Ayant été toute la journée au bureau lundi je n’avais eu aucune information sur le déroulement pour le moins chaotique de la traversée de Paris par la flamme olympique. Et comme le stade Charléty n’est pas très loin de mon lieu de travail je m’étais dit que j’irais badauder par là, histoire de voir l’ambiance et de pouvoir manifester éventuellement mon propre sentiment à l’égard de la répression en cours en Chine.

Je suis passé devant le stade, j’y ai vu beaucoup, beaucoup de flics, des groupes avec des drapeaux chinois d’un côté du boulevard et d’autres en face criant liberté pour le Tibet. La flamme n’avait pas l’air d’être à l’horizon. J’ai interrogé un ou deux pékins (pékins !) qui m’ont juste dit que c’était le souk, alors j’ai poursuivi mon chemin en traversant le parc Montsouris où ça sentait le printemps, j’ai stationné un moment sur l’avenue Reille où on m’a dit : « elle arrive ». Et en effet j’ai vu apparaître une longue colonne de véhicules de gendarmes, puis des cars remplis de sportifs et/ou de chinois, puis un véhicule ouvert sur lequel des musiciens jouaient de la batterie tentant avec une conviction molle de mettre quelque chose qui puisse ressembler à une ambiance musicale, puis une vingtaine de policiers en rollers, joli mouvement glissé, puis des cars de nouveau et de nouveau des véhicules de flics. J’ai fait une nouvelle tentative pour aller au renseignement :

« C’est fini, le cortège est passé. La flamme ? Bof, on ne sait pas, de toute façon c’était le bordel… ».

Je suis rentré chez moi et j’ai pris connaissance dans la soirée de ce qui s’était passé. Bien que je n’y ai pas pris part je suis satisfait de l’ampleur des mouvements et du fait que la pression s’accroisse à chaque ville traversée. Les dirigeants chinois et le Comité International Olympique récoltent les effets d’une juste colère. L’ennui c’est qu’ils s’en fichent complètement (ou affectent en tout cas de s’en ficher). Il avait été posé au moment de l’attribution des Jeux à Pékin que cela contribuerait à l’ouverture de la Chine et à l’amélioration de la situation des droits de l’homme. C’est le contraire qui se passe, pour le moment du moins. La répression redouble à l’égard du Tibet mais aussi de tous ceux qui se mêlent de réclamer la démocratie, le nettoyage de Pékin écarte sans ménagement et sans le moindre respect humain tous ceux qui font tâche dans le paysage, les conditions de travail de ceux qui construisent les infrastructures nécessaires sont incroyablement dures. C’est le libéral-communisme dans toute son horreur, une exploitation capitaliste éhontée servie par un contrôle social impitoyable. Qui eût imaginé un tel scénario de sortie du communisme chinois ?

Il n’est pas déraisonnable de penser que le développement de la Chine, quels que soient les méthodes par lequel il passe et malgré les déséquilibres qu’il induit, va créer des couches moyennes nouvelles et conduire à terme à des évolutions favorables. En ce sens faire le pari des Jeux n’était pas absurde. Il n’y a pas à désespérer de la Chine. Mais c’était naïveté (ou feinte naïveté) de croire que les effets en seraient automatiques et à court terme et qu’ils pourraient avoir une chance de se développer sans une pression intense à l’égard des dirigeants chinois. Or le Comité Olympique comme les gouvernements occidentaux avalant sans broncher couleuvre sur couleuvre. Seul le mouvement des opinions publiques peut contraindre à un minimum d’engagement. Et c’est ce qui justifie pleinement les manifestations en cours.

L’arrogance et le mépris avec lequel les dirigeants chinois prennent pour le moment ces manifestations est signe de leur sentiment de toute puissance. Ce qu’on a pu voir à la télévision lundi soir était hallucinant. Les flics chinois avec leur survêtements bleus et blancs et leurs lunettes noires étaient les vrais maîtres du dispositif de sécurité, modifiant sans aucune concertation le parcours, autorisant ou non les relais, éteignant eux-mêmes la flamme. Leur façon de faire était un symbole spectaculaire - et glaçant - de gens ayant l’habitude d’agir sans la moindre préoccupation des réactions qu’ils peuvent susciter.

Hier soir j’ai vu à la télévision l’excellent document de Patrick Rotman sur l’année 68 dans le monde. Il m’a rappelé que la terrible fusillade de la Place des Trois Cultures était en lien direct avec le démarrage peu de temps après des Jeux Olympiques de Mexico. Là aussi il fallait que tout soit propre et net pour que la « Fête » puisse commencer.

Je n’étais là qu’en badaud. Je l’ai un peu regretté. C’est un bon combat. Mais on ne se met pas dans l’action seul. Or je me suis caparaçonné dans de tels réflexes individualistes, j’ai acquis une telle méfiance à l’égard de toute les formes d’organisation et d’action de groupe que je me résous pas à rejoindre comme j’ai eu parfois des velléités de le faire, une association militante fut-elle de défense des droits de l’homme du genre Amnesty. Je ne peux alors que me réfugier dans cette position de simple observateur, à la fois un peu blasé et vaguement attristé de n’être pas plus dans l’action.

Il y a cette situation chinoise sur laquelle beaucoup de monde se mobilise avec raison. Mais, tous ces jours ci, il y a eu aussi des manifestations de la faim dans de nombreux pays, en Afrique, en Haïti, où les populations confrontées à la hausse brutale du prix des produits de première nécessité n’en peuvent plus. C’est le retour de crises de subsistances même en dehors de situation guerrières ! Et ça c’est encore un autre pan de la réalité, encore bien plus tragique.

Tout à coup les peines de cœur de Sophie Calle m’ont paru bien dérisoires ! Mais ce n’est pas pour autant que je parviens à me rapprocher de ce monde en souffrance, à m’y trouver une juste place, en cœur et surtout en actes.