Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

21 avril 2008

Lecteur d'Annie Ernaux

J’ai participé hier pour la seconde fois aux rencontres littéraires organisées un dimanche par mois au café « Les marcheurs de la Planète ».

Il s’agissait cette fois d’une rencontre autour d’Annie Ernaux.

C’est une auteure que je lis depuis fort longtemps et que j’apprécie dans l’ensemble beaucoup. J’avais parlé ici déjà de « Passion simple » et « Se perdre ». Ernaux est une autobiographe et qui va au plus nu de son intimité mais son récit sur elle-même est consubstantiel d’une parole sur le monde qui l’entoure, dans lequel elle s’inscrit. Ernaux est la preuve la plus accomplie que travail autobiographique ne veut pas dire nécessairement repli sur soi, narcissisme, contemplation soit éblouie et autosatisfaite, soit douloureuse et autodépréciative de son propre petit nombril mais qu’elle peut-être une façon de saisir son siècle en se saisissant soi.

J’ai lu « Les années » bien sûr et j’ai trouvé ce livre admirable, véritable concentré de son œuvre. Je m’aperçois que je n’en avais rien écrit ici, à la fois sans doute parce que je l’ai terminé dans l’avion qui me menait en vacances en Bulgarie et que je n’ai pas eu le temps de rédiger mes impressions à chaud. Et ensuite parce que j’ai travaillé ce livre pour un article ailleurs, écrit dans une tonalité moins subjective que mes articles de blog, mais je n’ai pas eu envie de m’y recoller pour donner quelquechose ici.

Annie Ernaux balaie dans ce livre soixante années de sa vie, soixante années de la vie d’une femme et soixante années d’évolution de notre société. Elle parvient ainsi à ce qu’elle définit comme une « autobiographie impersonnelle ». Elle dit, à travers les mots, les images, les « rumeurs » qu’elle capte dans les temps et les espaces sociaux qui ont été les siens, bien plus sur la société que de savants traités d’économie ou de sociologie. Le livre est aussi profondément émouvant parce qu’il s’inscrit à l’ombre du vieillissement, de la perte et de l’effacement, de la mort inévitable, ce moment « où toutes les images disparaîtront ». Il est la façon pour Ernaux de tenter de retenir, de « mettre en forme son absence future », de « sauver quelquechose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Dans les dernières pages du livre elle explique ce que fut sa démarche, très longuement mûrie, pour aboutir à ce récit et ce faisant elle éclaire il me semble bien plus que le livre présent, elle éclaire toute son œuvre.

Marc, l’animateur de cette rencontre, avait proposé à ceux qui le voulaient de lire des extraits d’Ernaux. J’ai eu envie de lire ces quelques dernières pages pour tenter de les faire partager. Je sais que j’aime bien lire en public. Mais je l’avais fait jusque là uniquement pour des textes écrits par moi et dans le contexte d’ateliers d’écriture avec un petit nombre de personnes déjà connues. Là c’était autre chose car il s’agissait de lire devant des inconnus et sans être chauffé par le travail commun préalable de l’atelier. En plus ce texte n’est pas très facile à oraliser. Il est fait de longues phrases, de considérations qui sont des réflexions, la description d’une démarche. Les textes que j’avais eu l’occasion de lire auparavant étaient plus faciles à théâtraliser et donc à rendre vivant. Mais enfin j’ai l’impression que je suis parvenu à bien lire, que c’est bien passé. Il y a un vrai plaisir à se faire passeur d’un texte que l’on aime bien. Ce qui m’a frappé surtout c’est que j’ai senti que le texte à mesure que je le prononçais à haute voix, sous le regard des auditeurs/spectateurs, m’investissait bien plus que dans une lecture silencieuse. J’ai eu l’impression, dans les toutes dernières lignes, lorsque Ernaux évoque certaines de ces images qu’elle tente de sauver et qui ne seront plus jamais, j’ai eu l’impression que ma voix se chargeait d’émotion, au point presque de se nouer. Vraiment c’était un plaisir cette lecture. Et c’était très plaisant ensuite d’écouter les lectures des autres, de sentir les textes se charger des affects que chacun avait à y mettre.

