07 décembre 2009
"Vincere"
J’ai repris un peu plus activement ces derniers temps le chemin des salles obscures. J’ai bien aimé dans l’ensemble les films que j’ai vu ces derniers temps aussi différents soient-ils : « Les vies de Pipa Lee », « Le ruban blanc », « Hadewijch ». J’ai certaines réserves pour chacun d’entre eux mais tous apportent quelque chose et enrichissent. En sortant j’ai toujours des ressentis, des idées qui se pressent et que je voudrais prendre le temps de mettre en mots pour mieux les conserver pour moi-même et aussi pour pouvoir les partager avec vous. Je le fais rarement, à la fois par flemme de m’y mettre et par manque de temps et je laisse les impressions vives s’éloigner…
Mais je veux parler tout de même du Vincere de Bellochio que j’ai vu samedi car c’est un film qui sort de l’ordinaire, un grand film, d’une force rare, d’une grande richesse thématique, d’une constante inventivité formelle.
Ce qui frappe dans ce film c’est sa puissance, on est confronté à un torrent d’images et de musiques, d’évènements de l’histoire et de drames intimes, saisis dans l’urgence de leur mouvement, accordé au temps précipité de l’histoire dans une de ses phases tragiques.
Les situations comme les personnages sont stylisés, de façon parfois presque expressionniste. Ils expriment certainement plus qu’eux-mêmes. On est ici aux antipodes d’un cinéma de l’intime. Les références qui viennent à l’esprit seraient plutôt celles de l’opéra ou de certaines grandes machines de l’histoire du début du cinéma, j’ai pensé par exemple à Eiseinstein ou au Métropolis de Lang (le cinéma d’ailleurs tient une grande place sous forme de films dans le film, que ce soit les bandes d’actualité ou des films de cinéastes qui sont une autre façon de montrer l’époque).
Le film fait admirablement ressentir un climat historique et réfléchir sur nombre de questions, que ce soit celle de la montée du fascisme en Italie, ou plus largement des totalitarismes et de leur liens avec la psychologie individuelle (on pense aux thèses de Reich), sur la psychopathologie du pouvoir absolu, sur la complicité des notables et de l’église avec le fascisme, sur la façon dont les individus peuvent être broyés par la machine de l’histoire, sur la folie et sur l’univers asilaire. De ce point de vue ce film est sûrement un excellent support pour des cours d’histoire même s’il n’est pas par lui-même (heureusement !) un cours d’histoire.
Les deux acteurs principaux sont excellents. Il faut voir l’œil du jeune Mussolini quand il fait l’amour à Ida, (non, il faudrait dire, quand il la baise, il n’y a pas tellement d’amour là-dedans, de présence vraie à la personne avec qui l’on est). cet œil qui s’évade, ce regard qui file au loin dans son obsession de puissance et de domination. Il faut voir le bouleversant défilé des émotions les plus diverses et les plus contradictoires sur le visage d’Ida filmée frontalement et en plan rapproché pendant la superbe scène de l’interrogatoire. Elle a tout compris bien sûr et sait sa situation désespérée, elle se débat dans son impuissance et passent alors dans ses yeux, son amour, sa folie, la douleur de sa vie gâchée, sa révolte, sa rage, son désespoir.
L’image est la plupart du temps dans la pénombre à l’exception de quelques rares plans très lumineux, c’en est presque pénible, mais en même temps ça s’accorde parfaitement avec le climat général du film.
L’idée d’articuler les plans réalisés avec les acteurs et les bandes d’actualité est excellente et intègre vraiment le film dans l’histoire réelle. On comprend beaucoup de choses à voir le vrai Mussolini s’adresser aux foules. Je savais bien ce qu’exprimait de la pathologie de leurs auteurs les grands envolées oratoires des dictateurs mais à les voir ainsi c’est impressionnant. Et ici en percevoir les signes avant-coureurs dans Mussolini jeune au travers de l’acteur, en retrouver ensuite le redoublement dans le jeu du même acteur jouant Mussolini fils singeant son père est assez extraordinaire.
On peut juger ce film un peu lourd et pompeux, les effets trop appuyés, la stylisation et la symbolisation excessive. C’est vrai d’une certaine façon mais comme ça peut l’être dans un opéra, ou sur un terrain différent, dans une tragédie antique. On peut aussi trouver que les personnages « manquent d’épaisseur » comme l’écrit par exemple Dasola, y compris Ida Dalser, celle qui pourrait susciter notre compassion, notre envie d’empathie. C’est exact mais à mon point de vue ce n’est pas important. Car on n’est pas ici devant un film psychologique cherchant à cerner les nuances d’un personnage, Ida Dalser est résumée à ce qui est son trait dominant, sa passion pathologique et son destin de femme écrasée par l’histoire.
En tout cas je trouve moi que ce film aurait mérité de recevoir un trophée à Cannes. On peut l’aimer plus ou moins, accepter plus ou moins de rentrer dans ses conventions, on ne peut lui denier le fait d’être un « grand » film, d’être un film important.
14 novembre 2009
Une heureuse surprise
J’ai été voir hier « La religieuse portugaise » d’Eugene Green. J’y allais vaguement attiré par ce qu’en dit la critique, à cause du fait aussi que ça se passe à Lisbonne qui est une ville que j’aime beaucoup (enfin je n’y ai pas été depuis 30 ans, disons que j’y ai des souvenirs très forts, j’y ai passé notamment une semaine adolescent, tout seul, mais au milieu de la frénésie révolutionnaire qui secouait la ville après la révolution des œillets). Mais j’y allais avec méfiance aussi, je n’avais guère apprécié le précédent film d’Eugene Green, « Le Pont des Arts » où je m’étais terriblement ennuyé.
