Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

31 mai 2009

"Etreintes brisées"

Almodovar est décidément un grand cinéaste. Son dernier film « Etreintes brisées » qui vient après plusieurs grandes réussites, est très bon une fois de plus.

Almodovar est un auteur qui possède un grand art du récit. L’histoire comme chaque fois est compliquée. Et pourtant c’est toujours clair, on n’est jamais perdu, les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. Le film dure plus de deux heures mais on ne s’y ennuie pas une seconde, les évènements, rebondissements, allers et retour entre présent et passé sont très bien orchestrés. Ça aurait pu valoir au moins un prix du scénario à Cannes.

De multiples thèmes traversent le film, il y a de très belles choses sur l’amour et sur les femmes, sur le cinéma et sur la création, sur le regard et sur sa privation, sur le soi et sur le double, sur les paternités, les paternités réelles comme les paternités dans l’oeuvre et les liens entre les deux.

L’histoire est un drame, voire un mélodrame, mais par delà la douleur il se termine sous une lumière optimiste, celle de la vie qui continue, de la création qui se renouvelle avec le film recréé, de la réconciliation possible et l’on en sort requinqué.

C’est un film riche donc, qui ne se contente pas d’explorer une idée, une thématique, un style, qui passe facilement de l’un à l’autre, jouant du mélodrame mais aussi de la comédie.

L’image est méditerranéenne, flamboyante de couleurs.

Les acteurs sont tous très bons et Pénélope Cruz est extrêmement belle et lumineuse, portée par son jeu subtil.

Pour donner une idée de la qualité de la mise en scène j’ai envie d’analyser le tout début du film qui nous cueille à froid et d’emblée nous accroche pour ne plus nous lâcher.

Un oeil, un oeil que l’on fixe, on s’approche, en reflet dans la pupille on devine une jeune femme lisant un journal.

On bascule sur la scène d’ensemble, la belle jeune femme, l’homme, un aveugle, dans la pupille duquel on la voyait.

On comprend que la jeune femme n’est pas une personne proche, on comprend qu’elle vient juste de rencontrer l’homme, en fait elle l’a aidé à traverser la rue et l’a raccompagné jusque chez lui.

Elle feuillette le journal, elle évoque un important industriel dont le journal annonce la mort. Vous le connaissiez ? Non. On devine bien au tressaillement de son visage que oui, et même qu’ils se sont très bien, trop bien connus.

Qu’est-ce que vous voulez que je vous lise, la politique, le sport ? Non je veux que vous vous décriviez. Les cheveux, les yeux, la peau, le débardeur, le jean serré, elle se décrit et l’image montre en même temps. On sent le trouble de la jeune femme tandis qu’elle se détaille avec ses propres mots.

Lui s’approche, il lui faut toucher évidemment puisqu’il ne peut voir, elle le laisse faire, la main dans les cheveux, sur les yeux, sur le visage, sous le débardeur et le sein nu qui apparaît et qu’il caresse.

Ils font l’amour. On ne voit presque rien, juste le dos du canapé sur lequel ils sont, on les entend, on aperçoit une main, puis, au moment du spasme, un pied délicat, peau claire, lumineuse, mais aux ongles teints, rouges, qui se pose sur le rebord du canapé, vert.

La jeune femme va se doucher. On sonne. Une autre femme, qui a des relations manifestement très proches avec l’homme, mais dont on ne sait pas bien la nature, entre, le rudoie gentiment, remet de l’ordre dans l’appartement, tandis que la visiteuse, sortie de la douche, passe, gênée, puis s’en va.

D’emblée, n’est-ce pas, il y a tellement de choses dans cette scène menée tambour battant. Je lui ai trouvé en plus une grande charge érotique alors qu’on ne voit (presque) rien. En ai-je été d’autant plus touché qu’une de mes amies chère est presque complètement non-voyante, que je pensais à elle en voyant cette scène, à la façon, sans doute, dont elle aussi doit entrer dans les choses, dont elle aussi doit entrer dans l’amour ? C’est bien possible.

Au total donc, sans être particulièrement un chef d’œuvre (il y a d’autres films d’Almodovar qui peuvent toucher encore plus que celui-ci), ce film a tout ce que l’on peut demander au cinéma, il permet de passer un excellent moment de pur plaisir pendant qu’on le voit et en même temps il enrichit et rend heureux, même si, pourtant, il raconte un drame.

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(Elle, lui, elle et le réalisateur: s'agissant d'un film dans lequel le making-of du cinéma est si important, il était normal de mettre aussi une image montrant Almodovar occupé à donner des indications de jeu à Pénélope Cruz)

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30 mai 2009

Et donc je voterai pour...

Et oui ça se rapproche ces élections européennes, je réalise que c’est dimanche prochain. Il faut bien reconnaître qu’elles ne suscitent pas des débats qui passionnent les foules. L’abstention semble de loin le parti dominant. On peut facilement comprendre pourquoi tout en le regrettant. Quant à moi j’irai voter naturellement…

Mon choix n’est pas difficile à faire.

Le PS ? Certainement pas. On a trop donné déjà à force de vote utile ou censément utile. Il n’est pas mauvais que le PS paie son incapacité à sortir de ses querelles de pouvoir. Quant à la dame qui un temps m’avait un peu séduit, elle m’apparaît de plus en plus comme une démagogue faisant feu de tout bois.

