30 avril 2008
Avant mai
J’avais dit que je donnerai
quelques textes écrits il y a longtemps déjà pour évoquer le mai 68 d’un tout
jeune lycéen. Ce sera mon propre petit caillou mémoriel dans la frénésie
commémorative en cours…
Pour éviter une trop longue
tartine d’un seul coup, je mettrai ces textes en ligne au fur et à mesure au
plus près de la date anniversaire pour chaque épisode.
Mais avant mai, il y a eu
les mois précédents où, portés par la vague, nous découvrions militantisme et
première manifestations. Si je veux publier avant mai il faut donc que je me
dépêche, on ne va pas tarder à basculer…
Donc les voici.
Non sans un petit serrement
de cœur.
Bon sang, si loin déjà, si
vite…
28 avril 2008
...et dimanche, promeneurs des villes
Après le promeneur des champs
voici le promeneur des villes.
Et même le promeneur de
proximité, je me suis contenté hier d’une longue promenade musarde à portée de
pied de chez moi.
On croit tout connaître d’un
quartier mais on y fait encore des découvertes...
Je me suis retrouvé derrière les Gobelins, dans cette petite ruelle courbe sur laquelle donne le château de la Dame Blanche qui a été luxueusement rénové ces dernières années après être resté longtemps en semi abandon et transformé en appartements haut de gamme. En face il reste un terrain vague. Oui, un terrain vague en plein Paris. Je ne sais de qui ou de quoi il dépend et ce qui explique cet immobilisme. Il y a une palissade et à l’intérieur des arbres fous, des buissons enchevêtrés. C’est plutôt rare désormais à Paris un espace comme celui-ci alors que quand j’étais petit garçon il y en avait encore des quantités surtout dans des quartiers périphériques comme le 20° où j’habitais avec mes parents. J’en ai quelques vagues images mentales. Mais aucune photo bien sûr. Á l’époque on photographiait moins et surtout il ne serait pas venu à l’idée de photographier des espaces de ce type, perçus comme des verrues inesthétiques, des survivances à éliminer. Alors, parce que je me dis que cet espace n’en a peut-être pour plus très longtemps (quoiqu’il n’y ait aucune trace, aucun signe avant-coureur d’un changement) je l’ai photographié, un peu difficilement malheureusement à cause de la palissade, il faudrait monter dans les étages de l’immeuble en face pour le voir vraiment. C’est un de mes fantasmes de voir les lieux tels qu’ils ont pu être à diverses époques (ah le voyage de Mortimer dans la machine à remonter le temps !). J’avais particulièrement apprécié pour ça le beau récit de Bober, Berg et Beck qui évoque une rue où je passe très souvent, dont je connais chaque maison.
Il y avait aussi un joli MissTic récent sur un mur par là, pas encore attaqué par des taggeurs hostiles comme ça arrive maintenant trop souvent.
Ensuite je me suis dirigé
vers la rue d’Alésia et suis passé sur mon chemin devant l’Hôpital Saint Anne.
Je me suis arrêté rue Cabanis devant le plancher de Jeannot. Jeannot était un
jeune paysan qui avait sculpté au couteau sur le plancher de sa ferme pendant
des années les textes que lui dictaient son délire de persécution. Cette trace
spectaculaire et émouvante a été récupérée par une fondation et installée ici
comme un témoignage sur la grande souffrance psychique et hommage à celui qui
l’a subie.
Et j’ai réalisé que je n’avais jamais traversé cet hôpital alors que je crois tout connaître de mon triangle d’or parisien que j’ai arpenté quasiment toute ma vie, entre 5°,13° et 14°. J’ai donc traversé. Ça vaut la peine. L’intérieur du centre hospitalier est comme une petite ville, avec des pavillons de différents styles plus ou moins fermés et avec de beaux jardins, très fleuris. Les rues, les places, les jardins portent les noms de créateurs qui n’ont pas été pas été choisis au hasard, certains peut-être ont été pensionnaires ici, en tout cas ils font partie de ces voyants qui ont eu tous peu ou prou des difficultés avec la raison commune, de Nerval à Camille Claudel, d’Antonin Artaud à Edgar Poe. Je me suis arrêté près de cette statue, cette femme immobilisée dans son mouvement d’envol, comme jaillissant d’un superbe parterre de fleurs.
Puis j’ai été faire quelques photos du géant Isauré à l’école de la rue de la Tombe Issoire. Les enfants de cette école maternelle ont travaillé pendant deux ans sur un projet pédagogique autour de ce personnage de conte. Puis une sculptrice est intervenue et avec l’appui et le financement de la mairie de l’arrondissement a construit et installé ce géant au doux sourire qui domine désormais pour quelques mois le carrefour.
Je suis passé dans les
ruelles de ce petit quartier étrange, surélevé, coincé contre le réservoir de
Montsouris et dont les rues en impasse d’un côté se terminent par des escaliers
qui donnent sur l’avenue René Coty. Passage Seurat une gigantesque glycine, à
l’odeur forte et sucrée, embaumait.
Je suis arrivé au parc
Montsouris. J’ai cru de loin, tant les pelouses étaient noires de monde, qu’il
y avait un meeting !