J’aime beaucoup cette formule, l’échange qu’il suppose entre le lecteur et le texte, entre les lecteurs, entre les lecteurs et le public. Merci à Marc de l’avoir mise en place. Je pense que je reviendrai à ces rencontres et j’aurai envie sûrement de lire encore. La prochaine fois ce sera autour d’Henri Miller. Je l’ai peu lu. J’ai quelques souvenirs de lecture d’adolescence, un des volumes de la Crucifixion en Rose dont l’érotisme solaire m’avait bien alléché, mais je ne me souviens même plus lequel des trois, « Le colosse de Maroussi » aussi dont je ne me rappelle plus grand chose non plus, je me souviens seulement que ce récit m’avait beaucoup plu. Aïe, encore des candidats pour rejoindre mon imposante Pile à Lire…

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28 mars 2008

Roger Vailland, suite

J’ai poursuivi ma relecture de Vailland, amorcée à la suite de ma participation à la soirée qui lui était consacrée à la cinémathèque. J’avais déjà évoqué ma relecture de « Drôle de Jeu » et je veux parler aujourd'hui de « La Loi » et de « La Fête ». Cela faisait un moment que ces notes de lectures traînaient à demi rédigées, j’ai eu le loisir ce soir de les terminer.

Il y a en soi quelque chose d’assez passionnant à procéder à une relecture un peu globale trente ans après d’un auteur lu avec passion à l’adolescence puis totalement écarté de mon univers mental ensuite. Que retrouverais-je de lui, que retrouverais-je de moi à travers lui ?

J’ai eu de petites difficultés à entrer dans chacun des livres (et j’avais déjà eu cette impression avec « Drôle de jeu »), à passer par-dessus un certain ton explicatif et pédagogique, positionnant les personnages comme des types, développant leurs idées à travers des dialogues parfois un peu artificiels. Mais on s’y fait assez vite, on accommode, exactement comme on le fait de la vision et ensuite on entre pleinement dans un contenu qui est riche à la fois comme description sociale et psychologique et comme réflexion en terme d’éthique personnelle. Et puis c’est vrai qu’il y a du style aussi hors de ces dialogues, un beau style, sec, coupant, sans affèterie.

« La Loi » brosse avec vigueur le portrait de toute une société, celle de l’Italie du sud dans les années 50, à la fois très archaïque, conservant bien des aspects quasi féodaux mais travaillée pourtant par les premiers signes de la modernité. On pense inévitablement au Guépard de Lampedusa. On sent que Vailland était aussi journaliste, son livre peut se lire comme un reportage. Mais il ne se limite pas à ça et montre, notamment à travers le jeu symbolique de « la loi », comment se nouent et se dénouent des rapports de domination et de pouvoir, dont les sources sont multiples et changeantes, inscrites dans la tradition, dans la puissance économique, dans la dépendance amoureuse.

Certains personnages se détachent. Il y a Don Cesare, le vieil aristocrate esthète et jouisseur, qui peut apparaître comme une expression de Vailland lui-même ou du moins d’une de ses facettes, l’homme qui s’est progressivement « désintéressé », qui « plus jamais n’avait identifié sa raison de vivre avec la tâche entreprise ». Il y a Matteo Brigante, petit malfrat que son astuce et son entregent placent au cœur des réseaux de pouvoir de la ville. Il y a Mariette, une jeune fille forte, capable de résister à sa famille comme à Brigante et qui tirera son épingle du jeu dans la modernité commençante.

« La fête » est un livre beaucoup plus autobiographique. Il montre un romancier, Duc, dont l’histoire, le mode de vie et jusqu’aux traits physiques évoquent très exactement Vailland, confronté à un livre qu’il ne parvient pas à écrire, engageant une aventure amoureuse avec Lucie, la jeune femme d’un de ses amis. C’est cette « fête » de corps et de cœur qu’il veut se donner et la façon dont il en construit l’approche, dont il met en œuvre son pouvoir de séduction qui devient, au détriment du roman abandonné, la matière du récit qu’il finira par écrire.

Pour Duc comme pour Lucie il s’agit d’une parenthèse dans la vie de couple qui se déploie d’ailleurs sous le regard des conjoints respectifs et avec leur approbation voire leurs encouragements. Pour autant il ne s’agit pas d’une simple coucherie, de ce qu’on appellerait aujourd'hui « un plan cul ». Aussi limité dans le temps soit-il, il s’agit bien d’un amour, il ne s’agit pas seulement pour Duc « d’avoir » Lucie, mais bien « de donner et de recevoir la fête de l’amour réciproque ».