La dite gauche de la gauche ? Merci bien. Sa version hard (NPA et consorts) n’est qu’un gauchisme sans perspective et dangereux au demeurant, s’arrimant certes sur des exaspérations bien compréhensibles. La généralisation des luttes dont rêve Besancenot ne règlerait rien, voire porterait derrière elle de bien plus redoutables périls.

Quant à la version soft (Front de gauche) elle souffre à mes yeux d’un rédhibitoire à-priori de réserve à l’égard de l’Europe (quoiqu’en disent leurs animateurs). Il faut partir de l’Europe telle qu’elle elle avec ses faiblesses, pas d’une Europe rêvée. De plus le discours me semble s’inscrire dans une vision assez conservatrice. Préserver et améliorer le modèle social français ne suffit pas, il y a aussi des « acquits » qui sont indéfendables, des réformes qui sont indispensables même si elles doivent remettre en cause certains corporatismes ou certaines habitudes. Défendre la production à tout crin en faisant l’impasse sur le changement civilisationnel nécessaire est un peu court. Bon je sais, c’est difficile de tenir ce discours là, quand les usines ferment et que les gens sont jetés à la rue sans vergogne, quand beaucoup de gens n’ont pas le minimum nécessaire, n’empêche on ne peut pas faire l’impasse sur ces questions, ou les reléguer au second plan, comme un supplément d’âme.

Bayrou ? Vraiment pas non plus. Il séduit ici et là, (je crois avoir vu que l’amie Samantdi se trouvait tentée, quoique assez mollement !). Il n’est là que pour son projet présidentiel. D’ailleurs c’est significatif : spontanément j’ai écrit Bayrou et pas Modem ! Autant la question pourrait éventuellement se poser le moment venu à la présidentielle s’il apparaissait comme le seul (ce que je ne souhaite pas !) en position de battre le Sarko, autant je ne vois pas l’intérêt d’apporter des voix aux européennes à ses candidats.

Donc je voterai sans hésitation pour Europe-Ecologie. Je ne dis pas que je partage tout ce que disent les représentants de ce courant (de ces courants d’ailleurs, il y a bien des différences dans les personnalités qui le compose). De toute façon il y a beaucoup de questions sur lesquelles je n’ai pas ou plus d’opinions tranchées tout simplement parce que les choses sont compliquées, que je ne peux pas me satisfaire de réponses manichéennes ou idéologiques. J’ai simplement l’impression que ce que propose cette liste va en général plutôt dans le bon sens. En plus ce sont les seuls qui se déterminent d’abord par leurs positions sur des enjeux européens et non par des considérations de politiques nationales (le pompon là c’est l’UMP, avec ces listes recasage des gens dont on ne veut plus !). Les députés sont réellement investis dans le travail du parlement européen, ils peuvent contribuer à ce que sur diverses questions les compromis européens soient meilleurs, il n’est donc pas indifférent qu’ils comptent éventuellement quelques députés de plus. Voter pour eux c’est donc pour le coup voter utile. En plus il faut dire que j’aime bien les candidats franciliens. J’ai toujours gardé une certaine tendresse pour Cohn-Bendit, je trouve au demeurant que ce qu’il dit est le plus souvent pertinent. Et j’imagine qu’une personne comme Eva Joly, avec ce qu’elle a démontré de combativité dans sa pratique juridique, avec sa profonde implication dans la lutte contre la délinquance financière, peut apporter beaucoup, et de façon très concrète, au parlement européen.

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29 mai 2009

Juguler la colère

Ce matin, huit heures et demi. J’arrive au bureau. J’avais besoin d’y passer assez tôt pour faire quelques courriers urgents avant le long week-end. Ensuite dès dix heures je dois repartir pour des réunions extérieures pour toute la journée. Je fouille mes poches, ma sacoche. J’ai oublié mes clefs ! Mes autres collègues n’arrivent qu’à neuf heures et demi ! Merde ! Coincé !

Une violente vague de colère me submerge. Je maudis mon étourderie, je me traite de tous les noms, je trépigne des pieds en pensée. Repartir chez moi, chercher la clef ? Absurde, l’aller et le retour me prendrait trop de temps. Il n’y a qu’à poireauter en grondant intérieurement.

Enfin non, il ne faudrait pas gronder intérieurement ! Il faut au contraire faire refluer la colère imbécile. Ravaler l’incident à sa véritable importance qui est minuscule. Je prends de grandes respirations comme on me l’a appris au yoga lorsque j’en faisais. Je vais au jardin public tout proche. Je m’assieds sur un banc. Le matin sent le printemps.

Attendre oui. Regarder le ciel qui est bleu, regarder le feuillage des arbres. Apprécier la caresse du soleil. Ecouter le chant des oiseaux. Tenter de me concentrer sur ce chant, de l’isoler de la rumeur du périphérique proche.

Prendre un livre ? Je n’ai pas avec moi mon livre en cours (Murakami toujours). Sortir le petit carnet de mes écritures ? Je ne l’ai pas non plus. Décidément j’ai tout oublié ce matin. Alors je prends mon agenda professionnel et je pose mes mots sur les pages du mois d’août qui sont de toute façon destinées à rester vierges de tout rendez-vous ou activité.

