Je suis à la campagne donc, dans un lieu que je découvre, une vieille maison pleine de charme, aux meubles patinés, aux papiers peints vieillots. De l’étroite fenêtre de ma chambre je vois un vaste jardin un peu sauvage, qui se confond avec la campagne environnante. J’ai le plaisir le soir de retrouver cette sensation d’enfance d’une chambre où il fait un peu froid, où il faut se déshabiller précipitamment, plonger dans des draps froids, s’enterrer sous couvertures et édredon en attendant de se sentir progressivement réchauffé et de s’endormir dans ce cocon.

Avant hier et hier il a fait un temps splendide. Aujourd’hui il y a eu un peu de neige mais qui n’a pas tenu, de la pluie mais un ciel mouvant et quelques brefs mais jolis coups de lumière. Promenades dans les collines et en bord de canal. Travail dans le jardin. Rapide chute de la nuit et longs moments passés autour du feu, conversations interminables à fort contenu familial, auxquels je me prête dans l’ensemble avec bonne grâce, avant d’en ressentir tout de même de la lassitude et de remonter dans ma chambre.

C’est ce que je viens de faire là, dans cet avant-dîner, j’entends un bruit lointain de conversation sans en saisir les mots, j’ai ouvert mon ordinateur et dans ma quiétude fraîche, j’essaie de poser mes propres mots…

Quoique ce bref séjour corresponde tout à fait à mes aspirations d’avant le départ, à mon envie de campagne, à mon envie de tranquillité, quoique j’ai tout pour me sentir bien et que d’ailleurs je me sois senti bien la plupart du temps, néanmoins cette nuit à l’occasion d’un réveil intempestif, j’ai été saisi d’une angoisse tourbillonnante comme cela m’arrive parfois. J’ai gribouillé mes mauvaises pensées en quelques lignes sur mon carnet. Les écrire est une façon de les exorciser. Je me suis rendormi et au réveil les fantômes s’étaient éloignés mais je sais qu’ils sont là, au sous-sol, grimaçants. Je n’ai pas eu envie de les reprendre pour en faire un billet, tout ça c’est toujours plus ou moins la même chose et ça ne vaut rien de s’y complaire.

Je ne voulais pas terminer mon journal de l’année sur eux, basculer avec eux dans l’année 2009. Je n’attache pas une grande importance aux moments particuliers que marque le calendrier. N’empêche je préfère terminer sur un bonheur, sur un sourire, je préfère m’offrir et vous offrir quelques lignes sur ce merveilleux film qu’est « Les plages d’Agnès » de Varda, que j’ai vu juste avant mon départ de Paris.

J’ai de la sympathie pour la personne Agnès Varda mais je n’aime pas tous ses films. Je m’étais assez ennuyé de ses Glaneurs par exemple et, après avoir vu la bande annonce, j’allais vers celui-ci avec une certaine méfiance, craignant d’être lassé par le côté un peu foutraque de son imagerie.

Mais la fantaisie de Varda n’est ici jamais gratuite, les images, les rêveries poétiques s’intègrent parfaitement au propos qui suit le fil chronologique de sa vie de l’enfance belge aux années de vivante et créative vieillesse. On y voit défiler l’exode à Sète, les premières rencontres capitales (Jean Vilar), la montée à Paris et l’apprentissage du métier de photographe, les débuts de cinéaste au temps de la Nouvelle Vague, la rencontre et la vie commune avec Jacques Demy, la douleur de la perte, Paris et la rue Daguerre, les voyages et les engagements, les tendresses amicales et familiales. Le propos est donc très riche. C’est l’itinéraire d’une personne mais aussi tout un pan de l’histoire de la culture et du cinéma qui est éclairé à travers ses yeux.

Le parcours est ponctué par les plages qui ont marqué le chemin, celles de la mer du nord en Belgique, celle de Sète introduite par la chanson de Brassens, celles de Californie, celles de Noirmoutier, et, il fallait bien l’inventer, celle de la rue Daguerre.

Le film associe images du passé (vieilles photographies, documents d’époque, extraits de films célèbres ou rares) avec les images du présent dans des confrontations fluides, jamais forcées, toujours justes. Ce n’est pas le passé versus le présent, c’est un tissage constant de l’un et de l’autre, les lumières du passé irradient le présent.

Le film est gai, bourré d’un vivifiant humour mais il n’est pas mièvre. La douleur et la mort sont présents et par moment serrent le cœur mais au-delà c’est toujours l’envie et la joie de vivre que sait transmettre cette pétulante vieille dame et cette magnifique cinéaste.

On sort de ce film avec l’envier de dire : Merci Agnès, merci de ce moment que vous nous donnez, merci de cette leçon de vie.

Ecrivant cela, le confrontant à mon coup de blues de l’autre nuit, je me dis que peut-être, bien paradoxalement, il y a contribué. Une magnifique leçon, oui, mais qui contribue en regard à me renvoyer à certaines de mes propres incapacités passés et présentes. Mais ce n’est qu’une incise, qui ne concerne que moi, et qu’un mauvais moment.

Ce qui compte c’est que je suis sorti du cinéma, joyeux, ragaillardi, ému, enrichi, bref heureux. Je sais que c’est un film qui me restera, pas l’un de ceux que j’oublierai dans la foule des autres et si je m’amuse à faire un palmarès de mon cinéma 2008, nul doute que ce film sera bien haut dans ma liste.

Courrez le voir, c’est une jolie et ensoleillée bienvenue dans 2009, dont il me plaît d’accompagner mes propres vœux chaleureux, à vous toutes et tous qui me lisez et spécialement à vous, mes blogami(e)s, l’année aura commencé quand je posterai ce billet à mon retour à Paris.


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