Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

16 mai 2008

Mes parents, mai 68 et moi

Pour prolonger ma réflexion sur le livre de Virginie Linhart je me suis interrogé sur mon propre positionnement générationnel vis à vis de Mai 68. Evidemment je suis entre les deux, pas de la génération des parents comme son père Robert, mon premier fils ne naîtra que 15 ans plus tard alors que beaucoup d’eau sera passé sous beaucoup de ponts personnels et politiques, je ne suis pas de la génération des enfants, mes propres parents n’ayant rien de fougueux soixante huitards…

Encore que…

Mon père était un juriste distingué, assez haut fonctionnaire déjà dans un ministère, ma mère ne travaillait pas. Ils étaient d’origine petite bourgeoise, un peu plus possédante du côte de mon père, fils d’un petit industriel, un peu plus « méritocratie républicaine » du côté de ma mère, fille d’ingénieur, petite fille surtout d’une institutrice à la forte personnalité, hussarde de la république, qui racontait encore dans son vieil âge comment elle avait été accueillie par des volées de pierres par les paroissiens, remontés par le curé, dans le village de la Savoie profonde où elle avait commencé sa carrière. Ils avaient les sympathies de gauche des milieux intellectuels parisiens, anti gaullistes, anti cléricaux, mendésistes, nourris de la lecture du Monde et de France Observateur, favorables à une modernisation d’une société qu’ils ressentaient comme vieillotte et autoritaire mais ils n’appartenaient à aucun parti, n’étaient nullement militants. Ils ont accueilli mai 68 avec sympathie. Mes engagements bénéficiaient de leur part d’une neutralité plutôt bienveillante. Mes parents baignaient dans le climat, dans l’air du temps qui leur interdisait d’interdire.

Je me souviens bien de l’anxiété de ma mère, elle était morte d’inquiétude mais osait à peine me le dire. Je la trouvais en rentrant des manifs, accrochée à son poste de radio, m’attendant dans la nuit sans dormir.

Plus tard, lorsque j’ai renoncé à la khâgne et à Sciences-Po qui étaient les deux idées d’études que j’avais eues avant que la tourmente ne me fasse considérer que tout ça n’était pas l’important, j’ai bien ressenti la déception de mon père. Il a essayé de discuter, un peu : « tu ne crois pas que c’est une bêtise ? » mais il n’a pas insisté devant ma détermination.

Lorsque, une fois le bac en poche, je suis parti en province pour y construire « l’orga », avec un statut de demi permanent (je serais étudiant en histoire, ce qui laissait beaucoup, beaucoup de temps pour faire autre chose, je ne serai pas rétribué mais les frais de transport et de loyer seraient pris en charge par l’organisation), là encore ils ont tiré grise mine mais sans plus. Moi je me sentais tout fier de ce que cette prise en charge marquait de reconnaissance. J’avais l’impression, outre de m’inscrire dans la révolution à venir, d’acquérir mon autonomie, d’entrer dans la vie adulte. Alors qu’adulte je l’étais si peu, je n’étais qu’un gamin !

Qu’aurais je fait s’ils s’étaient opposés ? Ou s’ils avaient tenté de le faire avec un peu plus d’énergie ? S’ils m’avaient tout simplement coupé les vivres car le loyer de l’appartement et les transports payés, ce n’était pas tout ? Peut-être serais-je passé outre. Peut-être aussi après quelques tensions et affrontements aurais-je réfléchi et me serais-je rendu à leurs raisons. A priori je ne le pense pas, vu le climat de l’époque. Mais je me dis que peut-être, il m’a manqué d’être, à un moment au moins, dans le conflit avec eux, ouvert, explicite, assumé. C’est un peu dur de dire ça, de leur faire presque reproche de leur attitude ouverte, compréhensive, il y en a tant qui ont dû subir des parents fouettards. Peut-être aurait-il fallu une voie moyenne.

Oui, en ce sens, sur le terrain des rapports parents-enfants, sur le terrain de l’autorité, mes parents ont bien été soixante huitards.

A moins que cette façon d’épouser l’air du temps n’ait eu en réalité à voir avec d’autres éléments bien plus graves, comme un déficit en eux, au moins sur certains terrains, de leur propre affirmation d’eux-mêmes. Comme si, derrière leur présence attentive et aimante, il y avait une béance, une absence.

