Dans le prolongement de ma réflexion précédente, je reviens sur l’écriture du journal, sur sa durée dans le temps ou plus exactement sur son horizon temporel.

J’ai tenu des journaux de façon discontinue à différents moments de ma vie. J’ai repris cette activité en 1999 et depuis je n’ai plus arrêté. Mais jusqu’à quand ? Je ne me vois pas continuer jusque dans le grand âge.

Il y a plusieurs types de motivation pour écrire un journal. Mais qu’on le nie ou qu’on l’admette, il y a parmi elles, et qui en forme sans doute le moteur le plus sûr, la volonté ou le fantasme de tenter de retenir le temps, comme si fixer les moments dans les mots était une façon de vaincre cette fuite du temps, de vaincre la mort.

Et c’est pourquoi la lecture des dernières pages de journaux de personnes très âgées même si leurs auteurs semblent être dans la sérénité (ou si, la jouant, ils tentent de l’atteindre) m’est assez pénible. Ressentir l’approche de la mort dans les mots des autres m’angoisse et la page finale me serre le cœur. Je pense aux mots griffonnés par Gide à la fin d’une dernière brève entrée sur une poésie de Hugo: « ces lignes insignifiantes datent du 12 juin 1949. Tout me porte à croire qu’elles seront les dernières de ce journal ». Cette volonté pathétique de retenir, de retenir encore, de retenir toujours ce qui fuit inexorablement me met terriblement mal à l’aise. Pour moi-même j’ai du mal à penser que ce serait une activité à n’interrompre que par la mort (ou par une incapacité qui s’y apparenterait).

Cette tension entre la pulsion de conservation qui tente de retenir les moments du passé en les écrivant et la conscience de la vacuité de cette ambition est source de malaise.

Il faudrait donc un jour être capable de mettre de soi-même le mot « Fin » au journal. Pas tout de suite mais un jour et peut-être un jour plus proche que je ne crois.

Le journal que j’aurais peu à peu accumulé alors ne serait plus marche inexorable vers la mort, mais tranches de vie données en témoignage. Il serait une sorte d’œuvre, finie, close sur elle même, expression de quelques années d’une vie, de certains aspects d’une vie plutôt, sur dix ans, quinze ans, vingt ans. Ce serait un témoignage modeste sur un homme ordinaire « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », un peu de la vie d’un cinquantenaire de la classe moyenne occidentale éduquée, au tournant entre deux siècles, témoignage minuscule mais participant pourtant de l’histoire des hommes, de l’histoire d’un temps. Ça ferait quelques volumes dans ma bibliothèque dans lesquels certains de mes descendants peut-être bien plus tard pourraient avoir curiosité et plaisir à se promener. Ça pourrait aller aussi sur les rayonnages de la Grenette si je me décidais à les déposer dans ce conservatoire des vies ordinaires que constitue peu à peu l’Association pour l’autobiographie. Ce serait des mots, certes emportés comme fétus dans le mouvement général de l’entropie, mais qui tout de même formerait dans cet océan une petite goutte de sens.

Je ne sais pas si je saurais finir ainsi…

Je me dis qu’il faudrait, à un moment, le décider.

Ce qui ne voudrait pas dire ne plus écrire, mais le faire alors en se débarrassant de cette pernicieuse tendance à vouloir rendre compte d’une façon quasi compulsive de la trame de mes jours.

Ce qui revient au propos que je tenais dans mon précédent billet. Ecrire mais me détacher du journal. Et ce qui éclaire ainsi d’une façon plus profonde la réflexion partie de mes envies de changement de mon écriture en ligne.

Et qui dit aussi que finalement, contrairement à ce que j’ai répondu, le lien que faisait Ondine en commentaire avec mon futur changement de statut n’est pas si infondé que ça, parce qu’associé à ce sentiment de franchir bientôt une étape.

Bon, à part ça je disais aussi en réponses aux commentaires du précédent billet que j’avais envie d’une écriture légère ! Pour ce coup-ci c’est plutôt raté !