Les moments les meilleurs sont ceux qui confrontent directement Duc et Lucie, ceux où se noue leur attirance, ceux qui décrivent la façon dont Duc progresse vers elle, les résistances qu’elle oppose d’abord puis la façon dont elle investit elle-même la relation, passant, y compris dans la rencontre physique (qui n’intervient d’ailleurs qu’à la toute fin du livre) de la passivité et de l’abandon à l’initiative. Lucie d’abord « se prêtait à l’entreprise de Duc », puis la voici « emportée par l’ardeur d’oser », « maintenant c’est elle qui exigeait et qui guidait ».

Les personnages sont très marqués socialement et historiquement. Duc et ses proches ont tous les tics de leur milieu social et intellectuel, marquant par là une « distinction » sociale revendiquée : dialogues parfois assez artificiels, chargés des références de haute culture, goût des drogues et de la boisson (du whisky bien sûr, pas du gros rouge), goût des grosses voitures et de la vitesse, regard vaguement condescendant . Ils sont et se pensent comme des êtres qui ont atteint, grâce à leur force de caractère, à leur énergie, à une sorte de supériorité aristocratique qui les place bien au-dessus du vulgum pecus, des modes de vie petits bourgeois et du travail salarié, ils insistent sur cette « souveraineté » qui est devenue la leur, souveraineté vis à vis d’eux-mêmes comme du monde et des êtres qui les entourent. Vailland a été décrit comme « un hussard de gauche ». Ce n’est pas faux. M’est venue la pensée de Nimier, mort dans l’accident de sa voiture, en lisant le chapitre où Duc s’amuse à une poursuite automobile à haut risque. Il faut voir cet aspect du livre et des personnages comme un document aussi, significatif d’une époque mais je comprends que cela puisse agacer et faire ressentir à certains la personne de Vailland comme antipathique.

Pivoine dans un commentaire d’un des précédents billets sur Vailland soulignait son caractère misogyne. Il y a dans ce livre certains éléments qui confortent cette opinion. Le moins qu’on puisse dire est que le féminisme n’est pas passé par là. Certes Duc et Léone sa femme sont tous les deux « souverains » mais la souveraineté de Léone la conduit à se poser d’elle même en comparse dévouée de l’homme. Elle est souveraine mais elle prend plaisir à faire la vaisselle de son homme. « Ma mère m’a appris que le devoir des femmes est de respecter la liberté de l’homme » dit-elle. Elle lui accorde la plus totale liberté sexuelle mais n’éprouve pas le besoin d’en profiter pour elle-même. C’est de l’homme que vient l’initiation de la petite Julie, qui apparaît comme une oie blanche à déniaiser. Certes elle prendra son propre poids, acquerra sa propre force mais il ne se pouvait pas que le médiateur de cette éclosion fut autre qu’un mâle séducteur.

Il serait réducteur de limiter Duc/Vailland à cet aspect. Son personnage dans les vies successives qui ont été les siennes révèle une vraie complexité, des confrontations toujours lucides à ses propres contradictions, une façon toujours authentique et courageuse de tenter de les dépasser, en passant à autre chose, sans se bercer d’illusion sur lui-même. Cette volonté toujours en action pour ne pas se contenter du médiocre, pour aller de l’avant lorsque pour doit une phase est épuisée que ce soit un amour, une addiction, un engagement politique. Pour tout il s’agit « de percevoir le moment où la grâce se transforme en disgrâce », et alors ne pas craindre d’aller de l’avant ; « il n’est pas un homme qui se complaît, qui accepte, pour qui la torpeur succède à l’éveil, il n’est pas un homme qui reste dans, il est un homme qui va à… » C’est là sans doute la leçon morale qu’on peut tirer de lui et qui reste pour le coup foncièrement valable et actuelle, indépendamment des évolutions de la société et des mentalités.

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16 mars 2008

"Une femme à Berlin"

J’ai lu ce livre pendant mon voyage, à ces moments magiques où, recru de la fatigue du jour, on se glisse entre les draps, on bascule dans autre chose, pour soi seul, une lecture qui nous amène très, très loin, dans un autre lieu, un autre temps, le temps des tourmentes. On se sent alors incité à apprécier doublement cet abri, ce cocon dans lequel tout à l’heure on va paisiblement s’endormir.