Voilà j’ai commencé d’écrire. Le jardin est calme. Je ne suis pas si mal, à être là, à regarder, à écouter, non ? Voici l’inévitable jogger matinal. Deux autres personnes se sont installées sur des bancs depuis mon arrivée. Un mauvais nuage passe dans le ciel, masquant le soleil. Il fait un peu frais. Je vais bouger. De toute façon l’heure a tourné. Des collègues sûrement sont arrivés au bureau, je vais pouvoir y passer pour repartir presque aussitôt. Tout de même il n’y avait pas de quoi se laisser attaquer par la colère ! Pas de quoi écrire non plus ces mots sans intérêt. Enfin, ils ont l’intérêt de m’avoir aidé à regarder le ciel, à écouter les oiseaux, à juguler la colère, ce qui n’est pas si mal.

Personne ne mourra des courriers que je n’ai pas écrits ce matin. Mardi je viendrai un peu plus tôt c’est tout. Sans oublier mes clefs !

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27 mai 2009

Là-bas

Je lis depuis quelque temps, Neige, une jeune blogueuse chinoise, étudiante en français et professeure débutante, passionnée de littérature et d’écriture de soi, qui nous parle avec humour, vivacité et fraîcheur de la vie quotidienne d’une étudiante en Chine, de ses relations amicales et familiales, de ses projets et de ses aspirations personnelles, professionnelles ou littéraires. Son blog est une porte ouverte depuis l’intérieur sur un monde que l’on connaît mal. On en apprend plus en la lisant sur la Chine que dans bien des articles généraux trouvés dans la presse tout en faisant connaissance avec une personnalité attachante et, sans doute, un écrivain en devenir.

Neige publie beaucoup et régulièrement. Je m’étonnais ces derniers temps de ne pas voir trace de nouvelles mises à jour dans mon agrégateur.

Et puis, lisant ceci, j’ai compris !

Les autorités chinoises ont purement et simplement désactivé la possibilité de mises à jour de certaines plateforme de blogs, dont blogspot, celle précisément qu’utilisait Neige.

Il semble que l’anniversaire des 20 ans de Tien an Men soit la cause de cette suspension, les autorités craignant la multiplication de billets critiques sur cette plateforme. Ce blocage n’est pas une première en Chine. Cela arrive de temps à autre dans de périodes de turbulences réelles ou seulement craintes par les bureaucrates et le tout bien sûr sans explication et dans le plus total arbitraire. Pourquoi cette plateforme plutôt qu’une autre ? Jusqu’à quand les mises à jour seront-elles désactivées ? Personne n’en sait rien.

Les blogueurs chinois n’ont évidemment dans le contexte actuel aucune chance d’obtenir la suspension de telles mesures en s’y opposant frontalement. Ils préfèrent ruser, créer de nouveaux blogs ailleurs, passer de plate-forme en plate-forme. Ils ont le temps pour eux. Car sauf à faire tomber une chape de plomb absolue et à couper le pays de tout lien extérieur, ce que la Chine ne peut vouloir, internet joue à terme forcément en faveur de la démocratie. Les David blogueurs l’emporteront sur le Goliath bureaucratique. Même si celui-ci en attendant les oblige à des gymnastiques peu agréables.

Ce genre d’évènements, hélas courant dans tous les pays privés de démocratie, nous rappelle opportunément combien celle-ci est précieuse et mérite d’être défendue chaque fois que des petits coups de canif lui sont portés comme il y en a eu souvent ces derniers temps, y compris chez nous. On ne saurait être trop vigilant.

Neige a ouvert pour l’instant un blog de secours chez Canalblog, plate-forme qui a ce jour n’a pas été victime des mesures de blocage. Elle espère que sa présence là-bas sera temporaire et qu’elle pourra très vite revenir sur son ancien blog. Elle a tout notre soutien même si celui ci est évidemment de bien peu de poids, disons que c’est un soutien symbolique mais les symboles après tout ont leur importance.

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25 mai 2009

Un week-end très (trop?) encombré

Ce week-end était étrange, chahuté, avec de bons moments mais aussi des vagues d’angoisse profondes. Peut-être ai-je justement rempli mon week-end avec frénésie pour contrebalancer ces sourdes angoisses qui planaient.

Mon envie aurait été de partir, une envie qui me taraude cette année plus que d’autres printemps, envie de mer, envie de Bretagne en particulier, de sa lumière, de l’océan, de sa puissance, de ses marées, de cette respiration qui d’emblée nous met en lien avec un souffle essentiel.

Je travaillais vendredi (il faut bien que je travaille un peu !), alors, cette option départ était fermée, notre week-end forcément serait parisien.

Jeudi tout de même nous avons été marcher à Fontainebleau, cinq bonnes heures dans la forêt, plus la visite de la collégiale Saint Mathurin de Larchant, avec sa nef et sa haute tour ruinée mais aussi sa partie préservée, en particulier la superbe Chapelle de la Vierge à la belle élévation gothique. J’ai eu le lendemain quelques légères courbatures, signe que vraiment je ne marche plus assez. Les acacias au rebord de la forêt était en pleine floraison et embaumait délicieusement : nous avons ramené une brassée de fleurs dont on a fait le lendemain des beignets au goût léger et subtil. La lumière pendant la promenade n’était pas très belle et on a pris en milieu de journée une bonne averse orageuse mais n’empêche, c’était bien, il me faut renouer plus fréquemment avec les randonnées, elles me font du bien.

