31 décembre 2007
Parenthèse normande
Nous voici de retour. Il
nous a fait du bien ce petit voyage. On y a cassé les quotidiennetés, on y a
mis de côté ce qui pèse. Qu’il aie conduit à un quelconque Temps Retrouvé,
qu’il aie rallumé de quelconques étincelles de cœur, non, ça c’est une autre
histoire, d’ailleurs y croyais-je le moins du monde...
Le départ n’a pas été
évident, j’ai vu le moment où on allait renoncer ! Dans la journée de la
veille des ennuis ont commencé à pointer leur nez : Bilbo a été malade
comme un chien, grosse crève avec fièvre, on était un peu embêté de devoir le
laisser même si le médecin nous assurait qu’avec les anti-fièvre cela irait
très vite beaucoup mieux. Les feux de freinage de la voiture ne fonctionnaient
plus, on a dû faire changer une pièce in extremis jeudi après-midi. Moi même
j’ai commencé à me sentir patraque pendant la nuit et me suis levé le matin du
départ avec la gorge qui grattait sérieusement et l’impression que je couvais
quelquechose. Je n’ai pu m’empêcher avec ma capacité à voir toujours le négatif
de sentir là de bien mauvais signes. Et en plus il ne faisait pas gai du tout,
un tenace brouillard pesait sur Paris…
Malgré tout, on est parti,
je savais bien que renoncer aurait été pire mais je ne me sentais pas vraiment
dans l’allégresse, c’est un doux euphémisme, à laquelle devrait donner lieu un
départ attendu.
Au bout de 30km je réalise
tout à coup qu’ayant à la dernière minute, sur la foi de bulletins météos
annonçant un temps plutôt doux, troqué mon manteau contre une parka plus
légère, j’ai laissé mon portefeuille dans la poche du manteau. Je n’ai rien, ni
argent, ni papiers, ni carte bancaire ! Ça me fiche un coup de plus. Un
signe là encore. Pourtant en soi ce n’est pas foncièrement grave, Constance à
ce qu’il faut mais c’est étrange comme psychologiquement cela déstabilise,
donnant soudain le sentiment d’être nu, démuni, comme privé de soi-même.
Etrange tout de même et inquiétant ! Comme si nous étions définis par ces
petits rectangles de plastique, appendices de nous-mêmes qui ne nous quittent
plus dans notre moderne civilisation, nous faisant oublier presque que c’est
ailleurs que nous nous tenons ! Bon, après on s’y fait mais l’impression
première était violente !
Peu après Rouen le temps
s’est levé. J’ai cessé de penser à ma gorge irritée. Nous avons décroché de
l’autoroute pour aller visiter Jumièges. Nous y étions à midi et sous un soleil
éclatant. Quelle beauté ! Quelle puissance que ces ruines qui sont un peu
plus que des ruines par leur ampleur. Nous y avons déambulé pendant une heure
et, fait à peine croyable, nous n’avons croisé personne, absolument personne.
Il y avait de la magie là-dedans.
Et du coup, oui, je suis entré dans la parenthèse…
Nous rejoignons notre chambre d’hôte, dans une villa cabourgeoise un peu vieillotte et pleine de charme, donnant sur les jardins du casino. D’emblée nous voici dans l’ambiance, nous partons faire une longue promenade le long de la digue, je me gèle (décidément ce manteau laissé à Paris !).
Samedi matin nous allons à Dives à pied. Après les villas de Cabourg nous traversons la passerelle, longeons le nouveau port de plaisance, passons devant la fonderie aujourd'hui fermée et des alignements de petites maisons ouvrières, Dives anciennement populaire, mitoyenne du riche Cabourg, il en reste quelquechose ne serait-ce que le nom de l’avenue principale, Maurice Thorez, un signe qui ne trompe pas. Nous arrivons dans la vieille ville très animée, c’est jour de marché autour et dans la vieille halle aux superbes charpentes.
L’après-midi nous prenons la voiture et allons à Houlgate. Certaines villas ici sont encore plus tarabiscotées et extravagantes qu’à Cabourg, elle s’étagent sur les pentes raides du coteau ce qui enrichit les perspectives, nous grimpons jusqu’à la table d’orientation au-dessus des falaises des Vaches Noires, le vent a opportunément nettoyé le ciel couvert de ce matin. Nous rentrons par des petites routes plus à l’intérieur, allons jusqu’à l’estuaire de l’Orne et marchons encore un moment en face d’Ouistreham tandis que la nuit tombe.
Après le dîner nouvelle
promenade sur la digue. Devant le grand hôtel je m’amuse à recopier quelques
phrases de Proust évocatrices du lieu. Je ne résiste pas à celle-ci :
« Et le soir les
sources électriques faisant sourdre à flot la lumière dans la grande salle à
manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la
paroi duquel les pêcheurs et les familles de petits bourgeois, invisibles dans
l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans les
remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres
que celle de poissons et de mollusques étranges ».
Quel styliste ! Quelle formidable force d’évocation. Me contentant pour ma part d’un simple coup d’œil à la dérobée sur les dîneurs, je m’évade par cette puissance de la littérature dont les images sont, sous de grandes plumes, plus riches même que ce que voient nos yeux.
Dimanche à notre lever le temps est magnifique, longue promenade sur la grève de la plage à marée basse, le sable dans la lumière du matin est d’une superbe couleur ocre, nous marchons au soleil tandis que la plage s’anime peu à peu, promeneurs, joggers et beaux chevaux au trot ou au galop tirant de légers sulkys.
Nous quittons Cabourg par la côte et nous arrêtons à Honfleur. Nous y déambulons une bonne partie de l’après-midi, c’est un peu trop envahi de promeneurs pour le coup et il y a une animation culturalo-commerciale sur le vieux bassin qui pollue sérieusement l’ambiance, mais que c’est beau aussi avec cette lumière d’hiver éclatante, nous voyons le soleil basculer, réchauffant l’un puis l’autre côté du vieux bassin.
