31 octobre 2007
En absence
Ce n'est peut-être pas d'intérêt général mais je vous le dis quand même...
Je file prendre l'air de la mer pour quelques jours.
Je vous avais habitué à des entrées assez fréquentes ces derniers temps , alors là il y aura un peu de silence, un peu d'absence, il en faut...
A très bientôt
30 octobre 2007
Retrouver Vailland
Hier je me suis rendu à la
cinémathèque où se tenait une soirée anniversaire commémorant le centième
anniversaire de la naissance de Roger Vailland dont j’avais été informé grâce à
un billet de Fuligineuse, merci à elle.
S’y succédaient la
projection d’une interview de Vailland par Dumayet, une table ronde, la lecture
d’un passage de « La Fête » puis la projection du film « Les
mauvais coups ». J’ai suivi tout ça avec beaucoup d’intérêt retrouvant
ainsi des souvenirs de bien des lectures et d’un climat que j’avais moi même
oubliés.
J’ai lu Vailland comme
beaucoup d’adolescents de mon époque quand j’étais au lycée. Je l’ai lu avec
appétit parce qu’il croisait les problématiques de l’engagement militant et
celles plus sulfureuses, de l’accueil des désirs, du libertinage, de la dépense
de soi jusqu’à l’excès.
Mais il semble passé de mode
et n’est guère connu des adolescents d’aujourd'hui. Bilbo questionné à son
sujet m’a dit qu’il n’en avait jamais entendu parler et d’ailleurs le public de
cette soirée à la cinémathèque ne brillait pas par sa jeunesse. Est-ce un
injuste purgatoire ?
Le film dominé par
l’interprétation de Simone Signoret m’a laissé une impression un peu mitigée,
certains scènes m’ont paru fortes, celle du casino, celle de la parure d’Hélène
par Roberte, celle de la cueillette des poires par exemple tandis qu’à d’autres
moments je me suis senti très à distance en face de personnages me paraissant
artificiels, un peu trop caricaturaux. Ce qui se jouait entre la jeune Hélène
et Milan ou entre Hélène et Roberte passait plutôt bien, beaucoup moins les
moments qui voyaient se confronter Milan et sa femme et pire ceux qui
associaient Hélène et son fiancé. En fait j’ai le sentiment qua ça passait
mieux lorsque le jeu mortifère entre les personnages se développait
essentiellement à travers les gestes, les regards, moins lorsqu’il s’exprimait
à travers les mots, comme si ceux-ci étaient bien plus datés. Or les mots ce
sont ceux même de Vailland puisqu’il a très largement collaboré au film et
notamment écrit les dialogues. Ce qui me donne d’autant plus envie de le relire
pour voir comment je les percevrais dans le contexte du livre.
A ma surprise je n’en ai
trouvé aucun volume dans ma bibliothèque. Ce n’est pas étonnant en fait et
c’est justement un signe de l’ancienneté de ces lectures, peut-être ces
bouquins là sont-ils chez mon père, sans doute avais-je commencé à le lire dans
la bibliothèque familiale (Vailland ça se lisait bien chez des intellos style
Express/France-Obs comme mes parents).
Je suis aussi revenu vers
Vailland lorsque j’habitais en région lyonnaise sous l’influence d’une amie.
Celle-ci, originaire de l’Ain était fascinée par le personnage qui avait laissé
sa trace sur les jeunes gens de sa région, elle connaissait d’ailleurs bien
Elisabeth, la veuve de l’écrivain qui entretenait elle-même le mythe et était
aux yeux de mon amie une personnalité très attirante. Elle me laissait entendre
sur l’oreiller que sa vie était compliquée, entre le vieil amour d’un homme marié
et d’autres jeux auxquels elle jouait ailleurs. Je n’ai jamais pu démêler dans
ce qu’elle me disait ce qui relevait du réel et du fantasme, ce qui d’ailleurs
ne me déplaisait pas, attisait mes propres curiosités et mon plaisir quoique
aussi m’occasionnait les douleurs d’imprévisibles absences. Jamais en tout cas
je ne suis rentré dans le jeu, j’étais aux marges, mon existence peut-être
était un pion utilisé en d’autres lieux. J’étais sans peine dans la tolérance
mais au fond à tout ça je ne comprenais rien, je pouvais bien avoir lu Vailland
mais m’échappait totalement tout ce qu’il y avait de tortueux et de
délicieusement pervers dans ce libertinage là, avec ses dits et ses non-dits,
ses masques et bergamasques, ses jeux de séduction et de pouvoir. A plusieurs
reprises ces dernières années m’a retraversé le souvenir de cette amie
qu’entre-temps j’avais bien oubliée. Il me semble que j’adorerais revisiter ce
temps avec elle et déguster dans les souvenirs ce qui alors m’échappait.