Il y avait la queue au
stand, sous l’espèce d’une voiture ancienne, de la ferme de la métairie, on y
vend des glaces bio et aussi de l’eau de source, 2€ la mini-bouteille, j’ai
beau avoir une sensibilité écolo, ça me fait un peu rigoler ce genre de
snobisme.
Promenade encore dans le
parc, tandis que changeait le temps, ciel soudain assombri, orage menaçant mais
qui finalement n’est pas venu.
Printemps partout : les
gens qui bouquinent adossés aux arbres ; la concentration des portables
autour de la zone wifi ; les poussettes en goguette ; les jeunes
femmes en robe légère et bras nus qui sont belles ; les amoureux qui se
sourient et s’embrassent...
Mais aussi, une vieille femme
seule sur son banc, au regard plongé dans le vide et incommensurablement
triste...
Et puis encore : ce jeune couple poussant une voiture d’infirme avec une petite fille au corps immobile, aux membres contorsionnés, elle bouge la tête seulement, elle a de beaux grands yeux noirs très mobiles. Ça serre le cœur très fort soudain et ça fait relativiser tout le reste...
Photos cliquables pour les agrandir
27 avril 2008
Samedi, promeneur des champs...
Hier nous avons profité du
beau temps pour aller à Fontainebleau. Typique du parisien ça, la course vers
le brin d’herbe dès que reviennent les beaux jours !
Le massif de Fontainebleau est très différent des autres forêts d’Île de France. C’est un ensemble très varié, plein de surprises, avec ses terrains changeants, ses monts et ses plaines, avec ses platières couvertes de bruyère, avec ses blocs de grès où se pratique l’escalade, avec ses étendues sableuses. Se croirait-on ici à cinquante kilomètres de Paris ?
Nous avons pas mal crapahuté
dans le secteur, empruntant une (petite) partie du circuit des 25 bosses,
histoire de se mettre un peu de dénivelée dans les jambes. Nous avons
pique-niqué sur le rebord d’une haute platière. La végétation n’est pas encore
très avancée mais le soleil vaillant, permettant un bref moment de sieste après
le pique-nique sur une dalle bien exposée, nous emmenait loin, dans une
ambiance déjà estivale...
Dans l’après-midi nous avons
été visiter le parc et le château de Courances. C’est un ensemble très imposant
pour une propriété privée. Le lieu est encore habité de façon permanente par la
famille propriétaire des lieux et il n’est ouvert que très parcimonieusement au
public, certaines après-midi. Le parc est immense, plutôt sobre, mais avec de
très belles perspectives, des beaux arbres, de vastes pelouses, de nombreux
bassins. Il est superbe surtout en cette saison où éclatent et se mêlent les
différentes nuances des verts printaniers. Une des particularités de ce parc en
effet est qu’il comporte peu d’allées de terre ou de gravier, ce qui renforce
encore la prévalence du vert, on marche directement sur les pelouses qu’animent
seulement les tâches blanches des pâquerettes, parler de tapis vert ici n’est
pas usurpé. Comme aussi de miroir d'eau, car les bassins très lisses et à l'eau très claire reflètent avec bonheur les arbres qui les dominent ou le passant qui s'approche.
Le contraste est total entre
cette végétation canalisée, ces hautes allées de platanes, ces alignements de
buis, ces perspectives tirées au cordeau et celle, pleine de liberté, dans
laquelle nous étions le matin. Je n’en place pas une au-dessus de l’autre.
C’est proprement incomparable, on n’est pas dans le même registre. Mais il est
plaisant de baigner dans le temps bref d’un seul jour, à la fois dans la
végétation ordonnée et sublimée par l’homme créateur de jardins et dans le désordre
et la liberté de la nature laissée à elle-même (enfin, très partiellement, la
forêt est entretenue et aménagée !).
La visite du château est
limitée à quelques pièces mais même celles-ci sont investies de la présence des
gens qui habitent ici : voici une chaîne stéréo par exemple dans la salle
de billard, des photos de famille récentes à côté des tableaux d’époque. Il n’y
a pas de doute que ça confère un petit charme supplémentaire de sentir cette
présence d’habitants et de savoir qu’une fois la visite achevée le châtelain
viendra peut-être faire sa partie de billard. Ça fait vaguement rêver à des
modes de vie qui ne sont pas les nôtres, même si on les juge archaïques et
inadaptés.
Nous avons passé une longue et bonne journée. Moments précieux ! Etais-je tout à fait et tout le temps présent au moment vécu comme j’aurais dû l’être ? Je crains que non, requis par d’autres pensées. Marchions nous ensemble ? Je ne sais pas. Nous marchions côte à côte en tout cas et c’était déjà ça…
Images cliquables pour les agrandir, as usual...
24 avril 2008
Un air de printemps
Enfin ça sent vraiment le
printemps ! Il y a ce bonheur tout simple de poser le manteau et de le
troquer pour une veste légère et d’ouvrir son col de chemise, ce bonheur de
sentir le corps plus à l’aise, moins engoncé, en contact plus proche avec l’air
ambiant, avec le souffle du monde. Evidemment on aurait envie d’un peu de
campagne, on a failli partir un peu d’ailleurs car j’ai quelques jours de
vacances mais finalement ça ne s’est pas fait.