Mais là, ça a été magique. Passé le petit temps d’accoutumance qu’il faut pour rentrer dans un style de film au rythme contemplatif, dont les acteurs ont un jeu et une diction très particulière, j’ai été ravi au sens propre, happé, emmené très loin et sans réticence au travers des méandres de ce conte improbable, aux accents charnels, poétiques et mystiques, auquel ne manque pas cependant une pointe d’humour. Lisbonne est en effet très présente, par ses paysages, ses gens, ses ambiances, le décor baroque de ses églises, les chansons dans les cafés à fado. A l’opposé de ces films aux caméras excessivement mouvantes, ici la caméra est lente, comme le sont les personnages qui se déplacent, s’expriment avec une sorte de tranquillité, de solennité presque qui sort leurs propos du mouvement frénétique de la vie courante et les placent comme au-dessus de celle-ci, leur conférant une densité exceptionnelle. Les cadrages très simples pourtant, les lumières, produisent des images extrêmement belles. Le jeu entre les langues, le basculement entre le français et le portugais, entre une langue moderne et une langue archaïque, arrimée à celle du 17° de siècle, de Port royal et des Lettres de la religieuse portugaise, rajoute à l’envoûtement. Beaucoup tient aux visages aussi. Ils sont filmés de près, le plus souvent frontalement, et en longs plans, qui nous laissent le temps de voir combien ils rayonnent de l’intérieur. Magnifique de ce point de vue est par exemple la scène dans le bar à fado où passent tant d’émotion, hors même du chant qui est très beau, dans la caresse de la caméra sur les visages, les regards, si divers de la chanteuse, des musiciens et de chacun des spectateurs. L’actrice principale qui est quasiment de tous les plans est excellente et d’une extrême beauté, c’est une femme vivante et charnelle mais c’est aussi une madone, filmée comme une madone, à travers laquelle s’exprime et triomphe une aspiration à l’amour qui englobe tout, amour charnel, amour mystique, amour universel, tiens, tout à coup en écrivant, alors que le contexte pourtant a si peu à voir, ça me fait penser à Etty…
Ce film vient de sortir cette semaine. Dans deux salles seulement ce qui est une misère et il ne fera sûrement pas une longue carrière. Alors si ça vous dit, ne tardez pas à y aller.
Mais c’est le genre de film dans lequel il faut pouvoir rentrer. Ce qui n’est pas forcément évident et il peut alors paraître très ennuyeux, voire exaspérer. J’imagine qu’une même personne, selon son humeur préalable, peut y adhérer plus ou moins facilement. Et peut-être est-ce aussi parce que j’avais au rebord de moi un petit mais tout récent pincement de cœur, dont je reparlerai peut-être, dont je reparlerai sans doute, que, me trouvant en état de grande réceptivité émotionnelle, j’ai pu entrer aussi bien dans ce film et ressortir du cinéma avec une sorte d’allégresse dont j’avais bien besoin, celle à laquelle conduit la confrontation toute simple à la beauté.
21 août 2009
"Partir"
Non, non, je ne repars pas, ce n’est que le titre d’un film ! Au contraire je reprends « la vie parisienne ». Rien de bien folichon là-dedans, ce n’est pas de l’Offenbach !
Mis à part le contact avec le bureau, resté assez homéopathique, je suis senti plutôt vacant cette semaine et ne sais trop comment m’y faire après le temps très intensément occupé de mon séjour montagnard. Difficile d’être à l’équilibre, c’est comme si j’alternais les moments manquants de respiration avec d’autres qui en offrent trop et laissent trop largement la place à mes récurrentes et inutiles interrogations existentielles.
J’ai repris mes activités de « loisirs » habituels, la lecture intensive de la presse et de bouquins en cours, l’écriture d’un article qui m’était commandé, la promenade dans le blogomonde mais sans en ressentir une très grande appétence, des promenades dans Paris sans grand but, avec des pauses dans les jardins, le genre de balade que j’appelle musardage quand je les vis bien et plutôt errance quand je les vis mal, aujourd'hui ça a plutôt glissé du côté de l’errance, j’ai hésité à aller au cinéma, laissé passer l’heure, fini par ouvrir mon carnet dans un square et voici…
J’ai tout de même hier vu un très beau film, « Partir », de Catherine Corsini. Très réussi dans sa première moitié surtout, dans la mise en place d’une belle rencontre amoureuse, moins convaincant dans la seconde qui met en avant de façon un peu trop systématique les oppositions de classe et présente du mari délaissé une image uniformément odieuse qui paraît un peu caricaturale. (Quoique ! je sais que des comportements de ce type ça existe et parfois chez des personnes que l’on aurait cru civilisées !).
Mais ce n’est pas ça que j’ai vu d’abord mais la merveilleuse tombée en amour de Kristin Scott Thomas, la force de son désir et la beauté des moments partagés avec son amant. L’actrice est absolument magnifique, elle sait faire ressentir par de minuscules détails ‑ un sourire à peine amorcé, un léger mouvement de main, un rayonnement du regard – la façon dont la passion la transfigure, son visage comme son corps en deviennent d’une beauté et d’une sensualité bouleversante. Le partenaire, Sergi Lopez, joue bien aussi mais d’une façon moins subtile, disons qu’il affiche son charme et fait du Sergi Lopez.