Peut-être est-ce cela aussi, ce souvenir, que j’allais chercher à cette soirée
Vailland…
Quoiqu’il en soit je vais le
relire, pour voir, espérant y retrouver le plaisir d’antan mais prêt à accepter
aussi de sentir qu’il s’est vraiment éloigné de nous…
Et hop une colonne de plus
dans la Pile à Lire !
29 octobre 2007
Bouquiniste et feuilles de vigne
Hier j’ai fait un tour chez
les bouquinistes, au marché aux livres du Parc Brassens.
Vieilles réminiscences
soudain. Cela m’a rappelé le temps où j’avais une attirance très forte pour les
vieux bouquins. J’adorais farfouiller dans les bibliothèques de vieilles
personnes de ma famille, chez mes grands parents, chez ceux de Constance
surtout où dans de vieilles maisons en attente de successions compliquées
dormaient quantité de livres qui me faisaient de l’œil, notamment beaucoup de
ces gros volumes illustrés de la fin du 19° siècle, type collection Hetzel,
livres de voyage et d’exploration, livres d’évocation de glorieuses figures du
passé national ou religieux, bibliothèques typiques des familles bourgeoises et
bien pensantes de cette époque. Il m’est même arrivé ce qui montre à quel point
cette attirance pouvait être forte, d’être pris d’une pulsion quasi
irrépressible il m’est arrivé d’embarquer subrepticement quelques volumes en me
disant : « il me le faut, il me le faut, deux ou trois par-ci, par
là, personne ne s’en apercevra et puis en plus qu’en feront-ils, tout va être
vendu par lot alors que moi au moins ça m’intéresse ». Ils sont toujours dans ma
bibliothèque. Je les croise sans honte particulière mais ils ne vivent pas tant
que ça maintenant que m’a très largement abandonnée cette pulsion
bibliophilique, enfin si, ils vivent un peu tout de même, il m’arrive d’en
sortir l’un ou l’autre pour les montrer à tel ami lorsque la discussion s’y
prête et j’ai grand plaisir alors à le faire, ça redevient du vivant.
Ce goût m’avait même un
moment fait fantasmer sur le fait de devenir libraire d’ancien, je me voyais
partant en exploration dans de vieilles bibliothèques poussiéreuses, sortant
les livres de leur linceul, contribuant à leur redonner une nouvelle vie,
créant autour de moi cette convivialité un peu ésotérique des amateurs. Alors
que je désinvestissais sans retour l’activité politique qui m’avait longtemps
porté et que je ne parvenais pas à trouver tout ce que j’aurais souhaité dans
la vie professionnelle qui était devenue la mienne, je me serais bien vu dans
cette petite vie là, dans ce monde un peu à part, marginal, ayant sa vie
sociale mais éloigné de la vie sociale réelle. Le fantasme toutefois n’avait pas
résisté à l’analyse (à moins que ce ne fut à la peur du changement). Je m’étais
dit qu’au-delà de l’attirance viendrait sans doute vite l’ennui face à
l’étroitesse de ces petits milieux, que je ressentirai la vacuité sociale de
cette activité et qu’il y avait quelquechose de mortifère finalement à n’avoir
son regard tourné que vers des paperasses mortes.
Mon objectif à Brassens cela
dit n’était pas une plongée dans ce genre de souvenirs qui sont venus par
surcroît. Je me trouve, suite à la conjonction d’un achat personnel et d’un
cadeau quasi concomitant, disposer d’un des volumes de Green en Pléiade en
double exemplaire et cherchais donc à l’échanger avec un autre que je n’ai pas,
je voulais faire ça avant mon départ en Bretagne pour justement en disposer pendant
les vacances, ce genre de livre me paraît une bonne lecture pour les longues
soirées tranquilles et peut-être pluvieuses de Toussaint…
Cela faisait des années que
je n’avais pas été à ce marché. Je n’ai pas trouvé mon bonheur d’échangeur mais
j’ai eu plaisir à me promener parmi les stands, à retrouver cette atmosphère
particulière des bouquineries, avec ce mélange de simples curieux, d’amateurs
pointus, de vendeurs un peu marginaux, commerçants forcément mais d’abord
amateurs de bouquins. J’y étais en fin de matinée. Les vendeurs commençaient à
saucissonner, dans cette espèce de convivialité particulière aux gens de la
chine où s’associent joyeusement les collègues-concurrents et auxquels viennent
se joindre des amis de passage. L’un des vendeurs achevait même d’ouvrir une bourriche
d’huîtres, attendant manifestement des convives, le vin blanc était au frais
dans un seau à glace. Il faisait frais mais agréable sous la halle ouverte.
