Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

01 mai 2008

Films d'avril

« Deux sœurs pour un roi » est un film historique qui se laisse voir avec plaisir. J’aime l’histoire et suis toujours assez bon public pour les reconstitutions qui me font voyager dans le temps, passant sans trop de mal sur les faiblesses éventuelles, ici une certaine grandiloquence, une façon de filmer assez académique, de très bonnes actrices féminines (superbe Scarlett Johanson et Natalie Portman) mais des acteurs masculins nettement moins convaincants. En voyant ce film j’ai repensé à La Reine Margot de Chéreau qui traite d’un sujet analogue, les nœuds de vipères familiaux et les luttes du pouvoir dans l’Europe au tournant de la renaissance et de l’âge moderne. Il n’y a pas photo. Le film de Chéreau, outre la somptuosité de beaucoup de ses images (pas seulement jolies comme elles ont tendance à l’être ici), avait un souffle quasi shakespearien lui conférant une bien plus grande force dramatique.

« Les toilettes du Pape » montre à la frontière du Brésil et de l’Uruguay un pauvre contrebandier Bepo qui, à l’occasion de la visite de Jean-Paul II dans sa région reculée, pense avoir trouvé une idée lumineuse et rémunératrice en construisant des toilettes où pourront se soulager contre menue monnaie les masses de pèlerins qui ne manqueront pas d’affluer dans la petite ville à l’occasion de l’événement. Mais la foule n’est pas au rendez vous et l’affaire tourne au fiasco. Pour lui comme pour des centaines d’autres habitants de la ville qui ont investi leurs économies pour accueillir les pèlerins. Le film se base sur des faits réels et intercale entre ses séquences des documents d’archives montrant la visite effective du pape. Il montre, sans se vouloir une charge mais avec cruauté, la distance incommensurable entre les discours de charité et de partage du christianisme et la réalité. L’aurait-il voulu, comment le pape aurait-il pu, dans la brève bulle de temps consacré à son passage, dans la bulle d’espace aussi de sa papamobile ou des officiels et hiérarques qui l’entourent, faire quelquechose pour ces pauvres gens. Il pouvait prier peut-être pour leur âme collective et lointaine, certainement pas agir contre leurs misère bien concrète.

« My father, my lord » montre la vie quotidienne dans une famille juive ultra-orthodoxe de Jérusalem et le drame auquel elle aboutit. C’est un film lent, silencieux, contemplatif mais qui sait créer progressivement une atmosphère intensément dramatique et profondément poignante. Ce n’est pas une dénonciation mais un témoignage venu de l’intérieur sur un certain mode de vie, sur les aberrations auxquelles conduisent le fanatisme religieux, les observances jusqu’à l’absurde. Il y a de la tendresse, de l’amour dans cette famille là. Le réalisateur a été élevé dans ce milieu, son film sans forcer la note montre son caractère mortifère: la drame final n’est qu’un aboutissement, la symbolisation extrême du refus du jaillissement spontané de la vie étouffée par l’observation de la Loi que manifestait déjà la superbe séquence de l’éloignement du nid. Un film de plus qui me pousse à crier : à bas la calotte, à bas toutes les calottes.

« Les citronniers » est un autre film israélien pas bien gai non plus mais néanmoins beaucoup plus tonique. Il relate le combat d’une femme palestinienne, Salma, pour défendre son oliveraie que les services de sécurité veulent faire arracher parce que des terroristes pourrait s’y cacher pour attaquer la maison où vient de s’installer un ministre israélien. Il montre de façon très concrète et sans manichéisme le hiatus entre les sociétés palestiniennes et israéliennes et les absurdités auxquels conduit cet interminable conflit. C’est, de ce point de vue, presque un documentaire comme l’était aussi du même réalisateur, la Fiancée syrienne, film que j’avais beaucoup apprécié. La femme palestinienne, superbement interprétée par Hiam Abbas, d’une inébranlable détermination, drapée dans sa dignité de façon presque hiératique (qu’atténue cependant la tendresse d’une idylle amorcée mais qui ne s’accomplira pas), me fait penser je ne sais pourquoi à de grandes figures de la tragédie antique.

Ce film là montre aussi à travers la solidarité silencieuse qui se noue entre Salma et la femme du ministre israélien combien les femmes, par leur courage, par leur ténacité, par leur approche souvent plus concrète de la vie, moins engoncée dans les idéologies et les pouvoirs peuvent apparaître comme l’avenir de l’homme. C’est ce qui rend ce film tonique, lui confère un zeste d’espérance. La femme et de la fille dans les « Toilettes du Pape » sont aussi porteuses de bien plus de force et de positivité que le brave mais velléitaire Bepo qui oscille entre ses enthousiasmes, son activisme aventureux et ses découragements alcoolisés. Et l’on sent dans « My father, my lord », que c’est d’Esther, la mère, déchirée dans sa chair, plus encore que le père, que pourrait venir la révolte contre des règles absurdes. Toutes ces femmes là, avec leurs différences et leurs contradictions, pourraient entrer dans la magnifique galerie de portraits que Titouan Lamazou a construit dans ses Femmes du Monde, cette magnifique exposition qui m’a fortement marqué et à laquelle je repense souvent. J’ai vu que cette expo était prolongée jusqu’au mois d’août, courez-y si vous ne l’avez pas encore vue...


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PS: le jour où je comprendrais (ou que quelqu'un m'expliquera) comment il se fait que parfois canalblog refuse obstinément de centrer les photos, j'aurais fait un grand progrès en tant que canalbloguien!

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14 avril 2008

Des Ch'tis et de quelques autres:

Cela fait un moment que je n’ai pas évoqué les films que j’ai vus récemment. J’aime faire ces notes cinéma non pour donner le synopsis du film qu’on peut trouver n’importe où mais plutôt pour essayer de donner les raisons de mes ressentis. D’ailleurs souvent cette réflexion elle-même contribue à me faire voir le film différemment, en général plus positivement. En analysant je trouve parfois des raisons d’apprécier qui m’avaient échappées, certaines images ou scènes qui m’avaient paru maladroites ou gratuites prennent sens, une cohérence se révèle. Mais je n’ai pas le temps de le faire pour tous les films, je le fais donc de façon assez aléatoire, suivant mes envies ou les dispositions du moment, pas toujours pour les films que je juge les plus importants ou qui m’ont le plus marqués

A coté de ces notes un peu écrites j’ai toujours envie de citer les autres les films que j’ai vus, juste pour me souvenir, en notant de façon lapidaire l’impression qu’ils m’ont fait afin d’en conserver trace. Ce n’est certainement pas d’un grand intérêt pour mes lecteurs, je suis là uniquement dans la fonction mémorielle du journal pour moi-même, mais ce journal justement ça doit être ça aussi…

Alors je cite mes films vus et non commentés, dans l’ordre chronologique où je les ai vus autant que je m’en souvienne et en en oubliant peut-être.

