09 avril 2008
La flamme et moi
Ayant été toute la journée
au bureau lundi je n’avais eu aucune information sur le déroulement pour le
moins chaotique de la traversée de Paris par la flamme olympique. Et comme le
stade Charléty n’est pas très loin de mon lieu de travail je m’étais dit que
j’irais badauder par là, histoire de voir l’ambiance et de pouvoir manifester
éventuellement mon propre sentiment à l’égard de la répression en cours en
Chine.
Je suis passé devant le
stade, j’y ai vu beaucoup, beaucoup de flics, des groupes avec des drapeaux
chinois d’un côté du boulevard et d’autres en face criant liberté pour le
Tibet. La flamme n’avait pas l’air d’être à l’horizon. J’ai interrogé un ou
deux pékins (pékins !) qui m’ont juste dit que c’était le souk, alors j’ai
poursuivi mon chemin en traversant le parc Montsouris où ça sentait le
printemps, j’ai stationné un moment sur l’avenue Reille où on m’a dit :
« elle arrive ». Et en effet j’ai vu apparaître une longue colonne de
véhicules de gendarmes, puis des cars remplis de sportifs et/ou de chinois,
puis un véhicule ouvert sur lequel des musiciens jouaient de la batterie
tentant avec une conviction molle de mettre quelque chose qui puisse ressembler
à une ambiance musicale, puis une vingtaine de policiers en rollers, joli
mouvement glissé, puis des cars de nouveau et de nouveau des véhicules de
flics. J’ai fait une nouvelle tentative pour aller au renseignement :
« C’est fini, le
cortège est passé. La flamme ? Bof, on ne sait pas, de toute façon c’était
le bordel… ».
Je suis rentré chez moi et
j’ai pris connaissance dans la soirée de ce qui s’était passé. Bien que je n’y
ai pas pris part je suis satisfait de l’ampleur des mouvements et du fait que
la pression s’accroisse à chaque ville traversée. Les dirigeants chinois et le
Comité International Olympique récoltent les effets d’une juste colère. L’ennui
c’est qu’ils s’en fichent complètement (ou affectent en tout cas de s’en
ficher). Il avait été posé au moment de l’attribution des Jeux à Pékin que cela
contribuerait à l’ouverture de la Chine et à l’amélioration de la situation des
droits de l’homme. C’est le contraire qui se passe, pour le moment du moins. La
répression redouble à l’égard du Tibet mais aussi de tous ceux qui se mêlent de
réclamer la démocratie, le nettoyage de Pékin écarte sans ménagement et sans le
moindre respect humain tous ceux qui font tâche dans le paysage, les conditions
de travail de ceux qui construisent les infrastructures nécessaires sont
incroyablement dures. C’est le libéral-communisme dans toute son horreur, une
exploitation capitaliste éhontée servie par un contrôle social impitoyable. Qui
eût imaginé un tel scénario de sortie du communisme chinois ?
Il n’est pas déraisonnable
de penser que le développement de la Chine, quels que soient les méthodes par
lequel il passe et malgré les déséquilibres qu’il induit, va créer des couches
moyennes nouvelles et conduire à terme à des évolutions favorables. En ce sens
faire le pari des Jeux n’était pas absurde. Il n’y a pas à désespérer de la Chine.
Mais c’était naïveté (ou feinte naïveté) de croire que les effets en seraient
automatiques et à court terme et qu’ils pourraient avoir une chance de se
développer sans une pression intense à l’égard des dirigeants chinois. Or le
Comité Olympique comme les gouvernements occidentaux avalant sans broncher couleuvre sur
couleuvre. Seul le mouvement des opinions publiques peut contraindre à un
minimum d’engagement. Et c’est ce qui justifie pleinement les manifestations en
cours.
L’arrogance et le mépris
avec lequel les dirigeants chinois prennent pour le moment ces manifestations
est signe de leur sentiment de toute puissance. Ce qu’on a pu voir à la
télévision lundi soir était hallucinant. Les flics chinois avec leur
survêtements bleus et blancs et leurs lunettes noires étaient les vrais maîtres
du dispositif de sécurité, modifiant sans aucune concertation le parcours,
autorisant ou non les relais, éteignant eux-mêmes la flamme. Leur façon de
faire était un symbole spectaculaire - et glaçant - de gens ayant l’habitude d’agir
sans la moindre préoccupation des réactions qu’ils peuvent susciter.
Hier soir j’ai vu à la
télévision l’excellent document de Patrick Rotman sur l’année 68 dans le monde.
Il m’a rappelé que la terrible fusillade de la Place des Trois Cultures était
en lien direct avec le démarrage peu de temps après des Jeux Olympiques de
Mexico. Là aussi il fallait que tout soit propre et net pour que la
« Fête » puisse commencer.
