31 mars 2008
Paradoxe de l'anonymat
J’ai été ces jours derniers
et le suis encore dans un tourbillon d’activités qui m’ont conduit à écrire ou
à m’exprimer sous diverses modalités sur des sujets qui n’ont rien à voir avec
mon activité professionnelle gagne-pain et beaucoup avec ce qui fait une grande
part de ce blog, l’écriture et l’expression de soi.
Mais ce sont des activités,
éventuellement relayées sur internet ou d’autres médias, que j’ai effectuées
sous mon identité réelle, avec mon nom d’état civil. Du coup je n’en parle pas
ici, ou alors de façon allusive ou décalée, contrairement à l’envie que j’en
aurais et ça m’agace de plus en plus. J’aimerais bien pouvoir apparaître dans
l’unité de ma personne et qu’en tout cas les diverses pratiques ou expressions
que j’ai sur ces sujets dans mon blog et dans des expressions publiques
puissent se nourrir l’une de l’autre, être en synergie.
Oh je sais bien sûr que mon
anonymat est fortement compromis, et que pour qui cherche à savoir il n’y a
aucune difficulté à mettre un nom d’état civil derrière Valclair, que certains
même sans spécialement chercher ont dû se dire à l’occasion « ah mais
c’est bien sûr ! ». Ça ne me gêne pas plus que ça, parce qu’il s’agit
d’un monde relativement étroit, partageant les mêmes intérêts et vis à vis
duquel je me sens en capacité d’apparaître tel que je suis, ou tel que je me
ressens, avec mes faiblesses, avec mes tourments existentiels, avec mes
névroses.
Je suis rompu à donner de
moi à l’extérieur l’image de quelqu'un à l’humeur positive, droit dans ses
bottes, plutôt sûr de lui dans les relations sociales non intimes (non, dire
que je suis rompu à donner cette image n’est pas exact, la formule supposerait
une action volontaire de ma part, voire une volonté de tromper mon monde, je devrais
dire plutôt que c’est une image que je donne, que j’ai toujours donnée
automatiquement, naturellement, peut-être par réflexe, tout simplement, pour me
protéger). Bref accepter que cette image soit écornée, s’en sentir même plutôt
content parce qu’à travers elle j’accéde à une plus grande authenticité, à
travers elle je suis une personne, ma personne, et non un personnage, tout ça
c’est déjà un grand pas, c’est déjà le signe d’une meilleure acceptation de
soi.
Mais c’est autre chose
d’imaginer voir mon nom de blog exposé côte à côte avec mon nom d’état civil,
lien d’évidence, immédiatement perceptible sur le moindre moteur de recherche
par n’importe qui au sein du vaste espace de nos relations sociales
superficielles, famille assez proche ou lointaine (la famille toute proche
c’est une autre question dont les enjeux ne sont pas les mêmes), vagues
« amis » ou relations, collègues du monde professionnel surtout,
qu’ils me soient hiérarchiquement « supérieurs » ou plus encore
peut-être « inférieurs ». N’ayant plus la moindre « ambition de
carrière » je devrais être parfaitement à l’aise de ce point de vue mais
je ne le suis pas, je ne me vois pas faire face à d’éventuels comportements
malveillants ou simplement à des sourires narquois : « vous savez,
machin, ce drôle de type qui s’étale sur internet ».
Coumarine raconte bien
comment peu à peu son nom N.V. (c’est curieux, j’ai encore une réserve
justement à écrire son nom entier, comme par un reste de pudeur, qui certes n’a
plus lieu d’être depuis la publication de son livre) s’est trouvé publiquement
associé à son nom de blogueuse et les conséquences qu’elle en a tirées. Après
une phase d’inquiétude elle ne s’y est opposée que fort mollement ce qui est
normal car pour elle la priorité était de faire fructifier sa « petite
entreprise » littéraire et d’atelier d’écriture et l’articulation de ses
deux identités ne pouvaient qu’y être favorable. Du coup elle a lissé son blog,
en a retiré une part de ce qui était trop personnel ou éventuellement gênant du
point de vue des relations personnelles ou familiales.
Pour ma part, quoiqu’il
arrive, je n’envisage pas de lisser mon blog. Sa part dite intime, celle dans
laquelle je vais le plus au fond de moi et de mes contradictions, est celle qui
m’apporte les plus grandes satisfactions tant par le simple fait de parvenir à
m’exprimer là-dessus sans tabou et sous le regard des autres, que par les
retours que j’en ai à travers des commentaires, des mails privés, des amitiés
construites.
Alors parce que pour
l’instant je ne suis pas prêt à m’assumer entièrement sur ce plan vis à vis de
tous je diffère l’idée d’un coming out total, celui dans lequel j’assumerai
dans des réunions publiques, dans des articles de presse de dire : je
m’appelle X et je tiens le blog « Les échos de Valclair ». Ce n’est
pas l’envie qui m’en manque par moments. Moi aussi je me sens l’envie de faire
fructifier Valclair par X et réciproquement. Ça viendra sans doute mais je n’y
suis pas encore prêt. Pour l’instant j’assume le paradoxes et j’entretiens ce
qui me reste d’anonymat.
Enfin si X a beaucoup
travaillé, beaucoup écrit, y compris presque tout ce week-end et qu’il n’en
parle pas ici, Valclair a quand même eu le temps de voir « Dans le
Darjeeling express », film dont il s’est régalé et puis ce soir en sortant
du bureau, après la pluie et le vent mauvais de ces derniers jours, il y avait
un soleil doux et des oiseaux chantaient, ça sentait le printemps. Valclair et
X se sentaient tous les deux en haut régime, portés par les activités de ses
derniers jours, même s’ils ne parviennent pas encore à les tresser ensemble
harmonieusement pour le dehors.
28 mars 2008
Roger Vailland, suite
J’ai poursuivi ma relecture
de Vailland, amorcée à la suite de ma participation à la soirée qui lui était
consacrée à la cinémathèque. J’avais déjà évoqué ma relecture de « Drôle de
Jeu » et je veux parler aujourd'hui de « La Loi » et de
« La Fête ». Cela faisait un moment que ces notes de lectures
traînaient à demi rédigées, j’ai eu le loisir ce soir de les terminer.