Vendredi était la journée la plus éclatante du point de vue de la météo. Quel ciel, quel pureté de bleu comme on en voit rarement à Paris. Le regarder depuis les fenêtres du bureau me serrait le cœur. En sortant j’ai été à la BNF Richelieu voir l’exposition « Controverses, Photographies à histoire », passionnante sur le statut de l’image dans la société. Mais j’ai fait une heure et demi de queues, queue dans la cour, queue à la billetterie, queue à l’entrée de la salle. Il le fallait pour qu’ensuite la visite puisse s’effectuer dans des conditions à peu près correctes, en pouvant accéder d’assez près aux photos et aux cartels d’explication sur les questions que ces images avaient posées. Mais dans la queue je me demandais vraiment ce que je fichais là, mouton parmi les moutons. Qu’allais-je chercher vraiment ? Et je repensais aux rythmes de la mer, à mes envies d’espace et de grand large, tellement plus essentielles…

Samedi a mal démarré, par un réveil intempestif en milieu de nuit sur des méchants cauchemars, je me suis senti envahi de pensées mauvaises, envahi d’angoisse comme cela arrive parfois paradoxalement face à mon temps libre, avec cette peur de me sentir sans ressort, ayant la pensée de quantités de choses à faire et la crainte de ne parvenir à me mettre vraiment à rien parce que rien ne me paraît faire vraiment sens, c’est l’angoisse de l’acédie (un peu savant le mot ! Mais il dit bien ce qu’il veut dire, pour évoquer cette sorte de paresse de l’âme qui parfois nous saisit et nous paralyse. J’avais découvert le mot lors de la fameuse exposition sur la Mélancolie au Grand Palais, il me parle ce mot, même si je n’y mets pas les connotations proprement religieuses qui sont les siennes).

Je me suis secoué et j’ai secoué un peu Constance, et nous avons été ensemble à l’excellente exposition Tati. Du coup j’ai envie de revoir à nouveau ses films. Certains d’entre eux lors de visions précédentes m’avaient un peu déçu, m’avaient paru vieillis, presque ennuyeux, mais je crois que je les reverrai encore différemment aujourd'hui en m’attachant plus attentivement à toutes les perles burlesques qu’ils recèlent et aussi à ce qu’ils nous disaient, il y a déjà longtemps, d’une certaine modernité déshumanisante.

En soirée j’étais invité à assister à un chantier théâtral à Vitry autour d’un auteur que je ne connaissais pas, Philippe Malone. Là aussi il a fallu que je me booste pour y aller mais je n’ai pas regretté. Ce sont des amis lyonnais qui officiaient, ceux-là même qui avaient donné un Berg et Beck auquel j’avais assisté lors de mon récent week-end dans la région. C’est un concept assez intéressant que cette ouverture au public de chantiers en train de se faire, ça nous sort de la pure consommation. On a pu participer dans une ambiance conviviale, dans le jardin d’un pavillon mitoyen du théâtre, a une riche discussion sur le travail en cours. La lecture par Malone lui même de son texte « Septembres » était impressionnante. La présentation de « III » m’a paru moins convaincante : il y avait une certaine gêne des acteurs face à un texte qu’ils ne connaissaient pas suffisamment (il était lu, mais ça c’était normal, attendu, s’agissant d’un work in progress). Mais, même si tous lisaient, la différence entre les acteurs était patente, certains paraissaient investis du texte, d’autres vraiment pas du tout. C’est là qu’on réalise à quel point c’est l’acteur qui donne de la force à un spectacle (comme à un film d’ailleurs), c’est lui qui fait que ça passe ou pas, que ça s’incarne ou pas. Et puis le texte lui-même m’a paru plus faible. Transposer Richard III à notre époque, faire du tyran torturé de Shakespeare un grand capitaliste de l’ère de la mondialisation et que le drame se termine dans le sang de la révolution, c’est un procédé assez banal et qui joue de caricatures un peu faciles.

Dimanche, hier, le temps est devenu quasi estival, avec de la vraie chaleur, pas encore étouffante, mais qui évoque vraiment l’été, qui permet qu’on s’habille en chemisette et shorts. Nous allions déjeuner chez ma belle sœur. Nous y sommes allés en vélo, c’était un plaisir, cette excursion au long de la coulée verte (enfin à peu près verte !) jusqu’aux abords du parc de Sceaux où elle habite.

Au retour, sur ma terrasse où le chèvrefeuille est en pleine floraison, je me suis laissé emporter par les pages d’un roman. J’attaque « La ballade de l’impossible » de Murakami, on y retrouve quelquechose de l’ambiance doucement mélancolique de « Au sud de la frontière, à l’est du soleil » que j’avais adoré mais je suis à priori moins convaincu. Ce livre ci me paraît plus lent, plus étiré, ou est-ce simplement que, retrouvant la même tonalité que dans « Au sud », je n’ai plus cette fois le vif plaisir de la découverte d’un ton et d’un style que je ne connaissais pas.

Donc j’ai occupé l’espace, j’ai occupé le temps. Je ne l’ai pas mal occupé et j’aurais mauvaise grâce à me plaindre. N’empêche revenait sans cesse me tarauder la question du sens et de ma place dans tout cela.