J’ai repensé à cette vie non comme un regret mais comme un possible qui aurait
pu être…
Un timide soleil a commencé
à percer. Jolie ambiance d’automne. Les feuilles en quelques jours ont achevé
de roussir et sont beaucoup tombées. Je me suis promené dans le Parc Brassens,
il n’est pas très vaste mais heureusement paysagé avec les traces maintenues de
son ancienne activité de marché aux chevaux, la halle, les grilles, la tour de
la « vente à la criée » dominant le bassin, avec sa partie boisée sur
l’escarpement, avec son petit coin de vigne et son rucher.
L’un dans l’autre j’ai
beaucoup aimé cette promenade dominicale ponctuée de livres et d’arbres.
J’en ai fait en soirée une
autre bien agréable et qui m’a transporté beaucoup plus loin, jusqu’en Turquie
par la grâce de certaines délicieuses feuilles de vigne farcies. Ada avait
conviés quelques ami(e)s de blog pour tester un atelier feuilles de vigne. La
convivialité y était, plaisir de retrouver Ada et de découvrir sa charmante et
tonique famille, de découvrir Anita, de retrouver Traou, manquait Fauvette
annoncée mais clouée chez elle par la migraine, et Samantdi lointaine, on leur
a envoyé nos bonnes pensées. Oui elles étaient délicieuses ces feuilles de
vigne, grâce à la farce plus sans doute qu’au tour de main hésitant des néo
rouleurs de feuilles. En tout cas, chère Ada, le test est positif, tu pourrais
te lancer dans une petite entreprise gastronomico-touristico-culturelle là-bas,
dans ces jolis villages dominant cette mer qui t’est chère, nous y drainerions
la blogosphère parisienne que dis-je parisienne, la blogosphère toute entière,
si, si. Sourire et merci !
26 octobre 2007
Cuisine et musique
Temps gris, froid, sentant
l’hiver tout à coup. Quand je suis rentré du bureau tout à l’heure en tout
début d’après-midi je n’avais guère envie de ressortir, j’ai eu la flemme même
d’aller me mettre dans le cocon d’une salle obscure. Ça ne tombait pas mal,
j’avais de la cuisine à préparer pour ce soir, un de ces plats qui sont
d’autant meilleurs qu’ils cuisent longtemps. Alors j’ai démarré tout de suite
dans la maison paisible et vide.
J’ai mis un disque, le
Miserere d’Allegri par le cœur « A sei voci ». C’est une musique que
je trouve très belle mais ce n’est pas le genre que j’écoute quotidiennement,
cela faisait même bien longtemps que je n’avais pas mis ce disque. Je l’ai mis
suffisamment fort pour qu’il envahisse tout mon espace mental. J’ai épluché mes
oignons, coupé mes carottes, j’ai sorti la viande de la marinade où je l’avais
mise ce matin avant de partir, je l’ai égouttée, j’ai fait lentement tout cela,
tout en écoutant. J’ai mis la musique suffisamment fort pour qu’elle envahisse
tout mon espace mental, pour qu’elle s’impose à moi par dessus le sons générés
par mes mouvements et mes activités, par dessus les grésillements des légumes
puis de la viande que je colore sur le feu vif.
Quelle puissance cette
musique ! Quelle puissance surtout ces voix humaines ! Elles éclosent
du silence, elles surgissent du fond des ventres et on les sent au fond des
nôtres même si ce n’est pas nous qui chantons puis elles s’élèvent et se
modulent, sans qu’on sache où elles vont, si elles vont s’appesantir vers le
sol ou s’élever au contraire, s’envoler vers le ciel. Mais elles s’élèvent
toujours finalement. Si on croit qu’elles retombent ce n’est que pour reprendre
leur élan.
Cette beauté pure me porte
et met en moi un sentiment d’harmonie. Il se fait une autre cuisine qui n’était
pas donnée à priori entre mon activité triviale et ces notes aériennes. Je peux
dire que je me sens bien quoique mes pensées et ma rêverie ne soient pas
nécessairement des plus gaies. Il y a ces pensées de ce peu que nous sommes,
ballottés sur notre petit coin de terre, dans ce petit espace de temps qui se
recroqueville à mesure qu’on avance, tous semblables au fond, avec nos lignes
grises ou nos passions douloureuses, c’est selon, mais tous soumis au temps inexorable.
Pensées un peu tristes mais terriblement douces, d’une douceur presque
mortuaire. Serait-ce la sérénité de l’acceptation ? Par moment je me
prends à regretter de ne pas avoir la foi, de ne pas pouvoir, de tout mon cœur,
percevoir ce temps de ma petite vie comme part d’un destin plus vaste.