« Actrices » : je n’ai pas aimé

« Un baiser s’il vous plaît » : j’ai bien aimé

« La fabrique des sentiments » : sans plus

« Les Savage » : j’ai bien aimé

« La nuit nous appartient » : j’ai bien aimé

« Into the wild » : j’ai bien aimé avec quelques réserves

« Juno » : j’ai beaucoup aimé

« Paris » : sans plus

« Didine » : j’ai bien aimé

« L’heure d’été » : j’ai bien aimé

« A bord du Darjeeling express » : j’ai beaucoup aimé

« Bienvenue chez les Ch’tis »: j’ai bien aimé avec quelques réserves

« Lady Jane » : je n’ai pas aimé

Je n’écris pas que tel film est bon ou qu’il est mauvais, je ne le juge même pas comme réussi ou raté. Je dis seulement la façon dont moi je l’ai rencontré ou pas et qui peut ne pas correspondre à la qualité intrinsèque du film. Je parle en toute subjectivité.

Exemple typique avec les deux derniers que j’ai vus :

« Bienvenue chez les Ch’tis » n’est sûrement pas un grand film. La façon de filmer n’a rien de remarquable. Les personnages n’ont pas d’épaisseur, ils ne sont que ce qu’ils symbolisent, que les bons mots et les mimiques dont ils nous régalent. Et pourtant j’y ai pris un vif plaisir, j’ai ri de bon cœur, la caricature est enlevée, les acteurs sont efficaces dans leur registre, certains gags sont très bons (pas tous, certains sont un peu appuyés et répétitifs), il se dégage de l’émotion de certaines scènes notamment vers la fin, enfin les valeurs que véhicule le film sont positives en faisant passer un message d’acceptation de l’autre qui ne peut pas faire de mal. Je n’ai donc pas boudé mon plaisir comme le fait une partie de la critique professionnelle et je suis ravi que ce soit un film comme celui-ci qui bénéficie d’un succès populaire historique, plutôt qu’Astérix ou Podium.

« Lady Jane » au contraire est filmé avec une grande maîtrise, excelle à créer un climat noir et désespéré, l’action se déroule selon un tempo qui ne laisse aucun répit, le film porte une belle méditation sur la fatalité des vengeances. Et pourtant je n’ai pas adhéré. Les personnages sont trop unilatéraux, trop tout d’un bloc pour qu’une seule seconde on entre en empathie avec eux. Ils sont comme modelés par un fatum qui leur échappe, celui de la transmission des vengeances. L’allusion politique à ce qui aurait été à l’origine un gangstérisme de la redistribution à la façon des anarchistes pratiquant la reprise individuelle ne passe pas du tout. Du coup les personnages ne sont pas crédibles et on s’en désintéresse. C’est assez beau d’entendre à la fin Ariane Ascaride rompre le fil en disant qu’il faut arrêter le cycle des vengeances. Certes mais on n’y croit pas. Le film comporte ce paradoxe de nous faire trouver le temps long alors que la mise en scène est rapide et électrique, que les évènements se succèdent sans temps mort. Evidemment je suis déçu d’autant que j’aime bien en général Guediguian, surtout pour la richesse humaine de ces personnages, pour la présence toujours d’une tendresse, soit dans les personnages, soit dans le regard que le cinéaste porte sur eux et qui les illumine même dans les situations difficiles ou tragiques. Je repense spécialement au Voyage en Arménie, un film magnifique. Cette tendresse est totalement absente ici, empêchant tout forme d’identification, me laissant à l’extérieur du film.

Alors, même si ça paraît une incongruité d’un point de vue cinéphilique de comparer deux films si dissemblables, je peux dire sans hésiter que j’ai préféré les facéties des Ch’tis au sombre Lady Jane. Le cinéma vaut aussi par le plaisir qu’il nous donne. Je n’ai pas pris de plaisir à « Lady Jane », sinon peut-être un certain plaisir intellectuel distancié et mâtiné d'ennui. J’en ai pris à « Bienvenue chez les Ch’tis»

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23 février 2008

Mon cinéma 2007

Il m’est arrivé de tenter de faire des palmarès à la fin d’une année de cinéma. Puis j’ai adopté des pratiques plus souples. Je suis de plus en plus réticent à l’égard des palmarès car les films qui me paraissent de grandes réussites le sont pour des raisons si différentes qu’il me paraît impossible de les classer. Je pourrais dire la même chose pour les livres d’ailleurs. Quoique j’adorerai participer à un jury type jury du livre inter, j’imagine que je serais fort mal à l’aise quand il s’agirait, parmi plusieurs livres de qualité et faisant écho en moi, d’en primer un et un seul au détriment des autres.

Mais j’aime bien jeter un œil rétrospectif sur mon année cinéma. Car voir comment persistent en nous les films à une certaine distance temporelle est une autre approche qui complète et corrige l’impression du moment. On s’aperçoit alors que certains films restent en nous avec bien plus de force que d’autres qui peut-être sur le moment nous ont fortement séduits.

Si je me tourne vers mes films 2007, j’en vois trois qui se détachent et auxquels je pense spontanément sans aller farfouiller dans mes archives : « Persépolis », « La graine et le mulet » et, moins attendu sans doute, un film modeste que j’ai beaucoup aimé mais que j’avais à peine évoqué dans mon blog et dont je ne pensais pas qu’il laisserait à ce point trace : « Le fils de l’épicier ».

Allant dans mes archives j’en vois trois autres auxquels je n’ai pas repensé spontanément mais dont le souvenir et la force en moi sont néanmoins très forts : « La vie des autres », « Les climats » et « Le vieux jardin ».