Ce matin j’ai travaillé un
peu dehors. Je n’ai pas la main verte et ne m’occupe guère de nos plates-bandes,
de notre coin de verdure en plein Paris, tout petit, mais si appréciable. Mais
j’ai nettoyé la terrasse. J’ai arraché le lierre qui avait tendance à devenir
un peu envahissant, à se glisser jusque sous les tuiles. J’ai nettoyé la
gouttière complètement remplie par une herbe dense. C’est incroyable
d’ailleurs : pas de terre, juste l’eau de pluie, des feuilles décomposées,
pas mal de petites bestioles et là dessus, sur cet espèce de substrat en
décomposition, en hors sol, sans véritables racines, des plantes ont poussées,
drues et vertes, sur une bonne dizaine de centimètres de haut. Je me suis senti
saisi par cette puissance de vie et de voir ça, d’être confronté à ça, m’a tout
simplement fait du bien.
Il faisait bon et sain à
travailler là dehors. Meilleur et plus sain sûrement que de rester vissé à son
écran, à faire le tour de blogamis ou de blogs à découvrir ou même à chercher
des mots pour écrire. Peut-être que je devrais m’occuper un peu plus des plates-bandes !
La terrasse est maintenant
opérationnelle. On va pouvoir recommencer à déjeuner voire à dîner dehors de
temps en temps. On n’a pas eu l’occasion de le faire encore cette année.
Printemps tardif. Cela dit on ne va pas se plaindre qu’il ait plu, on devient
sensible à ça maintenant, on est content de savoir que les nappes phréatiques
se remplissent correctement, l’eau cette source de vie ! Mais je me
remémorais un vieux printemps aussi, celui d’il y a quarante ans dont on parle
tant. C’est curieux je n’y vois pas de pluie, pas de froid, et je ne parle pas
seulement des jours de mai mais du trimestre qui a précédé où régnait dans mon
lycée ce climat électrique d’ébullition croissante. Sélectivité du
souvenir !
21 avril 2008
Lecteur d'Annie Ernaux
J’ai participé hier pour la
seconde fois aux rencontres littéraires organisées un dimanche par mois au café
« Les marcheurs de la Planète ».
Il s’agissait cette fois
d’une rencontre autour d’Annie Ernaux.
C’est une auteure que je lis
depuis fort longtemps et que j’apprécie dans l’ensemble beaucoup. J’avais parlé
ici déjà de « Passion simple » et « Se perdre ». Ernaux est
une autobiographe et qui va au plus nu de son intimité mais son récit sur
elle-même est consubstantiel d’une parole sur le monde qui l’entoure, dans
lequel elle s’inscrit. Ernaux est la preuve la plus accomplie que travail
autobiographique ne veut pas dire nécessairement repli sur soi, narcissisme,
contemplation soit éblouie et autosatisfaite, soit douloureuse et
autodépréciative de son propre petit nombril mais qu’elle peut-être une façon
de saisir son siècle en se saisissant soi.
J’ai lu « Les
années » bien sûr et j’ai trouvé ce livre admirable, véritable concentré
de son œuvre. Je m’aperçois que je n’en avais rien écrit ici, à la fois sans
doute parce que je l’ai terminé dans l’avion qui me menait en vacances en
Bulgarie et que je n’ai pas eu le temps de rédiger mes impressions à chaud. Et
ensuite parce que j’ai travaillé ce livre pour un article ailleurs, écrit dans
une tonalité moins subjective que mes articles de blog, mais je n’ai pas eu
envie de m’y recoller pour donner quelquechose ici.
Annie Ernaux balaie dans ce
livre soixante années de sa vie, soixante années de la vie d’une femme et
soixante années d’évolution de notre société. Elle parvient ainsi à ce qu’elle
définit comme une « autobiographie impersonnelle ». Elle dit, à
travers les mots, les images, les « rumeurs » qu’elle capte dans les
temps et les espaces sociaux qui ont été les siens, bien plus sur la société
que de savants traités d’économie ou de sociologie. Le livre est aussi
profondément émouvant parce qu’il s’inscrit à l’ombre du vieillissement, de la
perte et de l’effacement, de la mort inévitable, ce moment « où toutes les
images disparaîtront ». Il est la façon pour Ernaux de tenter de retenir,
de « mettre en forme son absence future », de « sauver
quelquechose du temps où l’on ne sera plus jamais ».
Dans les dernières pages du
livre elle explique ce que fut sa démarche, très longuement mûrie, pour aboutir
à ce récit et ce faisant elle éclaire il me semble bien plus que le livre
présent, elle éclaire toute son œuvre.
Marc, l’animateur de cette
rencontre, avait proposé à ceux qui le voulaient de lire des extraits d’Ernaux.
J’ai eu envie de lire ces quelques dernières pages pour tenter de les faire
partager. Je sais que j’aime bien lire en public. Mais je l’avais fait jusque
là uniquement pour des textes écrits par moi et dans le contexte d’ateliers
d’écriture avec un petit nombre de personnes déjà connues. Là c’était autre
chose car il s’agissait de lire devant des inconnus et sans être chauffé par le
travail commun préalable de l’atelier. En plus ce texte n’est pas très facile à
oraliser. Il est fait de longues phrases, de considérations qui sont des
réflexions, la description d’une démarche. Les textes que j’avais eu l’occasion
de lire auparavant étaient plus faciles à théâtraliser et donc à rendre vivant.