Evidemment ce n’est pas un hasard si c’est cette musique qui conduit par là mes
pensées.
Ma viande maintenant mijote
tranquillement tandis que j’ai mis le disque à nouveau, enthousiaste à le
réécouter et tandis que je tente de mettre en mots ce que je ressens. Et le
fumet qui se dégage de la cuisson envahit peu à peu toute la maison,
ensorcelant lui aussi…
Post scriptum : Et à la dégustation un peu plus tard, il était fameux
ce bœuf bourguignon en effet. Est-ce d’avoir mitonné en musique ?
24 octobre 2007
Archéologie: ma blogosphère 2004
L’autre jour je me suis
googlisé moi-même et à mon plus grand plaisir.
J’étais tombé peu auparavant
dans un commentaire chez Pierre sur un certain « chat fou », auteur
du « Narcissite », ce qui m’a rappelé un ancien d’internet croisé
autrefois. Chat fou ? chien fou ? Il y avait me semble-t-il une
mutation de l’animal. Après avoir jeté un coup d’œil à son blog actuel j’ai
tapé « chat fou narcissite » sur Google et j’ai vu apparaître dans
les résultats de la requête une de mes propres pages totalement oubliée.
Au début de ma pratique
d’écriture en ligne j’avais essayé de tenir une sorte de répertoire de mes
sites favoris avec mini descriptifs et suivis des sites pour signaler leurs
transformations principales, migrations, disparitions, changements
d’orientation. Au bout d’un moment comme ça devenait trop contraignant pour le
faire sérieusement j’avais désactivé le lien vers cette page, me contentant de
faire figurer plus banalement dans la marge de mon site un blogroll sans
commentaire.
Mais cette page elle est
bien toujours là sur internet, prête à ressurgir sous les couches accumulées
d’écritures, de sons, d’images produites dans l’immédiateté du présent. Des
couches qui se superposent. Oui c’est bien cela et qui me fait sentir à quel
point il est juste de parler d’archéologie. Et trois ans à l’échelle du net
c’est déjà une couche profonde, non sous les sables du désert mais sous
l’accumulation de nos babils démultipliés.
J’ai retrouvé là bien sûr
quelques uns de nos anciens, les diaristes au long court, toujours présents et
bien présents, n’est-ce pas Pierre, Eva, Alain, Lou, Marie, Sylvia et quelques
autres. J’en ai lu certains sans discontinuer, d’autres épisodiquement que j’ai
ensuite oublié, mais qui continuent d’être en ligne, parfois ailleurs, tel ce
« chat fou ». Enfin il y a là des sites encore présents mais devenus
muets depuis longtemps, d’autres encore qui ont carrément disparu soit de leur
propre initiative, soit parce que le serveur qui les hébergeait a mis la clé
sous la porte.
Je me suis promené avec
bonheur dans pas mal de ces liens. Lorsque je suis tombé sur ceux qui
pointaient dans le vide, je me suis dit : dommage. C’est tout un pan
d’histoires et de sensibilités humaines effacées. Des histoires minuscules
certes mais l’accumulation des histoires minuscules c’est une part de l’esprit
du temps. Et puis il y avait là-dedans aussi quelques très, très beaux textes,
je repense à l’instant par exemple aux beaux « secrets partagés » de
Cassandra mais il y en avait d’autres. Mais je sais aussi que certains
diaristes en ligne trouvent que leur écriture ne prend son sens que dans son
caractère éphémère. Alors bien sûr chacun fait comme il veut. Cela dit rien que
de voir les noms de ces sites disparus évoqués, rien que de retrouver cette
liste à laquelle je ne pensais plus et mes courtes présentations datées, cela a
été pour moi une bouffée agréable de passé.
La voici cette page.
Peut-être amusera-t-elle les blogueurs d’aujourd'hui qui n’étaient pas nés
alors (internautiquement parlant), peut-être émouvra-t-elle les diaristes
anciens en les remettant dans l’ambiance de ce temps.
21 octobre 2007
Parc Montsouris
J’étais seul cet après-midi
avant la fort sympathique soirée qui s’annonce, j’avais des projets de cinéma
mais j’ai trouvé que le ciel était décidément trop bleu, le soleil trop
caressant pour aller m’enfermer dans une salle obscure. J’aurais pu me mettre
sur ma terrasse avec bouquins et carnets, c’est le privilège d’avoir une
terrasse en plein Paris, mais la saison est avancée, le soleil n’y parvient
plus et à l’ombre il fait trop frais. Et puis dehors il y a ce plaisir de voir
la vie qui passe.