De phrase en phrase ma réflexion m’entraîne très loin. Brusquement, je repense à ma sœur cadette, aux problèmes douloureux, dramatiques même, qui ont été les siens pendant de longues années et dont elle n’est sortie que cahin-caha. Il y a des abîmes là dessous, je le sais, bien loin de mai 68.

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14 mai 2008

Moment supendu

Je me suis enfui du bureau plus tôt que prévu. Je vais aller au cinéma tout à l’heure. Je suis un peu en avance pour la séance. Je suis passé devant la Sorbonne. Il y a une délégation d’enseignants qui protestent contre les expulsions de lycéens sans papier. Je devrais me sentir concerné, m’arrêter pour discuter, pour appuyer, mais je passe mon chemin...

Je vais m’asseoir dans le square de Cluny. La rumeur de la circulation sur le Boulevard Saint Germain est présente mais atténuée toutefois. Des moineaux tourbillonnent et pépient autour de moi. L’air sent la verdure neuve. Les toitures pentues du Musée brillent sous le soleil, le bâtiment m’apparaît dans la découpe du feuillage du haut marronnier à l’ombre duquel je me suis assis. C’est une belle image qui est dans mon champ de vision. Je n’ai pas mon appareil photo pour la restituer. Mais je la photographie mentalement. Non pour tenter de la conserver. Plutôt pour m’en pénétrer plus intensément dans l’instant.

Je lis de beaux textes d’une diariste que j’ai imprimé ce matin au bureau. Elle y parle de la douleur, des amours, de la mort, du temps qui fuit inexorablement mais aussi de la vie qui continue et qu’il faut saisir dans sa fragilité. Ces mots ne rendent pas un son triste, ils sont empreints de sérénité, les douleurs sont présentes mais comme mises à distance, comme enveloppées d’une aura de sérénité, de mélancolie douce mais colorée. Comme un climat de belle fin d’après-midi d’été...

C’est cette lecture qui m’a mené à mes propres songes dans ce jardin paisible et qui m’a fait sortir mon carnet pour y inscrire ces quelques mots que je retranscris ce soir ici tandis que l'orage gronde sur Paris.

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12 mai 2008

"Le jour où mon père s'est tu":

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce livre de Virginie Linhart. Il se détache du lot de ceux qui fleurissent en ce moment dans la foulée de la commémoration des 40 ans de mai 68. C’est un document qui contribue certes à l’histoire de cette période et de ceux qui l’ont fait mais c’est aussi et surtout une quête personnelle, une façon de dépasser des souffrances intimes, un dialogue avec un père brisé.

Virginie est née en 1966. Robert Linhart, son père, était un des dirigeants de l’UJCML, un des groupes maoïstes de l’avant mai, implanté en particulier à l’Ecole Normale Supérieure, dans l’ombre d’Althusser. Il est connu surtout pour le livre de témoignage « L’établi » qu’il a écrit sur son expérience d’intellectuel « allant au peuple » et s’établissant à l’usine et publié en 1978. Robert Linhart a connu de graves dépressions et des troubles psychiatriques, il a gardé des séquelles d’une tentative de suicide en 1981, le tout l’ayant éloigné de toute vie sociale et professionnelle active et de toute production intellectuelle. Il fait partie de ces gens qui ont été brisés dans la décomposition des mouvements de l’après 68 comme l’a été aussi, plus proche de moi, Michel Récanati évoqué par Romain Goupil dans son film « Mourir à trente ans » et bien d’autres anonymes. Il serait trop simple bien sûr de dire qu’ils ont été détruits par leur engagement, ces drames sont aussi le reflet de leur fragilité psychologique préalable mais il est incontestable que les désillusions politiques, les crises de leurs organisations dans les années qui ont suivi les ont confronté avec une violence proportionnelle à l’intensité de leurs engagements à leurs difficultés intimes.

