Ce week-end plutôt gris et froid j’ai disposé de pas mal de temps de cocooning à la maison. Je me suis lancé dans cette forme de rangement, pas moins pesante à accomplir que le rangement « réel », qui a consisté à tenter de mettre de l’ordre dans mon ordinateur : effacement de certains fichiers, mise en cohérence des noms, organisation cohérente et j’espère cette fois pérenne des dossiers et sous-dossiers. Tout ça dans la perspective d’améliorer mes sauvegardes, d’éviter qu’à la longue un grand foutoir ne s’installe à force de recopie avec des arborescences qui ne sont pas les mêmes.

Cela m’a donné l’occasion de parcourir à nouveau certains textes, de revoir certaines photos, de ramener à ma conscience certains faits, parfois avec plaisir, parfois avec agacement. Et de m’apercevoir aussi de certaines disparitions dont l’une en particulier m’a déchiré le cœur.

Après le décès d’Amaily, quelqu’un avec qui j’avais partagé une grande amitié de blog et que pourtant je n’avais jamais rencontré, j’avais regroupé dans un fichier la totalité de notre correspondance. J’avais pris le temps d’en faire une présentation agréable, facilement lisible. Impossible de retrouver ce fichier ! Impossible non plus de retrouver ce texte d’elle qu’elle avait choisi pour moi avant de mourir et qu’elle m’avait fait envoyer ensuite par sa cousine, exécutrice testamentaire de sa vie sur internet. Je ne comprends pas. Le crash de mon ordinateur est certes intervenu après. Mais autant je sais y avoir perdu mes archives de messagerie, mes favoris, mes carnets d’adresse, autant je pensais que la totalité de mes documents avait pu eux être recopiés lorsque j’ai confié mon ordinateur à une boutique de réparation qui n’a rien pu faire pour la bête sinon justement une sauvegarde des documents contenus sur mon disque dur.

Du coup j’ai cherché les traces d’Amaily dans mes papiers. J’ai ouvert les boîtes d’archives dans lesquelles je stocke les textes auxquels j’ai aussi donné une existence de papier. J’ai bien retrouvé quelques pages de ses blogs qu’à tel ou tel moment j’avais pris la peine d’imprimer. Je n’ai donc pas rêvé Amaily ! Mais impossible de retrouver cette correspondance. Pas plus que le texte envoyé post mortem. Pas plus que le journal que la cousine avait tenu durant quelques semaines après l’événement pour évoquer le deuil. C’est incroyable. Je suis sûr d’avoir tiré ces textes. Il me semble me revoir enserrer d’une réglette de reliure la quarantaine de pages denses de notre correspondance. Rien à faire ! J’épuise, accompagné d’un sentiment de plus en plus douloureux, l’exploration des lieux où j’aurais pu ranger ces documents. Est-ce alors que j’aurais seulement pensé à faire ces tirages, envisagé très fort de les faire mais en en remettant l’action au lendemain ? Non je ne crois pas. L’évidence de mon souvenir est là mais comme l’est aussi cette évidence de mes cartons d’archives et de mes piles explorées sans succès. Troublant, profondément troublant, comme chaque fois que des faits semblent vouloir nier un souvenir pourtant vivace en soi !

Je suis triste surtout, très triste, d’avoir perdu cette trace. De tout ce que j’avais sur mon ordinateur c’était sans doute un des documents auquel je tenais le plus. C’est comme si Amaily achevait de se dérober, comme si s’accomplissait sa volonté d’effacement. Je suis frappé aussi de ce hasard qui a voulu que chaque fois que les robots d’archivage de la BNF ont tourné, Amaily se trouvait dans une de ses phases de retrait et d’effacement à l’égard d’internet, ce qui fait qu’il n’y a, je pense, pas la moindre trace d’aucun de ces journaux dans les archives.

Mais je n’ai fini de chercher mes traces papier. Enfin si, je renonce à m’exaspérer à chercher. Mais je garde l’espoir que je finirai par tomber dessus, par surprise, dans un endroit improbable.

A moins que derrière cet événement ne se dise aussi le « tout passe, tout s’efface », ne se dise notre vanité de tenter de conserver au-delà de la mémoire vivante, la vanité au fond de toute écriture en tant qu’elle est combat dérisoire contre la mort.