C’est un livre à la fois terrible par ce qu’il décrit et d’une certaine façon lumineux par la personnalité de la rédactrice, par la force de vie qu’elle affirme dans tous ses actes, y compris dans sa façon de mettre en mots ce qui pourrait sembler indicible. L’écriture de son journal a sans doute été aussi pour elle un moyen de survivre moralement.

Journal intime d’une femme tenu entre 20 avril et 22 juin 1945 pendant les semaines qui précédent et qui suivent l’entrée des Russes à Berlin, c’est d’abord un document d’une grande richesse d’informations sur la vie quotidienne dans une ville à demi détruite en guerre puis envahie, qui est « comme retournée à la préhistoire » : la vie dans les caves, les communautés qui s’y constituent, la faim omniprésente, les rapports avec les Russes entrés dans la ville et notamment les viols nombreux que les femmes ont subi, les ruses pour tenter d’y échapper, le déblayage des ruines, les débuts très lents d’une réorganisation une fois la capitulation effectuée, les premières promenades dans le « cadavre de Berlin » pour retrouver des amis habitant d’autres quartiers, le travail de force au profit des Russes pour obtenir quelques rations de nourriture supplémentaires.

L’auteure se pose à elle-même les questions les plus douloureuses avec une totale franchise. « Qu’est-ce que le viol ? Il évoque le pire. Ça ne l’est pas ». Parce que le pire ce serait la mort. C’est sa volonté de vivre qu’elle affirme avec force. Mais même si elle tente de relativiser, ce n’est pas sans culpabilité : « cette ordure que je suis devenue ». Après les viols sauvages par des soudards, elle se retrouve presque volontairement dans les pattes d’un officier. Est-ce immoral de s’être donné un protecteur, « un loup qui chasse les autres loups » et qui de plus pourvoit au ravitaillement ? Un autre officier survient, un être plus doux, qui lui demande un « service » sexuel plus mesuré et pour lequel elle finit par avoir une pointe de tendresse. Les deux officiers ne se croisent pas. S’évitent-ils ? Elle s’en moque « Je ne suis qu’une proie. Au chasseur de décider ce qu’ils font de leur proie ». Mais elle s’interroge : « Tout ça ne répond pas à la question : suis-je une putain ou pas ? ». Mais, après tout, poursuit-elle dans ce bouleversement mental qu’entraîne pour elle la situation « les putains sont-elles si peu recommandables ? ».

C’est qu’à travers ces épreuves se développe aussi une puissante solidarité entre les femmes. Elles parlent entre elles et sans tabou des viols subis mais aussi de l’attitude des hommes. Ce sont leurs valeurs de coqs qui ont conduits l’Allemagne au nazisme et à la guerre. Et désormais ceux qui restent sont si peu présents. Ils se terrent plus que les femmes et le plus souvent laissent faire les viols sans même tenter de s’interposer. L’image des mâles en prend un sacré coup. Ce sont les femmes qui assurent. Les hommes c’est le « sexe faible ». « A la fin de cette guerre il y aura aussi la défaite des hommes en tant que sexe ». Cela m’a fait repenser à cette exposition de Titouan Lamazou que j’avais tellement appréciée, présentant tant de femmes courage au travers des pires situations.

Vers la fin du livre elle tente un bilan personnel et a cette phrase étonnante : « D’un côté les choses vont bien pour moi … l’obscure et surprenante aventure de la vie ne cesse de me stimuler ». C’est après cela qu’intervient la fameuse phrase qui a suscité débat chez Samantdi « la somme des larmes reste constante ». Pour ma part je n’y vois pas une mise sur un pied d’égalité des situations ou l’affirmation que tout se vaut et que chacun peut être heureux ou malheureux quelle que soit la situation qu’il vit (il y a objectivement beaucoup plus de larmes dans la guerre et la misère que dans la paix et l’aisance) mais plutôt une sorte de profession de foi nécessaire à ceux qui sont dans les situations tragiques pour oser survivre, pour trouver en eux les forces nécessaires à survivre, une affirmation qui peut contribuer au pouvoir de résilience.

En lisant ce livre j’ai pensé aussi à Etty Hillesum (ici et ici). Que de différences pourtant entre la juive saisie de mysticisme chrétien, confrontée à l’anéantissement d’un peuple entier et l’allemande jusque là peu consciente des réalités politiques et à l’esprit peu religieux. Et pourtant je leur sens une parenté profonde, celle sans doute que leur confère une même confiance en la vie malgré tout.

