11 janvier 2008
"Femmes du monde"
C’est gênant de ne pas
écrire sur le moment notamment pour retranscrire une émotion. Quand on le fait
une quinzaine de jours plus tard, il est difficile de la retrouver dans son
intensité.
Mais je tenais à m’y essayer
quand même à propos de l’exposition « Femmes du monde » de Titouan
Lamazou pour retrouver et partager l’enthousiasme que j’ai ressenti sur le
moment. C’était un sentiment inhabituel pour une simple exposition qui allait
bien au-delà d’une émotion esthétique, je me sentais en sortant
« ravi » au sens propre, emporté sur un petit nuage.
Titouan Lamazou est connu
surtout comme navigateur qui a participé à quantité de grandes courses au large
en solitaire ou en équipage. Mais c’est en fait d’abord un homme parti à la
rencontre du monde et un artiste. Il avait d’ailleurs depuis longtemps déjà
tiré de ses voyages de beaux albums de croquis. Depuis quelques années il a
cessé de naviguer professionnellement et s’est consacré à un projet
considérable dont cette exposition est, avec deux énormes livres, un
aboutissement concret. Il a effectué de nombreux voyages aux quatre coins du
monde où il a rencontré quantité de femmes de toutes conditions, il a pris le
temps de les approcher avec lenteur, de sympathiser avec elles, il les a
interviewées, il les a photographiées, il les a dessinées.
L’exposition est conçue
selon une forme très organisée de désordre, associant des panneaux centrés sur une
personne ou un lieu à d’autres qui rapprochent au contraire délibérément des
images venues de partout, mêlant des productions achevées et des états
successifs qui laissent voir le travail en train de se faire. Il s’en dégage
alors, au-delà de la qualité propre de telle ou telle photo ou dessin, le
sentiment exaltant de se trouver soudain, à travers toutes ses femmes,
confronté au monde lui-même dans son extrême diversité, confronté aussi aux
conflits qui le traversent, aux drames individuels auxquels ceux-ci conduisent
et aux formes de résistance qui peuvent leur être opposées.
Le regard n’est jamais
compatissant ou misérabiliste pas plus qu’il n’est méprisant ou porteur d’une
quelconque condamnation, il est toujours absolument respectueux et ne trahit jamais
la confiance de celles qui ont accepté d’être portraiturées. Il place tous ces
lieux, toutes ces situations, toutes ces femmes exactement sur le même pied, il
les revêt d’une même et grandiose dignité. Il y a une distance incommensurable
entre la favella brésilienne, la villa californienne, la tente du désert, entre
la femme docker d’Indonésie, la fonctionnaire onusienne, la marchande d’amour
colombienne, la reine du quat djiboutienne, la soldate française en Afrique, la
chanteuse gothique californienne, la réparatrice de téléphones portables
mauritanienne, l’artiste aborigène d’Australie, la rockeuse chinoise, et tant
et tant d’autres (200 au total), autant de provenances, de parcours,
d’histoires radicalement individuelles, radicalement différentes mais qui
disent mieux l’état du monde que bien des analyses géo politiques, qui le
disent au plus près des êtres, certaines qui peuvent désespérer et d’autres au
contraire qui font surgir l’espoir.
Le monde est de plus en plus
dangereusement clivé. Il ne s’agit pas de le nier, cela transparaît d’ailleurs
au travers des interviews des femmes comme des textes mis en légende par
Lamazou. Il est conscient que «les derniers peuples nomades rejoignent
l’enclos » et en ressent de la mélancolie et il voit avec douleur que
« la misère remplace l’honorable pauvreté ».
Mais en montrant simplement,
en décrivant avec sympathie, il contribue, sans aucun prêche, à faire prendre
conscience de cette proximité qui nous relie, nous tous, être humains.
« Ma famille est immense. Je pense au monde comme à une seule famille
« (citation d’une des femmes mise en exergue de l’exposition). Il a
réalisé « une œuvre sur le monde en général à travers des portraits de
femmes en particulier ».
Mais pourquoi, spécialement,
des femmes ?