Pour mieux comprendre sa propre histoire, Virginie va à la rencontre d’autres enfants de militants, né peu de temps avant ou dans les foulées des évènements, de pères ou de mères très engagés dans les mouvements militants de cette période, y occupant des positions dirigeantes. Elle les questionne sur la façon dont ils ont vécu leur enfance, cherche ce qu’ils ont en commun mais traque aussi les différences, elle confronte la façon dont les uns et les autres se sont construits et comment ils s’en trouvent marqués dans les valeurs qu’eux mêmes adoptent.

Ils ont tous soufferts, sous des formes et avec des intensités différentes, du fait qu’ils ont été des enfants qui, même aimés, passaient bien après tout le reste, qui n’étaient que la cinquième roue du carrosse, que leurs besoins spécifiques n’étaient pas entendus. Il n’est pas forcément positif que les enfants soient au centre de tout, il y a eu sûrement des excès dans l’autre depuis, mais ils ont besoin d’un minimum d’attention qui là faisaient trop souvent défaut.

Curieusement beaucoup de ces dirigeants, produits des grandes écoles, remettait tout en cause sauf la nécessité pour leurs enfants de s’inscrire dans l’excellence scolaire, créant situations schizophréniques et injonctions paradoxales. J’ai été particulièrement frappé par le fait que Linhart ne se soit pas gêné pour faire, dans la plus pure tradition de la magouille républicaine, des « interventions » pour inscrire sa fille dans un établissement de prestige plutôt que dans le collège de son quartier. Attitude assez stupéfiante dont je suis étonné qu’il n’ait pas pensé un instant que les injonctions paradoxales dont elle s’accompagnait pouvait être dramatique à vivre pour une adolescente : être dans le mépris des apparences, entendre tous les jours fustiger le monde dans lequel elle est plongée et être enjointe de s’y adapter ne devait pas être facile tous les jours. En plus Victor Duruy ! Le faubourg Saint Germain, les diplomates, l’aristocratie et la vieille bourgeoisie, le monde des rallyes ! Henri IV et les enfants de la bourgeoisie intellectuelle, ça n’aurait pas été plus républicain mais au moins l’écart idéologique avec la majorité de ses condisciples aurait été un peu moins gigantesque !

Beaucoup de ces enfants ont souffert aussi dans les temps de la fin de l’engagement lorsque les déliaisons familiales et militantes, la jouissance sans entrave, la fête et le sexe, la vie communautaire, ont remplacé chez leurs parents la politique au cours des années « extrêmement festives et extrêmement destructrices » qui ont suivi.

En réaction la plupart de ces enfants devenus adultes ont adopté des comportements opposés : refus de tout engagement politique même s’ils restent en général attachés aux valeurs « de gauche » de leur parents, choix de mode de vie plutôt bourgeois et conformiste, refus de la sexualité nomade, attitude cadrée avec les enfants. Virginie Linhart explique par exemple sa quasi névrose de rangement comme une réaction au désordre des logis parentaux.

Mais, au delà de ces éléments partagés le plus profond est ce qu’elle éclaire concernant son propre père. Elle interroge le silence familial qui a suivi la tentative de suicide de celui-ci, elle questionne la honte qui l’accompagne et qui renvoie à des problématiques familiales ancrée dans une histoire plus ancienne, dans les tragédies du siècle. Elle montre, en prenant l’exemple de deux familles, combien les attitudes qui ont suivi peuvent s’expliquer par une façon différente de survivre à la Shoah. Le fait d’être encore là, d’avoir survécu, peut être perçu comme licite, comme une victoire, comme une autorisation à vivre à pleines dents (dans la famille Sénik par exemple) ou s’accompagner au contraire d’une persistante culpabilité, entraînant une difficulté à vivre (dans la famille Linhart).

Dans la majorité des cas les parents qu’elle évoque, à l’exception de ceux qui ont été brisés comme son père ont accompli des parcours qui les ont maintenu dans une certaine élite politique, intellectuelle ou sociale, soit (rarement) dans le maintien des engagements d’origine (Krivine), soit dans des engagements devenus réformistes (Weber, Geismar, Barret), soit en s’affirmant dans d’autres domaines (Péninou, Rolland Castro). Mais elle évoque aussi des situations plus grises, dans lesquels les parents ont végété longuement, sans trouver de reconversion et de réalisation à leur mesure. Ces situations là sont sûrement les plus nombreuses et concernent certainement de nombreux anonymes, des militants qui se sont fortement engagés pendant plusieurs années, qui en ont obéré leur avenir notamment en renonçant à leurs études, sans être des dirigeants importants, soit qu’ils n’en aient pas eu la carrure, soit qu’ils aient été trop jeunes, soit les deux, suivez mon regard, je me sens concerné…

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10 mai 2008

C'était un vendredi...