Voilà, ce furent finalement
quelques jolies gouttes de temps présent. Quelques gouttes mais sacrément
bonnes à prendre. Le fiston à notre retour allait beaucoup mieux, le voici sur
pied pour sa soirée de réveillon et moi je n’ai plus mal à la gorge…
Là dessus, je vous laisse,
je m’en vais préparer quelques petites douceurs pour un réveillon modeste et en
très petite compagnie…
Bons voeux à toutes et
tous !
27 décembre 2007
Escapade
Le temps somptueux de ces
derniers jours a laissé place à un temps de froidure humide et triste, plus
conforme sans doute à la saison, ou du moins à la saison telle qu’elle se vit
désormais. Le véritable hiver, Paris revêtu de blanc avec de la neige tenant
plus que quelques heures, les boules de neige au jardin public ou dans la cour
des écoles, ce ne sont plus que des souvenirs d’enfance. Mais peut-être est-ce
mieux lorsqu’on pense à tous ceux qui n’ont pas de toit.
Nous avons pas mal cocooné
ces derniers temps. Lecture, écriture, rangements dans le virtuel de nos
ordinateurs comme dans le réel de nos placards. On a fait un peu tout ce qu’on
n’a pas le temps de faire dans le flux incessant des activités lorsque le plus
gros des journées se passe au boulot. Indispensable mais jamais très
enthousiasmant ! Deux jolies sorties tout de même et qui méritent
amplement commentaire, mes notes sont dans ma tête, encore me faut-il trouver
le temps de les écrire ! Le beau film de Kéchiche « la graine et le
mulet » et l’expo de Titouan Lamazou au Musée de l’Homme, ses photos et
ses croquis à la rencontre des femmes du monde, ça c’est un voyage et c’est
exceptionnel, il faut absolument que j’en parle…
On file demain, un petit
saut en Normandie. Trois jours seulement mais ça va faire du bien. Un peu de grand
air, de la marche au bord de la mer, un petit pèlerinage proustien aussi
puisque nous allons à Cabourg que je ne connais pas.
J’ai ressorti un joli
bouquin des éditions du Chêne « Promenades avec Marcel Proust » et je
me plais à me mettre un peu dans l’ambiance à l’avance. C’est cela aussi le
plaisir des voyages, le plaisir de la préparation, de la mise en bouche dans
les moments qui précédent.
Nous avons réservé une
chambre d’hôte dans une villa qui, du moins sur internet, a belle allure et est
tout à fait dans le ton. Les chambres Balbec, Swann, Guermantes ou Combray
étaient occupées. Il nous est resté la chambre « Le temps perdu »…
Qu’y mettrons nous ? De
la nostalgie ou, qui sait, un peu de Temps Retrouvé ?
25 décembre 2007
Un doux rayon de soleil hivernal
« Est-ce que tu
pourrais aller acheter un rouleau de papier cadeau supplémentaire, on risque
d’être un peu juste… »
C’était hier en milieu
d’après-midi, au moment des préparatifs, avant que nous ne partions chez ma
belle-sœur chez qui se tenait le réveillon de Noël familial. Je n’étais pas
mécontent de répondre à la demande qui me permettait de sortir, j’ai donc
enfilé mon manteau et me suis dirigé vers un petit bazar à proximité pour faire
cet achat.
Il faisait un temps
extraordinaire. Après le froid venteux et agressif des jours précédents, il
faisait presque doux, le ciel était magnifiquement bleu, à peine un peu altéré
de brume mais qui conférait une espèce d’aura tranquille au paysage des
immeubles en adoucissant leurs contours. Devant moi une rue orientée sud-ouest
dans l’axe duquel, à cette heure-ci, se trouve exactement le soleil. Je
n’ai pas pu y résister. J’ai dépassé mon magasin et j’ai marché face au soleil,
j’ai eu envie de sentir sa caresse sur mon visage, j’aurais voulu que la rue ne
s’arrête pas…
Je me suis retrouvé au parc
Montsouris. Calme extrême, surtout dans la partie haute, au-delà de la voie du
RER. Peu de promeneurs. Un jogger qui me dépasse. Un papi tout fripé lisant son
journal en marchant. Une jeune femme lisant sur un banc en plein soleil tandis
que son gamin joue dans le bac à sable aux pieds de grands pins. Combien de
fois sommes nous venus ici avec les garçons petits au début où nous habitions
dans ce quartier ! Surgissement de souvenirs…
A ma surprise tant je
trouvais qu’il faisait bon, j’ai constaté que le lac du parc était presque
entièrement gelé. Plaisir d’en faire le tour. Les panonceaux « ne pas
marcher sur la glace » qui traversent allègrement toutes les canicules
estivales, pour une fois prenaient sens. Les canards se regroupent dans
l’espace libre de glace. Des gens font des photos. Quelques gamins, un peu plus
nombreux qu’en haut, jouent dans l’espace enfant. Lumière déjà rasante du
soleil sur la glace...
Les sons de la ville me
paraissent comme amortis, lointains. C’est peut-être parce que je suis loin,
dans ma rêverie. Je me sens merveilleusement dans l’instant, j’apprécie ce
petit moment volé, ce plaisir particulier que confère toujours à un moment le
fait d’être imprévu, non programmé.
Je me suis un peu fait
attendre, tant pis. Heureusement ils avaient eu assez de papier pour terminer
les paquets. Le nouveau rouleau, acheté au retour, servira une autre fois.