J’ai donc pris ma besace et
me suis mis en route vers le parc proche. Les places au soleil sur les bancs
sont chères mais la pelouse est accueillante. Quoique elle soit signalée comme
« au repos » et qu’on ne soit pas censé y poser nos honorables
fessiers, une zone au moins manifestement semble bénéficier de la tolérance des
gardiens.
Ma lecture est certes plus
hachée qu’elle ne l’aurait été à la maison. Il y a mille raisons de lever les
yeux : des gamins qui chahutent, un vol de pigeons qui me frôlent (ils ne
sont pas farouches les pigeons parisiens !), un type qui s’entraîne à
jongler, de belles filles qui passent (il y a toujours de belles filles qui
passent !), ou tout simplement la lente descente tourbillonnante d’une
feuille juste devant mes yeux, une feuille isolée, solitaire, par ce temps
calme et sans vent.
Me reviennent aussi des
pensées de mon grand-père. Lors de son dernier voyage à Paris pour venir voir
ses enfants et petits-enfants, et alors qu’il était malade déjà et se sachant
dans la dernière ligne de sa vie, il était venu un jour déjeuner chez nous et
l’après-midi j’avais fait seul une promenade ici avec lui. Quel mois
était-ce ? La fin du printemps sans doute, j’ai le souvenir non de chaleur
(il n’aurait pas supporté) mais d’une grande douceur. Nous avons fait à pas
précautionneux le tour du petit lac, nous nous sommes assis sur un banc,
restant un moment à observer comme le font les enfants la manège d’une famille
de canards, nous avons observé aussi de près quelques uns des très beaux arbres
de ce parc. Le vieil homme se gorgeait de tout, intensément dans le présent.
C’était quelques mois avant les fameuses gorgées, à l’occasion desquelles
d’ailleurs cet épisode du tour au parc qui était un peu en stand by dans ma
mémoire m’est revenu. Et voici qu’aujourd'hui dans ce moment de promenade
paisible et solitaire, favorable à la rêverie, il se revivifie à nouveau pour
mon plus grand bonheur.
D’écho en écho le passé
nourrit le présent et lui donne toute son épaisseur.
Ecrit sur mon carnet hier dans le parc, vers 16h
19 octobre 2007
La grève
Je n’étais pas favorable à
la grève d’hier (et d’aujourd'hui aussi d’ailleurs car elle a largement
continué et, allant en réunion à l’autre bout de Paris, j’ai pas mal galéré
dans le métro).
Bien sûr pour des raisons
politiques ça m’aurait titillé de m’y associer et d’aller à la manif sous le
beau soleil d’hier, plutôt que de faire le pied de grue dans mon service où
c’était calme, calme. Un mouvement si puissant, la joie, dans l’illusion de
l’instant, de se sentir fort et groupé contre Sarkozy, la joie de pousser un
grand coup de gueule, oui bien sûr tout ça ne m’aurait pas déplu. D’ailleurs de
façon plus intime il y a toujours en moi dans mes envies de manifester le
fantasme de renouer avec un certain passé. Mais ça, je le sais, c’est parfaitement
illusoire. J’ai l’impression d’avoir souvent ces dernières années fait grève ou
manifesté, sans être en accord profond avec ce pourquoi j’étais censé me
mobiliser (à l’exception notable de la manif anti Le Pen de 2002). Bien sûr je
me cherchais toutes les bonnes raisons de protester mais, au fond, sans en être
tout à fait conscient, c’était surtout par nostalgie. Pas étonnant alors que
j’en sois revenu souvent avec un goût de cendre dans la bouche. Je me suis
totalement reconnu dans quelques pages du « Cercle fermé » de
Jonathan Coe où est évoqué un sentiment similaire.
En tout cas, cette grève ci,
je sais que je n’ai pas envie de la soutenir. L’argument principal en est bien
la défense des régimes spéciaux même si comme chaque fois, pour ratisser large,
d’autres revendications sont mises en avant. Or je suis pour une réforme des
régimes spéciaux, comme de façon générale je suis pour l’assouplissement de
tout ce qu’il y a de très figé dans une organisation sociale basée sur des
statuts, des corps, des grades. C’est protecteur certes. Mais derrière la
protection il y a une part d’infantilisation. Et j’en parle pour moi aussi,
parfois je me dis que le cocon de la fonction publique a sûrement contribué à
mon immobilisme, ce n’est pas un hasard que je l’ai choisi.