Titouan Lamazou a le
sentiment que les femmes se révèlent souvent plus capables que les hommes de
résister aux folies engendrées par les conflits idéologiques et raciaux ou par
les prédateurs de tous ordres et qu’elles sont plus tenaces et plus efficaces pour
tenter de protéger ou de reconstruire. On ne peut qu’être d’accord avec lui en
voyant quantité de réalisations ou mouvements initiées par des groupes de
femmes (je pense par exemple aux mères irlandaises catholiques et protestantes
ou à ces femmes qui montent quantité de micro-projets économiques coopératifs
en Afrique ou en Inde). D’ailleurs il y a de très belles figures de ce type
parmi celles dont il fait le portrait, par exemple Safia qui lutte contre les
mutilations sexuelles à Djibouti, Ice, marchande d’amour en Indonésie et
animatrice d’une association de lutte contre le sida, Puspha une intouchable
indienne qui milite contre les mariages arrangés, Esmeralda, militante de la
mémoire tsigane et tant d’autres. Les femmes comme avenir de l’homme, j’y crois
de plus en plus.
Mais au-delà de cet aspect
si Titouan Lamazou a choisi de peindre les femmes c’est tout simplement qu’il
les aime. Cela se sent, c’est ce qui donne à son regard son intensité et crée
l’empathie, c’est presque d’un regard amoureux qu’il s’agit. Il se concentre
sur les visages mais il aime aussi caresser les corps de son objectif et de ses
gouaches.
Constance qui était avec moi
pendant cette visite a beaucoup apprécié aussi. Mais moi plus encore, attiré
peut-être plus spécifiquement par cette beauté des femmes. Il en est en effet
de vraiment superbes selon des canons classiques ou selon d’autres qui le sont
moins, beauté d’attitude, noblesse d’un regard. Et puis j’ai été fasciné aussi
par cette confrontation avec l’homme Lamazou, avec son type de vie si différent
du mien, cette vie à la fois voyageuse, baroudeuse, créative, ouverte sur le
monde et sur les gens, sur les femmes, cette capacité à entrer apparemment
facilement en communication réelle, profonde, empathique par dessus la barrière
des modes de vie et des civilisations. Je me doute bien qu’il y a aussi
là-dessous des contraintes multiples, une logistique qui n’est pas seulement
celle du voyageur nez au vent et sans doute plus d’une contradiction et plus
d’une douleur à porter ce regard de riche, même s’il est empathique, sur des
femmes parfois enfermées dans des situations tragiques. N’empêche, quelle
formidable réalisation ! Un tel projet doit donner sens à ce qu’on vit, le
voyage alors n’est pas, comme il peut l’être parfois, une fuite. Au-delà du
plaisir de la découverte et de l’imprévu, il est bonheur d’un projet construit,
de l’émergence d’une œuvre qui est miroir du monde et non de son seul petit ego
et qui est même une façon d’agir sur ce monde, aussi modestement que cela soit.
Ma fascination a été telle
que j’ai eu envie d’acheter le livre qui accompagne l’exposition, un énorme
pavé en deux volumes. Je ne n’ai pas fait mon achat sur le moment, effrayé par
le prix, supérieur au raisonnable compte tenu de mon budget et gêné par cette
soudaine envie de posséder. Cela dit il y a bien des gens qui n’hésitent pas à
dépenser ça pour des fringues ou une paire de godasses, alors… Bref j’y suis revenu deux jours après. Je
l’ai finalement acheté me disant que cela ferait un superbe cadeau pour
Constance et je lui ai mis dans ses souliers au pied du sapin (de très, très
gros souliers !). Je me suis quelque peu arraché le bras sur le chemin du
retour (je viens de m’amuser à peser : dix kilos !). Je pense que
Constance a vraiment apprécié. Et moi aussi. Le coup de cœur c’est moi qui l’ai
ressenti. Et moi qui ai eu cette pulsion vaguement culpabilisante de posséder.
Tout ça me fait repenser à ce débat qui s’est épanoui sur quelques uns de nos
blogs à l’approche de Noël à propos des cadeaux, c’est une dimension qu’on
n’avait pas évoquée, cette idées des cadeaux que l’on donne à autrui mais qu’en
fait on s’offre aussi et peut-être d’abord à soi même.