Je m’aperçois que « Lady Chatterley » que j’avais d’abord fait figurer parmi les films me venant à l’esprit dans les tous premiers avait été vu par moi en 2006. Preuve de la trace particulièrement forte de ce film là ! A moins que ce ne soit parce que j’en ai vu en 2007 la version télévisuelle...

De tous ces films, en pleine contradiction avec ce que j’écrivais au début de ce billet, il me semble que cette année je n’ai aucun mal à en désigner un qui s’impose au-dessus du lot : le merveilleux Persépolis !

Mais je saisis aussi à travers ma sélection une des dimensions qui compte particulièrement pour me faire aimer un film. Ceux qui me marquent, m’émeuvent plus que d’autres sont avant tout des films que je dirai « humanistes », qui, même lorsqu’ils sont douloureux ou quasi désespérés, montrent des personnes dont le cœur est ouvert sur la vie, qui tentent maladroitement parfois d’aller vers du meilleur pour eux-mêmes et de répandre du meilleur autour d’eux. Les croiser, ne fut-ce que dans cet au-delà de l’écran, fait se sentir soi-même un peu meilleur. Ils aident à ne pas désespérer de l’humanité. On sort de ces films, même s’ils sont tristes, porté par une forme d’allégresse.

Et ceci explique sans doute aussi la place plus mineure que tiennent dans mes enthousiasmes des cinéastes culte pour certains comme Lynch ou Cronenberg. Je repense précisément à certaines discussions amorcées ici ou sur ses propres billets avec D&D. Je me demandais sans trop parvenir à me le formuler ce qui me laissait froid chez ces cinéastes que par ailleurs je peux apprécier beaucoup intellectuellement. Je peux sortir du film en admirant la performance, en me disant « c’est très fort, c’est très bon » mais je regarde ça d’une façon qui reste assez extérieure, avec les yeux de l’esprit plus qu’avec les yeux de l’émotion et c’est pourquoi finalement ils s’effacent assez vite.

Il n’y a pas que cet aspect bien sûr pour me faire apprécier un film ou un cinéaste. Je tiens par exemple « Orange mécanique », vu à l’adolescence, pour un chef d’œuvre marquant de même que presque tous les films de Kubrick qui est peut-être pour moi le plus grand des cinéastes. (J’ai revu il y a peu en salle Barry Lyndon, ressorti récemment en copie neuve : ce film est une absolue merveille : extraordinaire beauté plastique des images conçues comme autant de tableaux, description acérée de milieux sociaux, galerie de portraits à la Hogarth, c’est comme si le 18° siècle européen tout entier nous était rendu, méditation enfin sur l’histoire, les classes sociales et les destinées individuelles…).

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23 janvier 2008

Jungle capitaliste et tendresse au désert

J’ai vu le week-end passé deux films on ne peut plus dissemblables mais que je vous recommande l’un comme l’autre.

D’abord « It’s a free world ». C’est du Ken Loach pur jus, pas vraiment réjouissant (euphémisme !), miroir sombre, partiel sans doute, mais malheureusement réaliste de notre société. Comme d’habitude, la mécanique est impeccable, décrivant sans fioriture comment le système social brise et déshumanise. Il montre comment Angie, une jeune femme qui est d’abord une victime est conduite à passer de l’autre côté et à devenir à son tour une exploiteuse qui de fil en aiguille, ne reculera devant aucun moyen pour arriver à ses fins. Chaque séquence, selon une progression implacable en entraîne une autre qui fait plonger un peu plus. Cela dit il reste une place au libre choix humain comme le montre l’associée d’Angie, capable, elle, de s’arrêter avant d’aller trop loin. Mais ce n’est pas ce qui ressort, elle n’est qu’une comparse qui s’échappe, c’est bien Angie et son évolution qui est le centre du film et auquel on n’échappe pas. Le rythme du film ne se relâche jamais, nul moment d’échappatoire ou de respiration, le cinéaste sait où il veut aller et ne s’embarrasse pas de digressions. On sort donc du film content de l’avoir vu mais un peu groggy et avec l’estomac noué

C’est un film très actuel, très explicite sur les ravages des modes de fonctionnement du capitalisme le plus contemporain, en un temps où ont largement disparues les solidarités qui rendaient possibles d’autres modes d’affirmations, celles qu’aurait pu porter le père d’Angie par exemple qui assiste avec tristesse et résignation à l’abandon par sa fille de toutes les valeurs auxquelles lui croyait. Il y a eu des films de Loach évoquant le temps du thatchérisme, celui-ci colle au capitalisme d’après Blair. Un peu comme dans les livres de Jonathan Coe « Le cercle fermé » prolonge « Bienvenue au club » et le met au diapason de l’époque


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L’autre film, « La visite de la fanfare », n’est pas bien gai non plus à priori. Il raconte l’odyssée d’une fanfare égyptienne, venue jouer en Israel mais égarée par mégarde dans une bourgade improbable qui n’a de commun avec celle dans laquelle le groupe devait se produire qu’une proximité de nom, source de la méprise. Les musiciens vont passer la soirée et la nuit dans la petite ville du bout du monde où il ont abouti, assoupie au bord du désert, suant l’ennui et la désoccupation. Ils y sont accueillis grâce à Dina une jeune femme à la fois solitaire et triste mais merveilleusement tonique et vivante qui voit là aussi une façon de briser l’ennui du quotidien. La confrontation entre les joueurs de la fanfare et leurs hôtes israéliens donne lieu à des scènes pleines de poésie et d’humour où, au delà des distances culturelles, au-delà de la gêne, de la réserve des uns et des autres, passent de beaux moments de tendresse. On sent qu’une improbable histoire d’amour pourrait s’amorcer entre l’accueillante hôtesse et le Tewfik le chef de la fanfare, au-delà des histoires douloureuses dont ils sont tous les deux porteurs. Mais ils passent à côté, la détresse de Tewfik est sans doute trop profonde pour qu’il puisse accueillir un amour et il se retire, laissant un de ces jeunes collègues réchauffer pour la nuit la belle Dina. Tout ça pourrait être triste et ça l’est d’ailleurs. Mais pourtant on ressort du cinéma plutôt tonifié, requinqué, parce qu’il circule une telle tendresse entre les personnages qu’on en est baigné à notre tour. Du moment manqué Dina et Tewfik garderont au fond d’eux-mêmes des regrets sans doute mais sûrement aussi le souvenir de moments de grâce, une grâce fragile, juste ébauchée, mais si forte, à l’image de ces petits gestes de la main qu’ils se font en se quittant. Le film est largement porté par Ronit Elkabetz, actrice formidable, magnifique porteuse de vie.