Le vrai problème concernant
les retraites est bien celui de la pénibilité qui est évidente dans certains
postes mais pas pour tous les salariés de ces entreprises. La pénibilité elle
est présente et parfois de façon bien pire dans d’autres métiers et dans des
statuts moins protégés. Ce qu’il faudrait c’est accroître les possibilités
d’évolution vers d’autres postes en fin de carrière, rendre plus facile la
mobilité, qu’elle soit la règle et non l’exception. Plutôt que de partir en
retraite avant les autres il faudrait que les roulants puissent et soient
incités à faire autre chose. Et pas qu’eux d’ailleurs. Une institutrice de
maternelle qui arrive dans sa cinquantaine peut se sentir épuisée par ce qu’il
y a de très physique dans le fait de tenir, d’intéresser, d’entraîner une
troupe de 30 gamins de 4/5 ans. Bien sûr on dira qu’il est possible d’évoluer,
certains le font. Mais il n’empêche que les statuts précisément ne facilitent
pas la mobilité, ils confortent plutôt la continuité des carrières dans les
mêmes entreprises ou administrations.
Autour de cette question des
régimes spéciaux s’est greffé tout un patchwork de revendications diverses de
« défense du service public ». Toute proposition de réforme, de
réorganisation ou de rationalisation quelle qu’elle soit est présentée comme
mauvaise, comme l’expression d’une volonté de « casse » du service
public. C’est vrai qu’il y a de la casse mais il y a aussi bien des choses qui
ont un sérieux besoin de réforme, y compris contre les intérêts catégoriels de
certains. Je me suis senti agacé pour le moins par le ton du tract qui dans mon
service appelait à s’associer au mouvement. Quelle langue de bois ! Quel
pur langage de dénonciation ! Un véritable inventaire à la Prévert de ce
qu’il faut dénoncer, c’est à dire tout. Franchement la fusion des services de
Bercy et du Trésor est-ce bien , est-ce mal, je n’en sais fichtrement rien mais
j’en ai marre de voir poser à priori sans le moindre argument que ça ne peut
être que mauvais.
Et puis il y a quand même le
problème de ce genre de grève qui pèsent sur des usagers qui n’en peuvent mais.
Ça fait réac de le dire mais c’est vrai pourtant. Ça aurait peut-être un sens
d’essayer de penser les relations sociales autrement.
Il y a d’autres aspects dans
la politique de Sarko qui me choquent infiniment plus que cette réforme des
régimes spéciaux. Il y a cet autoritarisme, ce comportement d’empereur au petit
pied, cette nervosité et cette frénésie qui font peur, dont on peut se demander
où elle peuvent conduire en cas de déstabilisation majeure. Il y a cette
complaisance sans mélange pour l’argent et les riches, cette affirmation des
valeurs du fric et de la concurrence plutôt que de celles de la coopération et
de la solidarité, exprimées dans les amitiés et traduites dans des mesures bien
concrètes, du paquet fiscal à la dépénalisation de la vie des affaires. De ce
point de vue je comprends d’ailleurs très bien la réactivité de ceux qui se
voient arrachés le peu d’avantages qu’ils avaient. Pour faire accepter des réformes
il faudrait aussi faire preuve d’équité, ne pas donner aux plus riches tandis
qu’on retire aux plus modestes.
Et puis il y a ces lois
répressives et de contrôle social accru, il y a surtout cette grave affaire
d’utilisation des tests ADN pour établir une filiation, ce texte maintenu
envers et contre tout pour flatter la part la plus droitière de l’électorat et
des troupes sarkozistes. On dira que le projet de loi a été amendé, que
l’utilisation des tests est tellement encadrée qu’en fait ils seront rarement
mis en œuvre. Certes. Mais enfin le texte n’a pas été retiré. Le principe est
maintenu. Et c’est grave.
Mais ce n’est pas là-dessus
qu’on manifeste en masse !
17 octobre 2007
"L'élégance du hérisson"
C’est un livre délicieux et
qui a profité peut-être d’être lu pendant mon trajet en train de ce dernier
week-end, c’est une lecture à la fois légère et profonde qui convenait tout à
fait à l’esprit en voyage.
On y voit vivre les
habitants d’un immeuble très bourgeois du faubourg Saint Germain à travers les
regards croisés d’une concierge philosophe et artiste et d’une gamine surdouée
et ultrasensible. Ce double regard dynamite de façon réjouissantes les tics et
les rites des riches et des savants, de ceux qui ont l’assurance de la position
sociale, de la richesse et de la culture. Car la galerie est variée, entre le
critique gastronomique plein de morgue, la famille très vieille France ou les
intellos gauche caviar. Les traits d’ironie sont acérés et quelques scènes sont
franchement drôles. Mais la caricature n’est jamais pesante ni non plus
opposant de façon trop systématique des types genre Groseille versus Lequesnoy.
Au delà des ridicules ce qui est dénoncé c’est la fermeture des mondes sur
eux-mêmes à cause des préjugés sociaux, et au-delà encore l’impasse de
« toutes ces fausses vies », la tristesse profonde de tous « ces
gens intelligents qui ne savent que faire de leur intelligence ».