J’étais avec Constance. Elle n’a pas aimé. Elle a trouvé l’histoire terriblement banale, le scénario sans subtilité, les personnages forcés et les oppositions sociales caricaturales. Elle a seulement consenti à reconnaître que Kristin Scott Thomas jouait très bien. C’est assez curieux car habituellement Constance est modérée dans ses jugements. Du coup je me suis demandé à posteriori si quelquechose l’avait gêné en profondeur dans ce film. Une projection négative ? Ou peut-être un malaise à ne pouvoir se projeter en aucune façon ? Ou la crudité de certaines scènes sensuelles ? Un peu comme si elle avait eu une vision en miroir négatif de ma propre vision. Comme si tout ce qui chez moi pouvait faire des tilts positifs avait fait chez elle des tilts négatifs. Enfin je n’en sais rien, c’est une élucubration qui m’est venue comme ça, maintenant, en écrivant, mais tout de même j’ai l’intuition qu’il y a quelquechose de cet ordre…
Mais tout ça pour dire qu’un jugement objectif sur un film comme sur un livre est à peu près inatteignable. On ne le voit qu’avec nos propres yeux, notre histoire, nos besoins, voire nos névroses. C’est une évidence tellement évidente que ce n’est pas la peine de le rappeler, mais là tout de même le côté criant de la distorsion entre deux personnes qui ont une culture et des goûts cinématographiques habituellement assez proches m’a interpellé.
31 mai 2009
"Etreintes brisées"
Almodovar est décidément un
grand cinéaste. Son dernier film « Etreintes brisées » qui vient
après plusieurs grandes réussites, est très bon une fois de plus.
Almodovar est un auteur qui
possède un grand art du récit. L’histoire comme chaque fois est compliquée. Et
pourtant c’est toujours clair, on n’est jamais perdu, les pièces du puzzle se
mettent progressivement en place. Le film dure plus de deux heures mais on ne
s’y ennuie pas une seconde, les évènements, rebondissements, allers et retour
entre présent et passé sont très bien orchestrés. Ça aurait pu valoir au moins
un prix du scénario à Cannes.
De multiples thèmes
traversent le film, il y a de très belles choses sur l’amour et sur les femmes,
sur le cinéma et sur la création, sur le regard et sur sa privation, sur le soi
et sur le double, sur les paternités, les paternités réelles comme les
paternités dans l’oeuvre et les liens entre les deux.
L’histoire est un drame,
voire un mélodrame, mais par delà la douleur il se termine sous une lumière
optimiste, celle de la vie qui continue, de la création qui se renouvelle avec
le film recréé, de la réconciliation possible et l’on en sort requinqué.
C’est un film riche donc,
qui ne se contente pas d’explorer une idée, une thématique, un style, qui passe
facilement de l’un à l’autre, jouant du mélodrame mais aussi de la comédie.
L’image est méditerranéenne,
flamboyante de couleurs.
Les acteurs sont tous très
bons et Pénélope Cruz est extrêmement belle et lumineuse, portée par son jeu
subtil.
Pour donner une idée de la
qualité de la mise en scène j’ai envie d’analyser le tout début du film qui
nous cueille à froid et d’emblée nous accroche pour ne plus nous lâcher.
Un oeil, un oeil que l’on
fixe, on s’approche, en reflet dans la pupille on devine une jeune femme lisant
un journal.
On bascule sur la scène
d’ensemble, la belle jeune femme, l’homme, un aveugle, dans la pupille duquel
on la voyait.
On comprend que la jeune
femme n’est pas une personne proche, on comprend qu’elle vient juste de
rencontrer l’homme, en fait elle l’a aidé à traverser la rue et l’a raccompagné
jusque chez lui.
Elle feuillette le journal,
elle évoque un important industriel dont le journal annonce la mort. Vous le
connaissiez ? Non. On devine bien au tressaillement de son visage que oui,
et même qu’ils se sont très bien, trop bien connus.
Qu’est-ce que vous voulez
que je vous lise, la politique, le sport ? Non je veux que vous vous
décriviez. Les cheveux, les yeux, la peau, le débardeur, le jean serré, elle se
décrit et l’image montre en même temps. On sent le trouble de la jeune femme
tandis qu’elle se détaille avec ses propres mots.
Lui s’approche, il lui faut
toucher évidemment puisqu’il ne peut voir, elle le laisse faire, la main dans
les cheveux, sur les yeux, sur le visage, sous le débardeur et le sein nu qui
apparaît et qu’il caresse.
Ils font l’amour. On ne voit
presque rien, juste le dos du canapé sur lequel ils sont, on les entend, on
aperçoit une main, puis, au moment du spasme, un pied délicat, peau claire,
lumineuse, mais aux ongles teints, rouges, qui se pose sur le rebord du canapé,
vert.
La jeune femme va se
doucher. On sonne. Une autre femme, qui a des relations manifestement très
proches avec l’homme, mais dont on ne sait pas bien la nature, entre, le rudoie
gentiment, remet de l’ordre dans l’appartement, tandis que la visiteuse, sortie
de la douche, passe, gênée, puis s’en va.