Mais enfin j’ai l’impression que je suis parvenu à bien lire, que c’est bien
passé. Il y a un vrai plaisir à se faire passeur d’un texte que l’on aime bien.
Ce qui m’a frappé surtout c’est que j’ai senti que le texte à mesure que je le
prononçais à haute voix, sous le regard des auditeurs/spectateurs,
m’investissait bien plus que dans une lecture silencieuse. J’ai eu
l’impression, dans les toutes dernières lignes, lorsque Ernaux évoque certaines
de ces images qu’elle tente de sauver et qui ne seront plus jamais, j’ai eu
l’impression que ma voix se chargeait d’émotion, au point presque de se nouer.
Vraiment c’était un plaisir cette lecture. Et c’était très plaisant ensuite
d’écouter les lectures des autres, de sentir les textes se charger des affects
que chacun avait à y mettre.
J’aime beaucoup cette
formule, l’échange qu’il suppose entre le lecteur et le texte, entre les
lecteurs, entre les lecteurs et le public. Merci à Marc de l’avoir mise en
place. Je pense que je reviendrai à ces rencontres et j’aurai envie sûrement de
lire encore. La prochaine fois ce sera autour d’Henri Miller. Je l’ai peu lu.
J’ai quelques souvenirs de lecture d’adolescence, un des volumes de la
Crucifixion en Rose dont l’érotisme solaire m’avait bien alléché, mais je ne me
souviens même plus lequel des trois, « Le colosse de Maroussi » aussi
dont je ne me rappelle plus grand chose non plus, je me souviens seulement que
ce récit m’avait beaucoup plu. Aïe, encore des candidats pour rejoindre mon
imposante Pile à Lire…
17 avril 2008
Commémorations
Les commémorations à priori
ça m’agace plutôt. L’excès des commémorations comme c’est le cas en ce moment
autour de 68, encore plus. C’est bien les commémorations, ça fait vendre !
Et puis 40 ans c’est juste ce qui faut pour toucher les effectifs nombreux des
cinquantenaires et soixantenaires qui atteignent ce moment de la vie où on se
met à regarder avec nostalgie le temps de sa prime jeunesse.
Mais bon je m’y mets moi
aussi à ma commémoration soixante-huitarde, je me fais une commémoration très
privée, une commémoration avec moi-même.
J’étais alors un tout jeune
lycéen. Mai 68 ce fut le temps de l’éveil à la conscience, l’ouverture soudaine
sur le monde, avant l’engagement véritablement militant dans les années qui
allaient suivre. J’étais dans un de ces lycées en pointe où ont été créés les
comités d’action lycéens et la ferveur de nos aînés s’est répandue jusque dans
les plus petites classes.
40 ans ! Quand même ça
me fait frémir ! J’ai des images encore extraordinairement nettes de ces
moments. Et je trouve incroyable qu’il se soit passé plus de temps, bien plus
de temps entre mai 68 et aujourd’hui, qu’entre mai 68 et la fin de la guerre ou
même le Front Populaire, des temps qui me paraissent abstraits, irréels,
radicalement inconnaissables. Et je pense à certaines de mes blogamies qui
n’étaient pas nées (ou presque) et qui se trouvent vieilles (ou presque ).
Elles me font sourire ces jolies princesses. Tendrement et un peu
mélancoliquement aussi.
J’ai lu les suppléments du
Monde et de Télérama (très différents et pas mal faits l’un et l’autre
finalement, alors que je craignais le pire, reprise redondante de choses mille
fois dites, de photos mille fois publiées). J’ai fini le bouquin de Virginie
Linhart et repris L’Etabli, le bouquin de son père. Hier j’ai revu
« Mourir à trente ans » que j’avais enregistré il y a longtemps déjà
et que j’ai sur une vieille cassette vidéo d’avant les dvd.
Surtout j’ai remis le nez
dans un carton poussiéreux où je garde des papiers de ce temps là. Des
journaux, des documents. Mes cahiers aussi. Des cahiers de brouillon défraîchis
au mauvais papier jauni, sur lequel je tenais journal plus ou moins
épisodiquement. Je m’y retrouve et ne m’y retrouve pas, avec mes enthousiasmes,
ma naïveté d’adolescent. J’ai cessé d’écrire ensuite quand je me suis engagé
plus intensément parce que ça me paraissait petit bourgeois et qu’en plus,
écrire ce serait laisser des traces imprudentes en cas de répression. Mais tout
de même je ne les ai pas détruits mes cahiers, signe que j’étais ambivalent à
leur égard. La pulsion accumulative et mémorielle était bien inscrite en moi,
plus profondément sans doute que mes enthousiasmes militants. Je me suis
contenté de descendre ces cahiers à la cave et de les camoufler sous des piles
du journal Tintin que peu avant je lisais encore.