Voyant mes amis lyonnais je me disais qu’ils n’avaient pas, eux, hésité à rompre avec des quotidiens professionnels sans relief pour s’engager dans des aventures créatives, plus précaires, plus risquées, mais plus passionnées, plus conformes à ce qu’ils étaient en profondeur et à travers laquelle, par les thèmes, les sujets qu’ils choisissent, par le rapport aux autres qu’ils entretiennent, ils peuvent continuer à se sentir fidèles aux valeurs de nos années militantes. J’ai eu aussi des bouffées de dégoût par rapport à mes écritures, comme une rage par rapport à ce que j’écris, trop tourné sur moi-même, comme une rage par rapport à tous ces blogs que je lis, qui à la fois me passionnent et me ramènent trop vers mon propre nombril.

C’étaient des vagues, passant et se retirant. Je ne vais pas abandonner mes écritures sur un coup de tête. Elles sont bien trop chevillées en moi. Je sais très bien tout ce que le blogomonde et l’écriture m’apportent. Et d’ailleurs me voici de nouveau là, j’ai remis le nez dans mes blogamis avec plaisir, j’ai repris le clavier et écrit cette longue note, en partie hier soir déjà, en partie ce soir, mais sans pouvoir empêcher que toujours il y ait ces ombres.

Toutes sont liées naturellement. Et sont récurrentes. Je sais très bien que la vie ne repasse pas les plats, que vouloir reprendre le film n’a aucun sens, que regretter et tourner et retourner ces mauvaises pensées n’amène rien. Mais je sais aussi qu’il n’y a pas d’éponge magique pour les effacer. Et je ne peux empêcher que parfois, trop souvent, elles m’envahissent, polluent mon paysage, empêchent mes plaisirs et mes bonheurs d’être sans mélange.

19 mai 2009

Lumière d'Athos

Dimanche matin j’ai été voir la belle exposition au Petit Palais consacrée aux « Trésors de la Sainte Montagne ».

L’exposition est très évocatrice de l’histoire des monastères et de la vie des moines du Mont Athos. Elle est d’autant plus précieuse que les lieux sont peu accessibles, que seuls de rares visiteurs accrédités peuvent se rendre sur place (et à condition encore de ne pas appartenir à la gent féminine !).

On y découvre des œuvres d’art magnifiques. Je connais mal l’art byzantin et j’en avais peut-être une vision un peu hiératique et figée. J’ai été frappé ici en particulier par la douceur, par l’émotion, par la vérité humaine qui se dégagent de certains portraits, par exemple ceux de la série des quatre Saints de la Grande Deisis de Vatopedi, ou encore des icônes de Saint Georges et de Saint Démétrios, venues du même monastère.

Mais il y a beaucoup d’autres choses très belles, des tissus, des livres enluminés, des reliures, des pièces d’orfèvrerie, en particulier des enkolpia, ces pièces de petite taille, destinées à être portées, suspendues au cou. Il y a là, avec la vingtaine de pièces présentées et qui sont toutes d’une extrême finesse, par la variété de thèmes traités, des techniques et des matériaux employés comme des effets esthétiques obtenus, une sorte de mini exposition au sein de la grande.

La présentation dans des salles qui ne reçoivent pas la lumière du jour permet de recréer l’ambiance feutrée de lieux clos, la lumière vient de projecteurs discrets et de l’or et des couleurs des tableaux et des tissus. Les chants des moines diffusés au centre de l’exposition, rajoutent à l’ambiance. Quelques photos des sites évoquent en contraste la lumière glorieuse de la mer et des ciels méditerranéens.

Je m’interroge face aux survivances d’un autre âge dont témoigne le Mont Athos. Je suis choqué naturellement par la discrimination que représente l’interdiction de la présence de toute femme sur place, par le fait que la péninsule ait une sorte de statut d’exterritorialité conduisant à ce que les règles de droit commun ne lui soient pas appliquées. Ces braves moines doivent nourrir au fond d’eux même des pensées calamiteuses et d’un autre âge sur les femmes, dignes des ayatollahs ! Mais bon, circonscrits tels qu’ils le sont, ils ne font pas vraiment de mal. Je préfère que leur territoire reste dans sa particularité et son isolement, comme une sorte de bulle de passé vivant parvenu jusqu’à nous, plutôt que de devenir lieu de tourisme de masse soumis aux déferlement de hordes touristiques peu respectueuses (souvenir, l’autre été, à Myra, sur la côte lycienne, de ces tourbillons de touristes russes, aux accoutrements contrastés, de la bimbo au minishort ras des fesses jusqu’à la grand-mère sous son fichu, prenant littéralement d’assaut l’église Saint Nicolas, piaffant en tentant de s’approcher des supposées reliques du saint, empêchant toute possibilité d’accéder un tant soit peu à l’esprit du lieu !)

En tout cas cette exposition ci m’a bien mené en voyage et c’était heureux.

Et puis ce soir, en sortant du bureau, enfin, un peu de douceur de l’air, un peu d’ambiance printanière, ça fait du bien…


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15 mai 2009

Savoureux!

Cet après-midi j’ai eu le plaisir de passer un long moment avec une de mes blogamies les plus chères mais que je n’avais pas eu l’occasion de voir depuis plusieurs mois. Pas mal d’eau a coulé sous ses ponts ces derniers temps et chez elle il s’agit rarement de longs fleuves tranquilles mais plutôt de rivières assez torrentueuses (quoique cette fois ci le courant, bien que puissant, me paraisse assez maîtrisé mais là n’est pas la question…)

Nous avons repris comme à l’accoutumée nos discussions qui nous conduisent au cœur de nos intimes. Nous avons largement évoqué nos façons d’être et de vivre dans et hors de nos couples respectifs. Nous avons parlé de la parole nécessaire et des silences non moins essentiels. Nous avons parlé de nos envies de liberté impliquant non seulement de pouvoir s’échapper mais encore de ne pas avoir à rendre compte. Et j’en étais venu à parler de cette impossibilité à ce que mes parenthèses puisse s’inscrire éventuellement sur le mode du coup de tête, de l’imprévu, de la décision sur l’instant sans avoir balisé le terrain, annoncé, préparé. Je disais mon envie de pouvoir à l’occasion fonctionner ainsi, dans l’immédiateté de l’envie spontanée, de l’occasion saisie au passage.