D’emblée, n’est-ce pas, il y
a tellement de choses dans cette scène menée tambour battant. Je lui ai trouvé
en plus une grande charge érotique alors qu’on ne voit (presque) rien. En ai-je
été d’autant plus touché qu’une de mes amies chère est presque complètement non-voyante,
que je pensais à elle en voyant cette scène, à la façon, sans doute, dont elle
aussi doit entrer dans les choses, dont elle aussi doit entrer dans
l’amour ? C’est bien possible.
Au total donc, sans être particulièrement un chef d’œuvre (il y a d’autres films d’Almodovar qui peuvent toucher encore plus que celui-ci), ce film a tout ce que l’on peut demander au cinéma, il permet de passer un excellent moment de pur plaisir pendant qu’on le voit et en même temps il enrichit et rend heureux, même si, pourtant, il raconte un drame.
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(Elle, lui, elle et le réalisateur: s'agissant d'un film dans lequel le making-of du cinéma est si important, il était normal de mettre aussi une image montrant Almodovar occupé à donner des indications de jeu à Pénélope Cruz)
24 mars 2009
"Le temps des amoureuses"
J’ai vu « Mes petites amoureuses » de Jean Eustache, il y a fort longtemps, au moment de sa sortie. Je ne m’en souviens évidemment pas bien, aucune image directe ne m’en remonte. Mais je sais que j’avais beaucoup aimé, je sais que ce film a laissé trace en moi même si ce n’est pas une trace précise. Je l’avais beaucoup plus apprécié en tout cas que « La maman et la putain », l’opus le plus connu et le plus célébré d’Eustache. « Mes petites amoureuses », moins sophistiqué, moins bavard, moins intello m’avait paru beaucoup plus vrai, il m’avait beaucoup plus ému, sans doute aussi parce qu’il faisait plus directement écho à des affects que j’avais pu connaître en tant qu’adolescent malgré un contexte complètement différent.
J’ai donc été voir l’autre jour avec beaucoup de curiosité « Le temps des amoureuses », un film de Henri-François Imbert, né de sa rencontre de hasard avec un homme, Hilaire Arasa, qui trente ans plus tôt jouait l’un des adolescents du film d’Eustache.
Imbert est coutumier d’une forme de documentaire très particulière dans laquelle il s’implique lui-même avec sa propre histoire et ses propres souvenirs. Il raconte comment il se cherche et se construit lui même au travers des enquêtes qu’il conduit pour ses films. J’avais beaucoup aimé certains de ses précédents films, notamment « Doulaye, une saison des pluies »
Peu à peu, par de multiples rencontres étalées sur plusieurs années Imbert se lie de façon de plus en plus amicale et profonde avec Hilaire, il retrouve d’autres protagonistes du film et retourne sur les lieux où celui-ci a été filmé. Il monte ensuite le récit de cette enquête en la ponctuant par des photos de tournage prises pendant la réalisation du film d’Eustache.
Ce film n’est pas sans défaut. Il est parfois un peu ennuyeux, notamment au début, où la mise en place me parait assez laborieuse (mais peut-être le fallait-il pour rendre compte du caractère laborieux, hasardeux de l’enquête elle-même) mais il est passionnant par la façon dont il tresse le passé avec le présent, l’histoire individuelle et l’histoire collective. Car ce retour sur tournage est aussi et surtout une réflexion sur les effets que la rencontre avec le cinéaste et la brève expérience vécue par les adolescents à ce moment là ont eu sur leur vie, spécialement sur celle d’Hilaire qui remarque qu’il n’y a pratiquement pas de jour depuis cette rencontre où il n’y ait pensé d’une façon ou d’une autre. L’Hilaire d’aujourd'hui, éducateur travaillant avec des adolescents difficiles (tiens, comme par hasard !), compositeur de musique et chanteur à ses heures, jeune grand-père, est sorti aussi de cette expérience, il en a conscience et c’est sans doute ce qui explique la grande implication avec laquelle il rentre dans le projet d’Imbert. Le cinéaste et son principal personnage cocréent le film mais aussi se créent eux-mêmes à travers ce dialogue du passé et du présent. Ainsi la séquence intercalée qui montre Imbert enfant lui-même à partir d’une vieille vidéo d’une classe de neige ne paraît pas du tout gratuite.
Le film se termine sur une séquence dans laquelle on voit Hilaire dans la Maison d’enfants dont il a la charge en Cerdagne avec des adolescentes d’aujourd'hui, les images et les propos font à la fois violemment contraste avec celles des adolescents du temps d’Eustache et en même temps font continuité et élargissent le propos d’une quête individuelle à un regard sur les évolutions de la jeunesse, elles-mêmes reflets des évolutions de la société.
Du coup j’ai pensé moi aux ados de « Entre les murs ». Un des aspects les plus intéressants de ce film par ailleurs contesté, est la façon dont il a été fait en associant dans un travail d’assez long cours des adolescents et des personnels d’un collège au projet et à la réalisation du film. Au-delà des effets immédiats je suis sûr que ces adolescents en seront marqués. Et je me prenais en voyant « Le temps des amoureuses » à penser au film qu’un autre Henri-François Imbert pourrait en faire dans trente ans.
C’est un petit film forcément fragile, précaire, qui restera bien peu de temps en salle, qui risque fort de passer très inaperçu et c’est pourquoi, plus que sur d’autres films plus facilement séduisants et plus assurés de trouver un public, j’ai eu envie de faire ce billet.
Et j’ai aussi surtout très envie de revoir « Mes petites amoureuses ».