Et puis j’ai écrit là-dessus
bien plus tard. En 1994. La description de mon vécu de cette période fait
partie de ces « Traces » que je m’étais alors efforcé de mettre en
forme. J’ai écrit 120 pages dactylographiées assez tassées, dans une police
plutôt petite. Par sa longueur c’est quasiment un bouquin. Parmi d’autres
choses il y a dans ce texte une sorte de reportage sur mon mai 68 et les temps
qui l’ont encadré. C’est un témoignage d’un petit gars de la base. Je m’étais
dit que je reviendrai là-dessus avec mon œil d’aujourd'hui quand je serai rendu
à ces années dans les Ricochets mais je dois bien dire que pour l’instant je
n’y songe plus aux Ricochets, je suis resté en plan.
Alors, peut-être que je vais
publier ici quelques extraits de ces textes, histoire d’y aller moi aussi de
mes souvenirs de ce temps, au risque de jouer à l’ancien combattant
ratiocineur. Ça aurait l’avantage de me fournir de la copie à bon compte, du
tout rédigé, juste à copier/coller. Mais ça me gêne aussi de mettre ici dans le
corps du journal des textes qui n’ont pas été produits pour lui, du réchauffé
en quelque sorte.
Peut-être que vous aurez
droit à quelques tranches du Mai 68 du P’tit Valclair, peut-être pas, je vais
voir…
14 avril 2008
Des Ch'tis et de quelques autres:
Cela fait un moment que je
n’ai pas évoqué les films que j’ai vus récemment. J’aime faire ces notes
cinéma non pour donner le synopsis du film qu’on peut trouver n’importe où mais
plutôt pour essayer de donner les raisons de mes ressentis. D’ailleurs souvent
cette réflexion elle-même contribue à me faire voir le film différemment, en
général plus positivement. En analysant je trouve parfois des raisons
d’apprécier qui m’avaient échappées, certaines images ou scènes qui m’avaient
paru maladroites ou gratuites prennent sens, une cohérence se révèle. Mais je
n’ai pas le temps de le faire pour tous les films, je le fais donc de façon
assez aléatoire, suivant mes envies ou les dispositions du moment, pas toujours
pour les films que je juge les plus importants ou qui m’ont le plus marqués
A coté de ces notes un peu
écrites j’ai toujours envie de citer les autres les films que j’ai vus, juste
pour me souvenir, en notant de façon lapidaire l’impression qu’ils m’ont fait
afin d’en conserver trace. Ce n’est certainement pas d’un grand intérêt pour
mes lecteurs, je suis là uniquement dans la fonction mémorielle du journal pour
moi-même, mais ce journal justement ça doit être ça aussi…
Alors je cite mes films vus
et non commentés, dans l’ordre chronologique où je les ai vus autant que je
m’en souvienne et en en oubliant peut-être.
« Actrices » :
je n’ai pas aimé
« Un baiser s’il vous
plaît » : j’ai bien aimé
« La fabrique des
sentiments » : sans plus
« Les
Savage » : j’ai bien aimé
« La nuit nous
appartient » : j’ai bien aimé
« Into the
wild » : j’ai bien aimé avec quelques réserves
« Juno » :
j’ai beaucoup aimé
« Paris » :
sans plus
« Didine » :
j’ai bien aimé
« L’heure
d’été » : j’ai bien aimé
« A bord du Darjeeling
express » : j’ai beaucoup aimé
« Bienvenue chez les
Ch’tis »: j’ai bien aimé avec quelques réserves
« Lady
Jane » : je n’ai pas aimé
Je n’écris pas que tel film
est bon ou qu’il est mauvais, je ne le juge même pas comme réussi ou raté. Je
dis seulement la façon dont moi je l’ai rencontré ou pas et qui peut ne pas
correspondre à la qualité intrinsèque du film. Je parle en toute subjectivité.
Exemple typique avec les
deux derniers que j’ai vus :
« Bienvenue chez les
Ch’tis » n’est sûrement pas un grand film. La façon de filmer n’a rien de
remarquable. Les personnages n’ont pas d’épaisseur, ils ne sont que ce qu’ils
symbolisent, que les bons mots et les mimiques dont ils nous régalent. Et
pourtant j’y ai pris un vif plaisir, j’ai ri de bon cœur, la caricature est
enlevée, les acteurs sont efficaces dans leur registre, certains gags sont très
bons (pas tous, certains sont un peu appuyés et répétitifs), il se dégage de
l’émotion de certaines scènes notamment vers la fin, enfin les valeurs que
véhicule le film sont positives en faisant passer un message d’acceptation de
l’autre qui ne peut pas faire de mal. Je n’ai donc pas boudé mon plaisir comme
le fait une partie de la critique professionnelle et je suis ravi que ce soit
un film comme celui-ci qui bénéficie d’un succès populaire historique, plutôt
qu’Astérix ou Podium.
« Lady Jane » au
contraire est filmé avec une grande maîtrise, excelle à créer un climat noir et
désespéré, l’action se déroule selon un tempo qui ne laisse aucun répit, le
film porte une belle méditation sur la fatalité des vengeances. Et pourtant je
n’ai pas adhéré. Les personnages sont trop unilatéraux, trop tout d’un bloc
pour qu’une seule seconde on entre en empathie avec eux. Ils sont comme modelés
par un fatum qui leur échappe, celui de la transmission des vengeances.
