30 mars 2009
et giboulées...
Samedi matin nouvelles
tentatives infructueuses et agacement à l’unisson.
Je réagis. Ne te laisse pas
bouffer ta journée mon garçon ! Je veux attendre de voir le fiston
pour avoir une idée de diagnostic avant de porter la machine à réparer. Il
vient en fin d’après-midi. En attendant il me faut choisir un petit
quelquechose sympathique à faire. J’hésite entre les primitifs italiens à
Jacquemart André et les expos de la Maison européenne de la photographie.
Je choisis celles-ci car
elles sont proches de se terminer.
Je pars sous le soleil,
j’arrive dégoulinant de pluie.
Comme toujours j’aime
beaucoup ce qui se fait dans ce lieu. Le fait de présenter plusieurs
photographes sans qu’il y ait aucune logique particulière dans leur association
est très stimulant et toujours intéressant. On apprécie plus certains que
d’autres naturellement mais tous gagnent à cette présentation croisée. Ils sont
suffisamment bien représentés chacun pour qu’on puisse entrer dans un style,
dans une œuvre et suffisamment peu nombreux pour qu’on n’ait pas le sentiment
de zapping en passant de l’un à l’autre. Et ces confrontations donnent la
mesure de la variété et des ressources de la photographie, un art que
j’apprécie de plus en plus.
J’ai commencé avec Combas,
lumineux, festif, décoratif mais qui ne m’émeut pas vraiment. J’ai vu les
photographies de Giorgia Fioro fixant au quatre coins de la terre des hommes
manifestant leur rapport au sacré. J’ai vu celles aussi de Minot-Gormezzano,
jouant des ombres, des reflets, des lumières et des présences ténues des
figures humaines dans la nature. Certaines me paraissait porter un rapport à la
transcendance qui m’émeut bien plus que les visages extatiques des orants de
Fioro. Ainsi dans la magnifique série des Hautes Terres avec ces présences
humaines fortes, puissamment mises en valeur malgré leur petitesse devant
d’amples paysages de montagnes. Je me suis laissé embarquer par l’exposition de
François Rousseau : l’Atelier. Il y a la beauté des corps, il y a le nu et
l’habillé, le voile et la transparence, la travail du photographe et celui du
peintre, le jeu des reflets avec des miroirs arrondis qui évoquent Van Eyck, la
musique de la bande son qui accompagne. Tout ça donne des images aux multiples
résonances. Certaines sont des chorégraphies suspendues dont les mouvements
figés en plein mystère font démarrer l’imaginaire. J’ai eu l’occasion dans des
ateliers d’écriture de constater que j’aimais bien me lancer à partir
d’images : celles-ci donnent vraiment envie de raconter des histoires.
Ciel noir à ma sortie. Puis
déchirure des nuages et soleil éclatant quand j’arrive place des Vosges où je
m’attarde un moment. Je sors mon appareil. Je fais quelques photos paysages
pour capter cette belle lumière sur l’ocre des bâtisses. C’est beau. Mais ce
qui est plus intéressant c’est d’accrocher les gens, de tenter de fixer quelque
chose d’une ambiance. Je reste à distance, toujours gêné. Mon téléobjectif
n’est pas très puissant. Est-ce que je vole l’image, est-ce que je dépasse mes
droits en les déposant ici ? Peut-être mais il n’y a là rien que de très
doux, rien qui puisse mettre à mal, alors malgré tout je m’autorise…
Et puis figurez-vous, rentré chez moi et en présence du fiston, je rallume l’ordinateur ! Démarrage au quart de tour, écran parfaitement stable ! J’ai du mal à en croire mes yeux et mes doigts tandis que je pianote sur le clavier. Mais c’est incontestable, le problème a disparu. Insondable mystère ! (Je ne me fais aucune illusion, la menace est là, il faut que je fasse les sauvegardes nécessaires, mais n’empêche, pour l’instant, ça marche, aussi vrai que le soleil est revenu après la pluie.)
Giboulées...
Ça y va les giboulées en ce
moment, giboulées dans le ciel et giboulées dans l’animal…
C’est plutôt soleilleux
pourtant en moi en ce moment. Je me sens plutôt porté. C’est l’effet toujours
de ma prise de parole de l’autre jour, pas tant pour ce qu’elle a été en
elle-même que pour ce qu’elle exprime en profondeur d’un cheminement à l’œuvre.
Non décidément ce n’est pas tout à fait l’homme immobile. D’autant que
là-dessus sont venus se greffer d’autres éléments de nature à me booster sérieusement
et dont je parlerai quand il sera temps.
Mais quelle cyclothymie
aussi !
Vendredi et une bonne partie
de la journée de samedi je me suis senti totalement abattu. La cause immédiate
en a été une panne d’ordinateur. Imprévisibles, exaspérantes machines !
Enfin pas si imprévisible que ça, la catastrophe me pendait au nez. Depuis un
moment mon écran faisait des siennes, manifestant une inquiétante instabilité,
pâleur soudaine ou zébrures et zig-zag puis rideaux défilants
verts/bleus/blancs. J’ai pensé que c’était un problème de connexion électrique,
un faux contact entre l’écran et le reste du portable puisque en manipulant
délicatement l’écran, je parvenais quoique de plus en plus laborieusement, à
trouver la position idoine permettant de retrouver la stabilité. Mais vendredi
rien à faire. L’instabilité tourne au blocage total, qui entraîne le blocage de
l’ordinateur. Je tente en vain des redémarrages sous divers modes. Rien à
faire. Et moi qui n’est pas fait toutes les sauvegardes nécessaires ! En
tout cas voilà que mon vendredi après-midi, moment normalement de plaisantes
escapades et qui n’est plus qu’agacements informatiques.
J’avais pas mal de tâches prévues sur l’ordinateur pour ce week-end. Alors je passe sur celui de Constance. Mais je n’aime pas. Je ne suis pas chez moi. Je n’ai pas les fichiers, les liens, les programmes dont j’ai besoin. Je reconstitue certaines choses à partir de sauvegardes que j’ai sur ma clé. Je me sens maladroit. Je ne suis pas à l’aise avec Vista auquel je ne suis pas habitué. Pertes de temps ! Et puis il y a autre chose. Je me sens mal à l’aise. Je ne me sens pas chez moi. Je ressens souvent l’envie « d’une chambre à moi », alors là, ne même plus avoir mon ordinateur ! Je me sens dépossédé !
Mais aussi je m’agace de mon agacement. Il dit la dépendance dans laquelle on est, dans laquelle on se met avec ces machines infernales et globalement avec toute la technologie qui nous entoure. J’ai des pensées d’allègement, d’espace, de silence alentour, d’une simple plume crissant sur le papier. Mais j’ai aussi la pensée que je me plais à ces dépendances que je me suis données et que l’idée de m’en affranchir n’est qu’un fantasme.
N’empêche pendant tout ce temps, tout le reste, tout ce qui m’avait porté est comme éteint, effacé. Et même un coup de fil important que j’avais à donner avant le week-end à propos de la maison brûlée est passé à la trappe, je l’ai totalement oublié.