12 février 2009
"Chaînes conjugales"
J’ai acheté récemment le DVD
du film de Mankiewicz à la suite de ma lecture de « Paradis
conjugal » et je l’ai regardé hier. Je ne l’ai pas vu du tout comme Alice
Ferney ou plus exactement comme Elsa Platte, l’héroïne de son livre.
Elsa partage avec les
héroïnes du film la peur de l’abandon mais c’est à peu près tout. Elle réfère
cette peur à l’amour, à son usure et à son épuisement ainsi qu’au
vieillissement du corps. L’amour est présent bien sûr dans les couples de
Mankiewicz, mais d’une façon seconde, quasi marginale. La figure possible de
l’amour véritable, puissance déstabilisatrice des couples constitués, est
incarnée par une absence oh combien présente, c’est la voix off, c’est la
mystérieuse, l’insaisissable Annie Ross.
Je vois pour ma part ce film
surtout comme une analyse constamment ironique des rapports sociaux et de leur
sourde violence dans la bonne société américaine provinciale de l’après-guerre,
des rapports hommes femmes, des efforts pour préserver la conjugalité et les
statuts sociaux acquis grâce à elle. Dans le livre j’avais l’impression d’une
happy end parce qu’était affirmé la possibilité de « la restauration de
l’amour ». C’est nettement plus ambigu chez Mankiewicz. Ce qui est
préservé c’est la conjugalité et pas forcément l’amour ou alors un amour
tellement indissociables de liens et de rapports sociaux d’une grande violence
qu’on ne sait plus si c’est vraiment de l’amour. Ces chaînes conjugales
qu’évoquent le titre, c’est bien au premier degré qu’il faut les lire.
Mankiewicz observe et décode
avec un œil d’entomologiste les réactions contrastées de personnages qui se
débattent dans les situations à la fois drôles et cruelles dans lesquelles ils
sont plongés. L’ironie tourne même à la franche satire quand il présente le
couple ridicule de la redoutable Madame Manley et de son petit mari, qui
symbolisent avec une réjouissante modernité l’accaparement des médias par les
publicitaires : ce dont il est question, c’est, dit avec d’autres mots,
« l’achat de temps de cerveau disponible » selon la célèbre formule
d’un patron de TF1.
C’est curieux tout de
même : l’analyse du film dans le livre est très fine, très détaillée. Il y
a certains détails dont je suis sûr que je ne les ai perçus à la vision que
parce que mon attention avait été attiré sur eux par le récit dans le livre. Et
pourtant j’ai ressenti le film comme profondément différent de ce à quoi je
m’attendais. Je n’ai pas eu du tout l’impression d’une redite et l’inquiétude
que j’avais en me disant qu’il était dommage d’avoir lu le livre et d’en avoir
ainsi défloré le film ne s’est pas révélé du tout fondée.
Je me demande simplement si
Alice Ferney en l’écrivant a joué sciemment de ce décalage. Ce serait alors une
dimension supplémentaire à son livre, ce jeu sur la différence entre la vision
« objective » du film et sa vision dans le regard d’une femme en
proie à sa propre angoisse de perte d’amour.
En tout cas c’est sacrément
enrichissant de se confronter aux deux œuvres. Mais dans quel sens est-il
préférable de le faire, ça je n’en sais fichtrement rien…
06 janvier 2009
Derniers films 2008 et simili palmarès
Quelques mots d’abord sur
les derniers films que j’ai vu au cours du mois de décembre avant « Les
Plages d’Agnès ». Je ne fais que les évoquer rapidement quoique ce soient
trois bons films, je le fais pour en garder trace et alimenter la mémoire.
« Caos calmo »:
j’ai bien aimé. C’est une histoire du deuil conduisant à une forme de mise à
l’écart de la vie habituelle et du monde social (par instant j’ai pensé au
film « Le pressentiment ».
Mais ce n’est pas désespérant non plus, il y a de l’humour (au-delà des
facéties habituelles de Nanni Moretti) et puis l’enfant permet de dépasser le
deuil, elle fait comprendre à son père qu’il lui faut entrer à nouveau dans la
vie et l’on devine que ce sera cette fois en s’affranchissant de ce qu’il y a
de vain dans la comédie sociale. C’est un bon film mais il y a parfois des
longueurs, des moments moins maîtrisés qui ne passent pas très bien.
« The visitor »:
j’ai beaucoup aimé. L’ouverture soudaine de ce prof d’université solitaire et
blasé grâce à l’ouverture que lui permet la rencontre avec de jeunes immigrés
puis le combat qu’il mène pour tenter d’empêcher l’expulsion du jeune homme est
une belle histoire et qui me parle à plus d’un titre. Je trouve Hiam Abbas qui
joue la mère du jeune homme (et qui était aussi l’héroïne des Citronniers)
d’une souveraine beauté. (Au passage, merci à Fauvette, sans elle ce film me
serait resté inaperçu)
« Stella »: j’ai
beaucoup aimé : la confrontation sociale entre les mondes différents est
très bien montrée, mais sans manichéisme. L’auteure surtout parvient à faire
vraiment ressentir les choses du point de vue de la gamine dont elle raconte
l’histoire, elle-même en réalité. Elle retrouve ses ressentis d’enfance,
parvient à les recréer, nous les fait partager. Elle raconte les difficultés de
son entrée dans ce monde nouveau pour elle et la façon dont l’amitié a pu
l’aider dans ce parcours. Les acteurs sont tous très bons mais les gamines qui
jouent le rôle des deux amies sont carrément formidables.
Alors, un palmarès pour
l’année ?