Ce jour là, il y a quarante an, c’était un vendredi…

Il y a quarante ans, à l’heure où je mets en ligne, notre troupe de lycéens se dirigeait vers la place Denfert Rochereau. Nous avions déjà beaucoup marché, allant et venant à travers Paris. Nous étions les premiers sur place, l’atmosphère était joyeuse, festive, nous nous sommes assis sur la chaussée, il faisait bon comme aujourd’hui. Je revois très bien le Lion qu’avait escaladé nos copains dirigeants des Comités d’Action Lycéens. Nous écoutions leurs harangues en attendant les cortèges étudiants qui nous ont progressivement rejoints.

Nous nous sommes remis en marche, passant devant la prison de la Santé où étaient enfermés les étudiants arrêtés les jours précédents…

Le soir tombe…

La nuit des barricades commence…

Comme promis, voici à la date anniversaire la suite de ma relation des journées de Mai.

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08 mai 2008

En Mai, fais ce qu'il te plaît

Je ne bouge pas de Paris ce week-end malgré mes envies de verdure, de grande marche dans la nature. De toute façon je travaille demain matin et puis Bilbo planche toute la journée, la grosse épreuve des ENS, six heures d’affilée, bon courage, p’tit gars.

Mais je ne peux pas me plaindre. Je me suis installé sur ma terrasse, je bouquine dans le soir qui tombe et j’ai sorti mon ordinateur aussi. Il fait bon. Il fait calme. Tous nos voisins dans notre petite copropriété sont partis. Quelques chants d’oiseau, deux chants très différents, l’un qui est plutôt pépiements, l’autre roulades, mais je suis incapable de savoir à quelles espèces ils appartiennent.

J’ai interrompu ma lecture et me suis mis à écrire parce que j’avais envie de retenir l’instant.

Enfin le retenir ! Je sais bien que c’est vain. Disons le conscientiser un peu plus.

L’heure tourne d’ailleurs. Un soupçon de vent s’est levé. La nuit commence à tomber. Je mets un pull over léger. Deux trompettistes passent dans la rue et jouent l’aubade sur la place…

Je voulais évoquer cet après midi aussi…

Longue promenade à vélo dans le sud de Paris et en bord de Seine. Puis déambulation à pied et photos dans le parc André Citroën où je n’étais pas revenu depuis assez longtemps. J’aime bien ce parc. Un peu comme celui de Bercy, il est caractérisé, outre par sa grande pelouse au milieu de laquelle trône l’aérostat qui permet de s’élever au-dessus de Paris, par quantité de micros jardins aux styles et aux aspects totalement différents permettant de changer d’ambiance en quelques pas, permettant de choisir le lieu où se poser, pique-niquer, bouquiner ou se câliner…

Depuis une petite terrasse d’où je photographie des fleurs et des perspectives, j’aperçois en contrebas un couple allongé sur un banc. La fille qui porte un seyant maillot de bain noir est allongée sur le dos, sur son compagnon. Les bras de l’homme reposent sur le buste de la jeune femme, il lui caresse doucement les flancs et les seins. Elle est immobile, enfin presque, elle remue le bassin très légèrement et on devine bien à quel ferme et agréable contact son postérieur s’échauffe. Il n’y a nulle provocation, nulle vulgarité, nul exhibitionnisme. Le mouvement est à peine perceptible, sans doute faut-il un œil musard, aiguisé et quelque peu voyeur comme le mien pour le repérer. Un instant j’ai la tentation de faire une photo. La fille m’a repéré il me semble et me suit des yeux. Je n’ose pas tourner mon objectif vers elle et m’éloigne. Qui sait, peut-être en aurais-je accru son plaisir !