Je n’étais là qu’en badaud.
Je l’ai un peu regretté. C’est un bon combat. Mais on ne se met pas dans
l’action seul. Or je me suis caparaçonné dans de tels réflexes individualistes,
j’ai acquis une telle méfiance à l’égard de toute les formes
d’organisation et d’action de groupe
que je me résous pas à rejoindre comme j’ai eu parfois des velléités de le
faire, une association militante fut-elle de défense des droits de l’homme du
genre Amnesty. Je ne peux alors que me réfugier dans cette position de simple
observateur, à la fois un peu blasé et vaguement attristé de n’être pas plus
dans l’action.
Il y a cette situation
chinoise sur laquelle beaucoup de monde se mobilise avec raison. Mais, tous ces
jours ci, il y a eu aussi des manifestations de la faim dans de nombreux pays,
en Afrique, en Haïti, où les populations confrontées à la hausse brutale du
prix des produits de première nécessité n’en peuvent plus. C’est le retour de
crises de subsistances même en dehors de situation guerrières ! Et ça
c’est encore un autre pan de la réalité, encore bien plus tragique.
Tout à coup les peines de
cœur de Sophie Calle m’ont paru bien dérisoires ! Mais ce n’est pas pour
autant que je parviens à me rapprocher de ce monde en souffrance, à m’y trouver
une juste place, en cœur et surtout en actes.
Commentaires
En Chine, est-ce le capitalisme ou le communisme que vous fustigez? Les deux me semblent également haïssables...
Votre combat est juste (enfin votre désir de combat, car comme vous le regrettez vous contemplez surtout la scène en philosophe, attitude dans laquelle je me retrouve assez bien), mais ne sommes-nous pas manipulés et invités ainsi à oublier d'autres causes justes, comme l'Irak ou la bande de Gaza?
En effet, une fois de plus, ce qui me gêne là-dedans, c'est, toujours, ce battage médiatique. Ma parole! C'est comme si on découvrait seulement 20 ou 30 ans après le début des événéments que le Tibet n'est pas libre, est opprimé et les DDH pas respectés en Chine. A mon avis, ce qui domine, c'est le capitalisme pur et dur, (oserais-je dire, à la Pékinoise?) l'argument communiste n'étant plus qu'un argument bien pratique par certains côtés. Il ne faut tout de même pas être naïf au point d'espérer que se frotter à l'Occident à l'occasion des JO va transformer cette partie du monde en démocratie pateline et bien-pensante...
Une alternative à Amnesty? (Connaissant le fonctionnement de l'associatif, ahem, à part acheter des bougies, ou vendre des bougies, il n'est pas facile de trouver sa place dans un combat associatif), il y a aussi l'association reporters sans frontières... RSF.Org ...
Reporters sans frontières? Méfiance, toutes ces organisations sont souvent manipulées de l'extérieur (ou même de l'intérieur.) On retrouve là-dedans des Atlantistes purs et durs. Cf. Human rights watch et son rôle dans le bombardement de la Serbie. On y retrouvait Ockrent, si je ne me trompe, l'épouse de Kouchner, tout se tient. Lequel Kouchner justifiait autrefois la présnece de Total en Birmanie etc. Alors, c'est bine beau aujourd'hui qu'il est ministre de critiquer la Chine (ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire).
Ce que je fustige Feuilly ce n'est ni le capitalisme, ni le communisme mais le système spécifique qui règne en Chine, hybride et inédit, associant certains traits du capitalisme libéral le plus cru avec certains traits de l'autoritarisme politique communiste, lié à la domination sans partage d'un parti portant ce nom.
Lequel a en effet une politique qui n'a plus rien à voir depuis longtemps avec le communisme, je suis d'accord avec Pivoine là-dessus, du point de vue du rapport aux moyens de production.
Quant au battage médiatique, là en l'occurrence il ne me gêne pas, mieux vaut tard que jamais, il s'explique par la mobilisation et contribue à celle-ci.
Les associations militantes comme les partis c'est toujours complexe, avec des gens ayant des arrière pensées, créant des rapports de force, cherchant à manipuler en effet dans un sens ou dans un autre. Ce n'est pas une raison pour se tenir de côté mais ça contribue à expliquer en effet pour moi ma résistance à m'impliquer à nouveau dans un groupe de ce type même si je pense qu'il serait souhaitable de le faire.
Alors, écrire est une forme de résistance sur laquelle on tombera d'accord. Et j'y crois, à cette forme de résistance-là. Même si elle semble parfois trop passive.
Je voulais répondre plus longuement, mais cela a pris de telles proportions que j'ai mis le texte sur mon propre blogue.
(non, non, ce n'est pas de le pub. déguisée)
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