Comme les autres années, je
ne fais qu’un simili palmarès. Hiérarchiser des films de façon absolue n’a pas
grand sens. Les films heureusement sont si dissemblables, ils touchent en nous
des cordes si différentes. Le temps écoulé joue aussi. Certains films tiennent
mieux au temps que d’autres. Comment comparer objectivement un film qui séduit
parfois vivement au moment où on le voit avec un autre que l’on évalue à la
trace qu’il laisse en soi six mois après. Ainsi avais-je perçu sur le moment
« Un conte de Noël » comme un chef d’œuvre. Il s’est éloigné
pourtant. J’étais sorti modérément enthousiaste de « Into the wild ».
Des images m’en reviennent plus que du conte de Noël (est-ce aussi parce que
j’ai reçu le CD de la bande son parmi mes cadeaux de fin d’année ?
Peut-être...)
Alors avec toutes les
réserves possibles, je me lance. Je place très haut cette année « Les
plages d’Agnès » et « Two lovers », deux films qui sont
justement dans des registres si différents qu’il est impossible de tenter de
les départager.
Je garde aussi fortement en
mémoire « L’heure d’été », « Juno », « Les
citronniers », « La visite de la fanfare » et dans un genre plus
léger « Darjeeling express » et « Le crime est notre affaire ».
Ce sont ceux qui me viennent spontanément, peut-être injustement.
Dans des palmarès extérieurs
que j’ai feuilleté je vois surgir « Valse avec Bachir ». Ce film là,
je ne l’ai pas vu mais je me promets du coup d’essayer d’y aller à l’occasion
de la semaine du cinéma que Télérama organise en reprogrammant les films
valorisés dans son palmarès. « Vicky, Christina, Barcelona » est
aussi très haut dans ce palmarès. Là franchement je ne comprends pas, ce n’est
pas et de loin, un des meilleurs Woody Allen de ces dernières années.
« Entre les murs » aussi est amplement cité. J’accorde de
l’importance à ce film qui m’a beaucoup intéressé tant pas son sujet et les
questions qu’il pose que par le processus de sa fabrication, pour autant je ne
le juge pas cinématographiquement parlant comme un très grand film.
Allez, quand même, s’il me
fallait donner une Palme d’or, je crois bien que ce serait « Les plages
d’Agnès ». On me dira : « Tu viens de le voir, tu es trop sous
le charme immédiat ». Peut-être mais je prends le pari, je suis sûr que ce
film là restera fortement en moi.
30 décembre 2008
"Les plages d'Agnès"
Je suis à la campagne donc,
dans un lieu que je découvre, une vieille maison pleine de charme, aux meubles
patinés, aux papiers peints vieillots. De l’étroite fenêtre de ma chambre je
vois un vaste jardin un peu sauvage, qui se confond avec la campagne
environnante. J’ai le plaisir le soir de retrouver cette sensation d’enfance
d’une chambre où il fait un peu froid, où il faut se déshabiller
précipitamment, plonger dans des draps froids, s’enterrer sous couvertures et
édredon en attendant de se sentir progressivement réchauffé et de s’endormir
dans ce cocon.
Avant hier et hier il a fait
un temps splendide. Aujourd’hui il y a eu un peu de neige mais qui n’a pas
tenu, de la pluie mais un ciel mouvant et quelques brefs mais jolis coups de lumière.
Promenades dans les collines et en bord de canal. Travail dans le jardin.
Rapide chute de la nuit et longs moments passés autour du feu, conversations
interminables à fort contenu familial, auxquels je me prête dans l’ensemble
avec bonne grâce, avant d’en ressentir tout de même de la lassitude et de
remonter dans ma chambre.
C’est ce que je viens de
faire là, dans cet avant-dîner, j’entends un bruit lointain de conversation
sans en saisir les mots, j’ai ouvert mon ordinateur et dans ma quiétude fraîche,
j’essaie de poser mes propres mots…
Quoique ce bref séjour
corresponde tout à fait à mes aspirations d’avant le départ, à mon envie de
campagne, à mon envie de tranquillité, quoique j’ai tout pour me sentir bien et
que d’ailleurs je me sois senti bien la plupart du temps, néanmoins cette nuit
à l’occasion d’un réveil intempestif, j’ai été saisi d’une angoisse
tourbillonnante comme cela m’arrive parfois. J’ai gribouillé mes mauvaises
pensées en quelques lignes sur mon carnet. Les écrire est une façon de les
exorciser. Je me suis rendormi et au réveil les fantômes s’étaient éloignés
mais je sais qu’ils sont là, au sous-sol, grimaçants. Je n’ai pas eu envie de
les reprendre pour en faire un billet, tout ça c’est toujours plus ou moins la
même chose et ça ne vaut rien de s’y complaire.
Je ne voulais pas terminer
mon journal de l’année sur eux, basculer avec eux dans l’année 2009. Je
n’attache pas une grande importance aux moments particuliers que marque le
calendrier. N’empêche je préfère terminer sur un bonheur, sur un sourire, je
préfère m’offrir et vous offrir quelques lignes sur ce merveilleux film qu’est
« Les plages d’Agnès » de Varda, que j’ai vu juste avant mon départ
de Paris.
J’ai de la sympathie pour la
personne Agnès Varda mais je n’aime pas tous ses films. Je m’étais assez ennuyé
de ses Glaneurs par exemple et, après avoir vu la bande annonce, j’allais vers
celui-ci avec une certaine méfiance, craignant d’être lassé par le côté un peu
foutraque de son imagerie.
