Tout à l’heure, me rendant à une réunion…

Huit stations de métro. Pendant ce court voyage, quatre personnes faisant la manche !

C’est le privilège (!) des heures creuses ça, ou semi-creuses, vers 13h30, il y a suffisamment de monde à qui s’adresser mais pas trop pour pouvoir entrer et circuler facilement dans les wagons.

On constate depuis des années une augmentation régulière des manifestations de la pauvreté mais tout de même c’est la première fois que je suis confronté à cette sorte de noria, l’un succédant à l’autre quasi en continu.

C’était varié cela dit, quatre profils différents de façon de mendier, quatre images différentes de la misère !

Le type avec son accordéon. Il joue un seul morceau. Souvent les musicos sont souriants. Souhaitent bonne journée, bon voyage. Pas lui. Il joue avec de la hargne, tend la main avec de la hargne, il a l’air à bout et j’ai l’impression qu’il a un peu bu ;

La jeune femme de type balkanique, brune, jupe longue, petit foulard serré, elle ne dit rien, dépose un papier avec un texte dactylographié sur les sièges vides : « je suis seule, j’ai deux petits enfants, pas de travail, j’ai faim, aidez-moi au nom de Dieu, au nom du Christ », va jusqu’au bout du wagon, revient, tend la main en vous fixant d’un regard suppliant jusqu’à vous faire détourner les yeux puis reprend son papier et s’éloigne ;

L’homme cinquante centimes, son discours d’introduction est bref mais par contre il est très insistant auprès de chaque personne, il s’approche de chacun individuellement, « Madame, cinquante centimes, s’il vous plait, Monsieur, cinquante centimes, allons, vous avez bien cinquante centimes », et ça dure, ça dure, avec cette litanie, le temps qu’il parcoure tout le wagon ;

L’ouvrier boulanger de 53 ans, (bon sang, comme il paraît plus âgé que moi !) qui a perdu son boulot suite à un accident du travail non indemnisé et qui galère depuis. « Aidez-moi d’une petite pièce ou d’un ticket restaurant pour que je puisse manger et me tenir propre, ou d’un travail si toutefois quelqu’un avait quelque chose à me proposer ». Lui je l’ai vu souvent. Sa façon de faire est celle qui passe le mieux. Il récolte en général quelques pièces.

Evidemment il est le plus « adapté », tout cabossé qu’il soit. Il fait moins peur, il fait moins honte. Il est plus facile de lui donner.

A une époque je m’étais dit : « quand tu donnes, ne privilégie pas ceux-là, privilégie au contraire les plus malmenés, les plus déjantés, les plus répugnants même ». Mais je n’y arrive pas. En fait je n’ai pas de règle. C’est au feeling immédiat. Parfois je donne, parfois je ne donne pas. Et d’ailleurs je suis tout aussi gêné et pas plus glorieux quand je donne que quand je ne donne pas. Là je n’ai pas donné.

En face de moi une voyageuse se tient les yeux fermés, le visage crispé. Elle a un air soucieux et infiniment las. Dort-elle ? S’est-elle seulement éloignée ? Est-ce par fatigue ou pour fuir ce qui nous environne ? Un peu des deux sans doute.

Dans mes envies de quitter Paris sans doute y a-t-il aussi l’envie de ne plus être confronté à ce genre de scènes. Oh, ce n’est pas parce qu’on ne la voit plus que la misère n’existe plus. N’empêche j’ai plutôt hâte de mettre cette misère là un peu plus à distance…