Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

07 novembre 2007

Julien Green, Pléiade, tome 5

Cela fait plus d’un mois que j’ai terminé ma lecture de Green, du moins cette phase de mon exploration, qui s’est centrée sur le Tome 5 de la Pléiade comportant le journal des années 60 et l’autobiographie du temps de l’enfance et de la jeunesse sous forme de quatre récits chronologiques écrits pendant ces mêmes années. Je voulais faire depuis longtemps une note sur ma lecture et puis le temps est passé, ma lecture déjà a perdu de sa fraîcheur, d’autres livres, d’autres films et puis ma vie de tous les jours depuis se sont déposés dans ma mémoire, s’intercalant, éloignant mes impressions. Là je profite des vacances pour y retourner, j’ai apporté le livre avec moi dans lequel je picore à nouveau entre deux balades ainsi que dans les quelques notes que j’avais prises sur le moment. Je veux tenter de raviver mes impressions, les retenir et essayer de les partager.

J’ai parcouru les journaux, lisant quelques pages ici et là, quelques moments, quelques évocations, j’en aime l’atmosphère, le plus souvent décalée, celle de « cet homme du 19° siècle égaré dans le 20°», c’est lui qui se décrit ainsi. Malgré les différences considérables de contexte et de culture entre lui et moi, il y a des notations intemporelles, des ressentis, des pensées qui font fortement écho et spécialement je pense lorsqu’on est dans la deuxième partie de son âge. Il m’a amusé de lire ce qu’il dit de mai 68, je m’y suis revu petit lycéen exalté, j’aurais jugé ses mots, si je les avais lus à l’époque, purement et simplement « réactionnaires ». Je les perçois autrement maintenant. Bien sûr je ne partage pas, loin de là, tout ce qu’il dit mais je peux au moins l’entendre. Pour moi aussi désormais l’écume des évènements et de l’histoire pèse moins que des interrogations plus fondamentales sur cette humaine condition que nous partageons tous autant que nous sommes. Ces journaux en tout cas sont des textes dans lesquels se promener et dans lesquels glaner, sûrement j’y reviendrai.

Mais là j’ai surtout lu en continuité les « Jeunes années », cette autobiographie du temps d’avant les journaux, qui est là comme pour les compléter, comme pour les expliquer en montrant à quelles sources profondes s’est construite la personnalité de Green.

Je suis frappé par la sincérité, l’absence de tabou avec laquelle il s’exprime. Il ne cache rien de ce qu’il appelle les « mauvais désirs », il va chercher leurs premières manifestations dans les recoins les plus cachés de l’enfance, essaie de les décrypter à la lumière de son éducation et son histoire personnelle. Il n’est en rien moralisateur et ne bat pas sa coulpe, on est très loin d’un discours de confessionnal. Il constate simplement la puissance des besoins charnels, les errances, au sens propre, auxquelles il a été conduit pour les satisfaire, il les déplore mais n’en fait pas pour autant acte de contrition.

Le « cauchemar de la sexualité » reste pour lui le mal absolu, il ne se départ pas d’une vision dualiste qui oppose le corps et l’âme, le pur et l’impur. Cela prend racine évidemment dans les conceptions véhiculées par la religion mais aussi de façon plus personnelle dans des souvenirs d’enfance, il raconte mi figue, mi raisin cette anecdote pourtant terrifiante de sa mère si aimée et si aimante et qui croyant qu’il s’était masturbé agite devant lui un grand couteau de cuisine en disant « I will cut it off, I will cut it off ». Cette hantise du corps va très loin, il lui paraît honteux de simplement se voir nu soi-même ou d’oser regarder certaines statues antiques dénudées. Cela nous paraît aujourd'hui incroyable mais c’était pourtant tout à fait banal dans les milieux marqués par l’église à cette époque : les grands mères de Constance qui étaient à peu près de la génération de Green avaient appris dans leurs pensionnats de jeunes filles à faire leur toilette sans se dénuder. Et je suis sûr que ça continue aujourd'hui de pareille façon chez bien des intégristes de diverses religions.