Il y a en soi quelque chose
d’assez passionnant à procéder à une relecture un peu globale trente ans après
d’un auteur lu avec passion à l’adolescence puis totalement écarté de mon
univers mental ensuite. Que retrouverais-je de lui, que retrouverais-je de moi
à travers lui ?
J’ai eu de petites
difficultés à entrer dans chacun des livres (et j’avais déjà eu cette
impression avec « Drôle de jeu »), à passer par-dessus un certain ton
explicatif et pédagogique, positionnant les personnages comme des types,
développant leurs idées à travers des dialogues parfois un peu artificiels.
Mais on s’y fait assez vite, on accommode, exactement comme on le fait de la
vision et ensuite on entre pleinement dans un contenu qui est riche à la fois
comme description sociale et psychologique et comme réflexion en terme
d’éthique personnelle. Et puis c’est vrai qu’il y a du style aussi hors de ces
dialogues, un beau style, sec, coupant, sans affèterie.
« La Loi » brosse
avec vigueur le portrait de toute une société, celle de l’Italie du sud dans
les années 50, à la fois très archaïque, conservant bien des aspects quasi
féodaux mais travaillée pourtant par les premiers signes de la modernité. On
pense inévitablement au Guépard de Lampedusa. On sent que Vailland était aussi
journaliste, son livre peut se lire comme un reportage. Mais il ne se limite
pas à ça et montre, notamment à travers le jeu symbolique de « la
loi », comment se nouent et se dénouent des rapports de domination et de
pouvoir, dont les sources sont multiples et changeantes, inscrites dans la
tradition, dans la puissance économique, dans la dépendance amoureuse.
Certains personnages se
détachent. Il y a Don Cesare, le vieil aristocrate esthète et jouisseur, qui
peut apparaître comme une expression de Vailland lui-même ou du moins d’une de
ses facettes, l’homme qui s’est progressivement « désintéressé », qui
« plus jamais n’avait identifié sa raison de vivre avec la tâche
entreprise ». Il y a Matteo Brigante, petit malfrat que son astuce et son
entregent placent au cœur des réseaux de pouvoir de la ville. Il y a Mariette,
une jeune fille forte, capable de résister à sa famille comme à Brigante et qui
tirera son épingle du jeu dans la modernité commençante.
« La fête » est un
livre beaucoup plus autobiographique. Il montre un romancier, Duc, dont
l’histoire, le mode de vie et jusqu’aux traits physiques évoquent très
exactement Vailland, confronté à un livre qu’il ne parvient pas à écrire,
engageant une aventure amoureuse avec Lucie, la jeune femme d’un de ses amis.
C’est cette « fête » de corps et de cœur qu’il veut se donner et la
façon dont il en construit l’approche, dont il met en œuvre son pouvoir de
séduction qui devient, au détriment du roman abandonné, la matière du récit
qu’il finira par écrire.
Pour Duc comme pour Lucie il
s’agit d’une parenthèse dans la vie de couple qui se déploie d’ailleurs sous le
regard des conjoints respectifs et avec leur approbation voire leurs
encouragements. Pour autant il ne s’agit pas d’une simple coucherie, de ce
qu’on appellerait aujourd'hui « un plan cul ». Aussi limité dans le
temps soit-il, il s’agit bien d’un amour, il ne s’agit pas seulement pour Duc
« d’avoir » Lucie, mais bien « de donner et de recevoir la fête
de l’amour réciproque ».
Les moments les meilleurs
sont ceux qui confrontent directement Duc et Lucie, ceux où se noue leur
attirance, ceux qui décrivent la façon dont Duc progresse vers elle, les
résistances qu’elle oppose d’abord puis la façon dont elle investit elle-même
la relation, passant, y compris dans la rencontre physique (qui n’intervient
d’ailleurs qu’à la toute fin du livre) de la passivité et de l’abandon à l’initiative.
Lucie d’abord « se prêtait à l’entreprise de Duc », puis la voici
« emportée par l’ardeur d’oser », « maintenant c’est elle qui
exigeait et qui guidait ».
Les personnages sont très
marqués socialement et historiquement. Duc et ses proches ont tous les tics de
leur milieu social et intellectuel, marquant par là une
« distinction » sociale revendiquée : dialogues parfois assez
artificiels, chargés des références de haute culture, goût des drogues et de la
boisson (du whisky bien sûr, pas du gros rouge), goût des grosses voitures et
de la vitesse, regard vaguement condescendant . Ils sont et se pensent comme
des êtres qui ont atteint, grâce à leur force de caractère, à leur énergie, à
une sorte de supériorité aristocratique qui les place bien au-dessus du vulgum
pecus, des modes de vie petits bourgeois et du travail salarié, ils insistent
sur cette « souveraineté » qui est devenue la leur, souveraineté vis
à vis d’eux-mêmes comme du monde et des êtres qui les entourent. Vailland a été
décrit comme « un hussard de gauche ». Ce n’est pas faux. M’est venue
la pensée de Nimier, mort dans l’accident de sa voiture, en lisant le chapitre
où Duc s’amuse à une poursuite automobile à haut risque. Il faut voir cet
aspect du livre et des personnages comme un document aussi, significatif d’une
époque mais je comprends que cela puisse agacer et faire ressentir à certains
la personne de Vailland comme antipathique.
Pivoine dans un commentaire
d’un des précédents billets sur Vailland soulignait son caractère misogyne. Il
y a dans ce livre certains éléments qui confortent cette opinion. Le moins
qu’on puisse dire est que le féminisme n’est pas passé par là. Certes Duc et
Léone sa femme sont tous les deux « souverains » mais la souveraineté
de Léone la conduit à se poser d’elle même en comparse dévouée de l’homme. Elle
est souveraine mais elle prend plaisir à faire la vaisselle de son homme.
« Ma mère m’a appris que le devoir des femmes est de respecter la liberté
de l’homme » dit-elle. Elle lui accorde la plus totale liberté sexuelle
mais n’éprouve pas le besoin d’en profiter pour elle-même. C’est de l’homme que
vient l’initiation de la petite Julie, qui apparaît comme une oie blanche à
déniaiser. Certes elle prendra son propre poids, acquerra sa propre force mais
il ne se pouvait pas que le médiateur de cette éclosion fut autre qu’un mâle
séducteur.