Je m’interrogeais en sortant sur mon rapport aux beautés de cinéma. Comme dans la vie la beauté prend sa force non dans le seul aspect physique mais dans tout ce que porte la personnalité de l’actrice et du rôle qu’on lui fait jouer. Angie est fort belle et sexy mais à nul moment je n’ai ressenti d’élan vers elle alors que je me suis très vite senti un peu amoureux de Dina. Mon bonheur à ce film vient de là aussi. J’aime me sentir un peu amoureux des actrices. De l’émotionnel positif se met à circuler en moi et m’irrigue, on se prendrait à vouloir jouer « La rose pourpre du Caire ». On sait que ce n’est qu’image sur un écran, que l’illusion de présence va s’effacer mais il y aura eu cet élan qui fait sentir le battement de la vie et du désir en soi. Peut-être est-ce l’élan qui compte plus que l’aboutissement, me disais-je, en pensant à la vie réelle...


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03 janvier 2008

"la graine et le mulet"

J’ai beaucoup aimé ce film, le dernier que j’ai vu en 2007. Avant qu’il ne s’éloigne trop de moi je vous en donne une chronique pour vous inviter à y aller à votre tour.

Slimane, ouvrier vieillissant licencié par le chantier de réparation de bateaux qui l’emploie depuis trente ans, conçoit, appuyé par sa famille (ses familles) le projet un peu fou de monter un restaurant sur un vieux raffiot et dont le plat principal sera le couscous de poisson dont son ex-femme, la mère de ses enfants, est une admirable cuisinière.

Ce couscous c’est le ciment, le lien maintenu, c’est lui qui lors des repas dominicaux relie tous les enfants de Slimane, autour de leur mère laquelle ne manque pas d’en faire toujours porter une assiette à son ex mari (comme d’ailleurs elle ne manque jamais d’en réserver une assiette pour un pauvre).

La famille de Slimane est une famille ordinaire, modelée par son histoire, éloignée des clichés que l’on pourrait avoir d’une famille maghrébine type. Elle est profondément marquée par sa culture d’origine mais elle est enrichie par sa progressive intégration, par la vie de travail et les solidarités sociales qui s’y sont nouées et par l’agrégation de « pièces rapportées » d’autres origines. Les déterminants sociaux prévalent sur les déterminants communautaires, pas de retour au voile ici, pas du tout, c’est le meilleur signe d’une intégration véritable en cours, il reste juste à espérer que cette vision, qui correspond à l’expérience du réalisateur n’est pas en train d’être mise à mal par les régressions actuelles.

Le cinéastes filme ses personnages au plus près, le plus souvent en très gros plan. Il n’a pas peur de se coltiner à tout ce qu’ils sont, à les montrer dans leur réalité saisie presque en temps réel, dans les situations les plus prosaïques (apprendre à bébé à rester sur le pot) ou les plus douloureuses (la crise hystérique de la belle-fille trompée). Les acteurs sont excellents. Ce sont presque tous des débutants et c’est bien ça la vraie réussite du film que de parvenir à transmettre sur l’écran la fougue et l’énergie qui a dû irriguer toute cette équipe pendant le tournage. Hafsia Herzi qui joue Rym, la jeune fille qui est la véritable porteuse du projet mérite une mention particulière, elle sait où elle veut aller et y va avec une détermination qui crève l’écran. Elle est particulièrement impressionnante dans le scène où elle tente (et parvient) à convaincre sa mère de participer à la fête de Slimane.

Il y a des défauts. Le film est sans doute un peu trop long. C’est certainement voulu. Il s’agit de faire percevoir les choses dans toute leur pesanteur, de faire ressentir l’attente et le suspense qui va avec dans sa durée réelle. La graine du couscous égarée arrivera-t-elle à temps ? Cela conduit le réalisateur à un montage parallèle un peu trop mécanique et répétitif entre les scènes où Slimane poursuit interminablement (et absurdement) les gamins qui lui ont piqué sa mobylette et celles où Rym tente par sa danse du ventre de faire patienter les convives. La fin par contre est abrupte mais parfaitement explicite : « l’autre » femme va sauver la situation mais Slimane ne sera plus là pour en bénéficier. Slimane échoue pour lui-même mais sans doute il réussit pour ses enfants.

C’est, on l’imagine, le message qu’Abdelatif Kéchiche veut faire passer, pas le message d’ailleurs, l’hommage, car c’est bien cela d’abord ce film, un hommage de Kéchiche à la génération sacrifiée des pères. Il pensait à son père d’ailleurs quant il a élaboré le scénario, bien avant de pouvoir tourner. Il comptait même faire jouer le rôle de Slimane à son père mais celui-ci est mort entre-temps.

Les film en devient profondément émouvant. Et sentir cette fraternité, cette solidarité qui unit les personnages malgré les tensions, les conflits, les déchirements même, sentir cette solidarité qui est leur carburant et leur force est ce qui nous rend, nous spectateurs, heureux, même si on a eu les tripes nouées pendant une bonne partie de son déroulement et même si on suppute que le film se termine dans le drame.

Il y a eu des applaudissements à la fin de la séance ce qui est plutôt rare au cinéma. Je les comprends très bien mais j’admets aussi qu’on puisse ne pas aimer ce film parce qu’il peut mettre mal à l’aise, par sa crudité, par sa frontalité, par son absence de toute joliesse. Il a eu un accueil critique vraiment excellent mais manifestement certains spectateurs ne sont pas rentrés du tout dedans comme en attestent les points de vue que j’ai lu sur certains sites cinéma où les avis d’internautes se divisent entre enthousiastes (la majorité) et gens qui ont franchement détestés, certains ne voyant dans l’emballement positif des critiques que du politiquement correct pour bobos parisiens. Mais c’est bien Kéchiche qui a réalisé cette œuvre, pas des bobos parisiens, il parle de ce monde qui l’a porté avec tout son cœur et en toute authenticité, ça se sent sans aucune ambiguïté.