L’auteure a voulu rester anonyme. Elle a limité son témoignage personnel a cette brève période et n’a pas souhaité qu’il soit réédité avant son décès. On ne sait donc rien de sa vie après. Le livre se termine lorsqu’elle retrouve celui qui était son compagnon avant la guerre et tout laisse à penser que l’expérience de vie vécue par l’un et l’autre rendra impossible la reprise de la vie comme avant. On aurait aimé savoir comment s’était ensuite effectuée son retour dans la vie normale, les traces et traumatismes qu’elle en avait gardées et les moyens que, battante comme elle était, elle a pu trouver pour tenter de les dépasser. L’un de ces moyens c’est peut-être justement cette mise entre parenthèse volontaire des temps douloureux. Non pas pour oublier mais pour mettre à l’écart, pour pouvoir passer à autre chose.

Le texte est en plus très bien écrit, d’une plume rapide, vivante, concrète, parfois non dénuée d’humour malgré la dureté des situations évoquées. Les descriptions alternent avec des moments d’évocation de la jeunesse et de la vie passée de l’auteure qui introduisent une respiration par rapport à l’étouffant présent et approfondissent l’image que l’on peut se faire de cette femme remarquable.

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15 janvier 2008

"La bâtarde d'Istanbul":

Je viens de terminer ce roman d’Elif Shafak découvert grâce à Ada.

J’ai bien aimé quoique avec quelques réserves.

Le livre accroche tout de suite et se lit vite car on veut savoir le fin mot d’une histoire un peu échevelée qui court à la poursuite d’un secret de famille. Elle met en contact de façon improbable une famille stambouliote atypique, composée essentiellement de femmes (quatre sœurs, une fille, une mère et une grand mère) et une jeune fille de famille américano-arménienne venue en Turquie à la rencontre de ses racines. Au delà de la plaisante et parfois cocasse galerie de portraits des personnages, riches de leurs ambiguïtés, voire de leurs contradictions, mais incarnant aussi dans leur complexité des éléments réels de la société turque, se lit progressivement le destin, plus croisé qu’on ne croit, de ces deux familles à travers l’histoire depuis les massacres des Arméniens de Turquie en 1915.

La mémoire collective des peuples, avec ses deux écueils, celui du déni et de l’oubli du côté turc et celui du ressassement du côté arménien est le véritable sujet du livre. Entre les personnages et principalement entre Armanoush, la jeune américano-arménienne et Asya la « bâtarde » se noue une complicité qui laisse augurer l’espoir, la promesse du dépassement des traumatismes laissées par une histoire tragique. Au delà de ce qui divise apparaît ce qui relie, ce même moule civilisationnel porté par Istanbul, la ville longtemps commune, par des contes pour enfants qui sont souvent les mêmes dans les deux communautés et par la cuisine des grands mères. L’élément culinaire est très présent, ce n’est pas un hasard si chaque chapitre a pour titre le nom d’un mets, d’un épice, d’une douceur (voire d’un poison !).

La richesse du livre est aussi peut-être ce qui conduit à ses faiblesses. On a le sentiment que l’auteure a voulu tout y mettre ce qui la conduit à articuler son histoire et ses personnages d’une façon habilement construite mais quand même un peu tirée par les cheveux. On me dira qu’il y a dans la réalité des conjonctions vraiment extraordinaires et que la réalité dépasse parfois la fiction. Là tout de même ce serait difficile! Il y a un côté non pas démonstratif mais un peu systématique qui gêne, tel personnage ou telle micro-histoire au sein du déroulement principal ne me semble parfois être là que pour exprimer une figure possible des diverses variations que l’auteure souhaitait mettre en avant. L’écriture est légère, rapide, parfois un peu trop, on a l’impression par moments qu’elle manque de chair. Elif Shafak est elle-même américano-turque, vivant entre Istambul et l’Arizona. Elle a écrit ce livre originellement en anglais, peut-être a-t-elle eu tort. Peut-être qu’on le sent, y compris à travers une traduction française. Je n’ai naturellement aucun argument pour l’affirmer mais c’est une question qui mériterait de lui être posée : pourquoi a-t-elle choisi d’écrire en anglais sur un tel thème, n’était-ce pas d’emblée se mettre à distance de son propre sujet, se mettre dans la situation de celle qui est « de l’autre côté » (pour reprendre le titre du film de Fatih Hakim qui au fond parle de choses similaires) plutôt que de celle qui parle de l’intérieur, avec la musique même de la langue originelle ? N’était-ce pas prendre le risque de perdre une part de la saveur de tous ces mets qu’elle place à notre vue et presque sous nos papilles.