Je ne regrette pas cet achat. Par rapport à l’aspect volontairement un peu fouillis de l’exposition il permet de replacer chaque figure dans son contexte, de comprendre comment se sont faites les rencontres entre Titouan et ces femmes et de percevoir au moins des bribes de chacune de leurs histoires singulières. Et puis ça ne fait vraiment pas partie des bouquins dits de table basse, que l’on feuillette négligemment, en tout cas pour nous. On a retapé un espèce de mini lutrin à moitié démantibulé qui traînait à la cave afin de poser dessus le volume que l’on veut explorer. Et de temps en temps, je me prends une heure, je regarde de près une série d’images, je lis une série d’histoires, pas trop
Allez voir cette exposition, c'est jusqu'au 30 mars au Musée de l' Homme au Trocadéro, prenez le temps de vous y immerger, c'est à cette condition seulement qu'on peut en ressentir la force, en attendant vous pouvez en avoir un aperçu ici
Commentaires
Ce que tu m'amuses... entre Pierre-qui-ne-veut-pas-de-cadeaux-non-non-non et toi qui t'offres un beau livre en passant par la case "souliers de Constance", vraiment, je tombe des nues !
Remarque que c'est tentant, surtout quand on voit le prix du livre, de l'acheter en se disant "ce sera pour l'autre", ça évite de culpabiliser sur l'aspect déraisonnable de l'achat. Ca devient de la générosité. Je souris, hein, en écrivant ces mots, je plaisante avec toi, ne les prends surtout pas mal.
Pour le lutrin, c'est exactement ce que nous faisons avec les beaux livres. Bien en évidence dans un lieu de passage, et les pages tournées peu à peu. Quelques semaines et puis on change.
Quant à cette expo, j'aurai peut-être le temps d'y aller... tu m'as donné envie. Le site est très bien fait aussi.
Bonne journée.
Ces femmes merveilleuses, cette dignité… à voir et écouter sur France 5, du lundi au vendredi à 16h55
Merci pour ce billet qui reflète mes pensées.
Mais bien sûr et je souris avec toi, chère Telle, nos contradictions nous créent du malaise mais mettent aussi un peu de sel, ce serait un peu triste si on n'en avait aucune.
Merci Jean pour l'info. Sur le site il y a trois extraits de ces vidéos qui donnent une bonne idée de la démarche de T.L. et offrent trois beaux portraits.
Je n'ai pas vu l'expo, ni rien entendu nulle part, donc mon opinion est peut-être faussée. Et puis depuis que monsieur KA fait mon éducation j'ai tendance à être très très exigeante en matière de dessins, croquis et peinture. Je n'ai en fait que feuilleté l'ouvrage dont j'ai trouvé le prix exhorbitant et qui ne m'a pas émue (l'ouvrage je veux dire). J'y ai vu plutôt ce qu'on appelle une "publication de notoriété", du genre qui n'est porté à disposition du public que parce que son auteur au préalable a un brin de notoriété.
Cela dit, si ça peut permettre de sortir quelques unes de ces femmes de la mouise, ça serait pas mal (la plupart d'entre elles semblant être contraintes de se prostituer pour survivre, là aussi je me goure peut-être je n'ai pas tout lu, mais c'est l'impression que j'en ai retirée).
A la place de Constance et même si le livre avait été un vrai beau, je crois que je me serais un peu fâchée. Un cadeau est destiné avant tout à faire plaisir à qui on l'offre (1). Si encore tu lui avais offert "Mecs de la planète" ... :-)
(1) à moins d'avoir un compte à régler !
En effet je pense que là dessus tu te trompes Gilda, tu n'as qu'une vision très partielle, la démarche de T.L. me semble fondamentalement empathique, positive et engagée. Je ne pense vraiment pas que ça a été construit comme un produit destiné à faire vendre même si je t'accorde qu'il y a une profusion de déclinaisons de produits dérivés peut-être un peu excessive.
Il faut lire les textes qui sont les contrepoints des images et qui les éclairent et permettent de comprendre les histoires de ces femmes, c'est pour ça aussi que j'avais cette envie du bouquin, pouvoir aller au-delà de l'image. Et ces femmes sont extrêmement diverses, c'est inexact de dire qu'elles sont une majorité à être contraintes de se prostituer mais pour celles-ci le regard de T.L. est tout aussi respectueux, il leur accorde une égale dignité et ça c'est plutôt bien.
Quant au cadeau, rassure-toi, j'ai senti que Constance était très attirée elle aussi par ses volumes même si elle n'envisageait pas du tout de les acheter car pas dans nos prix. Mais ça lui a fait très plaisir que je fasse ce choix, c'est sûr que je ne l'aurais pas fait si je n'en avais pas moi aussi eu très, très envie. Mais c'est pas mal au fond de se faire un cadeau partagé, un cadeau qui soit l'occasion d'un partage!
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