Et je m’en veux terriblement
de m’être laissé piéger, de n’avoir pas mieux réagi, avec plus de mesure, avec plus
de distance.
C’était là ma méchante bourrasque…
PS: il n'y a aucune raison pour que certains paragraphes apparaissent en plus gras! J'ai copiér/collé deux fois à partir de word pour essayer de rétablir. Rien à faire. Encore une facétie informatique. Je ne m'acharne pas. C'est comme une illustration du billet ça , la malice des choses! et encore un truc qui me donne envie de passer chez dotclear pour contrôler ce que je fais.
27 mars 2009
Puissance de la littérature
J’ai lu le week-end dernier« Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil » d’Haruki Murakami.
C’était vraiment une lecture de hasard. J’ai récupéré ce bouquin à l’occasion d’une promotion de la collection dix/dix-huit. Un livre était offert dans un choix de trois. J’ai choisi celui-ci par curiosité, justement parce que je ne connaissais pas l’auteur et parce que globalement je suis très ignorant du monde japonais dans son ensemble et de sa littérature en particulier.
On lit beaucoup de livres, certains sont médiocres et vite oubliés, d’autres sont bien menés, bien écrits, leur lecture est plaisante, ils nous enrichissent et puis pour quelques uns c’est encore autre chose, il y a une sorte de magie qui emporte sans qu’on sache toujours très bien pourquoi et là on se dit « ce n’est pas juste un récit, un roman, là, c’est de la littérature ».
Récemment j’avais eu ce sentiment avec « Les mains gamines » d’Emmanuelle Pagano et je viens donc de l’avoir à nouveau avec ce livre-ci, tellement différent.
A quoi cela tient-il ? Un style, un ton, une musique, une sorte d’harmonie intérieure qui court sans hiatus tout au long du texte, la correspondance parfaite entre les moyens mis en oeuvre (qui peuvent être d’une extrême simplicité comme c’est le cas ici) et l’objet du récit. Rien à rajouter, rien à retrancher, on est embarqué…
Ici toute l’histoire est baignée d’une impalpable nostalgie, portée par une narration à l’imparfait, très simple, très linéaire qui suit la chronologie de l’histoire d’une vie. Le souvenir ébloui d’un amour d’enfance et de quelques moments précieux, l’écoute d’un disque ensemble, des mains frôlées, traversent les années. L’enfant aimée, Shinamoto-San, devenue femme apparaît à plusieurs reprises au narrateur. Celui-ci, installé dans une vie familiale, professionnelle « parfaite » à laquelle « il ne manque que l’essentiel » est de plus en plus bouleversé par les apparitions et disparitions de cet amour essentiel qui deviennent le cœur de sa vie. Il faudrait revenir, reprendre cet amour là où il s’est manqué mais, « c’est vraiment dommage, les choses ne peuvent pas aller à reculons ». Cette femme retrouvée est intensément douce, souriante mais mystérieuse, inaccessible. Lors d’un voyage au bord d’un fleuve dans la montagne où s’accomplit un acte essentiel (magnifique dixième chapitre, cœur du livre), « une porte s’était entrouverte, une fois, une seule fois, puis s’était refermée hermétiquement ». Qu’y a-t-il derrière cette beauté et cette douceur ? On ne le saura pas mais on devine des abîmes, « un silence glacé », « le spectacle de la mort ». Shinamoto-San réapparaît une dernière fois, effectue un nouveau voyage avec le narrateur, un seul jour, une seule nuit, un accomplissement charnel enfin réalisé puis une nouvelle disparition qu’on suppute cette fois définitive, comme si cet amour là ne pouvait être de ce monde.
Il reste au narrateur à reprendre pied dans le monde réel, auréolé à jamais d’une infinie nostalgie et de ses souvenirs éblouis.
Peut-être aussi ai-je été à ce point sensible à ce livre parce qu’il a fait écho à des pensées d’écriture que j’ai en moi depuis longtemps. Parmi celles-ci en effet figure un récit où brilleraient des femmes croisées, rencontrées, aimées parfois de loin, parfois dans la pure rêverie, je voudrais partant de souvenirs, certains infiniment ténus, minuscules mais qui ont rayonné en moi puissamment au cours des années m’envoler dans l’imaginaire, prendre des chemins que je n’ai pas pris, voir où ils me mènent. Je n’ai pas écrit une page de ce récit, par même choisi le point de départ, je n’ai que le titre qui flotte en moi depuis plusieurs années : « Femmes manquées ».
Croiser ce roman de Murakami sur un sujet qui n’est pas si différent à la fois me stimule et me paralyse à voir l’immensité de l’écart entre ce que fait un écrivain de talent et les pauvres petites fictions qu’il a pu m’arriver de produire.
En tout cas il me faudrait prendre le temps, m’immerger totalement, m’éloigner donc de ce journal.
Il faudrait basculer dans cet écrire vraiment dont parle souvent Eva et dans lequel semble-t-il elle est aujourd'hui parvenue à entrer.
Bon, je m’éloigne de ma petite note de lecture là…
24 mars 2009
"Le temps des amoureuses"
J’ai vu « Mes petites amoureuses » de Jean Eustache, il y a fort longtemps, au moment de sa sortie. Je ne m’en souviens évidemment pas bien, aucune image directe ne m’en remonte. Mais je sais que j’avais beaucoup aimé, je sais que ce film a laissé trace en moi même si ce n’est pas une trace précise. Je l’avais beaucoup plus apprécié en tout cas que « La maman et la putain », l’opus le plus connu et le plus célébré d’Eustache. « Mes petites amoureuses », moins sophistiqué, moins bavard, moins intello m’avait paru beaucoup plus vrai, il m’avait beaucoup plus ému, sans doute aussi parce qu’il faisait plus directement écho à des affects que j’avais pu connaître en tant qu’adolescent malgré un contexte complètement différent.
J’ai donc été voir l’autre jour avec beaucoup de curiosité « Le temps des amoureuses », un film de Henri-François Imbert, né de sa rencontre de hasard avec un homme, Hilaire Arasa, qui trente ans plus tôt jouait l’un des adolescents du film d’Eustache.
Imbert est coutumier d’une forme de documentaire très particulière dans laquelle il s’implique lui-même avec sa propre histoire et ses propres souvenirs. Il raconte comment il se cherche et se construit lui même au travers des enquêtes qu’il conduit pour ses films. J’avais beaucoup aimé certains de ses précédents films, notamment « Doulaye, une saison des pluies »
Peu à peu, par de multiples rencontres étalées sur plusieurs années Imbert se lie de façon de plus en plus amicale et profonde avec Hilaire, il retrouve d’autres protagonistes du film et retourne sur les lieux où celui-ci a été filmé. Il monte ensuite le récit de cette enquête en la ponctuant par des photos de tournage prises pendant la réalisation du film d’Eustache.