Toutes ces réserves cependant sont mineures. J’ai passé un très bon moment à lire ce bouquin, il m’a appris des choses et j’ai apprécié son point de vue qui, sans moralisme, cherche à dépasser les vieux traumatismes de l’histoire. Merci en tout cas, chère Ada, de m’avoir conduit à ce beau roman. Il ne te resterait plus, après les feuilles de vigne, qu’à concocter pour tes blogamis un savoureux « ashure », ce plat emblématique à travers lequel s’accomplit le destin du livre…

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03 décembre 2007

"Drôle de jeu"

J’ai commencé donc cette relecture de Roger Vailland, dont ma participation à la soirée anniversaire à la cinémathèque m’avait donné l’envie. Je me demandais si cet auteur que j’avais lu avec enthousiasme pendant mon adolescence et qui est aujourd'hui un peu oublié pourrait m’accrocher encore ou s’il me paraîtrait très démodé.

J’ai pu retrouver chez mon père mon exemplaire de « Drôle de Jeu », version livre de poche, un volume défraîchi avec cette odeur particulière des vieux livres de poche imprégnés de poussière, ce papier jauni au contact pas très agréable.

Au départ ce n’était pas évident. J’ai été frappé par un certain côté convenu, artificiel des personnages et des dialogues, comme s’ils étaient là pour représenter des types et permettre des oppositions faciles entre eux et, puisqu’ils se rencontrent, de donner lieu à des discussions où chacun présente sa philosophie de la vie, de l’engagement, de l’amour : Marat, le personnage principal, libertin jouisseur trouvant sens à sa vie dans l’engagement résistant sans pour autant renier sa vie passée et qui est l’évident porte-parole de Vailland, la femme du monde décavée et les milieux collaborationnistes qui l’entourent, le jeune communiste puceau au militantisme désincarné investissant tout son affectif dans la cause, la jeune femme renâclant à l’engagement qu’elle ne perçoit que comme un jeu dangereux au bout duquel on ne trouve que la mort.

Mais à mesure que j’ai avancé dans ma lecture cet aspect m’a moins gêné. Comme si finalement je rentrais dans le tableau, comme si l’aspect artificiel s’effaçait devant la vivacité de la peinture et la réalité sur le fond des débats qui traversent les personnages.

Il y a des moments forts, véritablement émouvants, ceux où l’on sent Vailland s’exprimer pour lui-même dans toute ses dimensions contradictoires : on l’entend à travers les rêveries du terroriste en promenade seul avec ses pensées ou bien lors de la parenthèse qu’il s’accorde lorsqu’il rejoint sa maison campagnarde, à travers aussi les considérations qu’il donne sur son propre engagement, cette révélation à lui-même qu’a entraîné la guerre, la rupture avec le passé qui fait que « toute sa vie était dans l’avenir » mais la conscience en même temps que ce « jeu » prend ses racines dans le fond tragique de toute existence humaine.

C’est un livre intéressant aussi en tant que document qui donne des éléments d’information sur la France de 1944, dans l’attente du débarquement, sur les modes opératoires de la résistance, sur les types humains qu’on pouvait y rencontrer et sur les motivations qui pouvaient être à l’œuvre. Vailland précise d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un roman historique sur la résistance. Il fait pour le besoin du roman se rencontrer et s’articuler dans le temps bref de quelques journées des personnages dont la conjonction est hautement improbable. Mais n’empêche, il se dégage du texte des images et une ambiance qui, si l’on n’en reste pas à la lettre, me semblent puissamment évocatrices de la période.

Ce qui m’a amusé aussi, et même un peu ému, c’est de retrouver, plié entre les pages, une feuille de papier où j’avais noté quelques phrases qui m’avaient marqué : je ne suis pas si étonné que ça d’y trouver justement certaines de celles qui aujourd'hui me paraissent un peu caricaturales, trop lourdement démonstratives. Ce sont celles-ci qui frappaient le plus l’adolescent cherchant des propos clairs et bien dessinés pour alimenter ses propres certitudes naïves autour de son propre engagement.

