j’ai du mal à faire effort,
je me contente de ce qui vient et il ne vient pas grand chose. Je me laisse
flotter. Après tout ce sont des vacances. Le tout est de bien le prendre mais
comme toujours j’ai un peu de mal, la culpabilité de l’inaction n’est jamais
très loin.
Je lis beaucoup. Mais sans
rien noter et sans chercher à ramasser mes impressions de lecture en des notes
pour moi-même ou les autres. J’ai avalé “Wuthering Heights”, roman échevelé
d’Emily Brontë, que je connaissais de mille façons mais que je n’avais jamais
lu. Je lis Green, je me promène d’une façon qui n’est pas très rationnelle
entre le journal des années 60 et les récits autobiographiques écrits dans les
mêmes années et évoquant l’enfance et l’adolescence. C’est intéressant, un
monde, des préoccupations si différentes des miennes, un temps qui semble si
lointain et qui est pourtant si proche. Les années défilent le temps bref de
les lire. Cette lecture me met plutôt de la mélancolie au cœur ce qui n’est
peut-être pas ce que je devrais rechercher. Et donne des aliments à mes
interrogations récurrentes sur ma propre pratique diariste.
Le temps ne se lève pas mais
pas du tout. Ce ne sont plus les gros nuages fonçant sur nous mais la pluie
enveloppante et tenace, noyant tout le paysage. Mais je crois que je vais tout
de même m’empaqueter dans ma parka et aller marcher un peu le long de la plage,
mon immobilité me pèse.
(Ecrit le 20 Aout)
La mer
Hier, venant de la région
toulousaine et traversant un bon morceau de France nous sommes arrivés ici en
Bretagne, pour finir nos vacances sur une note vraiment marine.
Car nous sommes à la mer
ici, la vraie.
Je m’en rends compte par contraste
avec la Méditerranée telle que j’ai pu la percevoir pendant les quelques jours
passés sur ses bords en Turquie. J’ai apprécié bien sûr la transparence de
l’eau, sa belle couleur turquoise sous le ciel bleu immuable tant que durait le
jour, sa tiédeur qui fait qu’on peut s’y plonger sans hésiter à n’importe
quelle heure du jour ou de la nuit et y rester longuement, j’ai aimé la beauté
de la découpe de la côte, les montagnes à la rencontre de la mer. Mais j’ai
trouvé en même temps une certaine fadeur à cette immobilité, à cette
immuabilité, l’eau agréable par sa température est émolliente plus que
stimulante, sa forte salinité donne le sentiment qu’elle colle au corps qu’elle
rend pégueux et enkysté, obligeant à la douche en sortant.
Rien de tel ici où domine
l’impression de puissance, d’immensité, de pureté. Tout ici est lavé.
Il y a ce souffle du large,
il y a cette merveilleuse respiration des marées, une immuabilité là aussi mais
une immuabilité qui est mouvement, qui est souffle, qui paraît expression
profonde de la vie même de la planète. Le vent porte les odeurs marines, celle
de l’iode et des algues…
J’ai pris mon premier bain
de mer. Après l’averse, profitant d’une belle éclaircie comme il y en a souvent
ici vers le soir, un soleil déclinant mais vif venant mettre chaleur et
contraste sur un paysage où les reliefs viennent de la lumière. J’ai ressenti
ce que n’offre pas la Méditerranée, ce coup de fouet initial lorsqu’on pénètre
dans l’eau, l’impression immédiate d’être lavé, purifié et ce sentiment
puissant et apaisant d’être au contact de la matrice du monde.
(Ecrit le 17 Aout)
Sérénité
Depuis une semaine nous
sommes seuls mon père et moi dans la grande maison, Constance est rentrée à
Paris pour un stage. Nous avons pris ensemble notre rythme de vieux
célibataires ! Nos petites courses et les tâches matérielles le matin, le
repas léger ou le pique-nique à midi, les promenades à pied ou à vélo préparées
sur le guide de randonnée, la montée au lac pour la baignade en fin
d’après-midi, le repas un peu plus élaboré le soir avec un petit coup de bon
vin.