J’avais beaucoup aimé aussi « L’esquive », le précédent film de Khéchiche, plus difficile à appréhender pourtant, certains dialogues m’étant, surtout au début, presque incompréhensibles. Mais tout passait là aussi grâce aux comédiens, il y avait cette magie de passer des mots rêches et du phrasé bousculé de la langue des banlieues à la langue primesautière de Marivaux. J’ai replongé dans les profondeurs de mon blog pour retrouver ce que j’en disais. C’est là.


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12 décembre 2007

Derniers films vus

Je n’ai pas tenu du tout la chronique des films que j’ai vu dans la dernière période par manque de temps mais de motivation aussi. J’aime pourtant bien ensuite feuilleter ces petites notes qui fixent mes impressions. En les écrivant d’ailleurs je revois le film et parviens en général mieux à l’apprécier. Il y a parfois des chroniques de ce type que j’ai commencé en me disant « bof ! » mais que j’ai terminé en écrivant « finalement pas si mal ! », j’ai boosté mon plaisir en en cherchant les raisons. L’ennui c’est que pour que ça marche, il faut que je fasse l’exercice dans une proximité temporelle suffisante tant que la vision est encore fraîche et précise.

Je me contente donc pour aujourd'hui de noter les derniers films vus sans approfondir comme je l’aurais aimé. Je ne le fais peut-être que par obsession de la trace, peut-être serait-il plus sage de laisser l’oubli faire son œuvre…

« L’Heure zéro »: un film détente comme on dit. Bof qu’en restera-t-il ? Pas grand chose. Le plaisir d’une atmosphère sans doute et de personnages à la Agatha Christie mais le trait est souvent forcé, certains personnages surjouent ca qui affaiblit l’ensemble (pas François Morel qui est très bon, le film est meilleur dans la deuxième partie quand il est à l’écran).

« Le Rêve de Cassandre » : c’est un Woody Allen très sombre. Allen comme toujours est très habile, il construit de façon parfaite ses histoires aux mécaniques complexes et au personnages très sombres. Le cynisme implacable de l’oncle fait sourire avant de conduire tout en douceur à la tragédie. Le jeu du chat et de la souris entre l’homme à assassiner et les deux frères qui le poursuivent est mené en un époustouflant ballet. Et pourtant de tout ça il ne restera pas grand chose, parce que l’émotion n’est pas vraiment présente, c’est un jeu brillant que l’on regarde avec plaisir mais à distance.

 « Les Promesses de l’ombre » : ce dernier opus de Cronenberg m’a plutôt déçu, il est moins original que d’autres, il gratte moins fort sur ces questions qui mettent mal à l’aise, récurrentes chez Cronenberg, celle des faux semblants, de la dépersonnalisation, du corps devenu matériau et des frontières de ce qui est proprement humain et de ce qui ne l’est pas. Ces thématiques sont toujours présentes mais sur un mode mineur. Certaines scènes sont hyper violentes. J’ai vraiment dû fermer les yeux pendant la scène au hammam, ce dont je ne suis pas coutumier. Ce n’est pas une violence esthétisée comme elle l’est chez Tarantino par exemple, ce qui la met à distance. Je sais que Cronenberg insiste beaucoup sur la nécessité de montrer cette violence, brute, sans apprêt. Peut-être. Mais n’est-ce pas trop ? Je ne crois pas qu’expliciter avec trop d’insistance donne plus de force, au contraire.

« De l’autre côté » : c’est un très beau film sur l’exil, sur les exils croisés plutôt, sur les doubles cultures, les contradictions douloureuses qu’elles créent mais aussi sur la richesse qu’elles portent. Plus largement c’est un film sur l’accueil de l’autre, sur le pardon, sur comment s’assumer comme humain. Hanna Schygulla, vieillie, alourdie, y est magistrale, la scène, où, dans la chambre d’hôtel, elle se laisse aller à son deuil est d’une force absolue. C’est un film qui est loin d’être gai mais dont on sort plutôt rasséréné parce que la vie continue et parce que les barrières finalement s’estompent, qu’un avenir commun peut se construire à partir des origines différentes. Pendant ce film je ne pouvais manquer d’avoir une pensée pour une certaine blogueuse qui, j’imagine, a dû le voir et qui sûrement devrait avoir quelquechose à nous en dire, qu’en pense-tu, chère Ada ?

« Faut que ça danse » : c’est une comédie brillante où l’on rit beaucoup mais où le burlesque se frotte au tragique. La bouffonnerie côtoie avec élégance tout autant les ombres de la Shoah que celle du vieillissement inévitable et de la mort qui approche. Marielle, absolument formidable est le passeur inspiré du film, il se joue admirablement à lui-même une comédie échevelée parce qu’il a compris que c’était la seule solution possible face au désespoir. Parfois un film repose en grande partie sur les acteurs. Sans rien enlever des mérites de la réalisatrice, c’est le cas ici. Marielle colle formidablement à ce personnage improbable. J’aime un peu moins les scènes de cauchemar que je trouve un peu appuyées mais pour tout le reste il a une présence extraordinaire à la fois drôle et émouvante.

« My blueberry nights » : c’est une jolie romance à la Won Kar Wai, qui parle de la solitude des villes et qui parle d’amour, le tout porté par la musique et par le mouvement de l’errance dans une Amérique dépersonnalisée. La première partie à New-York crée le climat, fait lentement entrer dans l’ambiance de douceur moelleuse des fins de nuits des bars à solitaires, la seconde avec le flic alcoolo est plus faible et passe mal, la troisième électrisée par Natalie Portman en joueuse impériale réanime le film, ravive l’intérêt et peut conduire sans encombre à voir enfin, par la grâce d’une jolie construction cinématographique, ce qu’on avait seulement supposé, ce fameux baiser, donné mais non vraiment reçu, ce baiser qui n’était encore qu’un fantôme de baiser laissé comme en suspens. A la fin du film seulement, une fois le voyage initiatique accompli, ce baiser va enfin pouvoir se mettre à vivre, du moins c’est ce qu’on peut supposer, lorsque se rallument les lumières. C’est une très jolie idée. J’ai bien aimé mais c’est aussi parce que j’étais au moment où je l’ai vu parfaitement dans le climat mental propice à accueillir ce film.

C’est évident, les trois derniers films cités ici pèsent et pèseront bien plus dans les traces que je garderai que les trois premiers !


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04 octobre 2007

Deux films

J’ai vu deux films le week-end dernier, dissemblables c’est le moins qu’on puisse dire !