J’aime à croiser celui que j’ai été à travers mes lectures passées, c'est ça aussi le plaisir de la relecture.

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07 novembre 2007

Julien Green, Pléiade, tome 5

Cela fait plus d’un mois que j’ai terminé ma lecture de Green, du moins cette phase de mon exploration, qui s’est centrée sur le Tome 5 de la Pléiade comportant le journal des années 60 et l’autobiographie du temps de l’enfance et de la jeunesse sous forme de quatre récits chronologiques écrits pendant ces mêmes années. Je voulais faire depuis longtemps une note sur ma lecture et puis le temps est passé, ma lecture déjà a perdu de sa fraîcheur, d’autres livres, d’autres films et puis ma vie de tous les jours depuis se sont déposés dans ma mémoire, s’intercalant, éloignant mes impressions. Là je profite des vacances pour y retourner, j’ai apporté le livre avec moi dans lequel je picore à nouveau entre deux balades ainsi que dans les quelques notes que j’avais prises sur le moment. Je veux tenter de raviver mes impressions, les retenir et essayer de les partager.

J’ai parcouru les journaux, lisant quelques pages ici et là, quelques moments, quelques évocations, j’en aime l’atmosphère, le plus souvent décalée, celle de « cet homme du 19° siècle égaré dans le 20°», c’est lui qui se décrit ainsi. Malgré les différences considérables de contexte et de culture entre lui et moi, il y a des notations intemporelles, des ressentis, des pensées qui font fortement écho et spécialement je pense lorsqu’on est dans la deuxième partie de son âge. Il m’a amusé de lire ce qu’il dit de mai 68, je m’y suis revu petit lycéen exalté, j’aurais jugé ses mots, si je les avais lus à l’époque, purement et simplement « réactionnaires ». Je les perçois autrement maintenant. Bien sûr je ne partage pas, loin de là, tout ce qu’il dit mais je peux au moins l’entendre. Pour moi aussi désormais l’écume des évènements et de l’histoire pèse moins que des interrogations plus fondamentales sur cette humaine condition que nous partageons tous autant que nous sommes. Ces journaux en tout cas sont des textes dans lesquels se promener et dans lesquels glaner, sûrement j’y reviendrai.

Mais là j’ai surtout lu en continuité les « Jeunes années », cette autobiographie du temps d’avant les journaux, qui est là comme pour les compléter, comme pour les expliquer en montrant à quelles sources profondes s’est construite la personnalité de Green.

Je suis frappé par la sincérité, l’absence de tabou avec laquelle il s’exprime. Il ne cache rien de ce qu’il appelle les « mauvais désirs », il va chercher leurs premières manifestations dans les recoins les plus cachés de l’enfance, essaie de les décrypter à la lumière de son éducation et son histoire personnelle. Il n’est en rien moralisateur et ne bat pas sa coulpe, on est très loin d’un discours de confessionnal. Il constate simplement la puissance des besoins charnels, les errances, au sens propre, auxquelles il a été conduit pour les satisfaire, il les déplore mais n’en fait pas pour autant acte de contrition.

Le « cauchemar de la sexualité » reste pour lui le mal absolu, il ne se départ pas d’une vision dualiste qui oppose le corps et l’âme, le pur et l’impur. Cela prend racine évidemment dans les conceptions véhiculées par la religion mais aussi de façon plus personnelle dans des souvenirs d’enfance, il raconte mi figue, mi raisin cette anecdote pourtant terrifiante de sa mère si aimée et si aimante et qui croyant qu’il s’était masturbé agite devant lui un grand couteau de cuisine en disant « I will cut it off, I will cut it off ». Cette hantise du corps va très loin, il lui paraît honteux de simplement se voir nu soi-même ou d’oser regarder certaines statues antiques dénudées. Cela nous paraît aujourd'hui incroyable mais c’était pourtant tout à fait banal dans les milieux marqués par l’église à cette époque : les grands mères de Constance qui étaient à peu près de la génération de Green avaient appris dans leurs pensionnats de jeunes filles à faire leur toilette sans se dénuder. Et je suis sûr que ça continue aujourd'hui de pareille façon chez bien des intégristes de diverses religions.