Tout à l'heure j’ai fait
tourner une machine à linge. Après le dîner j’ai été étendre la lessive sous
l’auvent. Le jour baissait. Le linge sentait le frais. Il y avait un grand
concert d’oiseaux tout autour de moi. Un dernier chant avant la nuit. J’ai
suspendu mes gestes pour les écouter. Je me suis senti envahi d’un profond
bien-être, d’une profonde paix intérieure…
A quoi cela tient-il ?
L’autre jour ces affres, aujourd'hui la paix. Est-ce parce qu’intérieurement
j’ai pris (ou cru prendre) certaines décisions ? Est-ce parce qu’il
fallait tout simplement un temps de latence, le temps de me faire à ce lieu, de
le réapprivoiser en dépassant ce qu’il porte en lui de pesant ? Est-ce une
simple question d’humeur, de dosages subtils et qui nous échappent totalement
des neuro-transmetteurs dans les tréfonds du cerveau ?
Alors tandis que papa
montait regarder la télévision, je suis resté au jardin, j’ai descendu mon
ordinateur et avant que la nuit ne tombe tout à fait j’ai eu envie d’essayer de
retenir un peu de ce moment qui passe.
Pourtant aujourd'hui aussi
la mort d’une certaine façon était présente. J’ai conduit mon père dans le
petit bourg à une cinquantaine de kilomètres d’ici dont était originaire ma
grand-mère, où mes grands-parents sont enterrés. Nous avons fait la visite au
cimetière, mis un peu d’eau sur les quelques plantes en pot installés dans un
bac devant la pierre tombale puis nous nous sommes promenés un moment dans le
bourg, mon père évoquant des souvenirs d’enfance lorsqu’il venait ici au milieu
des années 30 en « pension d’été » chez ses propres grands parents.
J’ai failli poser une
question. Mais je n’ai pas osé. Et lui ? Voudrait-il être ici près de ses
parents et de ses grands-parents ? Voudrait-il être près de sa femme dans
le beau cimetière en Haute Savoie sous les montagnes ? Voudrait-il que ses
cendres soient dispersées au vent ? Il n’en parle jamais. J’imagine qu’il
en parlera quand il en ressentira le besoin. Inutile de le solliciter.
Il n’y avait rien de triste, rien de pesant dans cette expédition. Ce fut plutôt un bon moment de partage, même s’il fut essentiellement silencieux. Peut-être que mon écoute émerveillée des oiseaux tout à l'heure n’était qu’un prolongement naturel, qu’une continuité harmonieuse de ce bon moment. De la même façon que parfois tout s’enchaîne en noir, parfois au contraire tout s’enchaîne en bleu ou en rose, mais ces enchaînements là parfois on oublie tout simplement de les voir.
(Ecrit le 10 Aout)
"Pas un jour"
J’ai finalement lu bien des
mois après, ça sert à ça aussi les vacances, à réduire la taille des Piles à
Lire, les petits récits d’Anne Garreta regroupés dans le recueil « Pas un
jour ». Je les avais acheté à Toulouse au mois d’octobre après avoir
entendu les interventions de l’auteure lors d’un séminaire de l’Association
pour l’Autobiographie dont j’avais rendu compte ici.
Je n’ai pas beaucoup aimé.
C’est bien écrit pourtant. J’ai envie de dire trop bien. D’une façon trop léchée,
formules ciselées, balancement harmonieux des phrases mais qui semblent comme à
distance, qui ne me touchent pas… Peut-être est-ce aussi l’emploi systématique
du récit en tu, c’est un procédé qui a sa fonction mais qui maintenu pendant
toute la longueur d’un ouvrage lasse et contribue paradoxalement à mettre cette
distance (le tu est une adresse non au lecteur mais à soi-même, dans un
dialogue de soi à soi).
Ces textes se veulent une
sorte de jeu littéraire autour de l’autobiographie, histoires de séduction et
de désir revenues à la conscience, fidèlement rapportées, non telles qu’elles
furent mais telles qu’elles ont laissé leurs traces dans la conscience. Mais
parmi ces récits l’auteur prend soin d’en glisser un purement fictionnel
celui-là afin de laisser planer le doute dans l’esprit du lecteur qui ne sait
pas de laquelle il s’agit. En soi ce n’est pas gênant tous les jeux de la
vérité et du mensonge sont permis dans une œuvre littéraire. Mais il me semble
qu’il y a aussi ici et cela me paraît moins sympathique quelque chose qui se
veut de l’ordre du dynamitage de l’intérieur de l’autobiographie, ce genre
méprisé. Comme s’il s’agissait de se placer ailleurs, au-dessus, dans l’empyrée
de la vraie littérature d’où porter un regard condescendant sur les méprisables
« pisseurs de moi ».