D’abord « 4 mois, 3 semaines et 2 jours » . C’est un film coup de poing qui se déroule selon un tempo implacable. Il nous prend par la main dès le départ et nous conduit là où il veut sans nous laisser souffler, c’est comme un grand coup à l’estomac pendant toute la durée du film. Il n’y a pas d’imprévu, pas de fantaisie, aucune légèreté d’aucune sorte. Peut-être est-ce d’ailleurs la faiblesse qu’on peut lui trouver : il est totalement prévisible, il n’offre aucun espace de liberté à l’imaginaire du spectateur mais sans doute est-il conçu exactement pour cela, pour nous tenir prisonniers.

Le manque de complexité des personnages est une limite aussi. Otilia la bonne copine, qui aide, se dévoue, organise, agit est la force sans faiblesse (ou qui du moins se montre capable de bousculer et de surmonter ses éventuelles faiblesses), Gabita, la jeune femme qui doit avorter est tout l’opposé. Les deux personnages s’opposent d’une façon un peu trop caricaturale qui renforce ce côté par trop prévisible.

La caméra, totalement subjective, suit Otilia sans la lâcher d’une semelle. Elle tente et parvient à nous faire percevoir ce qu’elle ressent tout au long de ces heures terrifiantes, l’urgence de l’action qui ne tolère pas d’atermoiements, la menace permanente qui sourd de partout, l’incroyable violence de l’affrontement qui oppose les jeunes femmes à l’avorteur, sûr de son pouvoir et qui jouit de ça plus que de toute autre chose, la conscience de l’inhumanité de ce à quoi elles sont conduits (la plan sur le fœtus mort qui a été très critiqué, avec ses traits déjà tellement humains et n’est pas là pour conduire le spectateur à une condamnation morale de l’avortement, il est là comme un constat, comme tout le reste du film d’ailleurs, ce film est un constat et c’est de là qu’il tire sa force).

Le film est aussi en creux un documentaire sur l’état de la Roumanie à cette époque. On y voit l’environnement sordide de la ville provinciale dans laquelle évoluent les personnages. On y devine bien des contradictions sociales et culturelles à l’œuvre lors de la fête chez le petit ami d’Otilia à laquelle elle se trouve contrainte de participer tout en ayant l’esprit totalement ailleurs. Ces mots qu’elle-même entend à peine sont pour nous pleins d’enseignements sur l’épuisement social et politique auquel en était arrivé le système.

Ce n’est pas un film dont on sort le sourire aux lèvres et avec l’envie de chantonner. On en sort un peu groggy mais c’est un film fort qu’il faut avoir vu et puis, tout de même, si, il y a une part d’optimisme, l’énergie que dégage Otilia montre que résister, combattre, même sur un plan strictement individuel, est toujours possible.

4mois


Après cela je souhaitais quelquechose de plus léger. J’ai été voir « L’histoire de Richard O. » m’attendant à trouver là un film gai, ludique, plaisamment sexy. C’est ce qu’induisait la critique de Télérama qui titrait son article sur ce film : « La chair pas triste ». Voire ! Difficile de voir ici le « sexe comme fête joyeuse ». Richard que joue un Mathieu Amalric assez étonnant est un érotomane immature, plutôt pitoyable, vaguement déprimant, qui fait parfois sourire, plus souvent rire jaune. Il y a plus joyeux comme fantasme érotique féminin que l’envie d’être violée. Il n’est pas indifférent non plus que le sport auquel le héros (l’anti-héros) s’adonne ou tente de s’adonner soit la lutte. On n’est pas dans des fantasmes ludiques joyeusement partagés mais dans des rapports de force, des chasseurs et des chassé(e)s même si le chasseur apparaît souvent comme un pantin fragile et la victime consentante de chasseresses. (Certains diraient peut-être que c’est justement cette position subalterne de l’homme qui n’est en rien maître du jeu qui me met mal à l’aise mais franchement je ne crois pas.) Eros finalement, malgré le rire, n’est jamais loin de Thanatos. Et d’ailleurs il y a mort d’homme, et celle-ci est posée d’emblée puisque le film démarre sur la mort de Richard et n’est qu’un long flash back qui montre ce qui y a conduit.

Cela dit ce fond qui n’est pas gai baigne en effet dans une lumière plutôt joyeuse, dans un climat farfelu parfois quasi burlesque qui atténue ce que le personnage peut avoir de déprimant et de déplaisant. Il y a de beaux moments poétiques, de jolies promenades dans un Paris aux beaux ciels, un enchaînement peu prévisible des situations qui fait qu’on ne sait jamais trop où l’on nous mène, une façon de filmer la sexualité à la fois crue et directe mais dont le rythme, les coupes, les cadrages originaux évitent toute pornographie pesante.

Et puis surtout il y a le personnage de l’ami. Ce grand oiseau dégingandé, au visage disgracieux et au cœur tendre, apparaît comme l’antithèse du torturé Richard. Il aperçoit une belle jeune femme nue par sa fenêtre, il va sonner chez elle, sa simplicité de cœur fait qu’il ne doute de rien, il a raison, une improbable histoire d’amour se noue immédiatement, bien plus belle, bien plus vivante que la consommation effrénée auquel se livre le pauvre Richard. Le film se termine dans une jolie tendresse sensuelle et très chaudement amoureuse entre ces deux là mais Richard lui n’est plus là…


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17 septembre 2007

"Les amours d'Astrée et de Céladon"

J’ai vu hier le dernier film de Rohmer, d’après l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Comme chaque fois pour un film de Rohmer j’y suis allé sans trop savoir si j’allais aimer ou au contraire être exaspéré. J’ai connu l’un ou l’autre avec ses précédents films mais le plus fréquent est qu’au cours d’un même opus je balance entre les deux impressions au point qu’en sortant je me sente incapable de donner une impression dominante.

Ça a été un peu le cas avec ce dernier film. A certains moments le charme opère, à d’autres j’ai eu un peu envie de bailler ou je me suis trop senti dans la position du personnage se regardant regarder.

En fait il faut d’abord parvenir à entrer dans les conventions du film lesquelles ne sont que les conventions du roman d’Urfé. On est dans une Gaule romanisée de fantaisie, dans laquelle bergers, nymphes et druides au milieu d’un paysage bucolique vivent passion exclusive ou amours volages et en discourent d’abondance dans une langue vieillie mais pleine de saveur. Au début c’est un peu laborieux mais lorsque cette « accommodation » est faite on se laisse porter et ça passe plutôt bien.