Le péché, l’impureté c’est la sexualité, quelle que soit le sexe des partenaires. Green ne fait aucune différence de nature entre l’homosexualité et la sexualité dominante. Son amour des garçons ne lui paraît ni plus, ni moins condamnable. Ce qui pour le coup va à l’encontre du discours religieux dominant et lui donne une ouverture d’esprit qui l’entraîne sur bien d’autres sujets et quoiqu’il en dise, fort loin des réflexes du catholique de base.

Il accueille avec joie et sans honte l’amour des garçons. Il n’a pas la naïveté de croire que ces amours ne prennent pas leur source dans une violente attirance sexuelle, mais dès lors qu’il domine cette attirance et n’y cède pas, il se sent à l’aise avec son homosexualité. « J’aimais sans faute charnelle une personne de mon sexe. C’était, pensais-je, dans le meilleur de l’âme que s’inscrivait ce penchant vainqueur ».

C’est sur la rencontre avec celui qui sera au long des années son grand amour chaste qu’il choisit de terminer « Jeunes années », montrant bien par là l’importance qu’il accorde à cette relation clairement amoureuse. Et il semble bien, à regarder la chronologie, que celle-ci cohabitera pendant de longues années avec la poursuite des errances sexuelles qu’implique par période sa chair exigeante. L’amour et le sexe sont totalement dissociés.

Il se dégage de l’ensemble une impression de sincérité foncière. Il ne cache pas sa part de vanité par exemple l’admiration qu’il se porte et notamment celle qu’il ne peut s’empêcher d’avoir à l’égard de sa propre beauté. Il se montre dans ses faiblesses lorsqu’il évoque certaines formes de timidité, certains blocages, son mal-être et sa difficulté en société parfois jusqu’au ridicule. Mais il n’insiste pas non plus ce qui alors pourrait conduire à interpréter ses déclarations comme une pose. Il est bien conscient que tout n’est pas dit et ne peut l’être (indépendamment des pages non publiées du journal et qui sont très nombreuses) parce que la vérité absolue de soi est inatteignable mais je ressens en tout cas son effort d’élucidation comme parfaitement authentique, il se donne à voir sans volonté de construire son monument pour la postérité. Du moins c’est la conviction que j’ai, c’est cela pour moi qui est essentiel et qui me le rend attachant.

J’aime aussi la façon dont il marque et décrit certains des moments d’effusions qu’il a pu connaître à l’écoute d’une musique, devant la beauté d’un tableau ou d’un paysage ou sous l’effet d’un transport religieux. J’aime retrouver, porté par ses mots lumineux, des moments de grâce qu’il m’est arrivé à moi aussi de rencontrer, avec des déclencheurs purement profanes, de ces moments où l’on habite intégralement son présent, ces sortes de bulle de temps suspendu qui ont un parfum d’éternité quoiqu’elles puissent être fort brèves.

Malgré tout ce qui me sépare de lui, je le reconnais avant tout comme un frère humain et c’est pour cela j’en suis sûr que j’aurai envie, plaisir et profit à revenir vers lui en d’autres occasions.

En passant je ne peux manquer de faire un coucou à Sylvia qui a contribué grandement à ce que je m’aventure à la rencontre de Green et tant qu’à faire un petit salut à Hirek aussi, autre « greenien » de la toile…

(Ecrit le 4 novembre)

Posté par Valclair à 21:54 - Livres - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Rien de très personnel ou pertinent à dire sur le sujet, n'ayant jamais lu Green encore. Mais ce billet en est une belle invitation, limpide et généreuse à la fois. Précieuse, donc.
Tes lecteurs plus anciens le savent mieux que moi... Merci pour tes notes de lecture, Valclair.

Posté par D&D, 22 novembre 2007 à 00:50

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