La gamine perçoit avec une
telle intensité la vacuité du monde qui l’entoure, qu’elle décide de programmer
son suicide, de s’effacer de ce monde où la vie est éteinte, non sans rédiger
d’abord ses « pensées profondes » et son « journal du mouvement
du monde ».
La concierge quant à elle ne
montre rien de son époustouflante culture ni de sa sensibilité, elle vit ses
passions intellectuelles et esthétiques dans la « clandestinité »,
publiquement elle se montre conforme à l’image que les stéréotypes sociaux
donnent de la pipelette parigote. Elle est cette personne qui a l’élégance du
hérisson « Elle est hérissée de piquants à l’extérieur, mais j’ai
l’intuition qu’à l’intérieur elle est aussi simplement raffinée que les
hérissons qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires
et terriblement élégantes » (dixit la gamine)
Mais petit à petit et
notamment à travers l’irruption d’un troisième personnage, un riche japonais
atypique, portant le nom d’Ozu (un nom qui n’est pas là par hasard, Ozu est un
cinéaste adulé par la concierge), s’effectuent des reconnaissances, des
rapprochements, les murs de la séparation sociale radicale se fissurent, de la
vie se met à circuler. Et la beauté reconnue peut donner sens et faire accéder,
par instants, à l’intemporel.
« Bouleaux, apprenez
moi que je ne suis rien et que je suis digne de vivre » écrit la petite
fille dans sa onzième pensée profonde. « l’évocation des arbres, de leur
majesté indifférente et de l’amour que nous leur portons, nous apprend à la
fois combien nous sommes dérisoire et nous rend en même temps digne de vivre
parce que nous sommes capables de reconnaître une beauté qui ne nous doit
rien. ».
Le livre est excellent
surtout dans sa première partie, celle où la plume satiriste de l’auteur s’en
donne à cœur joie. La fin donne le sens mais peut-être s’étire-t-elle un peu
trop, peut-être là où se noue une histoire, là où elle se fait plus explicite,
le texte perd-il un peu de sa force et de sa poésie.
15 octobre 2007
Bonheur des parenthèses
Je suis dans le train, le
TGV me ramène de Strasbourg où j’ai passé un week-end de travail studieux à
l’occasion d’un séminaire associatif avec mes amis de l’APA où nous
décortiquions la façon de rendre compte dans nos « échos de lecture »
des textes qui nous sont confiés.
Nous étions hébergés et
tenions nos séances dans un centre culturel catholique, un espace étonnamment
campagnard à dix minutes du centre ville dans le quartier de la Robertsau, au
milieu d’un parc, non pas un jardin de ville aux allées léchées mais un terrain
aux allures forestières, avec son enclos pour les daims, ses hauts sapins
fermant l’horizon et donnant tout à fait l’illusion d’être à l’orée d’une
forêt, on ne voit nulle construction pas plus qu’on n’entend la rumeur de la
ville.
Samedi matin, avant le début
des réunions, j’ai fait le tour du parc noyé de brouillard, l’illusion était
encore plus complète, je me sentais à mille lieux de Paris et même de toute
ville, à mille lieux de mes préoccupations habituelles. Bonheur des
parenthèses !
Nous n’avons guère eu le
temps de nous promener. Samedi soir seulement nous avons fait un tour
dans la vieille ville, une promenade trop rapide, et frustrante à ce titre, mais
agréable. Strasbourg est une ville superbe et qui dépayse. Le quartier de la
vieille France était particulièrement tranquille grâce en soit rendu je pense
au match qui mobilisait le monde à l’intérieur des cafés au même moment. Nous
avons excellemment dîné dans un lieu bien choisi par nos amis strasbourgeois.
Les plaisirs conviviaux ont complété des séances de travail intéressantes et
efficaces.
Cet après-midi le temps
était particulièrement somptueux. Dès notre séance finie il a fallu regagner la
gare. Mon TGV n’attendait pas. J’avais bien envisagé de ne rentrer que le
lendemain, mais vraiment la semaine qui s’annonce au bureau était trop serrée
pour que je puisse me permettre de prendre cette liberté.
Alors dans ce TGV qui file,
avec le soleil maintenant descendu presque sur l’horizon, grosse boule orangée
qui ne va pas tarder à disparaître, je savoure, je savoure simplement. J’adore
le voyage en train, il me permet la rêverie, il me permet cette bribe d’écriture, ce suspens
qui fait que l’on habite soi-même tout à fait le temps dans lequel on est,
libre de l’occuper comme on veut, de l’occuper de vide même si l’on veut, c’est
un de ces moments arrachés aux tourbillons du « faire » contraints. Ça
me fait repenser à un billet récent de Pierre là-dessus. Le voyage en train qui
borne la parenthèse à ses deux extrémités, est parenthèse lui-même, une sorte
de parenthèse au carré.
