Comme je l’ai déjà raconté à plusieurs reprises ce blog n’est pas écrit d’emblée dans l’interface de mon hébergeur mais dans un fichier word sur mon ordinateur. Dans un premier temps c’est donc simplement mon journal personnel même s’il est écrit en sachant qu’il est destiné, pour sa plus grande partie, à être mis en ligne dans les heures qui suivent. Je ne garde de côté que quelques entrées que je juge impubliables, soit parce qu’elles mettent en lumière des aspects de moi que je serais mal à l’aise de rendre publics, soit, parce que traitant d’événements ou de ressentis relationnels, elles évoquent de façon trop directe, insuffisamment allusive, des tierces personnes.

Ce fichier, grossi d’année en année depuis janvier 2003, compte maintenant près de 1300 pages serrées, en corps onze, un peu moins de 5 millions de caractères ! Il s’ajoute à un autre fichier de 300 pages, clos celui-là, qui est mon journal d’avant la mise en ligne, depuis le moment où j’ai repris en 1998 cette pratique, présente dans mon adolescence puis à divers moments de ma vie de jeune adulte (une trentaine de cahiers manuscrits datant principalement des années 70, pas d’ordinateur alors et je ne dactylographiais pas) puis totalement interrompue ensuite.

J’avais fait un tirage papier déjà d’une petite partie de ces fichiers, les années 1998 à 2003, en un seul exemplaire. Pour le moment c’est juste un gros paquet de feuilles volantes conservé dans une chemise et peu pratique à manipuler et que, tel quel, je ne relis pas. S’il m’arrive d’avoir besoin de références, de retrouver par exemple un commentaire de livre ou de film ou le souvenir de tel ou tel évènement personnel je fais plutôt une recherche textuelle dans le fichier de l’ordinateur ou sur le net.

N’empêche le week-end dernier j’ai mis de l’ordre dans ces fichiers, j’ai amélioré la mise en page, préparé des pages de garde, bref je l’ai rendu présentable pour une impression papier. Et hier matin puis aujourd'hui j’ai été très tôt à mon bureau et j’ai commencé, hors horaires de travail et avant l’arrivée des collègues, à faire chauffer imprimante et photocopieuse.

Même si je reconnais la formidable puissance de l’avatar numérique d’un écrit (puissance de consultation, de recherche, de circulation et d’interaction avec autrui), il n’empêche que pour moi un texte ne trouve son accomplissement, son achèvement, qu’à partir du moment où il est imprimé et relié.

Cela fait donc longtemps que je me dis que je finirai par imprimer ces textes mais je repoussais toujours, rebuté par le côté fastidieux, voire un peu mortifère de la chose. Là je m’y suis vraiment mis. L’approche de mon départ à la retraite me stimule. Pour des raisons très pragmatiques au premier abord : profiter de matériels performants et gratuits d’utilisation (je sais, ça ne se fait pas, j’utilise des moyens publics pour un usage privé, qui vole un œuf vole un bœuf, tout ça, tout ça, mais bon, une fois n’est pas coutume et je m’autorise cette petite entorse à mes principes de non mélange des genres jusque là respecté scrupuleusement). Au-delà de ces raisons pratiques, il y en a d’autres bien sûr, bien plus profondes, liées à ce changement important dans ma vie, cette étape franchie avec la fin de mon activité professionnelle.

Comme le besoin là aussi de finir quelque chose, de tourner une page.

Je sens que j’approche du moment où je vais finir ce journal. Je l’ai dit plus d’une fois.

La motivation n’y est plus vraiment sauf très épisodiquement. Plutôt qu’une continuation à toute petite vitesse qui n’est qu’une survie qui ne me satisfait pas, il me semble que je préfère à un moment donné dire « c’est fini » et m’y tenir.

Le besoin d’échange et de communication qui était devenu le moteur principal de l’écriture de blog a moins de puissance. Pour ce qui est de l’outil mémoriel pour moi-même, j’ai d’autres moyens que j’utilise déjà depuis un certain temps : noter sur un cahier quelques impressions rapides des films que je vois, quelques citations de livre que je lis, sans effort rédactionnel de mise en forme, juste pour moi. Quant aux considérations récurrentes sur moi-même, tous ces efforts pour, au travers des mots, chercher à mieux me comprendre, à descendre plus profondément en moi et pour tenter de trouver par ce biais des moyens d’amélioration personnelle et de mieux vivre, tout cela ne me semble plus rien pouvoir m’apporter. L’expérimentation d’une forme d’écriture qui doit dire sans dire, qui joue de l’allusion, qui pourra être interprétée différemment par diverses couches de lecteurs selon ce qu’ils savent de moi, le côté ludique et la jouissance particulière à glisser ici ou là une phrase qui fera écho chez quelques uns seulement, ne m’apporte plus le même plaisir qu’auparavant du fait même de l’appauvrissement de ma vie blogosphérique et de ce que je pouvais en attendre.