Il serait réducteur de
limiter Duc/Vailland à cet aspect. Son personnage dans les vies successives qui
ont été les siennes révèle une vraie complexité, des confrontations toujours
lucides à ses propres contradictions, une façon toujours authentique et
courageuse de tenter de les dépasser, en passant à autre chose, sans se bercer
d’illusion sur lui-même. Cette volonté toujours en action pour ne pas se
contenter du médiocre, pour aller de l’avant lorsque pour doit une phase est
épuisée que ce soit un amour, une addiction, un engagement politique. Pour tout
il s’agit « de percevoir le moment où la grâce se transforme en
disgrâce », et alors ne pas craindre d’aller de l’avant ; « il
n’est pas un homme qui se complaît, qui accepte, pour qui la torpeur succède à
l’éveil, il n’est pas un homme qui reste dans, il est un homme qui va à… »
C’est là sans doute la leçon morale qu’on peut tirer de lui et qui reste pour
le coup foncièrement valable et actuelle, indépendamment des évolutions de la
société et des mentalités.
25 mars 2008
De tout un peu et pas ce qui comptait vraiment...
Il y avait donc la
perspective de ce week-end pascal, trois journées sans travail professionnel et
à priori pas trop encombrées. Nous avions prévu de ne pas trop bouger si ce
n’est pour le rite d’un déjeuner de Pâques familial. Le temps annoncé, plutôt
pourri, froid, venteux, pluvieux, n’incitait pas non plus à se lancer dans de
grandes promenades parisiennes ou campagnardes. C’était donc plutôt la
perspective d’un temps de cocooning et naturellement j’ai casé là-dedans
plusieurs choses à réaliser, dont une d’importance, toujours repoussée et qui
pourtant me tient à cœur depuis longtemps.
Et puis, et puis, le
week-end s’est passé, je m’y suis pas mal dispersé, ce n’était pas désagréable
et pas improductif sauf qu’il y a manqué ce à quoi j’attachais le plus
d’importance et qu’il m’en reste un goût saumâtre d’inaccompli. Raté, une fois
de plus !
J’ai passé pas mal de temps
à mes activités associatives, rencontre, échanges de mails, textes à rédiger,
articles à préparer et j’en suis content parce que j’ai bien avancé sur des
choses qui traînaient.
J’ai avalé un petit bouquin,
un livre d’une auteure parfaitement inconnue de moi, acheté au Salon du Livre
lorsque j’y suis passé mardi après-midi, le seul livre que j’y ai acheté, juste
parce que j’avais rencontré Gilda qui m’a vivement conseillé ce
« Médées », un texte puissant en effet, noir, sombre, peut-être un
peu trop démonstratif à mon goût des monstrueuses figures qu’il entend décrire.
Mais j’ai eu ce plaisir d’une découverte, portée par une personne amie, donc
bien autrement incarnée que lorsqu’elle provient d’une recommandation d’un
article de journal.
J’ai été au cinéma avec
Constance, nous avons vu « L’Heure d’été » d’Assayas, un film qui
parle de la perte et de la transmission, un film sensible et attachant, répandant
une douce lumière malgré son fond mélancolique, grâce notamment à ses
personnages pétris de bienveillance les uns envers les autres, malgré leur
points de vue différents, malgré les distances où les place leurs vies et
interprétés par des acteurs tous formidables.
J’ai classé et collé dans
mes albums une partie des photos de notre voyage en Turquie de cet été. J’ai de
plus en plus de mal à faire ce genre de boulot refroidi et d’ailleurs je ne
suis pas parvenu à aller au bout. C’est une activité qui me devient pénible,
qui renvoie à d’autres choses sur la momification des souvenirs, mais c’est un
autre sujet et qui mériterait un billet à lui seul.
Et puis j’étais déterminé
donc à mettre sur la table ce qui se joue de non dits autour de mon activité de
blogueur, cette sorte de présence béante et pour moi essentielle, cette béance
de silence qui contribue à notre absence à nous-mêmes, ce trou noir de notre
relation. Sans savoir jusqu’où je serais capable de porter la discussion, je
savais du moins par quel bout j’allais l’aborder, je savais le moment où
j’allais le faire. J’étais prêt. C’était dimanche après le dîner. Mais
Constance n’est pas venue dîner, prise de maux de ventre et de maux de tête
soudains, elle s’est couchée, elle s’est endormi comme une masse me laissant
dépité. Simple coïncidence malvenue ? Ou trop claire réaction d’évitement
dont le corps s’est chargé ?
Toujours est-il qu’il a
suffi de cela pour que ma propre résolution fonde aussitôt et que le lendemain
il n’en soit plus question pour moi, sinon comme un regret.
Mais ce n’est que partie
remise…
Je veux le croire.
20 mars 2008
A distance
Je me sens à distance de mon
clavier comme je me sens à distance de mon cyber monde.
J’ai peu été lire mes
blogamis ces derniers temps, je ne suis pas du tout passé sur les ateliers
d’écriture de mes amies Cassymary ou Coumarine depuis mon retour (sans parler
des Ricochets), le peu que j’ai lu je ne l’ai fait qu’en diagonale, je ne me
suis pas arrêté pour poser des commentaires, je n’ai pas écrit non plus de
mails privés. Ça ne veut pas dire que je ne pense pas à mes blogamis, que je ne
pense pas à vous, mais j’y pense à distance et sans volonté d’interagir. Je
sais très bien que toute prise de distance entraîne le risque d’un éloignement,
que tout ce qui n’est pas entretenu court le risque de délitement mais sans
doute ai-je assez confiance dans ce qui s’est noué de relations profondes pour
croire qu’elles peuvent supporter les intermittences.
Pas plus d’ailleurs n’ai-je
eu vraiment l’envie d’écrire alors que bien des sujets de billets me sont
passés par la tête ces derniers jours, textes dont j’ai la conviction qu’ils
auraient pu intéresser ici ou là, entretenant le goût de mon lectorat à venir
me lire régulièrement. Mais je ne me suis pas forcé à écrire et n’en ressens
pas de culpabilité.
C’est aussi d’ailleurs une
façon de me prouver que je ne suis pas trop dépendant de mon cyber monde, que
je ne suis pas blog-addict. J’écris peu, j’interagis peu, on viendra moins me
lire, cela m’ennuie sûrement un peu mais pas suffisamment pour que je m’impose
d’écrire seulement pour entretenir ma présence. Ouf je reste conforme à ce que
j’ai toujours voulu : pouvoir être content et satisfait d’être lu et
apprécié, ça je ne le nie pas du tout, mais ne pas pour autant me rendre
dépendant de cette envie d’être lu.
