28 mars 2008
Roger Vailland, suite
J’ai poursuivi ma relecture
de Vailland, amorcée à la suite de ma participation à la soirée qui lui était
consacrée à la cinémathèque. J’avais déjà évoqué ma relecture de « Drôle de
Jeu » et je veux parler aujourd'hui de « La Loi » et de
« La Fête ». Cela faisait un moment que ces notes de lectures
traînaient à demi rédigées, j’ai eu le loisir ce soir de les terminer.
Il y a en soi quelque chose
d’assez passionnant à procéder à une relecture un peu globale trente ans après
d’un auteur lu avec passion à l’adolescence puis totalement écarté de mon
univers mental ensuite. Que retrouverais-je de lui, que retrouverais-je de moi
à travers lui ?
J’ai eu de petites
difficultés à entrer dans chacun des livres (et j’avais déjà eu cette
impression avec « Drôle de jeu »), à passer par-dessus un certain ton
explicatif et pédagogique, positionnant les personnages comme des types,
développant leurs idées à travers des dialogues parfois un peu artificiels.
Mais on s’y fait assez vite, on accommode, exactement comme on le fait de la
vision et ensuite on entre pleinement dans un contenu qui est riche à la fois
comme description sociale et psychologique et comme réflexion en terme
d’éthique personnelle. Et puis c’est vrai qu’il y a du style aussi hors de ces
dialogues, un beau style, sec, coupant, sans affèterie.
« La Loi » brosse
avec vigueur le portrait de toute une société, celle de l’Italie du sud dans
les années 50, à la fois très archaïque, conservant bien des aspects quasi
féodaux mais travaillée pourtant par les premiers signes de la modernité. On
pense inévitablement au Guépard de Lampedusa. On sent que Vailland était aussi
journaliste, son livre peut se lire comme un reportage. Mais il ne se limite
pas à ça et montre, notamment à travers le jeu symbolique de « la
loi », comment se nouent et se dénouent des rapports de domination et de
pouvoir, dont les sources sont multiples et changeantes, inscrites dans la
tradition, dans la puissance économique, dans la dépendance amoureuse.
Certains personnages se
détachent. Il y a Don Cesare, le vieil aristocrate esthète et jouisseur, qui
peut apparaître comme une expression de Vailland lui-même ou du moins d’une de
ses facettes, l’homme qui s’est progressivement « désintéressé », qui
« plus jamais n’avait identifié sa raison de vivre avec la tâche
entreprise ». Il y a Matteo Brigante, petit malfrat que son astuce et son
entregent placent au cœur des réseaux de pouvoir de la ville. Il y a Mariette,
une jeune fille forte, capable de résister à sa famille comme à Brigante et qui
tirera son épingle du jeu dans la modernité commençante.
« La fête » est un
livre beaucoup plus autobiographique. Il montre un romancier, Duc, dont
l’histoire, le mode de vie et jusqu’aux traits physiques évoquent très
exactement Vailland, confronté à un livre qu’il ne parvient pas à écrire,
engageant une aventure amoureuse avec Lucie, la jeune femme d’un de ses amis.
C’est cette « fête » de corps et de cœur qu’il veut se donner et la
façon dont il en construit l’approche, dont il met en œuvre son pouvoir de
séduction qui devient, au détriment du roman abandonné, la matière du récit
qu’il finira par écrire.
Pour Duc comme pour Lucie il
s’agit d’une parenthèse dans la vie de couple qui se déploie d’ailleurs sous le
regard des conjoints respectifs et avec leur approbation voire leurs
encouragements. Pour autant il ne s’agit pas d’une simple coucherie, de ce
qu’on appellerait aujourd'hui « un plan cul ». Aussi limité dans le
temps soit-il, il s’agit bien d’un amour, il ne s’agit pas seulement pour Duc
« d’avoir » Lucie, mais bien « de donner et de recevoir la fête
de l’amour réciproque ».
Les moments les meilleurs
sont ceux qui confrontent directement Duc et Lucie, ceux où se noue leur
attirance, ceux qui décrivent la façon dont Duc progresse vers elle, les
résistances qu’elle oppose d’abord puis la façon dont elle investit elle-même
la relation, passant, y compris dans la rencontre physique (qui n’intervient
d’ailleurs qu’à la toute fin du livre) de la passivité et de l’abandon à l’initiative.
Lucie d’abord « se prêtait à l’entreprise de Duc », puis la voici
« emportée par l’ardeur d’oser », « maintenant c’est elle qui
exigeait et qui guidait ».