Nous avons rejoint le lieu
de notre réveillon. Il s’est déroulé de façon tout à fait agréable, dans une
convivialité sympathique. Je m’y suis senti bien, et peut-être était-ce aussi
parce que j’avais pris le temps, sans l’avoir en rien calculé ou décidé, de ce
petit intermède impromptu, de cette douceur de soleil, de cette précieuse
respiration…
J’écris ça ce matin tandis
que tous dorment encore. Ce n’est pas un conte de Noël. Juste un petit moment
vrai. Un moment de paix. Je vous l’offre.
Heureux Noël à tous !
20 décembre 2007
Sur le chemin du bureau
Ce matin je me suis senti
bien sur le chemin du bureau.
Comme souvent d’ailleurs.
J’ai vingt bonnes minutes de
marche en empruntant des petites rues tranquilles. C’est un moment de sas,
propice à la rêverie, aux pensées non corsetées, à la perception aussi d’images
ou d’ambiances qui peuvent surgir à l’improviste.
A cette saison le jour se
lève pendant mon parcours et il y a donc aussi ce simple plaisir de la nuit qui
s’efface, du ciel qui rosit devant soi. C’est une belle journée froide qui
s’annonce aujourd'hui encore, qui donne des envies de grands espaces, de marche
en forêt, de paysages de neige.
Souvent à mon réveil ce sont
plutôt les pensées grises, les pensées ternes qui m’assaillent, une sorte de
découragement ou plutôt d’inappétence à l’idée de la journée qui commence. Mais
dès que je me trouve dans la rue, porté par les mouvements de la marche,
vivifié par le pincement du froid sur mon visage ou par toute autre impression
que le monde extérieur voudra bien faire venir à moi, je me sens mieux et la
machine est lancée…
En fait j’aime bien aussi le
démarrage de mes journées au bureau. J’aime cette demi heure ou un peu plus que
je passe seul dans le service avant que les choses ne commencent vraiment. Je
démarre dans la tranquillité ce que j’ai à faire, j’ai l’esprit clair, je me
sens tonique et je travaille en général vite et bien. J’ai un fort sentiment de
liberté. Je me sens dans une sorte d’autre chez moi, qui serait pour moi seul,
sans les contraintes qu’introduit la famille à la maison, sans les contraintes
qu’introduiront bientôt mes collègues puis toute l’activité qui ne dépend pas
de nous, les coups de téléphone, les visiteurs. Non que j’utilise pour moi
cette liberté. Je ne profite pas du moment pour écrire ou pour zapper sur
internet, non je rentre d’emblée dans mes tâches, mais j’y rentre de moi-même,
sur mon tempo. C’est après souvent que cela devient plus difficile lorsque je
suis confronté à la part de mes activités qui m’ennuie, ou à de la langue de
bois administrative ou à des tensions et conflits aux causes picrocolines ou
tout simplement parce que ressort le fond de lassitude profonde que j’ai désormais
à l’égard de mon métier.
Je suis resté toute la
journée sur place, sans réunion extérieure ni rendez-vous. C’était très calme
mais pas vraiment palpitant, c’est un euphémisme. J’ai bien avancé sur
certaines tâches administratives que je dois boucler avant les congés, c’est
tant mieux, mais quel ennui. J’ai déjeuné sur place et ne suis sorti qu’un bref
moment à midi, juste histoire de faire quelques pas. J’ai ressenti alors plus
fortement le crève-cœur d’être là et l’après-midi a été languissante. Je me
suis senti plombé par une sacrée envie de dormir, tiens ça serait bien une
petite salle de repos, je suis sûr qu’il y a une vertu productive à la sieste…
En tout cas j’ai zappé dans ma tête et même commencé d’écrire ces mots. J’ai vu
de ma fenêtre cette belle journée s’écouler, se consumer petit à petit, j’ai vu
le soleil qui baissait et la nuit était tombée quand j’ai quitté le bureau,
l’ambiance de la marche du retour n’était pas la même...
Mais c’est déjà ça, au moins
je sais que malgré tout je ne vais pas au bureau à reculons !
J’y vais même souvent avec
une part d’allégresse.
Il ne faut pas que je
l’oublie quand ensuite les heures s’étirent plus laborieusement comme elles
l’ont fait aujourd'hui…
19 décembre 2007
Où est l'infidélité?
Il y a quelque temps j’ai
commis un acte tout à fait anodin (enfin failli commettre) qui m’interroge mine
de rien sur la notion de fidélité dans le couple d’une façon décalée par
rapport à ce qu’on met habituellement derrière cette notion.
C’était un week-end qui
avait été très chargé pour moi entre visite de mon fils aîné et activités
associatives. J’y avais préservé comme moment de latence, comme moment à moi,
le dimanche après-midi. Il se trouve que j’ai eu la possibilité d’y rencontrer
une amie chère à mon cœur. Nous avons programmé un cinéma ensemble et je me
suis réjoui des moments de discussion et d’échanges tendres qui iraient avec.
Une fois terminée la conversation par messagerie qui avait abouti à cette
décision je me suis senti envahi de sentiments contradictoires, tout heureux de
cette perspective agréable et en même temps troublé, mal à l’aise.
Car Constance de son côté
était « libre » aussi. Nous n’avions pas eu de moments
potentiellement à nous au cours du week-end, elle sortait d’une méchante crève
et ça lui aurait certainement fait plaisir et fait du bien de se laisser
entraîner au cinéma. Je n’ai pu m’empêcher de me dire que j’aurais pu lui
proposer ce moment partagé. Les petites toiles et les conversations qui vont
avec constituent l’un des plaisirs certains que nous aimons encore à partager.
Je peux certes me dédouaner en évoquant les fois nombreuses où nous devions
sortir, où elle m’a dit finalement qu’elle ne préférait pas, qu’elle était
fatiguée ou qu’elle avait trop de choses à faire.