Mais au-delà et plus
profondément j’ai l’impression que ce retrait partiel a quelque chose à voir
avec mon rapport au temps. Je ne veux pas me laisser bousculer par lui, je ne
veux pas tenter de le retenir, je le laisse juste filer, je me laisse filer
avec lui, me contentant d’une simple présence à mon présent y compris dans ses
aspects les moins exaltants. Ce n’est pas donc un triomphant « carpe
diem », car ce présent n’est pas forcément spécialement agréable, il y a
eu certes la caresse du soleil sur ma peau ce matin en partant au bureau mais
il y aussi l’enfermement dans mes rituels quotidiens ou dans mes tâches
professionnelles répétitives.
C’est une sorte de mise à
l’écart de la volonté de faire, de produire, d’obtenir un résultat, dans
quelque domaine que ce soit, produire de l’action, produire des écrits,
produire ou vivifier des relations, produire ou vivifier des désirs.
Ce n’est pas pourtant de la
dépression. Je ne vis pas cela mal comme parfois où j’ai pu ressentir cette
sorte de passivité comme une abdication, comme le signe d’un engourdissement
mauvais de la volonté et de la capacité d’action.
Peut-être pourrait-on y voir
une forme de sagesse, celle de l’acceptation profonde de ce qu’on est et du
quotidien qu’on s’est construit.
Je ne le vois pas comme ça
non plus. Je ne veux pas valoriser cet état d’esprit et le poser en alternative
d’un autre qui serait plus volontaire, voire excessivement volontariste.
Non je ressens plutôt cet
éloignement comme lié à un rythme, j’ai ce besoin temporaire de relative mise à
l’écart, il durera ce qu’il durera, peut-être très peu longtemps, comme
l’atteste déjà ce billet que j’ai éprouvé le besoin d’écrire et que j’ai
produit ce soir agréablement et sans effort.
16 mars 2008
"Une femme à Berlin"
J’ai lu ce livre pendant mon
voyage, à ces moments magiques où, recru de la fatigue du jour, on se glisse
entre les draps, on bascule dans autre chose, pour soi seul, une lecture qui
nous amène très, très loin, dans un autre lieu, un autre temps, le temps des
tourmentes. On se sent alors incité à apprécier doublement cet abri, ce cocon
dans lequel tout à l’heure on va paisiblement s’endormir.
C’est un livre à la fois
terrible par ce qu’il décrit et d’une certaine façon lumineux par la
personnalité de la rédactrice, par la force de vie qu’elle affirme dans tous
ses actes, y compris dans sa façon de mettre en mots ce qui pourrait sembler
indicible. L’écriture de son journal a sans doute été aussi pour elle un moyen
de survivre moralement.
Journal intime d’une femme
tenu entre 20 avril et 22 juin 1945 pendant les semaines qui précédent et qui
suivent l’entrée des Russes à Berlin, c’est d’abord un document d’une grande
richesse d’informations sur la vie quotidienne dans une ville à demi détruite
en guerre puis envahie, qui est « comme retournée à la
préhistoire » : la vie dans les caves, les communautés qui s’y
constituent, la faim omniprésente, les rapports avec les Russes entrés dans la
ville et notamment les viols nombreux que les femmes ont subi, les ruses pour
tenter d’y échapper, le déblayage des ruines, les débuts très lents d’une
réorganisation une fois la capitulation effectuée, les premières promenades
dans le « cadavre de Berlin » pour retrouver des amis habitant
d’autres quartiers, le travail de force au profit des Russes pour obtenir
quelques rations de nourriture supplémentaires.
L’auteure se pose à
elle-même les questions les plus douloureuses avec une totale franchise.
« Qu’est-ce que le viol ? Il évoque le pire. Ça ne l’est pas ».
Parce que le pire ce serait la mort. C’est sa volonté de vivre qu’elle affirme
avec force. Mais même si elle tente de relativiser, ce n’est pas sans
culpabilité : « cette ordure que je suis devenue ». Après les
viols sauvages par des soudards, elle se retrouve presque volontairement dans
les pattes d’un officier. Est-ce immoral de s’être donné un protecteur,
« un loup qui chasse les autres loups » et qui de plus pourvoit au
ravitaillement ? Un autre officier survient, un être plus doux, qui lui
demande un « service » sexuel plus mesuré et pour lequel elle finit
par avoir une pointe de tendresse. Les deux officiers ne se croisent pas.
S’évitent-ils ? Elle s’en moque « Je ne suis qu’une proie. Au
chasseur de décider ce qu’ils font de leur proie ». Mais elle
s’interroge : « Tout ça ne répond pas à la question : suis-je
une putain ou pas ? ». Mais, après tout, poursuit-elle dans ce
bouleversement mental qu’entraîne pour elle la situation « les putains
sont-elles si peu recommandables ? ».
C’est qu’à travers ces
épreuves se développe aussi une puissante solidarité entre les femmes. Elles
parlent entre elles et sans tabou des viols subis mais aussi de l’attitude des
hommes. Ce sont leurs valeurs de coqs qui ont conduits l’Allemagne au nazisme et
à la guerre. Et désormais ceux qui restent sont si peu présents. Ils se terrent
plus que les femmes et le plus souvent laissent faire les viols sans même
tenter de s’interposer. L’image des mâles en prend un sacré coup. Ce sont les
femmes qui assurent. Les hommes c’est le « sexe faible ». « A la
fin de cette guerre il y aura aussi la défaite des hommes en tant que
sexe ». Cela m’a fait repenser à cette exposition de Titouan Lamazou que
j’avais tellement appréciée, présentant tant de femmes courage au travers des
pires situations.
Vers la fin du livre elle
tente un bilan personnel et a cette phrase étonnante : « D’un côté
les choses vont bien pour moi … l’obscure et surprenante aventure de la vie ne
cesse de me stimuler ». C’est après cela qu’intervient la fameuse phrase
qui a suscité débat chez Samantdi « la somme des larmes reste constante ».
Pour ma part je n’y vois pas une mise sur un pied d’égalité des situations ou
l’affirmation que tout se vaut et que chacun peut être heureux ou malheureux
quelle que soit la situation qu’il vit (il y a objectivement beaucoup plus de
larmes dans la guerre et la misère que dans la paix et l’aisance) mais plutôt
une sorte de profession de foi nécessaire à ceux qui sont dans les situations
tragiques pour oser survivre, pour trouver en eux les forces nécessaires à
survivre, une affirmation qui peut contribuer au pouvoir de résilience.