A ce moment précis mon téléphone portable m’a annoncé un message.

Expéditeur : Constance.

Texte : « Je ne rentre pas ce soir mais demain vers 14h. J’aurai pas mangé. Bises. »

C’est incroyable, voilà, surgissant de l’autre côté du couple, précisément ce qui faisait la thématique de notre conversation de l’instant. Je reste stupéfait, car c’est une pratique qui n’est pas, mais pas du tout dans les habitudes de la maison. Je balaye en une fraction de seconde quelques hypothèses qui n’en sont pas. Et puis je réalise. En fait ce doit être un message du fiston qu’il n’a pas pris la peine de signer, et que sa mère n’a fait que me transmettre. Je suis un piètre utilisateur de portable et je n’avais jamais utilisé cette fonction, je n’avais même pas réalisé que cette possibilité existait. J’ai éclaté de rire et, comme on s’en doute, mon amie qui a eu droit en plus à ma mine un instant si profondément interloquée, a ri plus encore que moi.

C’était vraiment savoureux cette étrange conjonction.

Un peu de l’ordre du « quand on parle du loup… »

Ou bien de ces hasards qui ne veulent rien dire et qui pourtant disent plus qu’on ne croît.

Qu’est ce que cela m’a renvoyé du fond de moi-même ?

Ai-je quelquepart l’envie secrète de recevoir à l’occasion de tels messages pour ce qu’ils m’autoriseraient en retour ?

Parce ce qu’ils seraient signes que nous nous accordons mutuellement et sans culpabilité la suprême liberté de l’improvisation ?

Qui sait ?

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13 mai 2009

Déjà nés, déjà envolés...

Les petits merles sont nés. Je m’en suis aperçu dimanche. Je les ai observés de près. Pour mieux les voir j’avais approché un escabeau du forsythia et m’étais posté un bon moment sur un des barreaux supérieurs mon appareil photo à la main, dominant légèrement le nid.

Quand la merlette était éloignée il me suffisait d’approcher tout doucement la main ou d’agiter très légèrement une des branchettes proches du nid pour faire surgir comme des diables d’une boîte quatre becs démesurés, le simple mouvement autour d’eux sans doute étant perçu comme le retour de la mère nourricière. Pas vraiment beaux les piafs, c’est le moins qu’on puisse dire !

Je n’ai pas pu voir la merlette donner directement la becquée comme je l’aurais aimé. Lorsque j’étais sur l’escabeau elle me voyait évidemment, elle ne bougeait pas, n’abandonnait pas sa nichée, elle se contentait simplement de me fixer d’un œil noir, c’est le cas de le dire.

Je n’ai pas insisté pour ne pas les traumatiser mais je me faisais un plaisir de les voir grandir un petit peu et d’assister à leurs premières tentatives d’envol. Je n’y connais rien en oiseaux et ne sais pas si les oisillons se développent vite et acquièrent leur autonomie rapidement. A voir leur aspect à leur naissance j’imaginais qu’il fallait tout de même quelques jours. Mais las ce soir à ma grande déception, quand je suis rentré et tandis que l’orage claquait sur Paris j’ai constaté que le nid était vide. Je suis un peu surpris et dépité. Je ne vois pas de traces de prédation. J’espère donc qu’ils n’ont pas eu de visites intempestives, j’espère juste que les oisillons se sont envolés, qu’ils n’ont pas été croqués !

Mais en tout cas, mes plaisirs ornithologiques auront été de bien courte durée !

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11 mai 2009

Week-end sans relief

Ce week-end j’ai eu l’impression de me traîner et de plutôt mal me traîner, passant d’activités inessentielles en activités inessentielles sans trouver d’axe fort, sans ressentir des moments où je puisse me dire : là je me sens vraiment bien, là je me sens en harmonie avec moi-même, avec ce qui m’entoure.

A vrai dire j’avais des envies de nature et plus précisément de bords de mer. Je voulais profiter des trois jours du week-end prolongé pour m’aérer, et sans doute est-ce de ne pas l’avoir fait qui a pesé sur le reste. Je ne pouvais m’empêcher de me dire : je serais mieux à marcher au bord de la mer, pourquoi donc ne sommes nous pas partis comme on voulait le faire. Je sais, c’est très mal et très bête de fonctionner comme ça, de regretter ce qu’on aurait pu faire plutôt que de profiter sans arrière pensée de ce qu’on fait mais enfin c’est comme ça que j’ai tendance à fonctionner, je ne me referai pas. Et puis pesaient sans doute aussi mes pensées à propos de notre amie décédée, mais celles-ci au contraire auraient dû m’aider à être sans réserve dans le « Carpe diem ».