Mais la fantaisie de Varda
n’est ici jamais gratuite, les images, les rêveries poétiques s’intègrent
parfaitement au propos qui suit le fil chronologique de sa vie de l’enfance
belge aux années de vivante et créative vieillesse. On y voit défiler l’exode à
Sète, les premières rencontres capitales (Jean Vilar), la montée à Paris et
l’apprentissage du métier de photographe, les débuts de cinéaste au temps de la
Nouvelle Vague, la rencontre et la vie commune avec Jacques Demy, la douleur de
la perte, Paris et la rue Daguerre, les voyages et les engagements, les
tendresses amicales et familiales. Le propos est donc très riche. C’est
l’itinéraire d’une personne mais aussi tout un pan de l’histoire de la culture
et du cinéma qui est éclairé à travers ses yeux.
Le parcours est ponctué par les plages qui ont marqué le chemin, celles de la mer du nord en Belgique, celle de Sète introduite par la chanson de Brassens, celles de Californie, celles de Noirmoutier, et, il fallait bien l’inventer, celle de la rue Daguerre.
Le film associe images du
passé (vieilles photographies, documents d’époque, extraits de films célèbres
ou rares) avec les images du présent dans des confrontations fluides, jamais
forcées, toujours justes. Ce n’est pas le passé versus le présent, c’est un
tissage constant de l’un et de l’autre, les lumières du passé irradient le
présent.
Le film est gai, bourré d’un
vivifiant humour mais il n’est pas mièvre. La douleur et la mort sont présents
et par moment serrent le cœur mais au-delà c’est toujours l’envie et la joie de
vivre que sait transmettre cette pétulante vieille dame et cette magnifique
cinéaste.
On sort de ce film avec
l’envier de dire : Merci Agnès, merci de ce moment que vous nous donnez,
merci de cette leçon de vie.
Ecrivant cela, le
confrontant à mon coup de blues de l’autre nuit, je me dis que peut-être, bien
paradoxalement, il y a contribué. Une magnifique leçon, oui, mais qui contribue
en regard à me renvoyer à certaines de mes propres incapacités passés et
présentes. Mais ce n’est qu’une incise, qui ne concerne que moi, et qu’un
mauvais moment.
Ce qui compte c’est que je
suis sorti du cinéma, joyeux, ragaillardi, ému, enrichi, bref heureux. Je sais
que c’est un film qui me restera, pas l’un de ceux que j’oublierai dans la
foule des autres et si je m’amuse à faire un palmarès de mon cinéma 2008, nul
doute que ce film sera bien haut dans ma liste.
Courrez le voir, c’est une jolie et ensoleillée bienvenue dans 2009, dont il me plaît d’accompagner mes propres vœux chaleureux, à vous toutes et tous qui me lisez et spécialement à vous, mes blogami(e)s, l’année aura commencé quand je posterai ce billet à mon retour à Paris.
24 novembre 2008
Cinéma et cinéma
Ce week-end où je disposais
de tout mon temps et de toute ma liberté puisque j’étais seul, et où, de
surcroît, le temps a été presque continûment détestable ne poussant pas à la
promenade, j’ai amplement profité des écrans parisiens.
J’ai vu trois films, tous
les trois dignes d’intérêt, tous les trois donnant du plaisir, à des niveaux
différents. L’extrême proximité à laquelle je les ai vus me fait sauter aux
yeux cette évidence : il y a cinéma et cinéma, tous les films ne jouent
pas dans la même catégorie.
J’ai vu « La très, très
grande entreprise », c’est un régal ce film, bien rythmé, bien interprété,
on passe un excellent moment, on rit de bon cœur, on suit avec jubilation les
exploits d’une sympathique bande de Robin des bois modernes, décidés à pénétrer
au cœur d’une multinationale moderne pour réunir les preuves de son
comportement scandaleux.
J’ai vu « les grandes
personnes », très agréable film aussi, drôle aussi, enlevé, qui, le temps
d’une semaine de vacances sur une île suédoise, réunit une jeune fille en plein
éveil sensuel, son père intello légèrement fantasque et coincé, leur logeuse et
une amie française de celle-ci, mettant joyeusement les cœurs en mouvement et,
derrière la légèreté du propos, aidant les personnages à devenir peut-être de
vraies « grandes personnes ».
Et j’ai vu pour finir
« Two lovers » de James Gray. Et là on change de dimension.
Immédiatement dès les premières images c’est autre chose. Chaque image, chaque
plan, le rythme de leur composition, la musique qui les accompagne, tout
d’emblée est chargé d’une force, d’une intensité formidable. On est plongé dans
les ambiances des mondes où la caméra nous conduit, dans la vérité de
personnages qui sont à la fois extrêmement présents tout en gardant une part
d’insondable mystère, dans les rebondissements d’une histoire amoureuse
hautement improbable mais que le talent du cinéaste parvient à rendre
parfaitement recevable, celle de cet homme écartelé entre deux femmes, deux
figures de l’amour, celle du mariage raisonnable et celle de l’envolée dans la
passion. Le film se charge de profondeur et d’épaisseur aussi car chaque détail
renvoie à de multiples dimensions, psychologiques, familiales, sociales, bien
au-delà de l’histoire qui est racontée. Le personnage central, celui d’un jeune
homme psychologiquement fragile, revenu vivre dans le cocon de sa famille de
petits commerçants juifs new-yorkais après une rupture sentimentale et un
épisode psychiatrique est incarné d’une façon époustouflante par Joaquin Phoenix :
il a une façon de faire ressentir le trouble profond du personnage dans les
mimiques, dans les mouvements du corps, dans sa façon même de marcher, presque
en déséquilibre, qui est extraordinaire.