En lisant ce livre j’ai
pensé aussi à Etty Hillesum (ici et ici). Que de différences pourtant entre la juive saisie
de mysticisme chrétien, confrontée à l’anéantissement d’un peuple entier et
l’allemande jusque là peu consciente des réalités politiques et à l’esprit peu
religieux. Et pourtant je leur sens une parenté profonde, celle sans doute que
leur confère une même confiance en la vie malgré tout.
L’auteure a voulu rester
anonyme. Elle a limité son témoignage personnel a cette brève période et n’a
pas souhaité qu’il soit réédité avant son décès. On ne sait donc rien de sa vie
après. Le livre se termine lorsqu’elle retrouve celui qui était son compagnon
avant la guerre et tout laisse à penser que l’expérience de vie vécue par l’un
et l’autre rendra impossible la reprise de la vie comme avant. On aurait aimé
savoir comment s’était ensuite effectuée son retour dans la vie normale, les
traces et traumatismes qu’elle en avait gardées et les moyens que, battante
comme elle était, elle a pu trouver pour tenter de les dépasser. L’un de ces
moyens c’est peut-être justement cette mise entre parenthèse volontaire des
temps douloureux. Non pas pour oublier mais pour mettre à l’écart, pour pouvoir
passer à autre chose.
Le texte est en plus très
bien écrit, d’une plume rapide, vivante, concrète, parfois non dénuée d’humour
malgré la dureté des situations évoquées. Les descriptions alternent avec des
moments d’évocation de la jeunesse et de la vie passée de l’auteure qui
introduisent une respiration par rapport à l’étouffant présent et
approfondissent l’image que l’on peut se faire de cette femme remarquable.
14 mars 2008
Sur les pentes bulgares
Donc voici mes notes bulgares regroupées et remises en forme
Noté le dimanche 02
mars :
Hier donc voyage sans
histoire jusqu’à Sofia. Sans histoire pour nous. D’autres membres du groupe
venant de province et transitant par l’Allemagne ont été considérablement
retardés par une tempête très violente empêchant leur décollage de Munich. Du
coup nous ne rejoignons pas la montagne tout de suite comme prévu et allons
faire un tour à Sofia. Le ciel est gris ce qui contribue à donner un aspect
assez triste à un centre ville vieillot, avec ses grosses bâtisses souvent mal
entretenues, ses grands parcs peu jardinés, sa faible circulation automobile.
Ça sent encore l’autre Europe, l’Europe de l’est d’avant. Nous visitons la
cathédrale Alexandre Nevski, une pâtisserie début 20° siècle, que couronne des
coupoles dorées. L’intérieur est sombre, les fresques qui recouvrent la
totalité des murs sont peu visibles, la visite cependant, sous la conduite de
notre guide, n’est pas inintéressante, elle est l’occasion d’un petit cours
d’histoire bulgare qui nous permet de mieux nous situer.
Après avoir récupéré nos
troupes manquantes nous rejoignons à la nuit tombante le village de Govedartsi
au pied du massif du Rila. Il fait anormalement doux pour la saison, c’est la
fonte des neiges, ruelles boueuses, maisons tristes et sans cachet, temps
menaçant, hum, ce n’est pas vraiment engageant. Mais le petit hôtel qui nous
accueille est chaleureux et le repas qui nous attend très agréable, crudités,
soupe savoureuse, porc lentement mitonné avec ses légumes dans une cassole de
céramique, cuisine simple et de bon aloi.
C’est le 1° mars. Nous nous
faisons offrir des martinitsa, ces petits bracelets de coton que l’on échange
en Bulgarie à l’occasion de cette fête, qui s’inscrit dans une vieille
tradition païenne qui marque le fin de la période la plus froide et l’attente
des prémices.
Le lendemain matin beau
soleil. Le village a tout de suite un air plus sympathique. Nous partons à pied
de l’hôtel et marchons jusqu’aux premières pentes où nous chaussons nos
raquettes. Nous démarrons la montée dans la forêt. Ça va un peu vite. La
majorité des gens du groupe, quoique pas très jeunes, sont manifestement assez
sportifs et ont un sacré entraînement. Je rame un peu. Je médite en montant sur
ce fait que désormais j’aime mieux la ballade que la randonnée, j’ai besoin
d’une part contemplative, une contemplation que je ne conçois pas seulement au
sommet vers les paysages à mes pieds, mais à tout moment où l’envie m’en prend,
pour choisir le cadrage d’une photo ou pour m’arrêter à l’écoute attentive d’un
chant d’oiseau. Constance a encore plus de difficultés. Elle avait mal au dos
depuis hier et a pris un calmant qui manifestement lui coupe les jambes. Elle
arrive au refuge épuisée et y restera s’y reposer tandis que nous poursuivons
notre marche jusqu’à une première crête d’où nous avons vue sur les sommets de
la chaîne du Rila et plus loin vers le Mont Vitosha qui domine Sofia ou, de
l’autre côté, sur la chaîne du Balkan. Nous pique-niquons au soleil devant le
refuge puis entamons la descente pleine pente en suivant une piste de ski où
n’évoluent que de très rares skieurs quoiqu’on soit dimanche. La descente en
raquette de 700m de dénivelée ce n’est pas évident, la glisse sur des skis
ç’aurait été quand même plus agréable mais bon…
J’ai eu globalement grand
plaisir à la journée même si c’était un peu violent pour nos corps citadins et
insuffisamment entraînés. Et c’était de toute façon sérieusement nettoyant du
corps et de la tête ce qui est bien l’un des objectifs de ce genre de voyage.
