J’ai vu hier le dernier film de Rohmer, d’après l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Comme chaque fois pour un film de Rohmer j’y suis allé sans trop savoir si j’allais aimer ou au contraire être exaspéré. J’ai connu l’un ou l’autre avec ses précédents films mais le plus fréquent est qu’au cours d’un même opus je balance entre les deux impressions au point qu’en sortant je me sente incapable de donner une impression dominante.

Ça a été un peu le cas avec ce dernier film. A certains moments le charme opère, à d’autres j’ai eu un peu envie de bailler ou je me suis trop senti dans la position du personnage se regardant regarder.

En fait il faut d’abord parvenir à entrer dans les conventions du film lesquelles ne sont que les conventions du roman d’Urfé. On est dans une Gaule romanisée de fantaisie, dans laquelle bergers, nymphes et druides au milieu d’un paysage bucolique vivent passion exclusive ou amours volages et en discourent d’abondance dans une langue vieillie mais pleine de saveur. Au début c’est un peu laborieux mais lorsque cette « accommodation » est faite on se laisse porter et ça passe plutôt bien.

Certains moments prêtent à sourire, voir à rire. La réunion des druides est hautement kitch, les explications qui conduisent à faire inventer par les gaulois le monothéisme et la Sainte Trinité sont assez réjouissantes. Il y a beaucoup d’humour aussi, porté notamment par le personnage du druide, Rohmer sait glisser les clins d’œil qu’il faut pour qu’on sache que tout ça est une mascarade dont lui-même comme ses acteurs ne sont pas dupes.

Un érotisme délicat parcourt tout le film. Certaines scènes sont délicieuses, il y a de très belles images, jouant de la blancheur des peaux, du mouvement des drapés, de l’éclat des lumières. Un simple « téton » brièvement découvert, le « cotillon » relevé d’Astrée offrant au regard de Céladon une jambe nue jusqu’à l’aine, la façon qu’a celui-ci de s’approcher d’elle puis de suspendre son mouvement, des visages qui s’approchent frémissants ont un pouvoir très suggestif. Les sous-entendus érotiques du texte sont également nombreux mais jamais graveleux, portés par la langue goûtue du début du 17° auxquelles les images de Rohmer collent parfaitement.

Mais au-delà de cette sensualité diffuse sont posées à travers les diverses figures de la séduction et des amours, de la fidélité ou de l’infidélité des questions qui restent en prise avec celles que nous nous posons toujours. En particulier tout ce qui se joue à travers les déguisements, le travestissement en femme interroge de façon toute moderne les identités sexuelles. Dans la scène finale, délicieusement sensuelle elle aussi, qui voit la reconnaissance entre les deux amants c’est bien à la fille du druide qu’Astrée manifeste et de la façon la plus démonstrative qui soit son émotion, c’est d’une fille qu’elle a passionnément baisé les lèvres avant qu’elle ne réalise que c’est Céladon qui se cache derrière le déguisement.

Finalement on découvre par le biais du cinéma une œuvre et le climat culturel qui l’a porté et dans laquelle sinon on n’aurait jamais mis les pieds. Pour moi l’Astrée et d’Urfé ce n’était que des noms vaguement croisés au lycée sans plus, jamais je n’en avais lu une ligne.

Comme souvent à essayer de parler d’un film, j’en vois mieux ce qui m’a plu. Je me sentais nettement plus mitigé en sortant du cinéma. Là j’ai envie de dire finalement : j’aime bien.

Alors est-ce que j’aime Rohmer ? Plutôt oui finalement. La preuve, je ne manque aucune de ses réalisations. J’ai un plaisir intellectuel et esthétique assez vif à voir ses films, lié à la beauté des images, au ciselé des dialogues, à sa façon brillante d’orchestrer la ronde des personnages et des situations. Mais ils ne m’émeuvent pas. Sans doute ne sont-ils pas faits pour ça. On ne peut sortir bouleversé d’un film de Rohmer. De là vient le fait que lorsqu’il m’est arrivé d’en revoir, j’ai été pour le coup très déçu. Car alors, lorsque ne joue plus le pétillement intellectuel de la découverte, en ressortent plus lourdement les limites, ce côté assez artificiel, fabriqué, superbement intelligent et cultivé certes mais parlant trop à l’esprit et pas assez au cœur ou aux tripes.


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Qu'ils sont beaux tou(te)s  les deux, n'est-ce pas!