Les personnages sont très
marqués socialement et historiquement. Duc et ses proches ont tous les tics de
leur milieu social et intellectuel, marquant par là une
« distinction » sociale revendiquée : dialogues parfois assez
artificiels, chargés des références de haute culture, goût des drogues et de la
boisson (du whisky bien sûr, pas du gros rouge), goût des grosses voitures et
de la vitesse, regard vaguement condescendant . Ils sont et se pensent comme
des êtres qui ont atteint, grâce à leur force de caractère, à leur énergie, à
une sorte de supériorité aristocratique qui les place bien au-dessus du vulgum
pecus, des modes de vie petits bourgeois et du travail salarié, ils insistent
sur cette « souveraineté » qui est devenue la leur, souveraineté vis
à vis d’eux-mêmes comme du monde et des êtres qui les entourent. Vailland a été
décrit comme « un hussard de gauche ». Ce n’est pas faux. M’est venue
la pensée de Nimier, mort dans l’accident de sa voiture, en lisant le chapitre
où Duc s’amuse à une poursuite automobile à haut risque. Il faut voir cet
aspect du livre et des personnages comme un document aussi, significatif d’une
époque mais je comprends que cela puisse agacer et faire ressentir à certains
la personne de Vailland comme antipathique.
Pivoine dans un commentaire
d’un des précédents billets sur Vailland soulignait son caractère misogyne. Il
y a dans ce livre certains éléments qui confortent cette opinion. Le moins
qu’on puisse dire est que le féminisme n’est pas passé par là. Certes Duc et
Léone sa femme sont tous les deux « souverains » mais la souveraineté
de Léone la conduit à se poser d’elle même en comparse dévouée de l’homme. Elle
est souveraine mais elle prend plaisir à faire la vaisselle de son homme.
« Ma mère m’a appris que le devoir des femmes est de respecter la liberté
de l’homme » dit-elle. Elle lui accorde la plus totale liberté sexuelle
mais n’éprouve pas le besoin d’en profiter pour elle-même. C’est de l’homme que
vient l’initiation de la petite Julie, qui apparaît comme une oie blanche à
déniaiser. Certes elle prendra son propre poids, acquerra sa propre force mais
il ne se pouvait pas que le médiateur de cette éclosion fut autre qu’un mâle
séducteur.
Il serait réducteur de
limiter Duc/Vailland à cet aspect. Son personnage dans les vies successives qui
ont été les siennes révèle une vraie complexité, des confrontations toujours
lucides à ses propres contradictions, une façon toujours authentique et
courageuse de tenter de les dépasser, en passant à autre chose, sans se bercer
d’illusion sur lui-même. Cette volonté toujours en action pour ne pas se
contenter du médiocre, pour aller de l’avant lorsque pour doit une phase est
épuisée que ce soit un amour, une addiction, un engagement politique. Pour tout
il s’agit « de percevoir le moment où la grâce se transforme en
disgrâce », et alors ne pas craindre d’aller de l’avant ; « il
n’est pas un homme qui se complaît, qui accepte, pour qui la torpeur succède à
l’éveil, il n’est pas un homme qui reste dans, il est un homme qui va à… »
C’est là sans doute la leçon morale qu’on peut tirer de lui et qui reste pour
le coup foncièrement valable et actuelle, indépendamment des évolutions de la
société et des mentalités.
Commentaires
Bien vu !
Merci Valclair d'avoir pris la peine d'écrire un compte-rendu aussi détaillé, précis et argumenté de ta lecture de Vailland, d'expliquer en quoi il peut séduire, mais aussi agacer, et de la faire sans dogmatisme et sans idées préconçues. En espérant que cela donnera à tes lecteurs l'envie de le lire à leur tout pour se faire une opinion...
PS
J'ajoute l'adresse du site Vailland :
http://www.roger-vailland.com
Merci Valclair de ce beau compte rendu. Fuligineuse a raison: tu donnes envie d'entrer dans cette lecture. J'ai toujours eu le sentiment que nos désirs de découvertes littéraires évoluaient à chaque étape de notre vie. Et ce que tu dis de Vaillant dans ton dernier paragraphe me le rend actuellement tout à fait proche (alors que je n'avais pas accroché lors de ton premier post sur le sujet). De la difficulté de refuser de s'accommoder du médiocre, fût-il paré des atours du rassurant confort bourgeois ....
Vailland, bien sûr...
Tiens, c'est amusant ce lapsus!!!
Bonjour Valclair,
Sans flatterie et sans polémique, un message pour te remercier de ton article qui rend compte d'une lecture personnelle et sincère de Vailland. Ta relecture trente ans après et cette expérience de l'appréhension de la mesure du temps doivent être passionnantes en effet. Elles me font penser au très beau dernier récit d'Annie Ernaux,"Les Années", que je viens de terminer de lire aujourd'hui.
A bientôt.
Il faudrait que je m'y remette. Je renâcle à m'y remettre, pcq ça me rappellerait trop mes 18 ans et une époque morte. Mais un jour, je crois que j'essaierai. 30 ans après, aussi.
Sinon, en ce moment, je ré-attaque Jane Austen o;)
Comme il est bon de tomber sur un blog où l'on parle de Roger Vailland - et intelligemment, de surcroît !
Pourquoi cet écrivain aux beaux sujets, au style superbe, sans effets, est-il si vite passé à la trappe ? Il reste un repère pour beaucoup d'écrivains (je ne vais quand même pas dire un modèle, car un auteur doit savoir se passer de modèles).
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