Constance s’est sentie mieux en fin de journée. Après un bref repos nous allons même faire un petit tour au village, profitant des derniers rayons du soleil. Nous avons mis des chaussures plus légères, rien que ça c’est un repos après les grosses chaussures de montagne portées toute la journée. Le village est pauvre, mélange de quelques vieilles maisons traditionnelles en torchis souvent menaçant ruine, de maisons de briques non revêtues et de blocs de ciments inesthétiques. Le paysage souffre aussi sûrement de la saison, après la fonte des neiges, avant que rien encore n’aie reverdi. Il y a pas mal de treilles autour des maisons qui j’imagine doivent améliorer l’aspect de l’endroit lorsqu’elles sont en feuilles. Beaucoup de vieilles personnes par les chemins, vieilles femmes courbées dans leurs robes de laine avec leur fichu sur la tête, conformes à l’idée que l’on peut avoir de la babouchka slave. Elles nous adressent des sourires et nous échangeons beaucoup de « dobre dien ». Cette petite promenade lente qui nous mène jusqu’au centre du bourg, son église perchée sur une butte un peu à l’écart, sa place assez spacieuse au carrefour des routes où s’arrête le bus, ses quelques petites boutiques genre bazar et café, son bâtiment de style néo-soviétique avec la salle municipale et le « kino », c’est un vrai et reposant plaisir.
Au loin le Mont Vitosha
Dernière neige au village
Noté le mercredi 5 mars au
matin :
Nous nous apprêtons à
quitter le petit hôtel où nous avons été hébergés ces quelques jours pour aller
dormir la nuit prochaine en refuge. Le ciel que j’aperçois par la fenêtre
tandis que j’écris profitant d’un réveil très matinal semble couvert comme
annoncé, le temps est en train de changer après deux journées splendides, sans
nuages et exceptionnellement chaudes pour la saison.
Le premier jour nous sommes
montés vers le Mont Malovitsa. Nous suivons d’abord un très agréable vallon au
sommet duquel se tient le refuge. Constance est toujours très fatiguée et suis
laborieusement. Moi-même je ne suis pas très flambard. Une centaine de mètres
au-dessus du refuge et avant d’attaquer les pentes raides, Constance n’en peut
plus et renonce et je reste avec elle, à la fois pour ne pas la laisser seule
et parce que je me sens moi-même limite pour l’ascension. Nous profitons un bon
moment du replat au fond du cirque d’où le paysage déjà est très beau,
regardons notre troupe grimper et disparaître derrière les barres rocheuses
puis nous redescendons tranquillement vers le refuge où il est convenu que nous
les attendions. Nous profitons du soleil, du repos. La groupe a atteint le
sommet en effet d’où la vue paraît-il était superbe, plongeant en particulier
directement sur le monastère de Rila, 1600 m plus bas. Vague petit regret de ma
part de n’y avoir pas été aussi.
Le lendemain, hier donc, le
minibus nous mène à la station de Borovets, où nous prenons un télécabine
jusqu’en haut de la station. De là nous allons au Mont Moussala, le point
culminant du massif et de la Bulgarie, à un peu plus de 2900m. Nous commençons
par redescendre d’une bonne centaine de mètres le long des pistes de la station
puis obliquons pour grimper un long vallon vers le sommet. Là encore nous
peinons. Mais j’arrive à trouver le rythme qui me convient et finalement je me
sens plus à l’aise dans les parties très raides où chacun ne peut avancer qu’un
pied devant l’autre. Nous atteignons la cabane qui est au pied de l’arête
terminale. Je me sens cette fois bien plus à l’aise et regonflé. Une bonne
partie du groupe reste là mais je me lance avec quelques uns et sous la
conduite du guide dans la dernière partie plus aérienne et technique. L’arête
est d’abord rocheuse puis neigeuse, très pentue et assez vertigineuse mais avec
de bonnes marches taillées dans la neige et une main courante qui va jusqu’au
sommet. J’apprécie cette ambiance très montagne que je n’avais pas connue
depuis longtemps, dont même je n’étais pas certain que je la retrouverai
jamais. La montée se fait un peu en tension avec quelques regards plongeants
sur le vide. Nous sommes heureux de déboucher au sommet, une large et
confortable esplanade d’où nous dominons, point culminant oblige, l’ensemble
des montagnes avoisinantes et d’où nous apercevons les autres massifs bulgares.
La redescente,qui m’inquiétait quelque peu,se fait sans problème, le guide nous
encorde et nous assure sur la main courante. Mais le pique-nique lorsque nous
retrouvons le reste de la troupe à la cabane est sacrément bienvenu. La
redescente est longue puisqu’au retour nous redescendons à pied jusqu'à
Borovets, 1600m de dénivelée ça fait beaucoup, j’en ai plein les jambes et
Constance aussi mais nous ne sommes pas les seuls, à la différence des jours
précédents.
Le soir, après le dîner, nous avions convenu de faire venir à notre hôtel un petit groupe de musiciens d’un village voisin. Ils sont cinq, ce sont des messieurs d’un âge respectable, vêtus de leurs habits traditionnels, ils chantent et dansent dans les fêtes locales et pour les mariages, pour le coup ce n’est vraiment pas du folklore pour touristes. L’un d’eux a une belle voix puissante, les musiques elles-mêmes sont assez répétitives, de même que les pas de danse qu’ils tentent avec un succès modéré de nous apprendre. Mais ils ont la pêche ces braves papis, ils rayonnent à jouer et danser ensemble et à nous faire partager leur art.
Au pied du Malovitsa
Au pied du Moussala
A l'auberge, le soir, les papis chanteurs
Noté le jeudi 6 mars :
Le temps durant ces deux
journées a été plus médiocre mais sans bloquer néanmoins notre promenade. Hier
le bus nous a déposé au début d’une route forestière encore enneigée. Nous
l’avons suivie un long moment à pied dans la forêt jusqu’au refuge de Vada puis
avons continué à monter par des pentes plus raides mais toujours dans la forêt.
Le plafond s’est abaissé progressivement prenant peu à peu les sommets qui
disparaissent à notre vue mais sans que jamais nous ne soyons plongés dans le
brouillard. Nous pique-niquons au débouché de la forêt. La neige arrive sur
nous, une petite neige fine et légère. Il nous reste une heure de marche pour
rejoindre le refuge que nous apercevons sur une crête de l’autre côté d’une
combe. C’est une vaste bâtisse dans laquelle nous sommes quasi seuls. Il y a de
vastes espaces collectifs, des chambres individuelles, cela fait plus hôtel
d’altitude que refuge proprement dit mais hôtel passablement délabré. Sièges et
literies sont un peu défoncées, des fils électriques pendouillent, notre
chambre dispose d’une douche aux grosses tuyauteries rongées de rouille et qui
fuit abondamment lorsqu’on l’utilise. L’accueil est plutôt porte de prison. Ce
lieu aussi porte avec lui de forts relents de l’Europe de l’est d’avant, ramenant
à moi des réminiscences de voyages effectués lorsque j’étais adolescent.
