Peu de jours avant notre départ nous sommes passés à la maison de retraite où survit ma cousine très âgée et très, très diminuée.

La vieille dame a encore beaucoup baissé. Elle s’est encore rapetissée, racoucougnée, elle est comme une ombre frêle, sa vie semble ne tenir qu’à un fil, qu’à ce fluet filet d’un souffle qu’on perçoit à peine lorsqu’on se penche vers elle pour poser un baiser sur son front.

Elle semble absente la plupart du temps. Pourtant on a le sentiment qu’elle écoute, qu’elle entend certaines conversations. Je suis presque certain qu’elle m’a reconnu. Simplement elle ne fait plus l’effort de tenter de communiquer. Certes, parler est sans doute devenu au-dessus de ses forces, mais même son regard ne cherche plus le visiteur.

Ma cousine, sa fille, reste près d’elle plusieurs heures par jour, lit des magazines, lui parle de temps à autre sans attendre de retour, répond à ses sollicitations quand elle manifeste un besoin d’un geste à peine perceptible (modifier un peu sa position, remonter son coussin, passer une crème sur sa peau desséchée). Elle lui donne la becquée mais a le plus grand mal à lui faire avaler bouchée après bouchée son potage, ses bouillies, son verre de vin, coupé d’eau. Elle doit la gronder, comme on gronde un enfant.

Lorsqu’on visite la vieille dame, c’est aussi, c’est surtout sa fille que l’on visite et qu’on allège un peu d’une conversation.

Je sens que malgré toute son abnégation elle se lasse. Elle a laissé échapper quelques phrases ensuite quand nous avons quitté ensemble l’hôpital laissant percer une certaine amertume. « Il n’y a rien en retour, pas même un regard, elle ne fait plus d’effort ». Bien sûr ma cousine, toute pétrie de son dévouement chrétien, (ou de son besoin de se sacrifier ?) ne remet pas en question sa présence régulière qui lui parait une évidence, un devoir filial qui ne se discute pas. Parce que c’est comme ça. Parce que c’est le lot qui lui échoit. Mais je sens bien qu’elle même ne voit plus trop le sens de cette survie. Je me demande si dans ses prières, elle qui est pratiquante régulière, il lui arrive d’oser murmurer « Mon Dieu, ramenez là à vous ! ».

Quant à moi, je me dis que, oui, il faudrait tourner le bouton. Mettre en position off. Eteindre…

Evidemment ce n’est à personne de le faire, sinon à celle, à celui qui choisirait de lui-même de prendre congé quand il jugerait qu’il serait temps.

Il faudrait avoir le cran de le décider quand on a encore la lucidité pour le faire.

Je sais que mon père pense à ça, lorsque nous évoquons cette vieille cousine. Je devine dans son regard qu’il ne voudrait pas durer si ce devait être ainsi. Mais nous n’en parlons pas.

Et moi donc ? Je sais que je ne suis pas très courageux et qu’il en faut du courage tout de même pour dire : Bon, il va être temps, bientôt, demain, aujourd'hui…

J’avais écrit déjà sur ce lent, trop long naufrage. Je me souviens que les réactions de mes lecteurs avaient plutôt souligné ce qu’il y avait de beau dans le don de ma cousine pour sa vieille mère et l’apport mutuel, la richesse que comportaient leurs échanges. Ce petit texte avait d’ailleurs retenu l’attention d’une revue chrétienne, Ombres et           lumière, dans laquelle j’ai accepté qu’il soit publié, au prix de quelques modifications pour éviter tout risque de reconnaissance des lieux ou des personnes. Je notais alors ce qu’on devinait de conscience intacte au-delà des apparences. Peut-être, sans doute, reste-t-il quelque chose de cette conscience aujourd'hui, quoique encore moins manifestée. Certes mais pas suffisamment je crois pour justifier l’acharnement à durer. Il faudrait savoir finir. Je comprends ceux qui militent pour le droit à mourir dans la dignité et admire ceux qui sont capables de se l’appliquer lorsqu’ils jugent qu’il est temps.