Pourquoi ai-je ce sentiment
de distance ? Non pas du tout parce que les désirs évoqués ne sont pas de
ceux auxquels je peux facilement m’identifier. J’apprécie les livres de Nina
Bouraoui et j’ai eu le sentiment d’aller au cœur d’une personne en la lisant,
de la reconnaître en profondeur dans sa différence notamment dans « Les
mauvaises pensées » qui est un très beau livre, le plus accompli qu’elle
ait écrit. Je crois, s’agissant d’Anne Garetta, que la distance vient de ce qu’elle
ne se dévoile pas, qu’on ne sent pas une conscience qui accepte de se mettre en
jeu dans ses mots. Elle reste derrière ses lunettes noires.
Au fond je ressens une
grande cohérence entre son texte et ce que dans sa prestation au séminaire de
Toulouse elle a donné à voir d’elle. C’est à dire précisément qu’elle est une
personne qui se protège, qui donne peu d’elle même, sinon des mots brillants,
habiles mais peu incarnés et qu’il est par conséquent difficile d’entrer en
empathie avec elle au travers de ses textes.
Mais je me demande aussi : est-ce que ma lecture a été biaisée par l’image même que j’ai eu à Toulouse ? Aurais-je lu différemment sans l’à priori de la rencontre ? Ce n’est pas impossible à la marge mais sur l’essentiel je ne crois pas.
(Ecrit le 9 Aout)
Le cèdre de mon grand-père
Dans le jardin il y a un
grand cèdre. C’est un arbre plein de vigueur, dans la pleine croissance de sa
jeunesse d’arbre. Tous les ans il est plus haut, tous les ans ses branches
latérales prennent plus d’ampleur, envahissent un peu plus l’espace. Il bouche
la perspective depuis les fenêtres de ma chambre. On ne voit plus le fond du
jardin. D’ailleurs on en profite peu de ce jardin, on l’investit peu, on se
tient à sa lisière, sous l’auvent, là où l’on déjeune et dîne. C’est comme si
l’arbre avait phagocyté le jardin.
Mon grand père a planté cet
arbre dans les années 1975, au moment où il a acheté la maison, le jardin alors
était une friche. Il a choisi exprès un conifère, il a voulu un arbre à
croissance rapide car, déjà âgé, il souhaitait pouvoir de son vivant contempler
un bel arbre. En 1983, pour marquer la naissance de Taupin il a planté aussi un
second conifère, vers le fond, que l’on ne voit pas parce qu’il est masqué par
le cèdre mais qui lui aussi est devenu disproportionné.
Depuis plusieurs années on
se dit : ces arbres deviennent trop grands par rapport au lieu dans lequel
ils sont, il faudrait les faire abattre, repenser complètement l’espace. On ne
s’y est pas résolu jusque là. On ne vient pas là souvent et l’on se dit toujours :
bof, on verra plus tard. Ça fait mal d’abattre des arbres qui ne sont ni
malades ni menaçants, dépenser de l’argent pour détruire est toujours plus
difficile que d’en dépenser pour construire, on sait qu’on se retrouvera devant
un espace vide et qu’il faudra du temps pour recomposer et faire pousser des
arbres plus adaptés. Et puis sûrement on hésite aussi parce que c’est mon grand
père qui avait planté ces arbres avec amour, rêvant justement à de grands
arbres, ce qu’ils sont devenus, et qu’on pourrait penser le trahir en les
abattant.
Mais c’est à tort bien sûr. Plus on attend plus l’opération sera difficile et coûteuse. Nous n’avons que trop tardé. Et précisément parce que l’on veut marquer ce lieu de notre patte il faut oser s’affranchir de ce qu’avait voulu faire le grand-père. Ce n’est pas du tout le trahir, c’est au contraire affirmer que ce lieu qu’il nous a transmis reste vivant ou le redevient.
Couper ces arbres ce sera le premier signe d’appropriation véritable, la marque que le deuil, pourtant déjà lointain, sera vraiment accompli.
(Ecrit le 7 Aout)