Il a neigeoté un peu toute
la nuit, couvrant le paysage d’une très fine couche de poudreuse. Mais le
plafond s’est élevé à nouveau, nous décidons donc de faire la grande boucle prévue
dans ce secteur des sept lacs de Rila, nous nous enfonçons à partir du refuge
vers le fond du vallon, passant successivement devant des lacs dont nous
devinons seulement la forme, masqués qu’ils sont sous la glace et la neige.
Nous nous élevons sur une large croupe avant de piquer de nouveau vers le bas,
passant devant la cascade gelée de Shakavitsa puis devant le refuge du même nom
avant de rejoindre la route où nous retrouvons notre bus qui nous attendait.
Nous descendons dans la vallée, nous nous arrêtons un moment dans un village,
achetons à la boutique du coin quelques pâtisseries et yaourts. Nous nous
asseyons sur un petit muret au soleil doux de l’après-midi, nous avalons nos
yaourts comme nous pouvons en nous en mettant un peu partout car nous n’avons
pas de cuillère sous la main. C’est la fin de la part sportive du voyage, c’est
un moment chargé de tout le plaisir de l’effort accompli, du bonheur du repos
mérité et aussi déjà de la pointe de mélancolie qui s’attache à tout ce qui est
clos. On porte ensuite en soi longtemps ce genre de moments, comme des
récompenses…
Le bus repart. Nous contournons la montagne puis nous enfonçons à nouveau dans une vallée étroite, nous grimpons le long du torrent du Rila jusqu’à notre hôtel quelques kilomètres avant le monastère que nous visiterons demain…
En forêt vers les 7 lacs de Rila
Sous le nuage
Noté le samedi 8 mars :
J’écris dans l’avion qui
nous ramène de Sofia. Le temps est nuageux mais nous avons eu droit tout à
l’heure à un spectacle superbe, des hautes montagnes alpines à droite de
l’avion émergeant de la mer de nuages, je crois bien avoir reconnu le Cervin…
Hier nous avons donc été
visiter le monastère de Rila. C’est un lieu magnifique par son site isolé en
fond de vallée forestière où dominent les hêtraies et au pied des hautes
montagnes. Magnifique aussi par son architecture qui mêle harmonieusement la
pierre et le bois, par son ambiance très paisible surtout au début de notre
visite matinale où nous étions quasi seuls sur le site, par les décors et les
peintures murales superbes qui ornent l’église tant à l’extérieur qu’à
l’intérieur. Il n’y a pas un centimètre carré qui ne soit décoré jusqu’au
sommet de la coupole et certaines des nombreuses icônes du sanctuaire sont très
belles. C’est aussi un lieu d’une grande importance pour la spiritualité et
l’histoire bulgare. Le monastère héberge dans une des ses ailes un musée pas
très grand mais bien présenté et riche de pièces très intéressantes,
essentiellement religieuses mais aussi profanes évoquant les activités des
moines à travers le temps, notamment les activités d’éducation et de
préservation du patrimoine linguistique et culturel bulgare.
Après notre visite nous
montons jusqu’à l’ermitage du saint fondateur du monastère, lieu que l’on
atteint par une courte marche dans la forêt. Une petite chapelle a été
construite postérieurement à proximité de la grotte où vivait le saint. On
grimpe un peu au-dessus jusqu’à la fontaine qui l’abreuvait. A proximité
quantité de petits papiers portant les vœux des pèlerins sont glissés entre les
pierres. La forêt est encore assoupie, on sent qu’elle n’a perdu que depuis peu
son revêtement de neige, les hêtres sont nus encore mais au sol de petites
pousses se manifestent, on aperçoit quelques toutes premières fleurs minuscules
entre les feuilles roussies qui tapissent le sol, on entend les oiseaux
chanter, ce n’est pas le renouveau printanier mais il n’est pas loin, la fête
de la martinsta n’est pas passée pour rien.
Nous rejoignons Sofia en
deux heures de bus. Le trajet nous permet là encore de voir de nombreuses
friches industrielles, beaucoup de signes de pauvreté : le trajet est long
avant que d’autres activités aient vraiment pris le relais des anciennes usines
du temps soviétique même si l’on aperçoit aussi des signes manifestes de
renouveau. Autre point qui me frappe : il y a au bord des routes, même à
proximité des maisons et jusque dans les cours quantité de sacs plastiques, de
canettes, de bouteilles laissées à l’abandon. C’est un détail mais qui
contribue à l’impression générale. Dans le cœur des villes, propres au
contraire, apparaissent même des bacs de tri des déchets, mais dans l’ensemble
du pays il y a des progrès à faire sur ce terrain. Nous entrons dans Sofia en
traversant de longues banlieues le long d’une route mal entretenue et qui
devient manifestement sous calibrée par rapport à une circulation automobile
qui se densifie. Il y avait de l’embouteillage surtout dans le sens de la
sortie en ce début de week-end. Notre hôtel est une tour banale et sans charme
mais pas trop loin du centre. Son avantage est qu’on a une vue plongeante sur
la ville du 13° étage où nous sommes. Nous faisons un tour à la tombée de la
nuit passant dans les divers quartiers du centre, apercevant les principaux
monuments de Sofia, églises dont la typique église russe, bâtiments
administratifs souvent pompeux, ancien siège du parti communiste, grande avenue
Vitosha avec ses multiples commerces, parfois luxueux. Encore une bonne balade
finalement, nous en avons plein les pattes d’autant que le temps s’est
franchement gâté il y a un vent froid et il se met à pleuvoir. Nous sommes
heureux de rejoindre le restaurant où nous terminons la soirée, un vaste
établissement sur plusieurs étages, très rempli en ce vendredi soir, ambiance
assez typique, la cuisine se fait beaucoup au gril sur des cheminées au centre
des salles et bien sûr il y a des musiciens tziganes qui s’arrêtent à chaque
table et font chanter et même danser les gens.