J’ai vu deux jolis films et
j’ai vu le film d’un grand cinéaste, avec sa patte propre, son style, son
univers extrêmement prégnant.
Le plaisir pris ne se
compare pas. Il n’est pas forcément moindre dans les jolis films. Il pourrait
même être à la limite supérieur. Un peu comme on pourrait prendre plus de plaisir
à la lecture enlevée de cinquante pages d’un joli roman bien tourné qu’à
cinquante pages de Proust. (Je ne dis pas non plus que Gray, c’est Proust,
c’est juste histoire de faire comprendre ce que je veux dire !)
Et cela encore une fois me ramène au côté un peu absurde du jeu des prix littéraires ou des palmarès et palmes cinématographiques. Je m’amusais à faire dans Télérama le classement de mes films 2008, comme le magazine y invite chaque année en fin novembre, j’ai laissé tomber, cette expérience de ces trois films vus dans un mouchoir de poche temporel m’indique assez pourquoi.
21 novembre 2008
"Septième ciel"
J’ai été voir le film
« Septième ciel » l’autre soir. Ce film allemand d'Anton Dresen fait le récit d’une relation
amoureuse forte et très sexuelle entre deux personnes âgées. J’y allais, je
dois l’avouer, un peu à reculons. J’étais intéressé par le thème mais j’avais
peur de ressentir une certaine gêne devant des corps ne répondant pas aux
canons habituels de la beauté saisis dans les postures de l’amour.
Car même si nous savons bien
que ce qui est perçu comme beau est changeant et relatif selon les époques et
les civilisations (les formes de Rubens contre celle de nos modernes top model)
il n’empêche qu’un corps jeune est inévitablement plus « beau », plus
attirant, plus désirable qu’un corps sur lequel s’accumulent les marques du
vieillissement.
En fait les scènes d’amour
physique ne m’ont pas été pénibles. Elles ne m’ont pas agréablement émoustillés
non plus comme lorsque les caresses s’échangent entre des corps jeunes et
beaux. Il n’y avait pas ce petit plus auquel il serait hypocrite de dire que je
ne suis pas sensible. Mais la beauté était bien là. Elle se réfugiait dans les
regards. Un regard amoureux ça ne vieillit pas et il y a dans ce film quelques
très, très belles images de regards.
Le seul fait qu’un film
prenne le risque d’aborder ce sujet de la vie amoureuse et sexuelle des
personnes âgées est en soi réconfortant. Ce n’est pas le premier d’ailleurs. Je
me souviens d’un beau billet de Traou qui évoquait le téléfilm « L’âge de
l’amour » dont j’ai malheureusement raté la diffusion.
Mais ce film ci est au final
plutôt sombre. Il réaffirme certes que l’amour est encore possible ce qui donne
lieu à des très belles séquences notamment dans la première partie : la
première étreinte, les retrouvailles sur le vélodrome, la promenade dans la
nature, les scènes à la chorale. Mais l’accomplissement de l’amour passe par le
drame. Plutôt que sur le bonheur des nouveaux amoureux le film se concentre sur
la difficulté pour la femme à vivre cette nouvelle relation. On la sent plus
souvent malheureuse, plombée par sa culpabilité à l’égard de son vieux mari que
transportée par cette merveille de pouvoir encore vivre l’état amoureux à son
âge.
Malgré les conseils de sa
fille, la femme ne peut s’empêcher de parler à son vieux compagnon car elle
aurait le sentiment de ne plus pouvoir le regarder en face en ajoutant le
mensonge à son emballement amoureux. Tout ce qu’elle lui dit (le fait qu’elle
en aime un autre n’est pas l’effacer lui de son histoire) me paraît frappé au
coin du bon sens. Mais le vieil homme, avec lequel pourtant elle partageait
encore des tendresses au début du film, le supporte mal, il s’enfonce dans une
dépression déjà latente, devient brutal, la poussant à s’éloigner plus encore
qu’elle n’aurait voulu.
(Tiens, ça pourrait me faire
penser, ça…)
Il y a un moment de répit.
Après une joyeuse réunion de famille avec leurs petits-enfants, il la
raccompagne un moment, lorsqu’elle part rejoindre son amant, ils évoquent
ensemble des souvenirs anciens et heureux et sa parlent avec tendresse. C’est
une très belle scène.
J’aurais aimé que le film se
termine là-dessus. Mais l’homme est trop atteint et continue à s’enfoncer dans
la dépression jusqu’au drame final dont on ressent de plus en plus
l’inévitabilité. Certes l’amour est toujours là. Le film se termine sur la
vision d’un timide sourire sur le visage de la femme que son amant berce et
console, mais de quel prix s’est payé l’amour.
Sans doute est-ce pour cela que ce film m’a déçu. Peut-être serait-il plus juste de dire qu’il n’a pas répondu à mes attentes. Sans doute espérais-je un film optimiste, donnant la pêche, dont on sorte boosté, avec le sourire aux lèvres. Ce n’est pas franchement le cas. Oui c’est bien « l’amour est encore possible » mais c’est aussi beaucoup : « la mort est là qui pèse et qui rôde ».












