Bon, je sais, j’ai pris la décision. J’ai déposé en bonne et due forme mon dossier de demande d’admission à la retraite, pour novembre prochain.

Par moments des vagues d’interrogation m’envahissent. Ai-je bien fait ?

Je mesure ce que ça représente en termes financiers. Si j’avais poussé comme on le fait habituellement dans ma corporation jusqu’à la fin de l’année scolaire ou plus précisément jusqu’au lendemain des vacances d’été, cela me faisait dix mois de plus à plein traitement, soit une dizaine de milliers d’euros cumulés en plus. Et accessoirement, pour la suite, un peu moins de décote sur ma retraite puisque je pars de toute façon avant d’avoir les annuités nécessaires pour toucher une pension complète. Certes j’aurai de quoi vivre mais il y a toujours cette envie pernicieuse du plus. D’autant que nous commençons à voir apparaître pour notre maison du midi, sans les mesurer encore complètement, les inévitables dépassements par rapport à ce que nous toucherons des assurances.

Je ressens une petite gêne aussi à partir au milieu du gué, en cours d’année scolaire. Mon poste restera vaquant jusqu’au « mouvement » de l’année suivante, la prise en charge par un « faisant fonction » interne à l’équipe ne se révèle pas si simple que ça à organiser. Je ne facilite pas la vie du service avec ce départ en cours d’année. Je ne peux m’empêcher d’en ressentir une petite culpabilité, de me dire que c’est une forme de lâchage, une réaction purement individualiste : puisque c’est mon droit de partir, je pars, advienne que pourra comme si je me fichais de la suite. Cette semaine j’ai participé à une activité très intéressante pour le service et pour les adolescents concernés. Je vois bien comment l’améliorer, lui donner une ampleur moins expérimentale que ce qui s’est fait cette année. J’ai fait des propositions, nous monterons ça un peu mieux pour l’an prochain, je démarrerai donc les choses, les organiserai, puis je m’en irai avant qu’elle ne soient réalisées. Ça la fout un peu mal ! Et moi ça me frustre.

Il y a du prétexte à me dire que ce départ c’est la condition pour que je réalise enfin certaines choses qui me tiennent à cœur. Car mon temps de travail n’a rien d’écrasant. En plus je dispose d’une large autonomie dans mon organisation, je peux prendre des journées presque quand je veux. En m’organisant un peu mieux, en évitant les pertes de temps, en bannissant ou restreignant les moments de dispersion ou, pire, de franche acédie, il est évident que je pourrai largement accroître mon temps créatif.

Et c’est là peut-être que pointe la vraie, la souterraine raison de mes inquiétudes. Se mêle en effet envie de liberté, aspiration au temps libre et peur de ce même temps libre, de ce temps sans balises et sans contraintes, propice aussi aux remises aux lendemains et aux renoncements, de ce temps indéfini mais pourtant limité, impitoyablement borné par la perspective de la décrépitude et de la mort. On peut s’imaginer le mauvais scénario, l’incapacité à démarrer vraiment d’autres choses, à vraiment s’y mettre. Et alors, s’il n’y a plus de bonnes raisons extérieures à ne pas faire ce que l’on croit vouloir faire, tout repose sur soi. On ne peut s’en prendre qu’à soi même si le temps libéré ne répond pas aux espérances que l’on avait mis en lui.

A vrai dire mon choix n’est pas encore irrémédiable. J’ai déposé le dossier, c’est une décision dite « définitive » mais je sais que je peux en réalité revenir dessus tant que mon poste justement n’a pas été mis au mouvement. Je ne le ferai pas. Je crois. Je la veux cette liberté. Je veux me l’affirmer à moi même. Je veux me dégager en toute clarté des contraintes plutôt que de biaiser avec elles, je veux m’affranchir de la pesanteur institutionnelle, des réunions langue de bois, de certaines activités répétitives d’années en années. Je ne veux pas écouter les sirènes du financièrement plus rationnel ni de la culpabilité rampante et surtout je ne veux pas céder à la peur du vide. Je veux me confronter à cette liberté, au péril des risques qu’elle peut comporter.

Je tiens, je tiens, malgré le passage des doutes. Mais ils sont là et, tout de même, me taraudent.