N’empêche. Par mon choix je
signifiais très clairement, je me signifiais à moi-même, vers qui allait mon
cœur, vers qui allait mon envie. J’ai senti avec force la mise en concurrence
des deux relations.
Mon choix d’aller vers l’une
plutôt que vers l’autre, aussi anodin que soit l’événement en lui-même, m’a
paru constituer un accroc, une « trahison » finalement plus
importante dans l’intention à l’éthique d’une vie de couple et aux solidarités
que nous nous devons, que d’autres relations qui ont pu survenir, allant
éventuellement plus loin, mais inscrites dans des moments où elle-même était
occupée ou bien géographiquement à distance, bref où la concurrence ne se
posait pas dans des termes explicites et immédiats.
En clair je veux dire par là
qu’il a pu m’arriver d’avoir des passages à l’acte sexuel qui m’ont paru moins
problématiques, moins signifiants sur la gravité de la détérioration de mon
couple que ce simple et chaste choix de compagne de cinématographe.
La suite de l’histoire est
très « morale » si je puis dire. Notre rendez-vous a finalement
capoté. Je me suis vu, en ne me sentant pas bien fier de moi, proposer à
Constance d’aller voir ce film que j’aurais dû voir avec une autre. Et en effet
il se trouve qu’elle n’a pas voulu venir. Peut-être que c’était aussi bien. Je
ne me serais pas forcément senti à l’aise, accompagné mais version plan bis.
Bien fait, tu n’as que ce que tu mérites dirait un petit dieu de la paix des
ménages (figure mythologique hautement improbable !). J’ai été au cinéma
tout seul, j’ai pris du plaisir au film que j’ai vu (c’était « my
bluberry nights », si vous voulez savoir), mais je n’ai pas manqué de
l’accompagner de quelques réflexions et rêveries sur le sens de ces
mini-évènements, qui continuent à planer en moi puisque les voici écrites...
Et mises en ligne ! Non
sans être restées quelques jours dans le sas du « publierais-je ?, ne
publierais-je pas ? »…
16 décembre 2007
Quand même, ça craint!
Même si on essaie de fermer
les yeux en se disant que ça ne sert à rien de craindre et que de toute façon
on est emporté par le flux, par moments on ne peut s’empêcher de frémir devant
l’état du monde.
Pêle-mêle, sans ordre, sans
hiérarchie, sans chercher à démêler ce qui est cause de ce qui est conséquence
ou ce qui n’est qu’épiphénomène, voici : un article du Monde 2 sur les
folies de l’ultra luxe où l’on découvre des super riches aux fortunes à la
croissance exponentielle tenter de s’inventer des moyens de consommer à la
hauteur de leur fabuleux revenus, la société incapable d’apporter à chacun un
toit tandis que s’installe l’hiver, l’attentat d’Alger, signe que la pression
ne baisse pas dans les cocottes du fanatisme extrême, comment en serait-il
autrement dans ce monde chaque jour plus clivé, le pernicieux clown mégalomane
paradant dans Paris, merci Rama Yade de cette indignation (tant pis si ce
n’était qu’une mise en scène !), la lettre d’Ingrid Bétancourt qui serre
le cœur, comme un dernier cri avant de se rendre à la mort, la fonte de la
banquise durant l’été 2007, trente-cinq fois plus importante qu’en 2006, (oui,
trente-cinq fois !), la conférence de Bali incapable de déboucher sur de
quelconques engagements partagés…
Il y a dix signes effrayants
de la course à l’abîme contre un qui peut donner espoir et encore il faut bien
chercher, là, tout de suite, je n’en vois pas.
Faudrait-il arrêter de lire
la presse, fermer toutes les écoutilles ?
Parfois j’essaie de me
dire : tu n’es qu’un vieux con, qui comme les vieux cons des époques
précédentes panique parce qu’il est vieux (enfin, plus jeune !), parce que
son monde disparaît et qu’il est incapable de voir les promesses de celui qui
vient.
Nos grands-parents dans les
années 30 ont vécu aussi une terrifiante montée des périls, le vacarme des
bruits de botte se faisant chaque année plus assourdissant. Sauf qu’ils
n’imaginaient pas où on allait. Et puis, même si commençait une guerre
mondiale, même si l’holocauste allait atteindre une dimension tragiquement
inédite, la planète en elle-même, dans ses régulations profondes, n’en était
pas bouleversée et il pouvait toujours rester l’espoir de reconstruire ensuite
sur les ruines.
Il y a les discours du type
« le pire est le plus probable mais il n’est pas certain », les
discours du « pessimisme actif », du genre de ceux d’un Edgar Morin
par exemple, j’admire ceux qui le tiennent et qui ne lâchent pas mais pour ma
part j’ai du mal à y adhérer. Mes fils, quand il m’arrive de les pousser dans
leurs retranchements là-dessus, me disent qu’ils sont bien conscients des
périls, mais ils ont, avec leur assurance (voire leurs illusions ?) de
jeunes scientifiques, la conviction qu’il y a des parades à
trouver, que la science trouvera les moyens de surmonter les crises à venir. Heureusement d’ailleurs qu’ils ont ces convictions à vingt ans, sinon
ce serait à se flinguer !
Toute cette anxiété latente
on la met sous le boisseau la plupart du temps heureusement sinon on ne
pourrait pas vivre, pas faire la queue dans les magasins pour nos petits achats
de Noël, pas se réjouir en voyant un bon film, pas s’agiter l’esprit, de la
tristesse à la délectation, à nos petits soucis d’ego ou de coeur.
Mais quand même, c’est là,
c’est un climat sous-jacent qui ne peut nous échapper, qui ne peut manquer de
peser sur nous.
Comment s’étonner alors que
la supposée « magie de Noël » ne puisse plus vraiment
fonctionner !