Certains moments prêtent à sourire, voir à rire. La réunion des druides est hautement kitch, les explications qui conduisent à faire inventer par les gaulois le monothéisme et la Sainte Trinité sont assez réjouissantes. Il y a beaucoup d’humour aussi, porté notamment par le personnage du druide, Rohmer sait glisser les clins d’œil qu’il faut pour qu’on sache que tout ça est une mascarade dont lui-même comme ses acteurs ne sont pas dupes.

Un érotisme délicat parcourt tout le film. Certaines scènes sont délicieuses, il y a de très belles images, jouant de la blancheur des peaux, du mouvement des drapés, de l’éclat des lumières. Un simple « téton » brièvement découvert, le « cotillon » relevé d’Astrée offrant au regard de Céladon une jambe nue jusqu’à l’aine, la façon qu’a celui-ci de s’approcher d’elle puis de suspendre son mouvement, des visages qui s’approchent frémissants ont un pouvoir très suggestif. Les sous-entendus érotiques du texte sont également nombreux mais jamais graveleux, portés par la langue goûtue du début du 17° auxquelles les images de Rohmer collent parfaitement.

Mais au-delà de cette sensualité diffuse sont posées à travers les diverses figures de la séduction et des amours, de la fidélité ou de l’infidélité des questions qui restent en prise avec celles que nous nous posons toujours. En particulier tout ce qui se joue à travers les déguisements, le travestissement en femme interroge de façon toute moderne les identités sexuelles. Dans la scène finale, délicieusement sensuelle elle aussi, qui voit la reconnaissance entre les deux amants c’est bien à la fille du druide qu’Astrée manifeste et de la façon la plus démonstrative qui soit son émotion, c’est d’une fille qu’elle a passionnément baisé les lèvres avant qu’elle ne réalise que c’est Céladon qui se cache derrière le déguisement.

Finalement on découvre par le biais du cinéma une œuvre et le climat culturel qui l’a porté et dans laquelle sinon on n’aurait jamais mis les pieds. Pour moi l’Astrée et d’Urfé ce n’était que des noms vaguement croisés au lycée sans plus, jamais je n’en avais lu une ligne.

Comme souvent à essayer de parler d’un film, j’en vois mieux ce qui m’a plu. Je me sentais nettement plus mitigé en sortant du cinéma. Là j’ai envie de dire finalement : j’aime bien.

Alors est-ce que j’aime Rohmer ? Plutôt oui finalement. La preuve, je ne manque aucune de ses réalisations. J’ai un plaisir intellectuel et esthétique assez vif à voir ses films, lié à la beauté des images, au ciselé des dialogues, à sa façon brillante d’orchestrer la ronde des personnages et des situations. Mais ils ne m’émeuvent pas. Sans doute ne sont-ils pas faits pour ça. On ne peut sortir bouleversé d’un film de Rohmer. De là vient le fait que lorsqu’il m’est arrivé d’en revoir, j’ai été pour le coup très déçu. Car alors, lorsque ne joue plus le pétillement intellectuel de la découverte, en ressortent plus lourdement les limites, ce côté assez artificiel, fabriqué, superbement intelligent et cultivé certes mais parlant trop à l’esprit et pas assez au cœur ou aux tripes.


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Qu'ils sont beaux tou(te)s  les deux, n'est-ce pas!

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03 septembre 2007

Frénésie cinéma

De la même façon que j’ai eu à mon retour de vacances, après le sevrage de l’été, une forte pulsion de découverte et redécouverte de sites de diaristes, j’ai eu aussi des grandes envies de cinéma que j’ai concrétisées en voyant pas moins de trois films ce week-end.

Ah, plonger dans la magie de la salle obscure ! Ça a finalement assez peu à voir avec la vision d’un film à la télévision. Il y a tout ce qui environne, cette attente, la lumière qui s’éteint, les premières images. On entre en cinéma.

Cela dit je n’ai rien vu de particulièrement inoubliable.

Je n’ai pas aimé du tout « Naissance des pieuvres » quoique je reconnaisse un ton et sûrement de la sincérité à la jeune réalisatrice. Mais je n’ai pas cru une seule seconde aux personnages. Sans doute se veulent-ils stylisés et en partie décontextualisés. L’absence radicale des parents, certainement volontaire pour centrer le propos sur la seule subjectivité des jeunes filles est telle que les personnages en deviennent peu crédibles. Je sais bien que l’adolescence est compliquée, contradictoire, pleine de sautes d’humeur et de comportements irrationnels et que l’approche de la sexualité notamment est souvent très difficile, source de douloureux conflits intérieurs. Mais, et peut-être est-ce ça qui m’a finalement surtout gêné, j’ai trouvé la représentation qui en est donnée ici d’une froideur, d’une tristesse, d’une inhumanité glaçante, à l’image de ces ballets de nageuses désincarnées, de ces couloirs nus de piscine, de ces banlieues sans âme.

J’ai vu le dernier Chabrol « La femme coupée en deux ». Ça ne peut pas être mauvais du Chabrol, il y toujours une qualité de mise en scène, de bons acteurs bien dirigés, une satire féroce des turpitudes et/ou des ridicules des puissants, qu’ils soient parvenus médiatico-littéraires ou représentants d’une vieille bourgeoisie à demi-dégénérée mais aux pouvoirs encore redoutables. On ne s’ennuie pas vraiment, on ne passe pas un mauvais moment mais il y a eu des Chabrol meilleurs, mieux rythmés, plus subtils, aux personnages plus finement sulfureux, bref ce n’est pas un grand cru. Et puis sur le fond c’est toujours un peu pareil, du Chabrol quoi.

Enfin hier soir j’ai vu « Boarding gate ». Des trois films c’est celui que j’ai le mieux aimé. C’est l’autre face de la mondialisation. Presque comme des lignes de crédit qui basculent d’un simple clic, les personnages, particulièrement l’héroïne principale mais les autres aussi, passent d’un côté de la terre à l’autre. Ils sont sans attache et sans racine, l’amour existe peut-être mais comme un attachement violent et essentiellement précaire, pas en tout cas comme une relation véritablement humaine. La confiance entre les êtres n’existe pas car la trahison est partout. Les êtres sont durs, terriblement seuls, portés à une sorte d’incandescence douloureuse par les stimulants de tous ordres. Le film est excellemment rythmé, les cadrages, la lumière, le son ne sont jamais anodins, ils créent une ambiance d’urgence, de course assez désespérée, à la vie, à la mort, dans ce monde violent et terriblement déshumanisé. Là deuxième partie surtout lorsque l’héroïne se retrouve à Honk-Kong est excellente, le rythme ne laisse aucun répit au spectateur et pourtant tout ça ne paraît jamais gratuit et s’inscrit dans une sorte de poème, de lyrisme de la fuite qui est très prenant.