Sur l’esplanade il y a les jets d’eau qui se déclenchent par intermittence. Il y a beaucoup de monde tout autour, dans une ambiance bord de plage. Ça chahute ferme, les gamins vont s’asperger sous les jets et pas que les gamins d’ailleurs. J’aurais eu un maillot je crois bien que j’y serais allé aussi. Il y a ce panneau aussi qui m’amuse tant il n’est pas respecté. Il a manifestement non la fonction d’interdire vraiment mais celle de dédouaner la municipalité en cas d’accident. La foule nargue le panneau. Tout fout le camp ma bonne dame ! Ah mais n’oublions pas, c’est le joli mois de mai, interdit d’interdire, en mai fait ce qu’il te plait…


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07 mai 2008

Au musée Rodin

Comme les jours filent ! Je voulais parler de ma visite de l’exposition Camille Claudel au Musée Rodin effectuée dimanche, sur la lancée de ma visite à l’expo Louise Bourgeois la veille. Mais avec un début de semaine professionnellement très chargé (ça c’est la contrepartie des semaines à jours fériés) je n’ai pas trouvé le temps de le faire…

J’ai aimé dans l’ensemble mais, quoique la comparaison n’ait pas grand sens, je n’ai pu m’empêcher de la faire, je me suis senti moins touché, moins investi que par l’exposition Louise Bourgeois et je me demandais pourquoi.

Peut-être est-ce parce qu’il y avait moins d’effet de surprise. J’avais déjà vu en image beaucoup de ces sculptures. Bien sûr la vision en réel ajoute une autre dimension, donne une force que l’image seule ne peut avoir mais cette différence entre la représentation et l’œuvre réelle m’a moins frappé que chez Louise Bourgeois.

Sans doute les conditions de visite ont-elles jouées aussi. C’était un peu, beaucoup même, la bousculade, dans un espace très resserré, ne laissant pas les œuvres respirer pour elle-mêmes.

Mais je crois surtout qu’il y a chez Louise Bourgeois des choses qui parlent à d’autres secteurs de notre psychisme, qui font écho avec le monde du rêve, de l’imaginaire, de l’inconscient ou du semi conscient, plus que chez Camille Claudel, expression forte mais moins imaginative.

Cela dit ces sculptures sont pour la plupart superbes. Souvent elles saisissent admirablement le mouvement comme par exemple dans les diverses versions de la Valse. Elles peuvent être poignantes comme L’âge mur, sculpture elle aussi superbe de mouvement et évocation de la fuite du temps et de la perte. Il y a aussi ces pièces étonnantes, profondément originales, miniatures de groupe très expressives comme les Causeuses et la Vague.

Il est intéressant de voir pour certains thèmes des séries, des œuvres toutes proches qui se déclinent avec des matériaux différents, dans des formats différents et avec des subtils changements de forme. Il y a de certains points de l’exposition la possibilité d’avoir de jolies perspectives permettant d’embrasser d’un seul regard plusieurs œuvres, (enfin de tenter de le faire entre des têtes des visiteurs trop nombreux !) comme pour la série de la Valse ou pour l’ensemble qui va de Sakountala à Vertumne et Pomone et à l’Abandon.

Nous avons profité de notre visite pour refaire un tour dans le musée Rodin lui-même. Je n’aime pas tout Rodin, parfois il ne me semble être que puissance brute, une puissance qui ne m’émeut que peu comme dans La porte de l’Enfer ou dans les Balzac. Mais il y a des pièces qui allient à cette puissance, finesse du modelé, précision du portrait, élégance du mouvement et là c’est magnifique. J’aime aussi souvent beaucoup les pièces en marbre qui sont encore en partie prise dans leur gangue de pierre, j’aime cette impression de les voir comme à l’état naissant, image même de l’acte de création.

Nous avons aussi profité du parc qui est superbe. Il était très fréquenté en ce premier dimanche du mois où l’accès exceptionnellement en est gratuit. La chaleur, des gens installés sur les pelouses, des familles, tout ça faisait une ambiance très éloignée de ce côté paisible, feutré, sorte de bulle, de havre hors du monde, que j’avais ressenti la dernière fois que j’y étais venu, en semaine, en hiver et en une autre compagnie et le souvenir de ce moment là m’est revenu en prime.