A dix heures moins cinq,
j’attendais devant les grilles prêtes à ouvrir de la Fnac avec un troupeau de
mes congénères. Certains était tassés contre l’entrée, prêts à bondir comme si
leur vie en dépendait ! J’étais un tout petit peu à l’écart, (quand même,
ne pas se précipiter !), je les regardais narquoisement tout en sachant
que j’étais l’un des leurs, je roulais dans ma tête mes pensées sur les périls
du monde, et d’autres pensées aussi, une image précise plutôt, sortie d’un
souvenir, celle d’un ciel lumineux, de mes pas sur une neige froide et
craquante, de grands sapins au-dessus de moi aux branches alourdies par la
neige de la nuit, j’avais envie de m’enfuir et je ne le faisais pas, enfin les
grilles s’ouvraient et je pénétrais à leur suite dans le Temple...
15 décembre 2007
Ricochet 1991: Juste un matin...
Je ne tiens pas mon projet de donner un ricochet par semaine comme je voulais faire, mais tant pis, ils viennent quand ils peuvent et voici en tout cas ma contribution 1991 aux « Petits cailloux et ricochets » des blogueurs :
J’ai du mal à trouver sur
quoi ricocher pour 1991. J’ai le sentiment d’être au milieu du gué, au milieu
des années plates. Rien ne surgit spontanément dans ma tête comme événement qui
aurait marqué mon chemin de vie, aurait induit un changement, initié une autre
étape. Bien sûr on peut dire « pas de nouvelles, bonnes nouvelles ». C’est
vrai d’une certaine façon. La vie suit son cours. Tranquillement. Doucettement.
Pour tenter de m’inspirer je
feuillette l’album photo de cette année là. Qu’est ce qui domine, du plaisir du
souvenir ou de la nostalgie de ce qui n’est plus ? Voici des anniversaires
d’enfants avec nos petits gars si mignons, les copains, les copines, les jeunes
parents que nous sommes encore, voici des fêtes de famille, les soixante ans de
ma belle-mère par exemple, y étaient beaucoup de personnes qui ne sont plus,
voici des photos de vacances surtout, beaucoup, c’est cela surtout qu’on
photographie, pas de grand voyage ces années là, c’est le temps des vacances
familiales, on fait des quasi tour de France qui nous mènent aux différents
lieux d’ancrages familiaux, un petit tour dans les Alpes, un petit tour dans le
midi toulousain, un peu de Bretagne et aussi ce passage juste quelques jours
dans cet autre lieu de villégiature balnéaire où, oui, surgit un souvenir
particulier.
Nous étions dans une maison
appartenant à la famille paternelle de Constance, une imposante maison
bourgeoise dans le centre du bourg, une maison chargée d’histoire et, pour ma
femme, chargée de souvenirs d’enfance, elle y venait chaque été et y retrouvait
des multitudes de cousins. C’était une maison en sursis depuis pas mal d’années
déjà. Elle appartenait à une indivision nombreuse, elle avait été conservée
autant que possible et notamment jusqu’au décès de la grand mère de Constance
intervenue deux ans plus tôt juste après que le vieille dame eut fêté ses cent
ans. Mais petit à petit la maison avait été vidée de la plupart de ses meubles,
des tableaux et des photos qui décoraient ses murs, des vieux livres qui remplissaient
ses bibliothèques. Elle devait être mise en vente à l’automne, on savait que
cette fois c’est vraiment la fin, ce qui contribuait à faire peser sur le
séjour un inévitable parfum de nostalgie.
Je ne me sens moralement pas
très en forme en cette fin de vacances. J’aborde la rentrée qui approche sans
enthousiasme c’est le moins que je puisse dire, me demandant si je ne me suis
pas mis professionnellement dans une impasse, dans une fonction qui décidément
ne me convient pas (j’y suis toujours !). Je dors mal depuis plusieurs nuits,
encombré que je suis de mes interrogations existentielles.
Me voici éveillé dans ce lit
étroit au sommier défoncé où nous dormons. J’ai mal au dos. Je cherche
désespérément une position confortable. Impossible de bouger sans déranger
l’autre. Je ronge mon frein et sens que l’exaspération me gagne tandis que le
sommeil lui s’éloigne.
Finalement n’y tenant plus
je me lève. J’ai besoin de bouger. Je m’habille silencieusement. Trop tôt pour
aller déjeuner. Je sors dans la cour et prends un vélo. La rue est désormais
parfaitement calme après, tout à l’heure, le bruit de fêtards sortant d’une
boîte de nuit qui m’ont réveillé. Il fait frais, au ciel les étoiles se sont
éteintes, à l’est commence à monter la lueur du matin, une belle journée
s’annonce. Je commence à pédaler…
Tout de suite je me suis
senti mieux. J’ai filé le long de la jetée qui va vers la mer au delà de la
place du château. A ma droite le canal, à ma gauche le marais, où à cette heure
s’ébattent une multitude d’oiseaux. Le soleil est apparu, presque en face de
moi, me faisant cligner des yeux, ravivant d’un seul coup les couleurs,
disloquant les lambeaux de brume encore présents en contrebas sur le marais. Je
me suis arrêté un moment, saisi de beauté, puis j’ai repris mon vélo, pédalant
avec une extrême lenteur, avançant à la limite de l’équilibre, tout entier dans
ma contemplation de ce paysage changeant de minute en minute, envahi d’une
allégresse à laquelle je ne m’attendais pas.
Arrivé au bout de la jetée,
là où le canal rejoint la mer, j’ai pris une petite route qui va vers les
campings et les plages à travers un bois de pins et de chênes. Un lapin a surgi
d’un bosquet, il a zigzagué sur la route devant moi. Il n’était pas seul.