Ce film n’est pas sans défaut. Il est parfois un peu ennuyeux, notamment au début, où la mise en place me parait assez laborieuse (mais peut-être le fallait-il pour rendre compte du caractère laborieux, hasardeux de l’enquête elle-même) mais il est passionnant par la façon dont il tresse le passé avec le présent, l’histoire individuelle et l’histoire collective. Car ce retour sur tournage est aussi et surtout une réflexion sur les effets que la rencontre avec le cinéaste et la brève expérience vécue par les adolescents à ce moment là ont eu sur leur vie, spécialement sur celle d’Hilaire qui remarque qu’il n’y a pratiquement pas de jour depuis cette rencontre où il n’y ait pensé d’une façon ou d’une autre. L’Hilaire d’aujourd'hui, éducateur travaillant avec des adolescents difficiles (tiens, comme par hasard !), compositeur de musique et chanteur à ses heures, jeune grand-père, est sorti aussi de cette expérience, il en a conscience et c’est sans doute ce qui explique la grande implication avec laquelle il rentre dans le projet d’Imbert. Le cinéaste et son principal personnage cocréent le film mais aussi se créent eux-mêmes à travers ce dialogue du passé et du présent. Ainsi la séquence intercalée qui montre Imbert enfant lui-même à partir d’une vieille vidéo d’une classe de neige ne paraît pas du tout gratuite.
Le film se termine sur une séquence dans laquelle on voit Hilaire dans la Maison d’enfants dont il a la charge en Cerdagne avec des adolescentes d’aujourd'hui, les images et les propos font à la fois violemment contraste avec celles des adolescents du temps d’Eustache et en même temps font continuité et élargissent le propos d’une quête individuelle à un regard sur les évolutions de la jeunesse, elles-mêmes reflets des évolutions de la société.
Du coup j’ai pensé moi aux ados de « Entre les murs ». Un des aspects les plus intéressants de ce film par ailleurs contesté, est la façon dont il a été fait en associant dans un travail d’assez long cours des adolescents et des personnels d’un collège au projet et à la réalisation du film. Au-delà des effets immédiats je suis sûr que ces adolescents en seront marqués. Et je me prenais en voyant « Le temps des amoureuses » à penser au film qu’un autre Henri-François Imbert pourrait en faire dans trente ans.
C’est un petit film forcément fragile, précaire, qui restera bien peu de temps en salle, qui risque fort de passer très inaperçu et c’est pourquoi, plus que sur d’autres films plus facilement séduisants et plus assurés de trouver un public, j’ai eu envie de faire ce billet.
Et j’ai aussi surtout très envie de revoir « Mes petites amoureuses ».
23 mars 2009
Les jours sans...
Ce matin en allant au bureau
il n’y avait en moi aucun pétillement porté par la marche, aucune envie à
l’égard de la journée qui s’ouvrait, il n’y avait que des pensées pesantes…
Est-ce le temps redevenu
gris, froid et venteux, est-ce l’ennui face à mon travail professionnel à
l’égard duquel je me sens désormais tellement usé qu’il serait temps que je
m’en aille, est-ce un problème de santé, minime, mais qui m’agace, est-ce
l’annonce pendant ce week-end du décès d’une cousine âgée, (mais qui ne l’était
pas il y a si peu de temps, avancée inexorable du temps !), est-ce une
certaine solitude parmi la foule, est-ce la pensée des contraintes matérielles
qui rendent si compliquées mes rencontres avec une amie très chère, est-ce une
simple et inévitable descente d’énergie après des journées fortes et qui
m’avaient vivifiées ?
Un peu de tout cela sans
doute.
Il faut faire aussi avec les
jours sans, ils ont leur place et ne peuvent tout à fait être passés sous
silence !
20 mars 2009
Grève et manifestation
Cette fois j’ai fait grève.
Non que j’ai été saisi d’un
soudain enthousiasme militant mais j’avais tout simplement l’impression que je
ne pouvais pas ne pas en être, que je me serais senti trop mal à l’aise à
rester coincé toute la journée à mon bureau, à ne pas manifester ma solidarité
avec ceux qui luttent et mon souhait d’une autre politique, même si je ne sais
pas trop ce qu’elle pourrait être, c’est bien là où le bât blesse.
Toutes ces nouvelles qui
tombent jour après jour, l’approfondissement de la crise, l’aggravation de la
précarité, de la montée du chômage, cet argent que l’on donne si libéralement
d’un côté et si difficilement d’un autre, ce refus toujours inébranlablement
affirmé de toucher aux privilèges de quelques uns font qu’on ne peut que se
sentir interpellé. Je suis particulièrement révolté par cette position de
principe sur le bouclier fiscal défendue becs et ongles en affirmant que ce
n’est pas ça qui coûte cher au budget de l’état. Peut-être mais que le Trésor
Public puisse rembourser dans une telle période de crise à quelques uns des
sommes qui représentent pour le précaire ou pour le travailleur pauvre une
somme astronomique me paraît tout simplement indécent et mérite qu’on le crie.
Ce qu’il faudrait faire je
n’en sais rien. J’ai soupé des yakas et les fauquons et c’est bien ce qui m’a
conduit à rester le plus souvent à l’écart des précédentes mobilisations. Il
n’y a pas de solution magique mais on pourrait faire sûrement moins mal. La
crise est tellement profonde, multiforme, les vieilles recettes ne marchent
pas, on n’en voit pas de nouvelles. C’est très difficile de changer de
paradigme. Je suis tombé au cours de la manif sur un distributeur de tract d’un
« Parti de la décroissance ». Il y avait là des réflexions intéressantes.
Mais comment effectuer la transition entre notre modèle industriel et un
nouveau modèle à inventer, sachant toutes les résistances qu’il y a à
affronter, celles de ceux qui nous gouvernent, celles des profiteurs du système
industriel et financier actuel à la recherche des plus grands profits immédiats
par l’exploitation à tout crin des hommes et de la nature mais aussi celle de
ceux qui vivent, oh combien douloureusement, la casse des outils industriels
qui jusqu’à présent leur offrait du travail ?
Je suis toujours aussi
dubitatif sur les résultats de ce type de mobilisation mais je ne souhaite pas
pour autant les explosions radicales dont rêve le NPA qui ne règleraient rien
et pourraient conduire au pire. Je ne vois aucune solution politique à court
terme, entre un PS toujours aussi occupé de ses bisbilles, un front de gauche
trop antieuropéen, un NPA dont la radicalité ne mène à rien.
Le matin je suis passé au
bureau pour faire les déclarations de grève afin que nos absences se marquent
dans les statistiques et pour que, comme il est normal, notre ayons à subir un
retrait de salaire. Ensuite je suis rentré paisiblement chez moi en cours de
matinée, jouissant du beau temps et heureux de me sentir plus en accord avec ma
conscience qu’au mois de janvier. On a pu déjeuner sur notre terrasse pour la
première fois cette année. A l’ombre il faisait encore frisquet mais avec un
bon pull ça allait. Oui c’est le printemps… Et ce printemps météorologique
compte aussi pour effacer en moi cette froidure à l’égard du monde qui en
janvier m’avaient fait rester de côté.