L’allusion politique à ce qui aurait été à l’origine un gangstérisme de la
redistribution à la façon des anarchistes pratiquant la reprise individuelle ne
passe pas du tout. Du coup les personnages ne sont pas crédibles et on s’en
désintéresse. C’est assez beau d’entendre à la fin Ariane Ascaride rompre le
fil en disant qu’il faut arrêter le cycle des vengeances. Certes mais on n’y
croit pas. Le film comporte ce paradoxe de nous faire trouver le temps long
alors que la mise en scène est rapide et électrique, que les évènements se
succèdent sans temps mort. Evidemment je suis déçu d’autant que j’aime bien en
général Guediguian, surtout pour la richesse humaine de ces personnages, pour
la présence toujours d’une tendresse, soit dans les personnages, soit dans le
regard que le cinéaste porte sur eux et qui les illumine même dans les
situations difficiles ou tragiques. Je repense spécialement au Voyage en
Arménie, un film magnifique. Cette tendresse est totalement absente ici,
empêchant tout forme d’identification, me laissant à l’extérieur du film.
Alors, même si ça paraît une
incongruité d’un point de vue cinéphilique de comparer deux films si
dissemblables, je peux dire sans hésiter que j’ai préféré les facéties des
Ch’tis au sombre Lady Jane. Le cinéma vaut aussi par le plaisir qu’il nous
donne. Je n’ai pas pris de plaisir à « Lady Jane », sinon peut-être un certain plaisir intellectuel distancié et mâtiné d'ennui. J’en ai pris à
« Bienvenue chez les Ch’tis»
12 avril 2008
Retour du fils prodigue
Enfin façon de dire et pour
le plaisir de la formule ! Il n’est pas spécialement prodigue le
fiston !
Mais il est loin. Pas si
loin à vrai dire, juste en Angleterre à trois heures d’Eurostar ! Mais on
ne le voit plus très souvent. Il n’était pas venu depuis Noël, nous avons juste
eu de ses nouvelles par quelques mails et tchats. Rien que de très normal. Il a
l’âge de prendre de la distance. Je ne tiendrai pas à avoir un Tanguy accroché
à mes basques. Mais enfin il commençait à nous manquer sérieusement et son
retour est une fête.
Ça c’est le bon côté de cet
éloignement. Chaque retour nous donne bien plus de plaisir que si nos
rencontres étaient fréquentes, que si nous pouvions nous voir d’un simple coup
de métro.
On se croise surtout car il
a bien sûr un emploi du temps surchargé pour voir tous les vieux potes
parisiens dont il veut profiter pendant les trois brèves journées de son
séjour. Mais on a le temps quand même de se poser, nous et lui.
Jeudi soir déjà j’avais eu
le plaisir de préparer pour l’accueillir des magrets de canard sauce marchand
de vin, pommes de terre sautées et confiture d’aubergines. Avec un vieux
Cahors. Un régal. Il y a toujours quelquechose de fort dans l’échange autour
d’un repas qu’on a soi-même préparé. Et nous aurons un autre moment de partage
demain, nous ferons un repas avec mon père, la maman de Constance, ma sœur, ce
sera l’occasion de fêter son anniversaire, son quart de siècle. Quart de
siècle !
Entre autres choses je lui offre
« Mai 68, raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu » de Patrick Rotman.
Je ne peux éviter tout à fait de céder à la frénésie commémorative. Je me
laisse faire même avec un certain plaisir. En tout cas ce petit livre est très
bon, très clair. Je l’ai avalé cette nuit, profitant d’une insomnie. Il
explique bien l’articulation des trois temps de mai (moment étudiant, moment
social, moment politique) et replace intelligemment ce bref épisode d’histoire
dans un contexte géographique et temporel plus large.
Dans la foulée j’ai acheté
pour moi « Le jour où mon père s’est tu ». Dans ce bouquin Virginie
Linhart se lance à la recherche de certains de ses contemporains, enfants de
militants très engagés de Mai, pour exorciser sa propre douleur face à un père,
dirigeant historique des maoïstes de la rue d’Ulm qui fut un des hommes brisés
de l’après mai. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et sur lequel sûrement
je reviendrai.
09 avril 2008
La flamme et moi
Ayant été toute la journée
au bureau lundi je n’avais eu aucune information sur le déroulement pour le
moins chaotique de la traversée de Paris par la flamme olympique. Et comme le
stade Charléty n’est pas très loin de mon lieu de travail je m’étais dit que
j’irais badauder par là, histoire de voir l’ambiance et de pouvoir manifester
éventuellement mon propre sentiment à l’égard de la répression en cours en
Chine.
Je suis passé devant le
stade, j’y ai vu beaucoup, beaucoup de flics, des groupes avec des drapeaux
chinois d’un côté du boulevard et d’autres en face criant liberté pour le
Tibet. La flamme n’avait pas l’air d’être à l’horizon. J’ai interrogé un ou
deux pékins (pékins !) qui m’ont juste dit que c’était le souk, alors j’ai
poursuivi mon chemin en traversant le parc Montsouris où ça sentait le
printemps, j’ai stationné un moment sur l’avenue Reille où on m’a dit :
« elle arrive ». Et en effet j’ai vu apparaître une longue colonne de
véhicules de gendarmes, puis des cars remplis de sportifs et/ou de chinois,
puis un véhicule ouvert sur lequel des musiciens jouaient de la batterie
tentant avec une conviction molle de mettre quelque chose qui puisse ressembler
à une ambiance musicale, puis une vingtaine de policiers en rollers, joli
mouvement glissé, puis des cars de nouveau et de nouveau des véhicules de
flics. J’ai fait une nouvelle tentative pour aller au renseignement :
« C’est fini, le
cortège est passé. La flamme ? Bof, on ne sait pas, de toute façon c’était
le bordel… ».