D’autres sont apparus à sa suite, bondissant entre les fourrés, s’arrêtant
soudain, têtes et oreilles dressées, puis redémarrant tout aussi brusquement
d’un bond. C’était l’heure où ils venaient humer le matin, ils ne se souciaient
pas de moi…
Sur la plage je me suis
arrêté un long moment de nouveau. J’ai regardé monter la lumière, les couleurs
sont devenue plus vives, étincelantes, la mer était très bleue, le ciel, sans
aucun nuage, pur, si pur. Je n’avais ni maillot, ni serviette, et pendant un
moment j’ai eu la tentation de me mettre nu, de me jeter dans l’eau pour
éprouver encore plus intensément, de tout mon corps, la splendeur du matin.
Mais un premier jogger matinal est apparu au bout de la plage, je l’ai vu
s’approcher d’une foulée tranquille, il est passé silencieusement devant moi,
dans mon dos une voiture puis une autre se sont faites entendre sur la route et
je suis sorti de ma rêverie…
J’ai repris mon vélo, je
suis revenu vers le bourg, je me sentais décrassé, apaisé, défatigué pour un
moment du moins, de ma mauvaise nuit, régénéré moi aussi par ce miracle
quotidien, cette promesse, chaque jour renouvelée, d’un matin qui se lève…
Je me souviens de chacun des
moments de ce matin là, de chacune de mes émotions, comme si c’était hier. J’ai
un peu triché, c’est un peu le ricochet sur le ricochet car j’avais déjà écrit
un peu différemment sur ce souvenir il y a quelques années. Mais c’est ça aussi
le bonheur de l’écriture, pouvoir entretenir puis réactiver une perle lumineuse
de passé inscrite en soi.
12 décembre 2007
Derniers films vus
Je n’ai pas tenu du tout la
chronique des films que j’ai vu dans la dernière période par manque de temps
mais de motivation aussi. J’aime pourtant bien ensuite feuilleter ces petites
notes qui fixent mes impressions. En les écrivant d’ailleurs je revois le film
et parviens en général mieux à l’apprécier. Il y a parfois des chroniques de ce
type que j’ai commencé en me disant « bof ! » mais que j’ai
terminé en écrivant « finalement pas si mal ! », j’ai boosté mon
plaisir en en cherchant les raisons. L’ennui c’est que pour que ça marche, il
faut que je fasse l’exercice dans une proximité temporelle suffisante tant que
la vision est encore fraîche et précise.
Je me contente donc pour
aujourd'hui de noter les derniers films vus sans approfondir comme je l’aurais
aimé. Je ne le fais peut-être que par obsession de la trace, peut-être
serait-il plus sage de laisser l’oubli faire son œuvre…
« L’Heure zéro »:
un film détente comme on dit. Bof qu’en restera-t-il ? Pas grand chose. Le
plaisir d’une atmosphère sans doute et de personnages à la Agatha Christie mais
le trait est souvent forcé, certains personnages surjouent ca qui affaiblit
l’ensemble (pas François Morel qui est très bon, le film est meilleur dans la
deuxième partie quand il est à l’écran).
« Le Rêve de
Cassandre » : c’est un Woody Allen très sombre. Allen comme toujours
est très habile, il construit de façon parfaite ses histoires aux mécaniques
complexes et au personnages très sombres. Le cynisme implacable de l’oncle fait
sourire avant de conduire tout en douceur à la tragédie. Le jeu du chat et de
la souris entre l’homme à assassiner et les deux frères qui le poursuivent est
mené en un époustouflant ballet. Et pourtant de tout ça il ne restera pas grand
chose, parce que l’émotion n’est pas vraiment présente, c’est un jeu brillant
que l’on regarde avec plaisir mais à distance.
« Les Promesses de l’ombre » : ce dernier opus de
Cronenberg m’a plutôt déçu, il est moins original que d’autres, il gratte moins
fort sur ces questions qui mettent mal à l’aise, récurrentes chez Cronenberg,
celle des faux semblants, de la dépersonnalisation, du corps devenu matériau et
des frontières de ce qui est proprement humain et de ce qui ne l’est pas. Ces
thématiques sont toujours présentes mais sur un mode mineur. Certaines scènes
sont hyper violentes. J’ai vraiment dû fermer les yeux pendant la scène au hammam, ce dont je ne suis pas coutumier. Ce n’est pas une violence esthétisée
comme elle l’est chez Tarantino par exemple, ce qui la met à distance. Je sais
que Cronenberg insiste beaucoup sur la nécessité de montrer cette violence,
brute, sans apprêt. Peut-être. Mais n’est-ce pas trop ? Je ne crois pas
qu’expliciter avec trop d’insistance donne plus de force, au contraire.
« De l’autre
côté » : c’est un très beau film sur l’exil, sur les exils croisés
plutôt, sur les doubles cultures, les contradictions douloureuses qu’elles
créent mais aussi sur la richesse qu’elles portent. Plus largement c’est un
film sur l’accueil de l’autre, sur le pardon, sur comment s’assumer comme
humain. Hanna Schygulla, vieillie, alourdie, y est magistrale, la scène, où,
dans la chambre d’hôtel, elle se laisse aller à son deuil est d’une force
absolue. C’est un film qui est loin d’être gai mais dont on sort plutôt rasséréné
parce que la vie continue et parce que les barrières finalement s’estompent,
qu’un avenir commun peut se construire à partir des origines différentes.
Pendant ce film je ne pouvais manquer d’avoir une pensée pour une certaine
blogueuse qui, j’imagine, a dû le voir et qui sûrement devrait avoir
quelquechose à nous en dire, qu’en pense-tu, chère Ada ?
