J’ai lu aussi pendant ces vacances et quasi d’une traite ce roman de Jacques Chessex.

Le narrateur est un homme à l’odorat exceptionnel, une sorte de Jean-Baptiste Grenouille en moins extrême. La composante olfactive tient en tout cas une grande part dans le rapport qu’il entretient aux êtres, aux femmes notamment. L’écriture aussi en est marquée, richement sensualisée, un peu comme l’écriture de Colette qui sait être magnifiquement goûtue quand elle parle de mets et de vins. Dans sa jeunesse, en 1960, ce narrateur, Mangin, un homme de foi, vivant de surcroît dans un milieu dans lequel la religion et ses interdits étaient très prégnants se trouve initié au libertinage. Mais, et c’est là que le roman prend un tour particulièrement intéressant, son initiateur n’est autre que Roger Vailland, un écrivain qui m’avait assez fasciné dans mon adolescence, que j’avais totalement oublié, mais que j’ai retrouvé et relu ici et ici dans la récente période. Voici donc Vailland à la fois très crédible et très réel et en même temps propulsé en personnage de fiction. « Qui était Monsieur Vailland ? » s’interroge Mangin, le narrateur du livre et c’est l’occasion d’un portrait qui me semble assez conforme à ce qu’on peut connaître de l’écrivain, de son aspect physique (l’homme sec au profil de rapace), de son aura (« une qualité d’aimantation très au-dessus de la moyenne »), des moments et des facettes de sa vie (le résistant, le communiste, le botaniste, le libertin), de son éthique de la « souveraineté » et de la « riche austérité ». Bien sûr, il a une odeur aussi : « l’odeur sèche, de pierre à feu, de Monsieur Vailland », « Monsieur Vailland a une odeur de sainteté », à opposer à l’odeur mortifère de son épouse Elisabeth, « la vipère » (Autant Vailland est présenté positivement, presque amoureusement, par Mangin qui reste fasciné et séduit par le personnage par delà les années, autant Elisabeth Vailland en prend pour son grade !)

Comme souvent pour les récits qui surfent aux limites du réel et du fictionnel, on aimerait savoir ce qu’il en est au juste, quel jeu joue Chessex dans ce livre, s’il y a une part de lui dans Mangin, (forcément, mais laquelle ?), s’il a personnellement connu Vailland, etc… Je serais curieux de savoir aussi l’opinion qu’ont de ce livre les vaillantistes patentés (récupération éhontée ? hommage indirect?) Pour ma part j’y verrais plutôt une forme d’hommage en effet, légèrement ironique et un peu provocatrice sans doute, mais qui n’aurait sans doute pas été pour déplaire au retiré de l’Ain. En tout cas j’ai pris plaisir à ce livre bien conduit et bien écrit.

Tout de même je suis resté sur une sacrée frustration. Tout un coup à la page 120, en plein milieu d’une phrase et alors qu’en plus semblaient s’annoncer des pages assez plaisamment libidineuses, on bascule dans un tout autre récit sans aucun rapport. Manifestement il s’agit d’une erreur de montage, un cahier provenant d’un autre livre s’est substitué à celui où devait se trouver la fin du récit de Mangin ! Ah les Livres de poche, faits à la va-vite auraient protesté les anti-poche d’autrefois ! Bref il faut que je me mette en quête de cette fin. Etrangement cela m’a fait remonter un souvenir d’enfance. Là il ne s’agissait pas d’une erreur mais bien d’une frustration organisée. C’était un conte sur un disque, je crois me souvenir qu’il s’agissait d’un prince qui devait raconter une histoire laquelle délivrerait d’un sortilège, tout le disque lentement y préparait, le prince ouvrait la bouche, et puis, rien, rien, le disque se terminait, de cela en tout cas je me souviens bien, de cette bouche qui restait muette, de cette histoire qu’on ne connaîtrait jamais, au grand jamais…