L’après-midi donc j’ai été à
la manif ce qui pour moi était le plus important.
J’ai d’abord commencé à y
errer comme à mon habitude, plutôt en voyeur qu’en participant. Il y avait un
étrange contraste entre les deux versants du Boulevard du Temple, un côté ombre
où on caillait, et un côté soleil où il faisait presque trop chaud lorsqu’on se
retrouvait immobile, coincé dans les paquets de foule.
J’étais content de coller
sur mon blouson le « Casse toi, pov’con », distribué par le Parti de
Gauche sans manifester pour autant un soutien particulier à cette organisation
mais crier cela était aussi le sens de ma présence.
J’ai fini par rejoindre le
petit cortège des représentants de ma corporation. Habituellement je n’aime pas
trop défiler avec eux car je suis loin de partager toutes les positions du
syndicat majoritaire, mais bon, j’ai préféré me glisser tout de même avec eux,
marcher avec des collègues. On a chanté les chansons inventées pour l’occasion,
forcément un peu démagogiques mais il y en avait de bien tournées, et ça fait
du bien de se sentir tout de même dans la participation même si je me sens
souvent décalé de mon monde professionnel, en difficulté d’appartenance. J’y ai
revu des collègues que je n’avais pas vu depuis très longtemps et rien que ça
c’était un plaisir à ne pas bouder.
Bref je suis revenu fatigué et un peu rompu par les heures de piétinement mais finalement, sur un plan purement personnel j’ai passé un bon moment, sans être perturbé par les doutes et les malaises identitaires qui ont souvent rendu mes participations à des manifestations pénibles et amères.

Un peu de musique pour réchauffer les coeurs
18 mars 2009
Mon intervention
Donc comme annoncé voici le texte
de mon intervention de samedi, telle que je l’avais écrite et telle que je l’ai
lu à quelques bricoles près. (J’ai un peu raccourci et accéléré, notamment vers
la fin).
Bon ça fait un pavé mais
promis demain je vous parle d’autre chose…
D’abord une petite chose,
pour ceux qui me connaissent ici par mon nom d’état civil, et qui sont
nombreux, hop, vous fermez les yeux, là vous les rouvrez, ce n’est plus XX qui
est devant vous, c’est Valclair, apaïste et blogueur… ça c’est juste pour vous
demander un minimum de discrétion, de ne pas associer les deux noms de façon
écrite surtout sur internet, je veux essayer de conserver, autant que faire se
peut, au moins ce petit lambeau là d’anonymat.
Je tiens mon journal en ligne « les échos de Valclair » sans interruption depuis janvier 2003, donc depuis plus de six ans, ce qui fait de moi dans ce monde mouvant d’internet un quasi dinosaure. J’ai commis environ 1 millier de billets sur des sujets très divers et sur un rythme toujours relativement régulier, entre 10 et 15 billets par mois environ, ce qui, imprimé dans une police assez serrée, représente un millier de pages. J’ai d’abord eu un site classique jusqu’en octobre 2005 date à partir de laquelle je suis passé au blog.
J’ai tenu des journaux
intimes, à différents moments de ma vie, à l’adolescence puis comme jeune
adulte, ensuite je me suis longuement interrompu et j’ai repris cette pratique
à partir de 1998 pour ne plus l’interrompre. C’était un journal intime assez
classique, mêlant comptes-rendus de mes lectures, émotions esthétiques,
évènements de ma vie, réflexions diverses et questionnements existentiels.
Mais d’abord d’où et comment
m’est venu cette drôle d’idée ?
Passer brusquement du
journal pour moi seul, journal absolument privé à une mise ligne qui en fait un
objet public, radicalement public, puisque ouvert à tous vents, à tous les
clics…
Il faut dire que cette
aventure a un peu commencé à cause de Philippe Lejeune, si, si, je dois le
dénoncer, c’est lui qui sans le savoir m’a inoculé ce terrible virus…
J’ai lu son livre
« Cher écran » en 2000 et j’ai tout de suite été fasciné par ce monde
qu’il me révélait. Philippe donnait des extraits et analysait les premiers
journaux en ligne, apparus dès 1995-1996 principalement au Québec puis
commençant à se développer en France, notamment avec le journal de Mongolo qui
est d’ailleurs déposé dans le fonds de notre association. J’ai eu très vite la
conviction qu’internet allait se développer de façon considérable, et là
manifestement je ne me suis pas trompé, qu’il préludait à une révolution dans
les modes de communication et qu’il serait intéressant d’observer les
conséquences que cela pouvait avoir sur les relations entre les personnes et
sur l’écriture, notamment sur l’écriture personnelle.
Et donc j’ai moi-même
commencé à observer tout ça de loin et en silence. J’étais intrigué par le
paradoxe : qu’est ce que ça pouvait vouloir dire d’écrire un journal
supposé intime et de le mettre en ligne ?
Assez vite je me suis
dit : Tu observes. Mais quelle meilleure façon d’observer y aurait-il que
de t’y lancer toi-même ? Bref comme un ethnologue je me suis senti des
envies « d’observation participante ». Au départ c’était une démarche
presque expérimentale : voir ce qui allait se passer, ce qui adviendrait
de mon écriture, ce qui changerait…
Je ne me doutais pas que je
me prendrais à ce point au jeu !
Ce n’était pas évident de
démarrer. J’avais de grandes résistances. J’ai préparé matériellement mon site,
j’ai cherché un pseudonyme, je me suis fixé la date du 1° janvier 2003, j’ai
commencé à écrire mes billets de début janvier sur mon site mais en local comme
on dit, sur le disque dur de mon ordinateur, encore fallait-il pour qu’il soit
vraiment sur internet faire ce clic décisif qui allait propulser le site sur un
serveur distant, j’ai fait ce geste le 20 janvier, j’y vais, j’y vais pas, j’y
vais, hop, c’est fait, je m’en rappelle comme si c’était hier, je me suis
dit : « là ça y est, quelqu’un est peut-être en train de te lire,
mais qu’est-ce que tu as fait, tu es complètement fou, mon pauvre
garçon ! » Il y avait un avant, il y avait un après, et c’était comme
un changement de paradigme, l’intime, l’intérieur, le privé qui devenait
extime, extérieur, public…
Bon, évidemment tout ça
restait très théorique, très virtuel, c’est le cas de le dire, personne n’a dû
tomber comme ça sur mes écrits, ce n’est qu’après quand je me suis inscrit dans
un cercle de cyberdiaristes puis quand j’ai reçu un premier mail de quelqu’un
me lisant que je suis passé dans le vif du sujet, mais j’ai eu envie quand même
de rappeler cette émotion du premier clic parce qu’elle me semble
significative.
Avant de rentrer dans la présentation de ma pratique, je vais préciser
quelques points plus généraux:
De façon simple je dirai que
l’intime est ce qui m’est le plus intérieur, mes sentiments les plus profonds.