« Faut que ça
danse » : c’est une comédie brillante où l’on rit beaucoup mais où le
burlesque se frotte au tragique. La bouffonnerie côtoie avec élégance tout
autant les ombres de la Shoah que celle du vieillissement inévitable et de la
mort qui approche. Marielle, absolument formidable est le passeur inspiré du
film, il se joue admirablement à lui-même une comédie échevelée parce qu’il a
compris que c’était la seule solution possible face au désespoir. Parfois un
film repose en grande partie sur les acteurs. Sans rien enlever des mérites de
la réalisatrice, c’est le cas ici. Marielle colle formidablement à ce
personnage improbable. J’aime un peu moins les scènes de cauchemar que je
trouve un peu appuyées mais pour tout le reste il a une présence extraordinaire
à la fois drôle et émouvante.
« My blueberry
nights » : c’est une jolie romance à la Won Kar Wai, qui parle de la
solitude des villes et qui parle d’amour, le tout porté par la musique et par
le mouvement de l’errance dans une Amérique dépersonnalisée. La première partie
à New-York crée le climat, fait lentement entrer dans l’ambiance de douceur
moelleuse des fins de nuits des bars à solitaires, la seconde avec le flic
alcoolo est plus faible et passe mal, la troisième électrisée par Natalie
Portman en joueuse impériale réanime le film, ravive l’intérêt et peut conduire
sans encombre à voir enfin, par la grâce d’une jolie construction
cinématographique, ce qu’on avait seulement supposé, ce fameux baiser, donné
mais non vraiment reçu, ce baiser qui n’était encore qu’un fantôme de baiser
laissé comme en suspens. A la fin du film seulement, une fois le voyage
initiatique accompli, ce baiser va enfin pouvoir se mettre à vivre, du moins
c’est ce qu’on peut supposer, lorsque se rallument les lumières. C’est une très
jolie idée. J’ai bien aimé mais c’est aussi parce que j’étais au moment où je
l’ai vu parfaitement dans le climat mental propice à accueillir ce film.
C’est évident, les trois derniers films cités ici pèsent et pèseront bien plus dans les traces que je garderai que les trois premiers !
09 décembre 2007
Les pingouins
Le week-end a été chargé.
Commencent les préparatifs des fêtes. Je suis très frappé de voir à quel point
nous sommes nombreux à ne pas apprécier cette période voire à carrément très
mal la supporter, c’est manifeste chez beaucoup de blogueurs mais aussi chez
certains dans la famille et pourtant, immanquablement, après les jérémiades
d’usage, on fait pareil que les autres années. On essaie de discuter d’un menu
un peu plus sobre ou plus inventif et puis finalement il y en a toujours un
pour dire qu’il ne conçoit pas Noël sans ceci et sans cela donc une fois encore
on n’échappera pas à la trilogie huîtres/saumon/foie gras. On essaie de
résister à la frénésie consommatrice, de limiter les cadeaux, on y arrive un
peu tout de même, mais pas beaucoup et là aussi que de choses inutiles, que de
gadgets et de bricoles qui se retrouveront autour du sapin. On verra. Ce qui
est sûr c’est que la phase de préparation, les discussions que cette
organisation implique, voire les discutailleries qu’elle engendre et qui
peuvent parfois conduire à des tensions très réelles, m’exaspèrent au plus haut
point et que je m’en retirerai volontiers complètement, ce que je ne parviens
pas à faire, ne pouvant m’empêcher de mettre mon grain de sel et ne voulant pas
non plus paraître me désintéresser de ce à quoi je participerai.
Mais ce qui a occupé ce
week-end surtout c’est la venue de Taupin qui a fait un saut de puce depuis
l’Angleterre pour participer à la cérémonie de remise des diplômes de son école
et à laquelle j’ai eu plaisir d’aller assister.
Les discours étaient assez
convenus comme toujours dans ce genre de circonstance mais il faut dire pour
certains assez bien enlevés, avec ce mélange de brosse à reluire, de
réaffirmation un peu pompeuse des valeurs de « la grande famille » et
de conseils parfois très pragmatiques aux jeunes entrants dans la carrière, le
tout assaisonné par un patriotisme d’école un peu lourd. Le défilé des 450
sortants de l’année, tous appelés individuellement par leur nom en une litanie
fastidieuse, était un peu longuet. Et malgré l’ampleur des buffets, il fallait
ensuite sérieusement jouer des coudes pour s’emparer d’une coupe de champagne
et pour se mettre quelques canapés sous la dent.
Mais ce qui m’a frappé
surtout, en arrivant là, c’est de découvrir dans le grand hall devant les
amphis tous ces jeunes gens, tous plus ou moins copie conforme, propres sur
eux, bien soignés, bien peignés, avec leurs chemises blanches et leurs costumes
sombres, une troupe de pingouins, me suis-je dit, c’est l’image qui
immédiatement m’est venue à l’esprit. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir un petit
haut le cœur devant toute cette conformité. Ils ont autour de vingt-cinq ans
ces petits messieurs et ils font déjà tellement messieurs justement, étranglés
dans leur sérieux. Certains d’ailleurs ont déjà le front dégarni et font plus
vieux que leur âge. Bien sûr je sais bien qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils
s’amusent eux-mêmes de la cérémonie, qu’ils peuvent être aussi de francs
déconneurs, que certains au moins sont portés par des idéaux, différents et
plus soft que ceux de notre jeunesse, mais qui les valent sans doute. Mais tout
de même, ce moule, comme il semblent bien s’y couler déjà, de la même façon
qu’ils se préparent à se couler dans les exigences des world company qui vont
les employer, lesquelles ne sont pas toujours conformes, et c’est un
euphémisme, à toutes les valeurs complaisamment développées dans les
discours sur l’éthique de l’école. Je suis assez content de ce point de vue que
Taupin ait choisi de poursuivre plutôt dans la recherche. Et bien sûr je ne
vais pas cracher dans la soupe et bouder mon plaisir, ce serait malvenu, je
pense à tous ceux qui pour mille raisons, liées à la société ou à leur propre
histoire, s’adaptent mal, qui ont des difficultés à trouver leur chemin entre
échec scolaire, inadaptation sociale, difficultés familiales et relationnelles,
parfois jusqu’au drame. Et puis au demeurant qu’avons nous fait, nous, de notre
radicalité de jeunes hommes et de nos tignasses hirsutes ? Pas grand
chose, je le crains. Mais ça n’empêche : quels pingouins, nos garçons !
