Les échos de Valclair

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15 janvier 2008

"La bâtarde d'Istanbul":

Je viens de terminer ce roman d’Elif Shafak découvert grâce à Ada.

J’ai bien aimé quoique avec quelques réserves.

Le livre accroche tout de suite et se lit vite car on veut savoir le fin mot d’une histoire un peu échevelée qui court à la poursuite d’un secret de famille. Elle met en contact de façon improbable une famille stambouliote atypique, composée essentiellement de femmes (quatre sœurs, une fille, une mère et une grand mère) et une jeune fille de famille américano-arménienne venue en Turquie à la rencontre de ses racines. Au delà de la plaisante et parfois cocasse galerie de portraits des personnages, riches de leurs ambiguïtés, voire de leurs contradictions, mais incarnant aussi dans leur complexité des éléments réels de la société turque, se lit progressivement le destin, plus croisé qu’on ne croit, de ces deux familles à travers l’histoire depuis les massacres des Arméniens de Turquie en 1915.

La mémoire collective des peuples, avec ses deux écueils, celui du déni et de l’oubli du côté turc et celui du ressassement du côté arménien est le véritable sujet du livre. Entre les personnages et principalement entre Armanoush, la jeune américano-arménienne et Asya la « bâtarde » se noue une complicité qui laisse augurer l’espoir, la promesse du dépassement des traumatismes laissées par une histoire tragique. Au delà de ce qui divise apparaît ce qui relie, ce même moule civilisationnel porté par Istanbul, la ville longtemps commune, par des contes pour enfants qui sont souvent les mêmes dans les deux communautés et par la cuisine des grands mères. L’élément culinaire est très présent, ce n’est pas un hasard si chaque chapitre a pour titre le nom d’un mets, d’un épice, d’une douceur (voire d’un poison !).

La richesse du livre est aussi peut-être ce qui conduit à ses faiblesses. On a le sentiment que l’auteure a voulu tout y mettre ce qui la conduit à articuler son histoire et ses personnages d’une façon habilement construite mais quand même un peu tirée par les cheveux. On me dira qu’il y a dans la réalité des conjonctions vraiment extraordinaires et que la réalité dépasse parfois la fiction. Là tout de même ce serait difficile! Il y a un côté non pas démonstratif mais un peu systématique qui gêne, tel personnage ou telle micro-histoire au sein du déroulement principal ne me semble parfois être là que pour exprimer une figure possible des diverses variations que l’auteure souhaitait mettre en avant. L’écriture est légère, rapide, parfois un peu trop, on a l’impression par moments qu’elle manque de chair. Elif Shafak est elle-même américano-turque, vivant entre Istambul et l’Arizona. Elle a écrit ce livre originellement en anglais, peut-être a-t-elle eu tort. Peut-être qu’on le sent, y compris à travers une traduction française. Je n’ai naturellement aucun argument pour l’affirmer mais c’est une question qui mériterait de lui être posée : pourquoi a-t-elle choisi d’écrire en anglais sur un tel thème, n’était-ce pas d’emblée se mettre à distance de son propre sujet, se mettre dans la situation de celle qui est « de l’autre côté » (pour reprendre le titre du film de Fatih Hakim qui au fond parle de choses similaires) plutôt que de celle qui parle de l’intérieur, avec la musique même de la langue originelle ? N’était-ce pas prendre le risque de perdre une part de la saveur de tous ces mets qu’elle place à notre vue et presque sous nos papilles.

Toutes ces réserves cependant sont mineures. J’ai passé un très bon moment à lire ce bouquin, il m’a appris des choses et j’ai apprécié son point de vue qui, sans moralisme, cherche à dépasser les vieux traumatismes de l’histoire. Merci en tout cas, chère Ada, de m’avoir conduit à ce beau roman. Il ne te resterait plus, après les feuilles de vigne, qu’à concocter pour tes blogamis un savoureux « ashure », ce plat emblématique à travers lequel s’accomplit le destin du livre…

Posté par Valclair à 18:02 - Livres - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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