Mais il n’y a rien dans ces films qui m’ait conduit à l’émotion véritable, rien qui ne me mette de la joie ou éventuellement de la tristesse au cœur d’une façon à ce que je me sente enrichi. Je préfère infiniment les films dans lesquels je retrouve une humanité à ma hauteur. Au fond j’aime ce qu’on pourrait appeler des films humanistes même si le terme fait un peu vieux jeu dans notre climat post moderne. Bref le modeste « Fils de l’épicier » (que j'ai à peine évoqué personnellement mais vous pouvez voir l'appréciation de Fauvette très proche de ce que j'aurais pu écrire) est pour moi de bien plus de prix que ce Chabrol aux recettes éprouvées ou que ce brillant « Boarding gate ».

Là c’est du spectacle. Parfois du bon spectacle. Mais du spectacle seulement. Une distraction, un divertissement au sens fort, quasi pascalien, de ces mots. Quelque chose qui occupe mais du coup détourne de ce qui pourrait être plus essentiel.

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12 juillet 2007

Persépolis

J’ai beaucoup apprécié le film que Marjane Satrapi en collaboration avec Vincent Paronnaud a tiré de sa propre bande dessinée et dont Fauvette, entre autre, parlait déjà ici.

On y retrouve tout ce qui fait l’intérêt, le charme et l’émotion de la bande dessinée (la vision subjective par une petite fille de la révolution iranienne de 1979, de la guerre qui a suivi, de la chappe de plomb qu’ont fait tomber les ayatollah sur le pays ; la difficile construction de soi de l’adolescente entre un exil à Vienne censé la mettre à l’abri et le retour au pays ; les figures attachantes de sa famille, sa grand mère en particulier). Mais alors que l’on craint toujours qu’une adaptation affadisse une œuvre, j’ai ici le sentiment que le travail effectué la recrée, en fait autre chose qui tout en restant complètement fidèle à l’esprit et au sens de la BD d’origine lui donne une dimension supplémentaire et renforce son pouvoir d’émotion.

Le dessin des personnages est le même, marqué par les traits simples, efficaces de Marjane mais alors que dans les albums ceux-ci s’exprimaient sur des fonds sobres dans lesquels le vide a une grande part, ici ils se déploient dans des décors souvent superbes, très variés dans leur facture, jouant des ombres et de toutes les nuances de gris, très variés dans le style et la facture du dessin ce qui crée un vrai plaisir esthétique. Il y a des planches vraiment superbes ! S’y ajoutent des effets de rythme, on est vraiment au cinéma, avec des séquences successives, des enchaînements, des jeux de fondus enchaînés ou de fondus au noir. On oublie d’ailleurs presque qu’on est dans un dessin animé, on croit voir les acteurs peut-être parce qu’on les entend et qu’on les reconnaît, du moins certaines d’entre elles, Darrieux, Deneuve, Chiarra Mastroianni. Cela assure un élément de présence supplémentaire d’autant que pour conforter cette présence le dessin a été réalisé après l’enregistrement des acteurs afin que le mouvement des visages puisse coller aux textes et aux intonations. Tous ces éléments font qu’on est bien devant une œuvre originale, ni simple adaptation, ni trahison mais recréation, dépassement.

Je me suis senti en profonde sympathie avec Marjane. Elle évoque avec beaucoup de gravité la situation et des tragédies auxquelles a été conduit son pays mais elle garde pour ce qui la concerne directement un vivifiant sens de l’humour autant pour présenter la petite fille espiègle que les galères et la dépression de l’adolescente perdue dans un occident glacial ou la jeune femme revenue au pays. Assister à son parcours, voir comment elle s’est construite alors rend optimiste, rend heureux, c’est cela qui donne en effet envie d’applaudir à la fin et de dire « bravo Marjane ».

Il y a quelques moments moins convaincants, un côté un peu trop clairement pédagogique dans la façon d’exposer la situation mais en même temps il est très bon que ce film fasse aussi œuvre pédagogique. On pourrait se dire aussi que les « bons », la délicieuse et admirable grand’mère mais aussi le reste de la famille sont trop parfaits pour être tout à fait vrais. Mais le film est aussi un hommage voulu, assumé et c’est bien qu’il le soit, car même si dans la réalité j’imagine que comme dans toute famille tout n’était pas aussi idyllique c’est bien cette image que Marjane a transporté dans son cœur au travers de tous les bouleversements qu’elle a vécus, c’est cette image qui lui a permis de tenir, de se construire puis de créer cette œuvre et de porter témoignage.

En terminant cette chronique, je ne peux m’empêcher cependant de penser aux autres. Marjane s’en tire bien. Mais elle bénéficiait aussi de conditions sociales et culturelles très favorables, sa famille a manifestement des moyens qui se sont maintenus malgré les aléas de la situation. Ce qui n’enlève rien à ses qualités propres. Mais il y a tous les autres aussi. Quelle régression pour ces pays (je pense à l’Irak aussi) au cours de ces dernières décennies. Héritiers de civilisations qui ont produits des merveilles, celle du khalifat de Bagdad, celles de la Perse (j’ai toujours rêvé sur des noms magiques de là-bas, Persépolis justement, Ispahan), disposant de richesses considérables, ayant avant les conflits un niveau d’éducation et d’infrastructure déjà importants, ils avaient des atouts considérables. Les voici ramenés en arrière par les manipulations et les jeux pervers de l’occident pour s’assurer la maîtrise du pétrole, par les guerres étrangères, civiles et religieuses, par l’intolérance et le fanatisme. Quel gâchis ! Ce n’est pas le moindre mérite de Persépolis de nous rappeler tout ça et de le maintenir présent à vif à nos consciences trop souvent fatiguées.


Pers_polis

Posté par Valclair à 11:45 - Films - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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