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Photos cliquables

En préparant cette note j'ai trouvé un site très complet sur Camille Claudel

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04 mai 2008

Louise Bourgeois

J’ai passé hier finalement une excellente journée. Comme si j’avais soldé dans mon écriture matinale les ombres de ma nuit d’insomnie. Comme quoi écrire sert aussi à aller mieux et n’est pas que cautère sur jambe de bois ou substitut à l’affrontement des problèmes.

J’ai enfourché mon vélo et filé vers Beaubourg pour visiter l’exposition Louise Bourgeois. J’y allais pour voir, connaissant l’importance de l’œuvre de la dame mais ne m’attendant pas à priori à être séduit.

Or cette exposition est magnifique, à la fois plastiquement très belle et profondément émouvante par ce que l’artiste dit d’elle au travers son travail.

Son inspiration trouve sa source dans l’enfance, « qui n’a jamais perdu sa magie ni son drame ». Elle s’appuie sur une écriture intime poursuivie toute sa vie à travers entre autres des journaux tenus avec régularité depuis l’âge de douze ans. Son œuvre est construction d’elle même. Elle est sublimation des traumatismes issus de l’enfance, façon de solder ses haines familiales, voire préservation contre la folie : « art is a guaranty of sanity ».

Regardez cette magnifique « figure d’après nature », animal fabuleux, sorte de griffon sans tête associant symboles masculin et féminin, à la tête décapitée. Elle est explicitement l’image du père haï. « Mon père m’a détruit, écrit-elle, pourquoi ne le détruirais-je pas ? ».

Elle utilise les matériaux les plus divers, le bois, le métal, la pierre et (notamment de très beaux marbres, ce « sucre des pierres ») mais aussi le tissu et a réalisé de nombreux dessins et aquarelles dans lesquels s’invitent des mots ou des phrases issus de ses journaux intimes. Elle parvient à insuffler à ce qui est dur (la pierre) du tendre, du mou, conférant à tout ce qu’elle touche un côté profondément organique et souvent à fortes connotations sexuelles.

Dans certaines compositions elle mêle des éléments hétérogènes et très parlants qui confèrent à l’œuvre un caractère quasi narratif : ainsi dans sa série cellule, dans laquelle elle bourre un espace construit d’objets symboliques en lien avec son histoire familiale. Ou encore dans « the reticent child » qui évoque à travers plusieurs petites figures en tissu placé devant un miroir déformant son rapport le plus intime avec l’un de ses enfants tardant à naître, elle se représente elle-même enceinte puis parturiente. Les miroirs sont nombreux, dans lesquels le visiteur se trouve lui-même reflété et par ce biais, rapproché, intégré dans le décor, intégré dans l’oeuvre.

Elle joue des brouillages de l’identité sexuelle. Voyez « cumuls » cet amoncellement de formes arrondies d’un marbre si soyeux qu’on aurait envie de les caresser. Ces rondeurs est-ce que ce sont des seins, est-ce que ce sont des sexes d’homme décalottés ? J’aime qu’elle donne aux phallus un côté quasi féminin en les arrondissant, en les adoucissant : voyez « Fillette », phallus incontestable pourtant, le nom est un clin d’œil ironique mais qui n’est certainement pas gratuit.

Je suis resté longtemps dans l’expo, m’en imprégnant…

Puis j’ai longuement déambulé dans le quartier photographiant, musardant, profitant du soleil, de la douceur, des musiciens, des passants… C’est le privilège d’une promenade solitaire que de pouvoir régler sa direction et son pas en totale liberté, exactement au rythme que l’on veut…


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                                                    Louise Bourgeois portant "Fillette"


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Posté par Valclair à 18:20 - Expositions et musées - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 mai 2008

Mauvaise insomnie

Je dors mal ces jours-ci. Mes insomnies sont pesantes, mon esprit encombré d’interrogations délétères, par moments passent des vagues d’angoisse…

Impression de me noyer dans ce que j’ai à faire, dans ce que je me donne à faire, à lire, à écrire, à penser, indépendamment même de mes contraintes professionnelles (qui ces derniers temps n’étaient pas lourdes, en semi vacances je n’ai été au bureau qu’en pointillé). Comme Sisyphe avec son rocher. J’avance et toujours de nouvelles tâches s’imposent. Et surtout, cause majeure de mon malaise, sans que je parvienne à aborder ce qui serait l’essentiel...