Ce matin nous avions encore un peu de temps avant d’embarquer. Nous sommes partis faire un tour tous seuls Constance et moi, nous avons rejoints à nouveau le centre mais par des petites rues, prenant une vision plus quotidienne de la ville. Nous sommes entrés dans une église banale. Les églises sont assez fréquentées ici et par des gens de tous âges, des hommes autant que des femmes. Les gens entrent pour un bref moment, brûlent un cierge devant une icône ou un reliquaire, dans un recoin un pope lit un texte mezzo-voce qu’écoutent quelques ouailles groupées autour de lui, l’air est saturé des fumées des cierges et des encens, caractéristiques des églises d’orient. Moi qui ne suis pas un homme de foi je ne peux cependant manquer d’être frappé et apaisé par l’ambiance de ferveur qui règne ici où nous nous plaisons à rester un petit moment. Nous poursuivons tandis que le temps se lève de plus en plus. Il y a beaucoup de boutiques et d’étals de fleuristes un peu partout, très fréquentés, les hommes achètent des fleurs à l’occasion de la journée des femmes. Nous passons devant un marché aux livres d’occasion. Il y a du monde et de l’animation dans les rues, les gens ont l’air détendus, cette promenade nous donne ainsi une impression bien plus sympathique de la ville, nous sommes heureux de terminer notre voyage sur cette impression positive et attachante de la Bulgarie.
Monastère de Rila
(Toutes les photos sont cliquables)
12 mars 2008
Bousculade de rentrée
Ma reprise est encore une
fois un peu sur les chapeaux de roues. Ah, diable, je crois que je serais
vraiment mûr pour le mi-temps, dommage que dans mon boulot je ne puisse pas. En
plus mes soirées et mon week-end sont assez chargées, plusieurs amis
provinciaux s’annoncent entre le week-end et les jours alentours ce qui est
plutôt sympathique, bref ça vit, mais je me sens frustré de ne pas avoir
suffisamment de temps pour mes petites affaires, mes petites écritures, mes petites
promenades internautiques…
Mon voyage déjà me paraît
loin. J’ai repris mes notes écrites sur le moment. Les taper sur l’ordinateur c’est à la fois le plaisir de réactiver le souvenir et le plaisir de l’écriture
puisque je ne peux m’empêcher de corriger la forme de mon texte et de
l’enrichir. Mais règne aussi un sentiment plus mitigé, celui d’être un peu dans
du réchauffé, ce n’est pas le même plaisir que l’écriture vive dans le moment
même du ressenti. J’ai l’impression aussi de procéder à une activité un peu
vaine, un peu névrotique d’une conservation qui se voudrait quasi-exhaustive,
ne s’autorisant pas à sauter une journée ou une promenade de la relation de
voyage. Je me dis que du coup ce genre d’évocation doit paraître plutôt longuet
et rasoir pour le lecteur lambda qui n’a pas lui même vécu ces moments. Je suis
là dans la fonction de mémorisation pour soi du journal plus que dans sa
fonction de réflexion et de communication avec autrui. Je le sens bien et
j’essaie alors de gauchir mon texte dans le sens de ce que serait un reportage
mais ce n’est pas évident. Enfin j’ai presque fini, je mettrai ça en ligne
demain avec quelques photos, vous lirez ou survolerez en diagonale selon votre
envie…
09 mars 2008
Atterrissage
L’atterrissage de l’avion
fut très doux, l’atterrissage dans la vie parisienne l’est moins. Dès demain
c’est la reprise sans trop de temps de se retourner. Ouch, que de choses à
faire ! Mais cette sorte de bousculade au sortir d’un moment de parenthèse
est plutôt agréable et stimulante. Vidages des sacs, rangements, le marché pour
remplir la maison vide, l’accueil du fiston retour du ski, quelques préparatifs
pour demain, les photos à transférer, à organiser, parfois à recadrer, la pile
des Monde sortis de leur pochette à lire pour voir un peu ce qui s’est passé,
les courriers postaux ou dans la boîte mail à regarder. Et puis mon agrégateur
à faire tourner et mes blogamis à aller lire : j’ai commencé, première
lecture un peu diagonale, sorte de reprise de contact, encore un peu à
distance, sans m’arrêter ou commenter. Demain ou les jours suivants il me
faudra aussi reprendre ce que j’ai écrit sur mes petits carnets pendant mon
voyage, les retranscrire sur l’ordinateur puis les déposer ici…
Je vous dis juste en
attendant que la balade fut bonne, dépaysante et nettoyante à souhait, un peu
dure peut-être, j’ai les jambes moulues et quelques courbatures qui persistent
mais c’est ça que je cherchais et tout ça me fait, je crois, le plus grand
bien.
Et puis, autre façon
d’atterrir, il y a les municipales, je n’ai pas oublié d’aller voter et n’ai pu
m’empêcher quoique je sache bien quel ronron habituel et convenu de
commentaires allait m’attendre de regarder un moment la soirée électorale.
01 mars 2008
Sur le départ
On a fini de boucler les
sacs…
Avec dedans ce qu’il faut pour la marche
en montagne et l’éventuel grand froid mais quelques livres aussi. « Les
années » d’Annie Ernaux, presque terminé, un très beau livre. Et puis
« Un journal de Berlin » que j’ai acheté hier, alléché par ce qu’en
a dit une certaine commentatrice. Influencé, oui, oui… Et de quoi écrire aussi
peut-être, un carnet dans une jolie parure home made que m’a offert Telle dont
j’ai eu le plaisir de faire la connaissance jeudi. Et oui, j’emporte avec moi
un petit bout de blogosphère, un petit bout de vous..
La journée d’hier, quoique
chargée de préparatifs a été plutôt légère. Nous avons eu le temps d’aller au
cinéma et de voir « la famille Savage ». C’est un très bon petit film
dont on parle peu. De jeunes vieux profondément immatures et très attachants,
un vieux vieux et la décrépitude, la mort inexorable, la trace des douleurs de
l’enfance, la solitude des êtres et la façon dont cahin-caha ils peuvent tenter de la briser. Tout ça pas très gai
donc. Mais traité avec beaucoup de finesse, de sens du rythme et de l’image
cinématographique et beaucoup d’humour, un humour chaleureux à l’égard des
personnes, grinçant à l’égard de quelques une des tares de l’Amérique. Et puis
ce regard de la cinéaste, profondément empathique à l’égard de ses personnages
qui, avec leurs névroses si différentes des nôtres, foncièrement nous
ressemblent…
Allez, là, malgré mon réveil
encore plus matinal que nécessaire, il est temps de se mettre en mouvement...
Bonne semaine et à bientôt…