Ayant écrit, ayant laissé traîner encore un moment mon regard sur les champs qui défilent, je me replonge dans mon bouquin, j’ai commencé à l’aller et presque terminé désormais « L’élégance du hérisson ». C’est un livre délicieux.
(Ecrit hier dimanche dans le TGV, au coucher du soleil)
11 octobre 2007
Minuscule anecdote métropolitaine
C'était ce matin dans le métro. Parti du terminus, je suis assis, installé avec mon
bouquin, je suis en route pour une réunion. Il y a du monde
mais la rame n’est pas surchargée, mais c’est l’ambiance toujours un peu
sinistre du métro, visages fermés, chacun dans sa bulle.
Il y a un type en face de moi. Il peut avoir une petite soixantaine d’année, il
n’est pas grand mais large, râblé, le cheveu noir et le sourcil broussailleux,
brun de peau, les pommettes saillantes, avec des yeux noirs, légèrement bridés,
fortement enfoncés dans leurs orbites.
M’a traversé le terme
« kalmouk ». Je ne sais trop d’où le mot m’est venu, je ne sais pas
bien où c’est la Kalmoukie et si d’ailleurs ça existe autre part que dans
l’imaginaire, en tout cas c’est un type que j’aurais bien vu rivé à son cheval,
dévalant au grand galop à travers la steppe depuis les hautes terres mongoles.
Je sens le regard du type
posé avec insistance sur moi. Je lève les yeux de mon bouquin. Il sourit. Je
m’en sens presque gêné. Je jette un coup d’œil derrière moi. Y aurait-il un
autre spectacle ? Mais non c’est bien moi qu’il fixe. Je le regarde à mon
tour, vaguement interrogateur, je remets le nez dans mon bouquin, je l’observe
du coin de l’œil.
Il tient à la main une
cordelette, genre cordelette d’escalade. Avec il fait et défait des nœuds
coulants, il serre ou relâche le lien. Cela a l’air de l’amuser beaucoup, il me
regarde toujours. C’est légèrement pesant, ce pourrait presque être vaguement
inquiétant.
Il me sourit. Moi aussi, de
façon légèrement interrogative. Que faire d’autre ?
Il me dit : « Je
trouve que vous avez de belles lunettes Oui cette forme va très bien à votre
visage. Moi j’en ai deux paires, je ne les mets pas, il faut que je m’en fasse
faire d’ailleurs, c’est bien simple, je n’y vois rien sans lunettes, je vois
tout flou… »
Je suis un peu interloqué
mais au moins il me donne de quoi rebondir :
« Mais alors, si vous
n’y voyez rien, comment pouvez-vous dire que ces lunettes me vont si
bien ? »
Il élude, il se lance, tout
en continuant à jouer avec sa cordelette, dans diverses considérations sur sa
vue qui n’est plus ce qu’elle était, sur le souci de vieillir, sur ces lunettes
qui décidément me vont très bien, il y revient. Il parle avec douceur,
gentillesse, en souriant, son élocution est claire, il n’a pas l’air d’être
sous l’effet de l’alcool ou de quelque autre produit douteux. Tant bien que mal
je glisse des phrases entre les siennes pour faire écho, pour faire réponse.
J’arrive à ma station. Je me
lève et lui dis au revoir. « Au revoir » me répond-il « à dans
une prochaine vie »…
Je croise le regard d’une
jolie fille qui était derrière nous, elle me fait un grand sourire,
manifestement elle a suivi avec amusement notre dialogue un peu surréaliste,
dommage tiens qu’elle n’ait pas été aussi en face moi, peut-être aurions nous
construit une complicité de regards.
En m’éloignant je garde un
petit peu de mon sourire au coin du cœur. Pourquoi n’est-ce pas plus fréquent
d’échanger de façon spontanée dans des lieux publics entre des gens qui ne se
connaissent pas ? Même dans les trains il me semble que ça s’est perdu
(sans doute les antiques compartiments étaient-ils bien plus propices que les
rames de nos modernes TGV mais il n’y a pas que ça). Pourquoi se parler sans se
connaître est-ce d’abord ressenti comme une incongruité ? Et pourquoi même
d’ailleurs, si bizarrerie il y a comme c’était le cas ici, cette bizarrerie
est-elle d’abord suspecte ?
La bizarrerie ça met aussi
de la légèreté et de la poésie dans la vie. Merci, étrange kalmouk.