Je suis rentré chez moi et
j’ai pris connaissance dans la soirée de ce qui s’était passé. Bien que je n’y
ai pas pris part je suis satisfait de l’ampleur des mouvements et du fait que
la pression s’accroisse à chaque ville traversée. Les dirigeants chinois et le
Comité International Olympique récoltent les effets d’une juste colère. L’ennui
c’est qu’ils s’en fichent complètement (ou affectent en tout cas de s’en
ficher). Il avait été posé au moment de l’attribution des Jeux à Pékin que cela
contribuerait à l’ouverture de la Chine et à l’amélioration de la situation des
droits de l’homme. C’est le contraire qui se passe, pour le moment du moins. La
répression redouble à l’égard du Tibet mais aussi de tous ceux qui se mêlent de
réclamer la démocratie, le nettoyage de Pékin écarte sans ménagement et sans le
moindre respect humain tous ceux qui font tâche dans le paysage, les conditions
de travail de ceux qui construisent les infrastructures nécessaires sont
incroyablement dures. C’est le libéral-communisme dans toute son horreur, une
exploitation capitaliste éhontée servie par un contrôle social impitoyable. Qui
eût imaginé un tel scénario de sortie du communisme chinois ?
Il n’est pas déraisonnable
de penser que le développement de la Chine, quels que soient les méthodes par
lequel il passe et malgré les déséquilibres qu’il induit, va créer des couches
moyennes nouvelles et conduire à terme à des évolutions favorables. En ce sens
faire le pari des Jeux n’était pas absurde. Il n’y a pas à désespérer de la Chine.
Mais c’était naïveté (ou feinte naïveté) de croire que les effets en seraient
automatiques et à court terme et qu’ils pourraient avoir une chance de se
développer sans une pression intense à l’égard des dirigeants chinois. Or le
Comité Olympique comme les gouvernements occidentaux avalant sans broncher couleuvre sur
couleuvre. Seul le mouvement des opinions publiques peut contraindre à un
minimum d’engagement. Et c’est ce qui justifie pleinement les manifestations en
cours.
L’arrogance et le mépris
avec lequel les dirigeants chinois prennent pour le moment ces manifestations
est signe de leur sentiment de toute puissance. Ce qu’on a pu voir à la
télévision lundi soir était hallucinant. Les flics chinois avec leur
survêtements bleus et blancs et leurs lunettes noires étaient les vrais maîtres
du dispositif de sécurité, modifiant sans aucune concertation le parcours,
autorisant ou non les relais, éteignant eux-mêmes la flamme. Leur façon de
faire était un symbole spectaculaire - et glaçant - de gens ayant l’habitude d’agir
sans la moindre préoccupation des réactions qu’ils peuvent susciter.
Hier soir j’ai vu à la
télévision l’excellent document de Patrick Rotman sur l’année 68 dans le monde.
Il m’a rappelé que la terrible fusillade de la Place des Trois Cultures était
en lien direct avec le démarrage peu de temps après des Jeux Olympiques de
Mexico. Là aussi il fallait que tout soit propre et net pour que la
« Fête » puisse commencer.
Je n’étais là qu’en badaud.
Je l’ai un peu regretté. C’est un bon combat. Mais on ne se met pas dans
l’action seul. Or je me suis caparaçonné dans de tels réflexes individualistes,
j’ai acquis une telle méfiance à l’égard de toute les formes
d’organisation et d’action de groupe
que je me résous pas à rejoindre comme j’ai eu parfois des velléités de le
faire, une association militante fut-elle de défense des droits de l’homme du
genre Amnesty. Je ne peux alors que me réfugier dans cette position de simple
observateur, à la fois un peu blasé et vaguement attristé de n’être pas plus
dans l’action.
Il y a cette situation
chinoise sur laquelle beaucoup de monde se mobilise avec raison. Mais, tous ces
jours ci, il y a eu aussi des manifestations de la faim dans de nombreux pays,
en Afrique, en Haïti, où les populations confrontées à la hausse brutale du
prix des produits de première nécessité n’en peuvent plus. C’est le retour de
crises de subsistances même en dehors de situation guerrières ! Et ça
c’est encore un autre pan de la réalité, encore bien plus tragique.
Tout à coup les peines de
cœur de Sophie Calle m’ont paru bien dérisoires ! Mais ce n’est pas pour
autant que je parviens à me rapprocher de ce monde en souffrance, à m’y trouver
une juste place, en cœur et surtout en actes.
07 avril 2008
Sohie Calle: "Prenez soin de vous":
J’avais jusqu’à présent une
opinion assez mitigée du travail de Sophie Calle. Je le connaissais pour avoir
feuilleté ici ou là certains de ses livres, entendu parlé de certaines de ses
performances, le tout me paraissant assez artificiel et un tantinet
provocateur. J’ai toujours le petit soupçon qu’il n’y ait derrière des
attitudes volontiers exhibitionnistes plus de calcul mercantile que d’exigence
artistique personnelle ou de mise en jeu cruciale de soi.
