Demain j’ai l’intention d’aller au café littéraire de L’œil bistre, animé par Elizabeth et quelques autres et dont la séance sera cette fois consacrée à Philippe Sollers. Du coup j’ai remis le nez dans quelques uns de ses bouquins.

Je m’aperçois d’ailleurs que je l’ai finalement peu lu, en regard de l’abondance de son œuvre, alors que je croyais le connaître assez bien. En fait je me rends compte que, comme beaucoup de monde, je le connais surtout par des interviews, des articles, voire des polémiques, bref par sa présence médiatique.

J’ai commencé par relire « Femmes ». J’avais bien aimé me semble-t-il quand j’avais découvert ce bouquin dans les années 80 même si je me souviens que j’avais d’emblée trouvé déplaisant le regard porté sur la sexualité et sur les femmes. Là ça ne passe plus et j’ai laissé tomber au bout de cinquante pages. Je suis franchement agacé par le ton, par une certaine suffisance dans la façon de se mettre en scène à mots couverts, par le côté roman à clés sur les intellos français post soixante-huitards, comme, encore plus, par l’image donnée des femmes. Je sais bien que Sollers aime jouer de la provocation, mais quand même !  Le style aussi m’est assez pénible. C’est une écriture au fil de la pensée et du verbe, accumulant des énumérations, d’auteurs, de citations, d’idées, rythmée par des points de suspension en excès, donnant ainsi l’impression d’un livre qui est une sorte de prurit, de diarrhée verbale d’un esprit extrêmement rapide et brillant certes mais qui se contente de lâcher sa plume.

J’ai repris aussi « La fête à Venise » dont je gardais moins de souvenir. J’ai une impression également assez négative, moins que pour « Femmes » cependant, je suis à mi-course, je vais essayer de le finir mais plus par curiosité, pour conforter ou infirmer mon premier ressenti que par plaisir véritable. Là encore c’est bourré de citations, digressions, considérations, réflexions artistiques, littéraires, historiques dont certaines prises isolément peuvent être intéressantes ou en tout cas stimulantes mais qui ensemble forment un patchwork indigeste dans lequel on se perd et qui empêche qu’on puisse s’attacher aux personnages et trouver les lignes de force d’ensemble du récit. On pourrait dire que la thématique générale c’est la vérité de l’art dans sa fondamentale gratuité, symbolisée par Watteau et le beau 18° siècle opposée à la marchandisation moderne. Peut-être, mais en tout cas tout ça est un peu trop sophistiqué pour moi.

Par contre j’ai lu et pour le coup, bien apprécié « Un vrai roman. Mémoires » Cette fois c’était une première lecture. J’ai eu l’impression de rentrer avec moins de faux semblants dans le personnage de Sollers et de comprendre, un peu, ce qui le constitue : Son enfance dans son milieu privilégié bordelais parmi les femmes ; la primauté pour lui de la littérature et de l’art dans la gratuité par opposition à la politique qui n’avait de sens qu’en tant que révolte et à la vie sociale en général, « la magie blanche de l’art » contre « la magie noire de la société » ; les livres, les rencontres intellectuelles essentielles et les femmes capitales, Dominique Rolin et Julia Kristeva ; le goût des femmes et des jouissances comme affirmation de vie face à une mort qui, si l’on suit Epicure, en vérité n’existe pas, n’est que la pensée que, vivant, on en a ; la valorisation du beau 18° et d’un certain aristocratisme de « l’homme de goût » face à la « plate époque » moderne du politiquement correct et de la marchandisation généralisée, « plèbe en haut, plèbe en bas »…

Il y a des vues intéressantes et moins elliptiques, codées ou provocatrices que dans ses autres livres sur l’histoire intellectuelle du dernier demi-siècle à laquelle il a été fortement mêlé. Les digressions ici sont moins gratuites, elles contribuent, comme les pièces d’un puzzle, à l’approfondissement du portait. Il y a aussi des pages très belles, littérairement parlant, évocatrices de son enfance bourgeoise bordelaise, de certaines rencontres, de certains lieux comme Venise où souffle l’esprit comme de ce bord d’océan, à Ré, où il écrit le présent livre. Certes j’ai ressenti aussi, surtout vers la fin, un certain agacement devant des plaidoyers pro-domo par trop insistants, devant cette tendance qu’a un esprit qui se sent supérieur au mépris à l’égard des autres, devant l’affirmation d’une satisfaction de soi sans mélange, renvoyée sans ménagement à la face de ses détracteurs (on peut se demander d’ailleurs s’il ne surjoue pas quelque peu cette satisfaction : il laisse entendre aussi ici ou là qu’il y eut dans sa vie des moments de franche dépression, au bord du suicide).

Bref c’est un livre très intéressant, lu avec un vrai plaisir, qui apprend des choses et fait réfléchir, qui permet de mieux appréhender Sollers, y compris dans ses contradictions et de percevoir un peu de la personne derrière le personnage. Ça ne le rend pas pour autant l’homme Sollers automatiquement sympathique, ça ne fait pas automatiquement aimer ses livres, la preuve, mais disons que ça atténue sensiblement l’impression négative que je pouvais avoir de lui.