Entendu Ernaux hier soir à la télévision. A la question : « qu’est ce qui motive votre parcours et votre écriture ? » elle a répondu à peu près : « une blessure, je ne sais pas laquelle, je ne cherche pas à savoir laquelle mais une blessure à coup sûr, tout écrivain ne le devient que pour combler une blessure ».

Typique cette nuit de l’indétermination, mon zapping entre trois lectures, trois envies, me tenant éveillé par cette concurrence même, par l’agitation de mon esprit auquel elle m’entraînait :

Mon recueil « Traces » que je crois être bien décidé cette fois à déposer à l’Association pour l’Autobiographie. Je le survole pour la ixième fois mais cette fois en pensant à la réaction de ceux qui liront ce texte. Il y a des pages exutoires, des pages écrites sous le coup de la douleur, des pages « indécentes » que j’ai du mal à donner. Mais purger mon texte de celles-ci serait lui faire perdre son authenticité, sa cohérence, donc je m’y refuse absolument.

« Sexus » de Miller, lecture que j’ai entreprise dans la perspective d’une prochaine rencontre littéraire au Café des Marcheurs, lecture qui se voudrait elle plus décentrée de moi, lecture plaisir, lecture voyage. Mais l’érotisme solaire qui se dégage de ce livre lui aussi me ramène à moi même, à ce qui me manque, de façon si sensible, douloureuse même en ces temps de disette.

« L’établi » de Robert Linhart, une relecture dans la foulée de ma lecture récente du livre de sa fille. Remuer 68 et ses suites ne me fait pas beaucoup de bien non plus. Il y a chez moi non pas de la nostalgie mais cette douleur toujours un peu présente de ne pas avoir été conforme dans la suite de ma vie aux idéaux qui avaient été les miens mais bien plus à ma pente atavique frileuse et petite bourgeoise. Qu’ai-je fait de mes promesses ?

J’essaie dans la foulée d’écrire quelques lignes aussi d’un billet sur le livre de Virginie Linhart, un billet qui est dans le sas de ma pensée depuis plus jours. Je n’y parviens pas. Il se gonfle dans mille directions, mon esprit cliquetant de tout ce que je remue.

Comment se rendormir avec tout ça !

L’endormissement viendra d’un coup sur le matin pour deux brèves heures.

Première chose que je fais à mon réveil: écrire ces mots. Est-ce bien nécessaire ? Je repense à la phrase d’Ernaux entendue hier soir. Il fait beau ce matin, plutôt que de lire, plutôt que d’écrire, bouger, sortir…

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01 mai 2008

Films d'avril

« Deux sœurs pour un roi » est un film historique qui se laisse voir avec plaisir. J’aime l’histoire et suis toujours assez bon public pour les reconstitutions qui me font voyager dans le temps, passant sans trop de mal sur les faiblesses éventuelles, ici une certaine grandiloquence, une façon de filmer assez académique, de très bonnes actrices féminines (superbe Scarlett Johanson et Natalie Portman) mais des acteurs masculins nettement moins convaincants. En voyant ce film j’ai repensé à La Reine Margot de Chéreau qui traite d’un sujet analogue, les nœuds de vipères familiaux et les luttes du pouvoir dans l’Europe au tournant de la renaissance et de l’âge moderne. Il n’y a pas photo. Le film de Chéreau, outre la somptuosité de beaucoup de ses images (pas seulement jolies comme elles ont tendance à l’être ici), avait un souffle quasi shakespearien lui conférant une bien plus grande force dramatique.