Nous avions vaguement eu le projet d’aller en baie de Somme. J’aime bien Saint Valéry en Caux, Le Crotoy, l’estuaire, les vasières, les vastes plages sur lesquelles les marées se retirent très loin, le parc du Marquenterre aussi et ses oiseaux. Mais on ne s’est pas organisé pour, on n’a rien réservé, on a eu la flemme de faire les kilomètres, on n’a pas eu envie de la cohue des routes et de la cohue des retours. On se laisse bouffer par une soi-disant fatigue et puis après on glandouille. C’est comme ça qu’on a totalement laissé tomber les activités de randonnée qu’on organisait il y a quelques années avec des copains, quand vient le printemps je réalise que ça me manque sérieusement.

Constance a toujours des choses à faire en retard pour son boulot. C’est effrayant la façon dont elle nourrit ses week-end avec son activité professionnelle. Ce qu’elle se croît obligée de faire, ajouté à son désir de ne pas se bousculer, d’être dans une lenteur qui contraste avec la pression continue qu’induit son boulot fait que la plupart de mes propositions d’activités tombent dans le vide. J’ai moi un travail nettement moins stressant que le sien, alors je veux bien la comprendre, n’empêche la pesanteur est là et qui me plombe parfois moi-même. Il faut que je me secoue. Souvent, si je n’ai pas trop d’énergie, je me contente d’aller dans une salle obscure, c’est bien le cinéma, j’adore ça, mais ça reste une activité passive, une activité de pure consommation, alors point trop n’en faut.

Ainsi ai-je été trois fois au cinéma ce week-end. C’est trop surtout quand on ne voit que des choses qui passeront très vite. Volontairement j’avais choisi des films plutôt légers. Mais trop légers finalement pour que je m’en sente enrichi. Les petits plaisirs du moment mis bout à bout n’induisent pas de satisfaction véritable.

J’ai vu « OSS 117, Rio ne répond plus ». Assez lamentable. J’avais trouvé le premier opus vif et plein de surprises, je m’étais bien amusé. Les ficelles dès ce second film sont usées, d’autant que ce sont de très, très grosses ficelles. La parodie sans la finesse ça ne va qu’un temps.

J’ai vu « Romaine, par moins trente ». C’est nettement mieux, c’est plaisant, on sourit et même on rit, c’est un peu déjanté et pas vraiment prévisible, alors on se laisse aller et on suit avec plaisir les aventures québécoises improbables d’une Sandrine Kiberlain qui est excellente. Le film joue de façon plaisante des images respectives que l’on a des deux côtés de la flaque. J’espère qu’il passera au Québec et que nos amis de là-bas pourront nous dire la vision qu’ils auront du film.

Enfin j’ai vu «  Un autre homme ». Là ça se veut plus intello et c’est un film qui n’est pas désagréable. C’est un film suisse d’un joli noir et blanc, plein de références cinéphiliques, on se croirait revenu à la Nouvelle Vague, on pourrait penser à un Tanner. On suit les pas et l’éducation cinéphilique et sentimentale, entre Jura profond et ville de Lausanne, d’un jeune homme un peu creux, sa rencontre avec une critique de cinéma qui, il faut le dire, a sacrément du chien. C’est pas mal, mais bon, que reste-t-il dès qu’on est sorti ? Pas grand-chose, rien en tout cas qui nourrisse en profondeur.

Dimanche matin c’était mieux. D’abord il y avait le soleil et rien que ça m’aidait à me sentir plus léger. J’ai flâné dans le Jardin des Tuileries avant d’aller voir l’exposition Warhol au Grand Palais. J’y allais sans enthousiasme, un peu pour voir, et puis bon, faut quand même que j’amortisse ma carte Sésame ! Le personnage de Warhol m’est très antipathique, son cynisme, ses provocations qui n’ont pour but que de faire du fric, ce monde du glamour et de l’apparence dans lequel il se complaît, ses procédé par trop faciles d’accumulation d’objets et de signes de la société de consommation triomphante. Et bien je n’ai pas regretté ma visite. On est ici chez le Warhol portraitiste et il faut reconnaître que tous ces portraits, faits à partir de simples photos polaroïds mais véritablement et subtilement retravaillées, sont puissants surtout lorsque de nombreuses versions sont mises côte à côte. Même ceux qui sont très connus et parfois ressassés (les Marilyn, les Maos) prennent de l’épaisseur grâce à l’effet d’ensemble et puis il y en a qui sortent de l’imagerie habituelle comme par exemple la magnifique série des dix juifs du siècle. L’accrochage de l’exposition est excellent. Les toiles respirent, se répondent avec intelligence. C’était une bonne surprise finalement, la bonne surprise du week-end.

golda_meir

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09 mai 2009

Deuil difficile

Comme beaucoup le savent désormais, mon petit canton de blogosphère a été récemment affecté par le décès d’une blogueuse intermittente et discrète mais qui pour certains d’entre nous comptait beaucoup.

Je ne reviendrai pas ici sur la réalité des liens dits virtuels. Seuls des personnes qui ne pratiquent pas le blogomonde peuvent douter de la réalité, de l’importance, de la potentielle intensité de relations entretenues au long parfois de plusieurs années avec des personnes que pourtant on n’a jamais vu.

Dire cela ne signifie pas que je n’ai pas le souhait de rencontrer « en vrai » ces personnes. Je suis très heureux désormais chaque fois que je peux mettre une apparence corporelle, une voix, un visage et des regards vivants sur des mots. J’étais réticent au début de ma pratique. Enfin réticent n’est pas le mot. Disons plutôt que je m’en effrayais. Mais c’est vieux ça, j’ai bien changé sur ce point et je regrette donc toujours quand ces rencontres ne peuvent avoir lieu, que ce soit à cause de l’éloignement géographique ou parce que l’autre, pour des raisons qui lui sont propres et qui sont parfaitement respectables, n’y est pas prêt.