Ce qui est considéré comme intime varie selon les cultures et les époques, Michelle
Perrot nous le dirait très bien. Dans cette acception l’intime s’oppose plutôt
à l’extime, à des considérations plus extérieures, m’impliquant certes mais
moins profondément, un compte-rendu de lecture par exemple ou des
considérations sociétales.
Ce qu’on fait de cet intime
alors, dans un contexte culturel donné, dépend de chacun de nous, des limites
que l’on se donne, en fonction de notre propre histoire, de notre évolution.
Ainsi on peut choisir de garder l’intime intérieur, dans notre for privé ou
choisir d’en révéler une partie à autrui dans les cercles proches du dialogue
de personne à personne ou dans les cercles plus éloignés d’un partage public
plus ou moins large.
J’aboutis ainsi plutôt qu’à
la trilogie intime, privé, public à deux couples de polarités, intime/extime
d’un côté et privé/public de l’autre et tout mon réglage de blogueur va
consister à savoir à chaque moment où je fais passer le point de rencontre
entre ces lignes.
Je trouve important de poser
les choses ainsi et de ne pas faire une assimilation quasi synonymique comme
c’est parfois le cas de l’intime et du privé qui conduirait à poser d’emblée un
regard méfiant sur tout dévoilement de l’intime, à le poser d’emblée comme une
transgression.
Tant que tout ça ne concerne
que moi ou que je parle de ce qui est relationnel de façon générale,
désincarnée, j’ai toute liberté d’étaler mes interrogations et mes états d’âme.
En tout cas c’est à moi de fixer mes limites, en ayant réfléchi aux
conséquences possibles, à d’éventuels retours de bâton ou effets pervers, à la
façon dont je saurais y faire face ou pas.
Ça se complique sérieusement
lorsque des autruis précis entrent dans la partie que ce soit les proches de la
vie quotidienne ou des relations qui se sont construites sur internet à travers
la pratique commune du cyberdiarisme.
On ne peut plus alors se
permettre d’être « effrontément désinvoltes avec les confidences » pour citer
notre ami Pierre du blog Alterego. Il faut avoir le plus grand respect de
l’intimité d’autrui. Et pas seulement de ce que je crois moi être l’intimité
d’autrui mais ce que lui-même va considérer comme son intimité avec une vision
peut être différente, plus restrictive que la mienne. Le respect ce n’est pas
seulement ce que je crois devoir à l’autre mais aussi ce que cet autre
considère comme lui étant dû. Et ça même si ça doit me frustrer dans mon
expression et contribuer à limiter la part d’intime que j’aurais souhaité
aborder…
Donc, et là je reviens à mon propre journal, comment est-ce que j’ai
procédé, est ce que j’ai modifié ma façon d’écrire ?
En commençant je me suis
dit : à priori je veux essayer de garder mon journal le plus proche de ce
qu’il était.
Au départ j’ai simplement
introduit des pseudonymes, j’ai décontextualisé les récits, j’ai évité certains
noms de lieux ou d’activités trop précis, notamment ceux qui risquaient de me
faire reconnaître dans mon monde professionnel.
Mais je n’ai pas modifié le
fond, j’ai continué à traiter des mêmes sujets, je ne m’en suis interdit aucun
à priori.
Mais dire que je n’ai pas de
sujet tabou, ce n’est pas dire que je dis tout et que je le dis n’importe
comment.
D’abord, et ça pour moi
c’est très important, je n’écris pas directement en ligne. Je n’écris pas et ne
publie pas sous le coup de l’impulsion. D’ailleurs je n’ai jamais pratiqué le
journal défouloir ou déversoir, j’ai toujours relu et corrigé pour m’assurer
que j’étais clair et lisible ne serait-ce que pour moi. Je n’ai donc fait
qu’accentuer cette tendance en devenant cyberdiariste. J’écris sur un fichier word.
Je relis soigneusement mon billet avant de le publier, je le relis avec la
pensée qu’il sera lu, ce qui m’amène parfois à le modifier légèrement, à
atténuer des formulations, à arrondir certaines aspérités, à préférer l’allusif
au trop explicite. Et je me réserve aussi la possibilité de conserver certaines
entrées hors ligne. Mais ces entrées réservées ne sont pas très nombreuses
quoique leur nombre ait tendance à s’accroître.
Mais j’ai aussi et surtout
appris à manier l’allusion. Ça je m’y attendais moins, c’est venu peu à peu et
je crois que j’ai acquis une certaine habileté dans ce domaine, ce qui me
permet d’aller sur des terrains très intimes tout en restant suffisamment
discret.
J’ai des lecteurs de tous
ordres, lecteurs de passage arrivés sur le blog à partir d’une recherche dans
google, lecteurs fidèles, certains depuis le tout début et qui finissent par
connaître beaucoup de moi, lecteurs enfin que j’ai rencontré, avec qui se sont
développés des relations, certaines importantes et profondes. Ainsi dans un
même billet certains ne verront que des considérations générales, d’autres
supputeront des arrière plans au-delà de ce qui est explicite sans trop savoir
lesquels et pour d’autres enfin l’allusion sera un clin d’œil évoquant un fait
précis connu, ce sera alors comme un petit message privé glissé dans la parole
publique.
J’aime bien cette sorte
d’écriture à tiroirs. Du point de vue de l’exercice d’écriture lui-même, je
trouve que c’est assez excitant, ça a un petit côté ludique qui est très plaisant,
je souris souvent en écrivant telle ou telle phrase dont je me dis, tiens, ça
c’est pour un tel ou pour une telle…
Ce qui compte pour moi c’est
de m’assurer que je reste dans l’authenticité, que je ne déforme pas
consciemment. Dans ma relecture avant de mettre en ligne, il y a toujours cette
question : est-ce que là tu es bien toi même, même si bien sûr tu n’y es
pas tout entier ? Ou bien, au contraire, est-ce que pour ménager tel ou
tel, ou pour t’attirer de la sympathie ou du lectorat, ou pour te construire
une image, est-ce que tu ne serais pas départi de ta véracité ? C’est le
critère fondamental. Si je ressens à la lecture que je ne suis pas en accord
profond avec le billet je ne le publie pas. C’est arrivé, quelquefois,
rarement. En tout cas si j’avais le sentiment que ce décalage devenait trop
fréquent, que j’étais en train de me construire une image pour le public, que
j’étais en train de perdre la personne au profit du personnage, alors je me
dirais que je perds ce qui fait pour moi le sens même de cette écriture et
j’arrêterais.
Evidemment c’est difficile
de parvenir à cet équilibre et d’ailleurs il est toujours mouvant. Mais c’est
aussi cette difficulté qui rend les choses passionnantes. Souvent je parle de
ligne de crête. J’ai l’impression d’avancer sur un chemin étroit de montagne,
avec deux précipices à mes côtés, celui de la déformation, de l’inauthenticité
d’un côté, celui du trop dire de l’autre, parfois je glisse un peu d’un côté,
parfois je sens que ça menace de l’autre, mais l’un dans l’autre j’avance
toujours sur cette ligne de crête, j’essaie de trouver chaque fois le réglage
qui convient et quand j’y parviens, comme c’est la cas le plus souvent, j’ai
alors une grande satisfaction : je n’ai rien caché de ce que j’avais
profondément envie de dire, je ne me suis pas mis en danger en en disant trop
et je n’ai pas malmené de tierce personne.