Mais alors pour que le cycle soit bouclé, pour ne pas avoir l’impression d’une sorte de déclin qui s’éternise indéfiniment, j’ai ce besoin de le clore en le figeant dans des bornes temporelles déterminées, ouvert par une préface, clos par une postface peut-être, organisé en une succession de volumes, inséré chacun dans leur reliure, agrémenté de tables des matières et d’index, bref j’ai besoin d’en faire un objet qui ressemble, au moins un peu, à un livre.

Le journal alors devient non plus accompagnement dans une durée indéfinie d’une vie vers son terme inévitable mais tranche de vie, expression d’un moment de soi. Le work in progress devient œuvre (sans qu’il faille voir aucune valeur spécifiquement appréciative dans le terme), œuvre accomplie, œuvre close, dont on peut, précisément parce qu’elle est close, se détacher pour passer à autre chose.

Tout ça ne veut pas dire que je ne reviendrai plus au journal, un jour ou un autre, sous une forme ou une autre, mais du moins aurais-je clos, d’une part, « Journal 1998-2002 » et, d’autre part, « Tentative d’un journal en ligne ; Les Échos de Valclair ; 2003-2011 ».

Cela veut encore moins dire que je n’écrirai plus et ne chercherai plus à partager des écrits. Et c’est cette clôture elle-même qui rendra plus facile d’aborder peut-être d’autres territoires d’écriture, parce que ce journal, devenu pensum, ne fera plus écran.

Je me suis interrogé sur le nombre d’exemplaires à tirer et finalement je me suis arrêté à quatre.

Il y en a deux qui seront pour l’Association pour l’Autobiographie, pas maintenant mais plus tard, quand ce qui est évoqué sera à une distance temporelle suffisante. Je suis attaché à la démarche de cette association, à sa façon de conserver pour l’avenir des bribes de vies de toutes sortes, témoignages de personnes ordinaires, façons diverses d’être au temps et au monde. Mes pages seront une trace parmi d’autres d’une façon de penser et de fonctionner au tournant du millénaire d’un quinqua à la vie professionnelle et familiale plutôt banale et plutôt heureuse, à laquelle toutefois il a toujours manqué un petit quelque chose, je ne sais trop quoi, un axe, une lumière. Au-delà de mes névroses particulières et de mes interrogations existentielles récurrentes, c’est un témoignage générationnel sur ceux dont l’adolescence a été portée par les enthousiasmes puis les désillusions post soixantes-huitardes et qui, peut-être, ne s’en sont jamais tout à fait remis. Et puis ces pages sont aussi un témoignage plus spécifique et, je crois, digne d’intérêt sur les pratiques d’écriture et les questionnements qu’elles ont pu susciter à ce moment historique particulier qui a vu la naissance puis la popularisation de l’écriture en ligne.

Les deux autres exemplaires seront pour moi d’abord puis pour mes fils. Enfin peut-être ! Un journal ce n’est pas un récit rétrospectif pour la postérité où, même si on se veut honnête, on ne peut qu’orienter le récit dans le sens de l’image qu’on veut laisser de soi. Les pages de journal au contraire ce sont au fil des mois et des années, les bonheurs et les réussites mais aussi les impuissances et les névroses, les faiblesses et les lâchetés, bref « le misérable petit tas de secrets » qu’on pourrait tout aussi bien enterrer avec soi. Il est bien plus difficile de laisser lire ce genre de choses à des proches, même après notre disparition, qu’à des chercheurs ou des curieux anonymes. On prend le risque d’ébrécher l’image que, volens-nolens, on a donné ou cru donner de soi. Mais d’un autre côté ce peut être précieux. J’aurais été heureux de trouver venant de mes parents, venant de mes grands-parents, quelquechose de leur vie, de leur ressentis et de leurs contradictions, même dans leurs aspects éventuellement les plus sombres, cela me les aurait rendus plus proches et plus amicaux, peut-être même y aurais-je trouvé matière à me construire.

Alors sans trop savoir ce que je déciderai au final, j’imprime deux exemplaires parce que j’ai deux fils et qu’il y a donc deux lignées potentielles. Ces documents simplement seront là dans ma bibliothèque, ils seront prêts au cas où je voudrais les transmettre et on verra bien.

On me dira que toutes ces considérations et théorisations montrent que j’attache une importance bien démesurée à ces textes. Ce n’est pas que j’ai de leur valeur une appréciation qui manquerait de modestie. C’est plutôt le reflet de ma propension à l’accumulation des traces et à la rationalisation de leur organisation que d’aucuns jugeront peut-être névrotique. Mais bon, c’est ainsi et l’essentiel pour moi, est que ce travail fait, je me sente satisfait de l’avoir accompli et que je m’en sente libéré.