Ainsi en a-t-il été pour elle. J’avais le sentiment que le moment d’une rencontre approchait, nous en évoquions la possibilité depuis déjà longtemps mais les réticences de son côté restaient puissantes je le savais bien. Je sais qu’elle était dans la salle le jour de mon intervention, elle me l’a laissé entendre à plus que demi mot dans une réponse à un commentaire récent déposé sur son blog : « Paris est tout petit; alors forcément il y aura un jour où on se croisera "en vrai". (j'aurai sur toi l'avantage de te reconnaître, mais chut!!!) ». Je m’en veux de n’avoir pas suffisamment scruté la salle pour essayer de la repérer. J’avais fortement pensé à elle, sachant qu’elle viendrait peut-être, lorsque les gens entraient dans la salle puis j’ai été absorbé par les interventions et par ma propre anxiété avant ma prise de parole. Au moment de la dispersion je n’ai plus pensé qu’à mes blogamis présents avec qui je suis parti prendre un pot, sans plus m’interroger sur sa possible présence, sans chercher un signe que peut-être elle aurait pu être tentée de me faire.

Et c’est maintenant qu’elle n’est plus, que je prends la mesure de ce qui manque. Le fait de ne pas l’avoir rencontré ne rend pas la personne plus lointaine, ne fait pas de son décès un évènement plus anodin, plus indifférent. C’est même tout le contraire, comme s’il manquait quelquechose pour pouvoir accomplir correctement le deuil. Il me manque le souvenir de la réelle présence, il manque en moi l’image de ce à travers quoi s’incarne et se synthétise la personne, cette enveloppe corporelle et tout ce qui en émane et qui assure la présence aux autres et aux monde.

Je n’ai d’elle que des fragments, cette sorte de puzzle que sont ses mots. J’ai relu, ceux que j’ai conservés, parce que j’avais pris le soin de les imprimer mais qui ne sont qu’une petite partie de ceux qu’elle avait écrits et déposés dans ses blogs. J’ai cherché à travers cette relecture à la saisir mieux. J’ai perçu certaines choses qui m’avaient échappées. J’ai été frappé aussi de voir à quel point depuis fort longtemps tout déjà était écrit sous le regard de la mort dont elle savait l’approche même si ses textes restaient là dessus infiniment pudiques.

J’ai repris aussi la correspondance que j’ai échangé avec elle et dont je me propose de faire un fichier word propre et bien présenté et que j’imprimerai. Je reste un homme de la génération papier. J’ai besoin pour ce qui compte vraiment d’une lecture qui ne soit pas seulement celle de clignotements lumineux sur un écran. J’ai besoin de m’appuyer sur un support physique que je peux conserver et manipuler. Ce n’est pas une correspondance volumineuse mais elle est riche par sa profondeur et elle suffit à tracer l’histoire d’une relation.

J’ai relu plus d’une fois et avec une intense émotion l’extrait de ses textes qu’elle avait spécialement choisi pour moi, en fonction de ce qu’elle savait devoir faire plus particulièrement écho en moi et que sa cousine, sur ses consignes, m’a fait parvenir. Elle l’avait enregistré à mon nom, rajoutant au bas du texte : « Pour Valclair, en souvenir d’une amitié que l’on nomme virtuelle ». Elle a eu cette attention particulière pour quelques uns d’entre nous qu’elle considérait comme très proches. C’est bouleversant ce signe qu’elle a tenu à nous faire passer d’au delà de la mort.

Hier j’ai voulu retourner sur son blog. Il n’est plus en ligne. Nous savions que cette suppression était imminente, la cousine qu’elle avait chargée de nous informer, nous l’avait annoncé. N’empêche ça m’a fait un petit choc supplémentaire de tomber sur la mention : « La page demandée n’existe pas ou n’est plus disponible ! » Sa dernière présence sur la toile est ainsi effacée, c’est un départ, c’est un déchirement de plus. Il n’y aura pas plus de traces d’elle à la BNF. Le hasard a voulu, certains diraient que ce n’est pas le hasard, que les collectes d'archivage du web aient eu lieu aux moments de ses intermittences, après qu’elle ait eu effacé un précédent blog, avant qu’elle ait eu développé le nouveau.

C’est ainsi. Ce n’est pas plus grave que ça. Même si nous cherchons à conserver que ce soit dans nos bibliothèques et dans nos greniers, à l’APA ou à la BNF, nous savons bien aussi, combien tout ça, si on le prend d’un peu haut, d’un peu loin, est vain et dérisoire, comme le sont nos vies dans le grand flux du cosmos. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire et que la vie n’est pas importante et merveilleuse.

J’ai hésité, connaissant sa discrétion, à mettre ces mots-ci en ligne. Mais c’est de mon affliction que je parle. En parler l’allège, en parler fait le deuil.

Maintenant de toute façon, la page doit être tournée. La vie continue, il s’agit comme tous ses propos y incitait, de vivre dans leur plénitude tous les fragiles bonheurs qui passent à notre portée.

Posté par Valclair à 18:03 - Ecriture, diarisme et blogosphère - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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