Bien sûr avec le temps des
choses ont changé et continuent de changer :
C’était plus facile au début
lorsque j’étais protégé par un anonymat absolu, lorsque mon lectorat était
lointain, quasi abstrait. Les choses deviennent plus complexes lorsque cet
anonymat se lézarde, lorsque aussi se créent des interactions véritables avec
les lecteurs, lorsqu’on commence à les rencontrer, lorsque se créent des dynamiques
relationnelles individuelles ou de groupe qui comportent fatalement leur part
de tensions, de conflits, de jeux d’images, bref lorsque le fait de tenir
journal en ligne commence à s’articuler avec la vie elle-même.
Je m’étais attendu à ce que
franchissant cette étape je sois amené à mettre moins en avant les aspects les
plus intimes de mon journal. C’est vrai en partie. Mais l’intime néanmoins
résiste fortement. Plusieurs fois j’ai commencé à écrire en me disant « oh
là je pars dans quelquechose qui ne sera pas publiable », et puis
finalement, parfois sous réserve de minimes retouches notamment au regard des
tiers, je me suis dit : « tout de même, ça c’est moi, au fond il n’y
a là rien d’illicite, rien d’indicible, rien de honteux, allez, allons-y, publions... ».
Les interactions avec le
lectorat contribuent à entretenir avec force la présence de l’intime. C’est sur
les sujets intimes que les dialogues sont les plus nourris. Les contributions y
sont plus nombreuses parce qu’on touche là à des questions plus universelles.
Les échanges rassurent en montrant combien les questions sont partagées. Mais
aussi ils pointent des aspects qu’on n’avait pas forcément vu soi-même, ils
font donc réfléchir, parfois au prix d’une certaine déstabilisation. Mais donc,
ils font avancer, disons ils peuvent aider à avancer, restons modestes.
Les liens qui se créent avec
les blogueurs avec lesquels s’effectuent ce type d’échange se placent d’emblée
au-delà de la convivialité superficielle, on s’y trouve dépouillé, au moins en
partie, des oripeaux de notre personnage social. C’est spécialement frappant
lorsqu’on rencontre dans le réel pour la première fois une personne avec qui on
a eu un dialogue de ce type, on se trouve d’emblée sur un plan d’intimité qu’on
n’atteint que bien plus lentement avec les personnes rencontrées dans la vie
courante et ça c’est assez extraordinaire.
René Rioul dans un texte
référence pour notre association « le désir d’autobiographie » évoque
comme source profonde de ce désir « ce mixte du même et de l’autre » qu’on
rencontre en fréquentant les textes autobiographiques. Il citait cette
réflexion paradoxale qu’on se fait parfois en lisant un texte: « pour moi
c’est exactement la même chose et pourtant c’est entièrement différent ».
C’est tout à fait ça et c’est ce qui a fait de moi un passionné
d’autobiographie puis un adhérent de l’APA et un déposant dans notre fonds.
Or je retrouve ce
« mixte du même et de l’autre », cette articulation du semblable et
du différent, de l’alter et de l’ego, de façon décuplée dans ma pratique de
cyberdiariste intimiste. Car l’écriture en ligne et les échanges qu’elle
autorise fonctionnent dans l’immédiateté, ce qui leur confère une plus grande
puissance, les rendant certes plus problématiques et plus dérangeants mais aussi
plus enrichissants.
Cela dit j’ai certainement
fait bouger les frontières du dicible et de l’indicible sur mon blog. J’ai
constaté en effet que le nombre d’entrées de mon journal que je laissais
hors-ligne avait augmenté : presque pas en 2003-2004 au temps de
l’anonymat profond, pas loin de 10% au temps des premières fissures de cet
anonymat et près de 20% en 2008, là ça commence à faire beaucoup. Et évidemment
ma prestation de ce jour devant vous risque de ne pas arranger les choses.
C’est pourquoi j’ai hésité,
avant de prendre la décision de venir parler ici, j’ai pesé les intérêts que
j’y trouvais et les craintes que j’en avais. J’ai évoqué mes hésitations dans
plusieurs billets qui m’ont d’ailleurs valu pas mal de réactions et de mises en
garde : « attention Valclair, tu vas perdre ton âme, nous allons
perdre le Valclair que nous aimons, celui qui donne vraiment de sa
personne… »
Je sais qu’il y a un risque.
Ce qui est sûr c’est que je souhaite qu’une part d’intime reste présente dans
mon journal. Je ne souhaite pas basculer vers un blog qui serait uniquement
extime, composé de notes culturelles ou de considérations consensuelles sur les
petits bonheurs de la vie, sur le temps qui passe ou sur des sujets en vogue,
en tout cas dans la blogosphère que je fréquente, du genre la surconsommation
c’est mal ou Monsieur Sarkozy n’est pas gentil etc, etc…
Alors que dire pour conclure ?
Je ne parle que pour moi
évidemment. Je n’ai pas de modèle à proposer. Je peux juste dire que je trouve
mon compte dans cette pratique puisque je la poursuis sans désemparer depuis
maintenant plus de six ans.
Parfois j’ai des envies
d’arrêter, parce que je la trouve trop envahissante, parce que je me dis :
à quoi ça rime, toutes ces pages, toutes ces heures passées à les écrire, est-ce
que ce n’est pas du temps pris à la vie ?
Mais ce que je remet en
cause alors c’est le fait de tenir journal plus que de le tenir publiquement.
Et je pense même au contraire que parce que je le tiens publiquement que je
parviens à le continuer.
Je serais incapable
désormais d’écrire ce journal s’il n’était que pour moi, si je ne le partageais
pas avec un lectorat qui souvent m’encourage, si je ne l’inscrivait pas dans un
échange. D’ailleurs même parmi mes billets qui restent hors ligne, rares sont
ceux qui n’ont jamais quitté mon disque dur. Presque tous ont donné lieu à des
échanges, cette fois privés, avec certains de mes lecteurs privilégiés, pas les
mêmes naturellement selon les billets, selon les moments. Mais ces échanges
privés se sont construits avec des personnes qui sont devenus des amis après
m’avoir découvert au travers de mon expression publique.
Je pense donc que cette
démarche d’expression publique de soi peut être profondément bénéfique dès lors
qu’on la fait en toute connaissance de cause des risques, des contraintes et
des limites, dès lors qu’on respecte certaines précautions, règles de prudence
vis à vis de soi, règles de discrétion vis à vis d’autrui.
On avance soi-même à travers
un tel parcours. On se libère. Jamais lorsque je me suis lancé dans cette
expérience, en un temps où j’étais terrorisé à l’idée de la moindre faille qui
pourrait compromettre un tant soit peu mon anonymat, je n’aurais pas imaginé
pouvoir venir parler de tout ça, devant vous, comme je le fais aujourd'hui, de façon
décontractée, enfin relativement décontractée, n’exagérons rien.