J’ai été dimanche voir
l’exposition « Prenez soin de vous », dans les locaux de l’ancienne
Bibliothèque Nationale, rue Richelieu. J’ai pris le temps et je suis ressorti
vraiment emballé.
L’exposition reprend et
adapte l’installation présentée l’an dernier à la biennale de Venise. Elle est
disposée dans la magnifique salle Labrouste où furent autrefois les collections
de périodiques et où je n’avais pas mis les pieds depuis des années, depuis le
temps lointain où j’avais fréquenté ces lieux lorsque j’avais démarré une thèse
vite avortée. Et déjà c’est un choc d’en retrouver les vastes coupoles, les
longues travées de bois des tables de travail, éclairées par les lampes de
bureau en cloche diffusant une lumière douce, de s’y asseoir à nouveau pour y
regarder défiler des vidéos sur des écrans disposés ici et là ou pour scruter
sur les murs les installations grands formats. Il y avait du monde mais la
salle et la disposition permettait néanmoins une ambiance feutrée, intimiste,
propice à la rencontre avec chacune des pièces présentées.
Le point de départ de
« l’œuvre » est un mail de rupture reçu par Sophie Calle, un texte
très écrit, très littéraire, dans laquelle elle est vouvoyée, une lettre
exprimant à coups de formules bien tournées les regrets de l’amant à devoir
mettre un terme à une relation qu’il juge désormais impossible.
Une éclairante vidéo montre
Sophie Calle interrogée par une médiatrice familiale. Décor : deux
fauteuils, l’un dans lequel est assise Sophie, l’autre qui est vide, ou plutôt
non, sur lequel repose la feuille de papier sur laquelle est écrite la lettre.
La médiatrice fait parler la lettre et interroge Sophie qui commente avec
finesse aussi bien le texte que la relation qu’elle entretenait avec l’homme
qui la quitte. La lettre se termine par « Prenez soin de vous ». Elle
juge que cette formule est une fermeture qui clôt tout dialogue, qu’elle n’a
pas à répondre à un tel mail mais plutôt à s’en emparer pour elle-même.
« J’ai décidé de rendre publique cette lettre, d’en faire un objet public,
ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai pris soin de moi, comme il m’avait demandé
de le faire ».
Elle adresse alors ce
courrier à 107 femmes de diverses professions, âge et conditions, en leur
demandant d’y réagir, avec leur subjectivité mais aussi avec les spécificités
portées par la profession ou l’art de chacune : Et voici donc la lettre
décortiquée par la psy, par la juge, par la commissaire de police, par la
joueuse d’échecs, par la comptable, par la correctrice d’édition, traduite par
la latiniste ou par l’angliciste ; la voici lue par des actrices qui
s’expriment à travers leurs personnalités différentes et traduisent ainsi
autant de registres dans lesquelles la lettre a pu être reçue ; la voici
magistralement portée par une femme clown, c’est très drôle mais profond aussi,
ça accroche en trois mimiques et mouvements de main les vérités de l’amant qui
s’enfuit ; la voici interprétée par des chanteuses, de Nathalie Dessay à
Diam’s, mise en note par des musiciennes, dansée par des danseuses ; la
voici commentée de façon lapidaire par une adolescente : « il se la
pète » ou bien résumée en quelques lignes par une écolière de CM2 qui au
fond a tout compris et qui conclut : « c’est triste ».
(Remarquez la jolie succession de points-virgules, c’est un petit clin d’œil
spécial Fuligineuse !)
Celui qui a écrit la lettre
de rupture ne se doutait pas que sa voix serait ainsi démultipliée. Ce serait
amusant de savoir comment il le perçoit. Sans déplaisir sûrement, à voir ses
mots devenir matrice d’une œuvre. Car sa lettre, dans son souci de la forme
comme dans l’image qu’il cherche à donner de lui, a quelquechose de ces
correspondances d’écrivains dont on sent que l’auteur tient compte en
l’écrivant qu’elle pourrait figurer un jour dans ses œuvres complètes.
L’ensemble est émouvant mais
aussi ludique et jubilatoire. Le public à l’évidence se sent concerné
personnellement, bien plus que dans une exposition artistique classique, c’est
sensible dans l’attitude qu’il adopte, dans les regards qu’il porte. Á son tour
il entre en résonance, à notre tour nous entrons en résonance.
Cette démarche s’apparente
en grand à ce que nous faisons en petit dans certains de nos blogs: mettre de
l’intime en jeu dans la sphère publique, voir les échos qu’ils suscitent,
puiser dans ces échos des éléments de notre propre avancée, bref se construire
soi-même par cet acte de mise en jeu. Il est donc loin d’être, ce dont on
aurait tendance à l’accuser, un exhibitionnisme gratuit. Il est plutôt
reconnaissance de ce que le regard d’autrui peut apporter à chacun, pour créer
une oeuvre, pour se créer soi, ou comme c’est le cas ici pour se créer soi en
créant une oeuvre.
Gilda parle aussi de cette
exposition et elle le fait, comme à l’accoutumée, avec intensité, avec tout son
cœur et toutes ses tripes.