« Les toilettes du Pape » montre à la frontière du Brésil et de l’Uruguay un pauvre contrebandier Bepo qui, à l’occasion de la visite de Jean-Paul II dans sa région reculée, pense avoir trouvé une idée lumineuse et rémunératrice en construisant des toilettes où pourront se soulager contre menue monnaie les masses de pèlerins qui ne manqueront pas d’affluer dans la petite ville à l’occasion de l’événement. Mais la foule n’est pas au rendez vous et l’affaire tourne au fiasco. Pour lui comme pour des centaines d’autres habitants de la ville qui ont investi leurs économies pour accueillir les pèlerins. Le film se base sur des faits réels et intercale entre ses séquences des documents d’archives montrant la visite effective du pape. Il montre, sans se vouloir une charge mais avec cruauté, la distance incommensurable entre les discours de charité et de partage du christianisme et la réalité. L’aurait-il voulu, comment le pape aurait-il pu, dans la brève bulle de temps consacré à son passage, dans la bulle d’espace aussi de sa papamobile ou des officiels et hiérarques qui l’entourent, faire quelquechose pour ces pauvres gens. Il pouvait prier peut-être pour leur âme collective et lointaine, certainement pas agir contre leurs misère bien concrète.

« My father, my lord » montre la vie quotidienne dans une famille juive ultra-orthodoxe de Jérusalem et le drame auquel elle aboutit. C’est un film lent, silencieux, contemplatif mais qui sait créer progressivement une atmosphère intensément dramatique et profondément poignante. Ce n’est pas une dénonciation mais un témoignage venu de l’intérieur sur un certain mode de vie, sur les aberrations auxquelles conduisent le fanatisme religieux, les observances jusqu’à l’absurde. Il y a de la tendresse, de l’amour dans cette famille là. Le réalisateur a été élevé dans ce milieu, son film sans forcer la note montre son caractère mortifère: la drame final n’est qu’un aboutissement, la symbolisation extrême du refus du jaillissement spontané de la vie étouffée par l’observation de la Loi que manifestait déjà la superbe séquence de l’éloignement du nid. Un film de plus qui me pousse à crier : à bas la calotte, à bas toutes les calottes.

« Les citronniers » est un autre film israélien pas bien gai non plus mais néanmoins beaucoup plus tonique. Il relate le combat d’une femme palestinienne, Salma, pour défendre son oliveraie que les services de sécurité veulent faire arracher parce que des terroristes pourrait s’y cacher pour attaquer la maison où vient de s’installer un ministre israélien. Il montre de façon très concrète et sans manichéisme le hiatus entre les sociétés palestiniennes et israéliennes et les absurdités auxquels conduit cet interminable conflit. C’est, de ce point de vue, presque un documentaire comme l’était aussi du même réalisateur, la Fiancée syrienne, film que j’avais beaucoup apprécié. La femme palestinienne, superbement interprétée par Hiam Abbas, d’une inébranlable détermination, drapée dans sa dignité de façon presque hiératique (qu’atténue cependant la tendresse d’une idylle amorcée mais qui ne s’accomplira pas), me fait penser je ne sais pourquoi à de grandes figures de la tragédie antique.

Ce film là montre aussi à travers la solidarité silencieuse qui se noue entre Salma et la femme du ministre israélien combien les femmes, par leur courage, par leur ténacité, par leur approche souvent plus concrète de la vie, moins engoncée dans les idéologies et les pouvoirs peuvent apparaître comme l’avenir de l’homme. C’est ce qui rend ce film tonique, lui confère un zeste d’espérance. La femme et de la fille dans les « Toilettes du Pape » sont aussi porteuses de bien plus de force et de positivité que le brave mais velléitaire Bepo qui oscille entre ses enthousiasmes, son activisme aventureux et ses découragements alcoolisés. Et l’on sent dans « My father, my lord », que c’est d’Esther, la mère, déchirée dans sa chair, plus encore que le père, que pourrait venir la révolte contre des règles absurdes. Toutes ces femmes là, avec leurs différences et leurs contradictions, pourraient entrer dans la magnifique galerie de portraits que Titouan Lamazou a construit dans ses Femmes du Monde, cette magnifique exposition qui m’a fortement marqué et à laquelle je repense souvent. J’ai vu que cette expo était prolongée jusqu’au mois d’août, courez-y si vous ne l’avez pas encore vue...


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PS: le jour où je comprendrais (ou que quelqu'un m'expliquera) comment il se fait que parfois canalblog refuse obstinément de centrer les photos, j'aurais fait un grand progrès en tant que canalbloguien!

Posté par Valclair à 22:51 - Films - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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