J’ai appris à donner
publiquement de moi des choses qui m’auraient paru inconcevables il y a
quelques années et qui me paraissent aujourd'hui quasiment anodines, normales.
Il n’y a pas honte à évoquer telle intermittence de cœur ou à reconnaître telle
fragilité ou telle fêlure, à être soi plutôt que le personnage dans lequel on
reste le plus souvent enfermé. S’accepter au regard des autres c’est
profondément accepter d’être soi.
Et voilà pourquoi, sans trop
savoir où je vais, je continue l’aventure…
Printemps
Comme vous l’avez peut-être
constaté c’est le délire dans l’affichage des commentaires sur canalblog depuis
hier. Sur l’interface tout paraît normal, les commentaires ont le statut
« publié » et pourtant certains apparaissent puis disparaissent mystérieusement.
Bref tout ça pour dire que si vous constatez des bizarreries ça ne vient pas de
moi ni de vous. (Enfin c’était, car ce soir, au moment où je publie, ça a l’air
de fonctionner normalement)
C’est assez agaçant et voilà
en tout cas de quoi renforcer mon envie de déménagement et de migration vers le
système Dotclear…
En attendant c’est le
printemps, enfin… Cette année le temps froid ou maussade a été plus continu que
de coutume ce qui fait que ces premiers beaux jours attendus avec plus d’impatience
sont d’autant plus appréciés. Il fait un temps idéal, l’air encore frais, léger
et le soleil qui commence à chauffer mais avec douceur. J’en ressens un
formidable bienfait. J’ai le sentiment qu’avec les années mes humeurs
deviennent de plus en plus météodépendantes. Ma marche vers le bureau ce matin
en était toute teintée d’allégresse.
En deux jours le forsythia
de notre cour est passé de timides bourgeons à une formidable explosion
lumineuse. Il est à son optimum avant la pousse des feuilles et avant qu’un
coup de vent et de pluie un peu violent ne lui fasse perdre une partie de ses
fleurs. Je l’aurais bien pris en photo pour vous l’offrir pour le plaisir des
yeux mais à mon retour du bureau l’ombre tombée des immeubles avoisinants avait
déjà terni son éclat.
Tout à l'heure j’ai
accompagné l’Anglais vers son Eurostar. Il vient de faire une halte de trois
jours à Paris après son séjour au ski et on en a profité pour lui faire
souffler, presque dans les temps, ses bougies d’anniversaire. Vingt-six ans !
Un peu effrayant de voir comme ça a filé. Mais le moment a été plaisant, avec
mon père, avec la mère de Constance, même si l’Agronome qui avait lui dû déjà
rejoindre son école n’était pas avec nous.
Contrepoint indispensables
de nos interrogations et coupages de cheveux d’intello et de gens de mots, ne
pas oublier, ne jamais oublier de se régaler des choses simples…
16 mars 2009
Alors, cette Table ronde...
Voilà cette fameuse journée
est passée…
C’est fait donc. C’est un
soulagement. Et en même temps me voici presque dépité que toute cette tension
et cette excitation soit terminée. Ce n’est pas « post-coïtum animal
triste » mais pas loin…
Globalement pendant la Table
ronde c’est le plaisir de l’intervention qui l’a emporté, l’excitation joyeuse
d’y être enfin et de m’exprimer sans détour devant une salle bien remplie, plus
de 150 personnes, un peu plus que les Tables rondes des autres années, avec un
public plus varié et pas mal de gens qui nous étaient inconnus. Les annonces
passées, sur le site de l’association mais aussi sur quelques blogs y ont
peut-être contribué, annonce sur le Sablier de Fuligineuse par exemple ou dans
les Lignes de fuite de Christine Genin, un blog qui devient une véritable
référence dans la blogsophère littéraire, j’ai bien aimé d’ailleurs le ton
enlevé et gentiment humoristique sur lequel y était annoncée mon intervention.
Le public blogueur cela dit est
resté certainement encore bien minoritaire dans cette assemblée. J’ai eu le
plaisir cependant de voir quelques blogamis avec qui j’ai échangé au moment où
ils rentraient des sourires complices. J’ai balayé la salle cherchant à deviner
si je pouvais en suspecter d’autres parmi les têtes inconnues mais l’exercice
est difficile et très vite je n’y ai plus pensé. Mais je me suis amusé aussi
des visages stupéfaits de quelques apaïstes interloqués de réaliser tout à coup
qui était ce mystérieux Valclair. Il y a un petit côté assez jouissif dans un
coming out !
J’ai bien aimé les diverses
interventions de la Table ronde avec leur tonalité très différentes, sur le
fond comme dans la forme: la promenade plaisante de Michèle Perrot dans les
chambres d’écrivains (ou d’écrivants) et plus largement dans les espaces privés
ou publics où se génère l’écriture ; le récit simple, clair et fort de la
façon dont l’écriture pour Marie Chaix s’enracine dans une nécessité vitale,
voire comme condition même de la survie, « écrire pour sauver sa
peau » ; les réflexions très fines de Philippe Vilain sur la
fictionnalisation de l’intime et la mise en roman (Et voilà que j’ai très envie
de rajouter « Défense de Narcisse » à une Pile à Lire déjà plus haute
que moi !)
Ensuite il a fallu que je me
lance. A vrai dire je n’ai pas eu beaucoup de difficulté car je n’ai fait que
lire un texte entièrement écrit à l’avance, contrairement à mon habitude. Sur
un sujet pareil j’avais besoin de cette sécurité. Je crains toujours que la
lecture donne un côté soporifique à l’intervention mais il faut reconnaître que
l’assurance que donne le papier est bien agréable. J’ai essayé d’y mettre un
peu de ton et de vivacité et je crois que j’y suis à peu près parvenu.
Il y a eu un léger couac.
Marie Chaix apparemment me trouvait trop long et s’impatientait, elle m’a
brusquement interrompu en disant à peu près « mais enfin donnez des
exemples, plutôt que tout ce blabla ». J’ai eu un blanc, très bref,
l’esprit traversé par « oh là, là, catastrophe, je dois être affreusement
rasoir, je suis à côté de la plaque, j’emmerde tout le monde, etc, etc… ».
Les idées perturbantes dans un moment comme ça fusent à toute vitesse. La
déstabilisation a été de courte durée et sans doute intérieure plutôt que
visible. J’ai répondu quelque chose du genre « c’est déjà pas si facile de
raconter ça alors pour le détail et les exemples libre à chacun d’aller y
voir », puis j’ai repris mon texte en accélérant un peu et en passant à la
trappe quelques phrases vers la fin et en me demandant si j’ennuyais mon monde.
Mais j’ai eu l’impression que la salle restait plutôt attentive et que c’est
une exaspération personnelle de Marie Chaix qui s’est manifestée plutôt qu’un
sentiment qui aurait été largement partagé dans la salle.
