Il n’y avait aucun gréviste dans mon service hier, et ce n’est pas la première fois que ça arrive, ça devient même une habitude depuis le début de ce mouvement sur les retraites. Tout le monde est contre la réforme telle qu’elle est imposée mais personne ne sait vraiment ce qu’il faudrait faire. C’est reposant d’une certaine façon, personne (ou presque) ne se hasarde à penser avec certitude. Mais en contrepartie personne ne se mobilise vraiment, personne n’a l’air de croire qu’il peut y avoir une sortie par le haut de ce conflit.

Il y a chez la plupart de mes collègues, un espèce de fatalisme qui va bien au-delà de la question des retraites, qui renvoie plutôt à un malaise face à la mise à mal du modèle social dans lequel on s’est construit et à la perte des repères et des valeurs collectives au profit d’une idéologie libérale de plus en plus dominante, une anxiété aussi face à une société qui se délite, face à un monde  menaçant.

Il y a en même temps une hostilité à l’égard ce gouvernement et à tout ce qu’il fait qui n’a jamais été aussi forte. Il faut dire qu’il n’en loupe pas une et qu’on croirait à l’accumulation des signes caricaturaux de connivences entre les puissants, des déclarations intempestives et des volte-face qu’il cherche à se donner des verges pour se faire battre. Mais au-delà même du gouvernement il y a une défiance à l’égard de tout ce qui parait venir de là-haut, de « l’establishment » comme diraient les affreux du FN. Il y a des privilèges tellement invraisemblables. Rien que cette histoire des retraites des parlementaires par exemple qu’évoquait avec son mordant habituel l’ami Alain, par exemple. Comment ne pas voir que des comportements pareils ne peuvent que faire le lit de tous les populismes, de droite comme de gauche.

Dans la journée on a ressenti que le climat devenait électrique, par des nouvelles venues de certains lycées avec mélange de débrayages classiques, de blocages violents, d’irruption de jeunes venus de l’extérieur, par les infos sur ce qui se passait à Lyon, par les klaxons agressifs et les sirènes provenant de l’avenue embouteillée, par la cohorte des véhicules bloqués dans la queue à la station service proche.

Personne n’est très optimiste sur l’issue du mouvement et personne ne fait la grève et en même temps tout le monde a envie de marquer son soutien ou, sans doute plus encore, son ras-le-bol, son désarroi. Et du coup nous avons été plusieurs à aménager nos emplois du temps pour nous rendre à la manif.

J’y suis allé seul quant à moi et à vrai dire je n’ai pas vraiment fait la manif, je suis plutôt allé voir, mélangeant démarche de curieux et démarche de soutien. Comme beaucoup de gens d’ailleurs qui sont sur les trottoirs. C’est plus qu’anecdotique, ça fait sens je crois, tous ces gens qui participent à moitié.

Le ciel était sombre avec de brefs rayons de soleil qui créaient soudain une lumière étrange en contraste avec des nuages, très, très noirs, très, très menaçants. Le ciel avait quelque chose du look du climat social.

Je n’ai pu m’empêcher d’avoir un sourire narquois à voir des lycéens des beaux quartiers s’époumoner sur « soixante, soixante, soixante ans et à taux plein » ! J’aime assez cette exubérance peut-être seulement parce qu’elle est l’exubérance de la jeunesse. Mais alors, tant qu’à faire, plutôt que ce slogan décalé dans ces jeunes bouches, je préfère le « rêve général » qui s’étale sur de nombreux tee-shirts. Il y a d’autres groupes venus de lycées professionnels, si différents par leur style et même leur couleur de peau. Ça saute alors aux yeux qu’il y a plusieurs jeunesses et qu’au-delà des solidarités affichées, il y a des fossés très cruels.

Il faudra vraiment recoller tout ça ! Mais on a du mal à imaginer comment le faire et qui pourra le faire. On ira voter naturellement mais sans pouvoir se départir d’un certain scepticisme.

J’ai descendu les Gobelins et longé la manif jusqu’au boulevard de Port Royal. Puis j’ai coupé vers l’autre cortège que j’ai rejoint sur le Boulevard Blanqui. Etrange ambiance dans le triangle entre les deux cortèges, les lieux sont presque vides, sans presque de voitures, très silencieux, avec en fond sonore distant la rumeur d’une des manif qui décroît tandis que monte celle provenant de l’autre cortège. Sur le boulevard Arago, un petit papi en voiture a des mots avec une jeune femme flic. Il veut passer, elle lui dit qu’il va être coincé d’ici peu, le type est totalement affolé, il se sent cerné. Mais quelle idée d’aller sortir sa voiture un jour pareil ! La fliquette est plutôt gentille et patiente, elle essaie de lui expliquer des itinéraires pour sortir du quartier, il n’entend rien, le ton monte, le type a l’air de péter un câble, d’autres flics se sont approchés, j’ai cru que ça allait dégénérer, mais finalement, à ma grande surprise, elle le laisse s’engager dans le boulevard, j’espère qu’il ne va pas aller jeter sa bagnole sur le cortège !

Je suis rentré à la maison au moment où mon fiston s’apprêtait à en partir. Il était venu passer le week-end à Paris et voir sa copine. Son train dimanche soir n’est pas parti, il n’a pas eu de place d’avion non plus, il a pu avoir un billet de bus de nuit, alors tchao fiston, bon retour, mais bon sang dans quelle société et dans quel monde mal fichu, si loin de nos espérances, nous vous laissons vous dépatouiller !