Heureusement les filles, fort minoritaires hélas, mettaient un peu de fantaisie
et de couleur, diable il y a de bien jolies centraliennes et bien joliment
parées !
Et puis, je me souviens de lorsque
nous l’avions accompagné sur le campus pour la première fois, trois ans déjà, bon
sang, c’était hier !
J’avais proposé à mon père
de nous accompagner. Nous étions là, le grand père, le père, le fils. De
nouveau les trois générations. C’est un bonheur profond cette chaîne !
Elle s’était manifestée de façon bien plus ludique un certain été de 1995,
c’est un moment dont je garde un souvenir assez merveilleux, lequel avait fait
ricochet. Cette promenade ci ne peut elle manquer de faire écho à des
considérations toutes récentes qui ont alimenté un autre ricochet. Mon père se
délecte c’est sûr des succès académiques de son petit fils, de ceux que moi son
fils je ne lui ai pas offerts. Je ne suis pas amer en l’occurrence, pas du
tout, heureux au contraire de me sentir au moins le passeur. Et puis je sais
surtout que succès académiques ou professionnels ça ne veut pas dire forcément
âme heureuse et douée pour le bonheur, c’est cela que je lui souhaitais de tout
cœur au fiston tandis qu’après discours et réceptions des parchemins, nous
heurtions joyeusement nos coupes de champagne.
03 décembre 2007
"Drôle de jeu"
J’ai commencé donc cette
relecture de Roger Vailland, dont ma participation à la soirée anniversaire à
la cinémathèque m’avait donné l’envie. Je me demandais si cet auteur que
j’avais lu avec enthousiasme pendant mon adolescence et qui est aujourd'hui un
peu oublié pourrait m’accrocher encore ou s’il me paraîtrait très démodé.
J’ai pu retrouver chez mon
père mon exemplaire de « Drôle de Jeu », version livre de poche, un
volume défraîchi avec cette odeur particulière des vieux livres de poche
imprégnés de poussière, ce papier jauni au contact pas très agréable.
Au départ ce n’était pas
évident. J’ai été frappé par un certain côté convenu, artificiel des
personnages et des dialogues, comme s’ils étaient là pour représenter des types
et permettre des oppositions faciles entre eux et, puisqu’ils se rencontrent,
de donner lieu à des discussions où chacun présente sa philosophie de la vie,
de l’engagement, de l’amour : Marat, le personnage principal, libertin jouisseur
trouvant sens à sa vie dans l’engagement résistant sans pour autant renier sa
vie passée et qui est l’évident porte-parole de Vailland, la femme du monde
décavée et les milieux collaborationnistes qui l’entourent, le jeune communiste
puceau au militantisme désincarné investissant tout son affectif dans la cause,
la jeune femme renâclant à l’engagement qu’elle ne perçoit que comme un jeu
dangereux au bout duquel on ne trouve que la mort.
Mais à mesure que j’ai
avancé dans ma lecture cet aspect m’a moins gêné. Comme si finalement je
rentrais dans le tableau, comme si l’aspect artificiel s’effaçait devant la
vivacité de la peinture et la réalité sur le fond des débats qui traversent les
personnages.
Il y a des moments forts,
véritablement émouvants, ceux où l’on sent Vailland s’exprimer pour lui-même
dans toute ses dimensions contradictoires : on l’entend à travers les
rêveries du terroriste en promenade seul avec ses pensées ou bien lors de la
parenthèse qu’il s’accorde lorsqu’il rejoint sa maison campagnarde, à travers
aussi les considérations qu’il donne sur son propre engagement, cette
révélation à lui-même qu’a entraîné la guerre, la rupture avec le passé qui
fait que « toute sa vie était dans l’avenir » mais la conscience en
même temps que ce « jeu » prend ses racines dans le fond tragique de
toute existence humaine.
C’est un livre intéressant
aussi en tant que document qui donne des éléments d’information sur la France
de 1944, dans l’attente du débarquement, sur les modes opératoires de la
résistance, sur les types humains qu’on pouvait y rencontrer et sur les
motivations qui pouvaient être à l’œuvre. Vailland précise d’emblée qu’il ne
s’agit pas d’un roman historique sur la résistance. Il fait pour le besoin du
roman se rencontrer et s’articuler dans le temps bref de quelques journées des
personnages dont la conjonction est hautement improbable. Mais n’empêche, il se
dégage du texte des images et une ambiance qui, si l’on n’en reste pas à la
lettre, me semblent puissamment évocatrices de la période.
Ce qui m’a amusé aussi, et
même un peu ému, c’est de retrouver, plié entre les pages, une feuille de
papier où j’avais noté quelques phrases qui m’avaient marqué : je ne suis
pas si étonné que ça d’y trouver justement certaines de celles qui aujourd'hui
me paraissent un peu caricaturales, trop lourdement démonstratives. Ce sont
celles-ci qui frappaient le plus l’adolescent cherchant des propos clairs et
bien dessinés pour alimenter ses propres certitudes naïves autour de son propre
engagement.
J’aime à croiser celui que
j’ai été à travers mes lectures passées, c'est ça aussi le plaisir de la relecture.