Je ne lui en ai pas voulu de
cette intervention un peu intempestive. Elle m’est apparu au fond comme un
pendant de ce qui fait la qualité de son positionnement et donne sa force à ses
livres, ce côté direct, fonceur, un peu brut de décoffrage, cette part écorchée
liée à son histoire qu’à la fois elle semble avoir parfaitement dépassée mais
dont on sent que les blessures restent malgré tout si vives, près de la
surface, prêtes à saigner. Elle semble un peu agacée aussi par la réflexion
théorique (ce qui est apparu aussi dans certaines divergences dans la
discussion entre elle et Philippe Vilain (« vous vous posez bien des
questions ! »). Je regrette un peu avec toutes les sollicitations de
la fin de séance de ne pas avoir eu l’occasion d’aller la saluer en partant
pour neutraliser avec un sourire le souvenir de ce petit moment de tension.
Je me suis interrogé ensuite
pour essayer de percevoir ce qu’il y avait à la source de cette exaspération.
Je me suis demandé s’il n’y avait pas chez elle des réticences liées à une
méfiance viscérale à l’égard d’internet. En tout cas j’ai souligné moi dans les
discussions qui ont suivi l’apport d’internet comme source positive
d’élargissement et de démocratisation des pratiques culturelles, malgré les
scories inévitables et là dessus il m’a semblé ressentir plutôt une approbation
de la salle ce qui va aussi tout à fait dans le sens de l’approche de l’APA et
de sa promotion des écritures ordinaires. Marie Chaix ne niait pas cet aspect
mais on sentait il me semble quand même comme une sorte de résistance ou
d’inquiétude de l’écrivain patenté devant ce surgissement aux formes
imprévisibles.
En tout cas je crois que la
discussion entre tous les participants et avec la salle a été très vivante, ce
n’était vraiment pas quatre monologues juxtaposés.
J’ai été ensuite prendre un
pot bienvenu avec les blogamis venus m’écouter. Ils m’ont tous rassuré en me
disant que mon intervention était passée plutôt bien mais c’était un public un
peu acquis d’avance. D’autres échanges ave des membres de l’APA que j’ai vu hier,
à priori moins susceptible de blogocomplaisance m’ont également rassuré comme
Constance de son côté. Donc, bon, je pense qu’au final tout ça a été plutôt
intéressant pour les gens qui y ont assisté et mon intervention pas moins que
les autres.
Je n’ai pas de regret d’être
intervenu. Pour le moment en tout cas. J’imagine ce qu’aurait été ma
frustration et combien j’aurais rongé mon frein si, sur une question comme
celle-là, avec l’expérience et les réflexions que j’ai eu depuis des années sur
le sujet, je n’avais été qu’un simple spectateur.
Demain je pense que je
posterai le texte de mon intervention. C’est sans doute un peu redondant avec
des tas de choses que j’ai déjà écrites ici mais ça fait une synthèse et ça a
l’avantage d’être un billet tout écrit. Et puis comment me soustraire à une
demande que m’a formulée Dame Telle : il faut quand même lui donner de
quoi s’occuper, à cette chère Telle, entre deux tétées…
13 mars 2009
J-1
Je passe par toutes les
couleurs de l’arc en ciel émotif.
Hier je me sentais
complètement au top, à l’aise, très content, excité mais au bon sens du terme,
ressentant ma prise de parole à venir comme un soulagement, comme un
aboutissement, comme une heureuse et attendue réunification de deux aspects de
ma personne.
Et cela malgré un élément
nouveau et pas des moindres ! Madame Valclair, alias Constance, va
assister à la Table ronde. Je lui ai proposé pensant que c’était bien le moins
et sans savoir si je souhaitais qu’elle me réponde positivement ou
négativement. Elle est assez éloignée de mes préoccupations autour de
l’écriture. Elle connaît mon intérêt pour les blogs, elle sait sans qu’on n’en
ait jamais parlé vraiment ouvertement que j’en tiens un mais qu’elle ne lit
pas. Elle a croisé très épisodiquement certains de mes blogamis et une fois au
moins s’est trouvé plongée au cœur de nos problématiques, cet été, lorsque nous
avons fait étape chez l’ami Pierre.
Etrangement je n’ai ressenti
aucune angoisse particulière à la perspective de la présence de cette auditrice
pas comme les autres. Là aussi il y a comme une forme de soulagement, celle de
sortir de ce vague non-dit autour de mon blog et des mes écritures. Lira-t-elle
ensuite, ne lira-t-elle pas ? Avec quelles conséquences ? C’est un
autre chapitre et pas du tout anodin mais sur lequel, pour l’instant, je refuse
de me pencher. Mais tout de même je me demande si derrière tout cela il n’y a
pas une façon, certes étrange, certes contournée, de sortir des fameux silences
que j’ai souvent évoqués.
C’était hier. Mais
aujourd'hui le topo a été assez différent !
J’avais une réunion
professionnelle à l’autre bout de Paris. La météo annonçait une journée enfin
plus printanière. Je suis sorti en petite veste. Temps printanier, tu
parles ! Il bruinait vaguement, j’ai eu froid en chemin puis pendant toute
ma réunion.
En sortant je me suis senti
patraque, dans le flou, à côté de mes pompes, avec l’impression d’être
légèrement fiévreux. Pensée du grand écart : moi le matin dans mon
personnage professionnel, et moi dans ce que je serai demain : sensation
vaguement schizophrène.
Je suis rentré à la maison
en début d’après-midi et j’ai déjeuné rapidement. La sensation bizarre a
persisté. Ce n’est pas la première fois que ça arrive juste avant des échéances
qui me secouent émotionnellement. En général ça passe quand je suis dans
l’action. C’est ce que je me dis et je ne panique pas plus que ça. N’empêche ce
n’est pas agréable et tout de même vaguement inquiétant.
Pour mon vendredi après-midi
de liberté, je me suis tâté entre la Salon du Livre et un ciné. Finalement j’ai
été au ciné et j’ai vu « Le temps des amoureuse », un film très
intéressant sur le tressage du passé dans le présent à partir d’une rencontre avec
des gens qui, adolescents, ont joué dans le film « Les petites
amoureuses » de Jean Eustache. Il faudra que j’en reparle. Si je trouve le
temps !
Me voici rentré à la maison
alors que la nuit tombe. Ça va plutôt un peu mieux. J’écris ces quelques lignes.
Je ne fais pas la tournée des blogs. J’ouvre juste le mien, je réponds d’une
ligne au dernier commentaire. Je me tâte. Est-ce que je mets en ligne ou pas ce
que je viens d’écrire ? Non, pas tout de suite en tout cas. Je ne veux pas
en rajouter une couche. Après peut-être, une fois que ce sera passé. Tiens ça
c’est encore une modalité que je n’avais pas utilisée (sauf pendant les
vacances, mais là c’était uniquement par impossibilité matérielle) : la
publication décalée dans le temps, histoire de ne pas susciter la réactivité
dans l’immédiateté de l’instant.
Après ça je ferme, je
m’éloigne tout à fait de mon écran. Jusqu’à dimanche soir. Au moins…



