Vendredi 29, dans le TGV…

Départ de Lyon tout à l’heure. Averse orageuse qui strie les vitres. Stress ambiant. Beaucoup de monde sur les quais, bousculades, désorganisation liées à des retards de certaines correspondances. Une femme arrive au dernier moment, affolée, avec son jeune fils. Elle a mon numéro de place. Y-a-t-il une erreur sur la voiture ? Non ! Alors le train ? C’est bien le train de Montpellier ? Non ! Nous allons à Paris. Affolement. Mais le train, déjà en retard d’une bonne dizaine de minutes s’est ébranlé. Elle se précipite, court à la recherche du conducteur en criant : stop, stop ! Les autres voyageurs compatissent. Elle disparait au bout du couloir. Je ne la reverrai pas. Et le train bien sûr ne s’est pas arrêté. Sacré détour ! J’imagine ce qu’aurait été mon énervement devant une telle mésaventure ! Je vois ce qu’il en est déjà, lorsque parfois il m’arrive de prendre une mauvaise bretelle d’autoroute et de me retrouver piégé pendant des kilomètres. Le sentiment d’être embarqué sans pouvoir rien faire est l’un de ceux qui m’est le plus désagréable. Je ne sais si en plus cette femme a dû payer pour son détour. J’imagine que oui. C’est un peu rude !

Beaux ciels ensuite après la pluie. Les beaux et très verts vallonnements du charolais, piqués des tâches blanches des bœufs, les villages regroupés autour de leur clocher, très France de la force tranquille. Puis maintenant de plus molles ondulations, des espaces en openfield bordés par des forêts résiduelles, un vaste patchwork de couleurs, le jaune du colza, les verts différents de plusieurs sortes de céréales que je ne sais pas distinguer. De belles lumières toujours, entre soleil et nuages, un soleil rasant puis un soleil maintenant qui n’éclaire plus le sol mais ourle de lumière les nuages au-dessus de nos têtes…

J’ai un livre aussi pour viatique, « L’enfant des ténèbres » d’Anne-Marie Garat. J’avais beaucoup aimé le précédent opus de la saga, « Dans la main du diable ». J’avais été scotché par l’art du récit de l’auteur et par sa capacité à évoquer une époque et à faire vivre des personnages, des lieux, des mondes multiples, du vrai roman à l’ancienne. J’accroche moins ici, peut-être parce que je mène cette lecture de façon plus discontinue. Ou bien aussi parce que les procédés finissent par me lasser, la multiplicité des épisodes avec trop de personnages secondaires moins solidement arrimés au propos central, les flashback un peu trop systématiques, un style brillamment descriptif mais qui fourmille un peu trop d’adjectifs.

Il faut dire que ma journée a été longue. Je suis levé depuis six heures, je me suis concentré ensuite toute la journée sur des problèmes d’indexation et de bases de données, ce n’est pas exactement du travail au sens où ça n’a rien à voir avec mon activité salariée mais beaucoup avec mon activité d’après, librement choisie. Ce qui explique aussi que j’ai eu tendance par moments à piquer du nez sur mon livre. Mais ensuite, de m’être mis à écrire, et avec rapidité, fluidité et plaisir, pour accrocher quelque chose de l’instant ferroviaire m’a réveillé.

Dans la diagonale à deux rangs de moi, il y a une femme au regard fixe toujours dirigé dans ma direction. Je regarde le paysage, je jette un œil sur elle, je lis quelques pages, je jette un œil sur elle, j’écris quelques lignes, je jette un œil sur elle, et toujours, toujours, son regard imperturbablement posé sur moi. Impression étrange et désagréable. Qu’est-ce qu’elle me veut ? En vérité je ne suis pas sûr qu’elle me voie. Son regard me traverse et se perd dans le vide, c’est comme si j’étais transparent, inexistant, ce qui n’est pas plus agréable. Elle n’a rien d’amène, cette femme, et ce regard vide et fixe dégage une oppressante tristesse. Et ce qui est étrange c’est que, tout à coup, elle me fait penser à quelqu’un que j’ai connu il y a très longtemps. Quelque chose dans les traits de son visage, dans l’aspect général de son corps me semble comme remonté du passé. Je me dis un instant : est-ce que ce pourrait-être elle et ce regard alors me serait-il véritablement destiné, serait-il une interrogation ? Evidemment non ! Ce n’est pas elle, sinon nous nous serions reconnus par des échanges de vrais regards. Et puis depuis plus de vingt ans que je ne l’ai vu, elle a dû changer forcément, ses traits de septuagénaire ne pourraient plus être ceux de la quadra qui est en face de moi. Troublant tout de même. Et de plus en plus désagréable. Je regarde ailleurs pour tenter de ne plus sentir ce regard absent et qui, pourtant, me pèse.

Mais le train est à l’approche. La voici qui range le livre qui est devant elle et qu’elle n’a pas ouvert du voyage, la voici qui se lève, se tourne et s’éloigne. Je me sens comme allégé, comme libéré, non sans me demander ce que cachait ce regard fixe, une atteinte neurologique, une immense fatigue, une insondable tristesse…

C’est ce que j’aime des voyages en train, tout ce qu’ils permettent de rêveries et de voyage dans le voyage !

 Ecrit sur mon carnet dans le train vendredi, peaufiné et retranscrit ce matin à l'aube, merci l'insomnie matinale!