Le péché, l’impureté c’est la sexualité, quelle que soit le sexe des partenaires. Green ne fait aucune différence de nature entre l’homosexualité et la sexualité dominante. Son amour des garçons ne lui paraît ni plus, ni moins condamnable. Ce qui pour le coup va à l’encontre du discours religieux dominant et lui donne une ouverture d’esprit qui l’entraîne sur bien d’autres sujets et quoiqu’il en dise, fort loin des réflexes du catholique de base.

Il accueille avec joie et sans honte l’amour des garçons. Il n’a pas la naïveté de croire que ces amours ne prennent pas leur source dans une violente attirance sexuelle, mais dès lors qu’il domine cette attirance et n’y cède pas, il se sent à l’aise avec son homosexualité. « J’aimais sans faute charnelle une personne de mon sexe. C’était, pensais-je, dans le meilleur de l’âme que s’inscrivait ce penchant vainqueur ».

C’est sur la rencontre avec celui qui sera au long des années son grand amour chaste qu’il choisit de terminer « Jeunes années », montrant bien par là l’importance qu’il accorde à cette relation clairement amoureuse. Et il semble bien, à regarder la chronologie, que celle-ci cohabitera pendant de longues années avec la poursuite des errances sexuelles qu’implique par période sa chair exigeante. L’amour et le sexe sont totalement dissociés.

Il se dégage de l’ensemble une impression de sincérité foncière. Il ne cache pas sa part de vanité par exemple l’admiration qu’il se porte et notamment celle qu’il ne peut s’empêcher d’avoir à l’égard de sa propre beauté. Il se montre dans ses faiblesses lorsqu’il évoque certaines formes de timidité, certains blocages, son mal-être et sa difficulté en société parfois jusqu’au ridicule. Mais il n’insiste pas non plus ce qui alors pourrait conduire à interpréter ses déclarations comme une pose. Il est bien conscient que tout n’est pas dit et ne peut l’être (indépendamment des pages non publiées du journal et qui sont très nombreuses) parce que la vérité absolue de soi est inatteignable mais je ressens en tout cas son effort d’élucidation comme parfaitement authentique, il se donne à voir sans volonté de construire son monument pour la postérité. Du moins c’est la conviction que j’ai, c’est cela pour moi qui est essentiel et qui me le rend attachant.

J’aime aussi la façon dont il marque et décrit certains des moments d’effusions qu’il a pu connaître à l’écoute d’une musique, devant la beauté d’un tableau ou d’un paysage ou sous l’effet d’un transport religieux. J’aime retrouver, porté par ses mots lumineux, des moments de grâce qu’il m’est arrivé à moi aussi de rencontrer, avec des déclencheurs purement profanes, de ces moments où l’on habite intégralement son présent, ces sortes de bulle de temps suspendu qui ont un parfum d’éternité quoiqu’elles puissent être fort brèves.

Malgré tout ce qui me sépare de lui, je le reconnais avant tout comme un frère humain et c’est pour cela j’en suis sûr que j’aurai envie, plaisir et profit à revenir vers lui en d’autres occasions.

En passant je ne peux manquer de faire un coucou à Sylvia qui a contribué grandement à ce que je m’aventure à la rencontre de Green et tant qu’à faire un petit salut à Hirek aussi, autre « greenien » de la toile…

(Ecrit le 4 novembre)

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17 octobre 2007

"L'élégance du hérisson"

C’est un livre délicieux et qui a profité peut-être d’être lu pendant mon trajet en train de ce dernier week-end, c’est une lecture à la fois légère et profonde qui convenait tout à fait à l’esprit en voyage.

On y voit vivre les habitants d’un immeuble très bourgeois du faubourg Saint Germain à travers les regards croisés d’une concierge philosophe et artiste et d’une gamine surdouée et ultrasensible. Ce double regard dynamite de façon réjouissantes les tics et les rites des riches et des savants, de ceux qui ont l’assurance de la position sociale, de la richesse et de la culture. Car la galerie est variée, entre le critique gastronomique plein de morgue, la famille très vieille France ou les intellos gauche caviar. Les traits d’ironie sont acérés et quelques scènes sont franchement drôles. Mais la caricature n’est jamais pesante ni non plus opposant de façon trop systématique des types genre Groseille versus Lequesnoy. Au delà des ridicules ce qui est dénoncé c’est la fermeture des mondes sur eux-mêmes à cause des préjugés sociaux, et au-delà encore l’impasse de « toutes ces fausses vies », la tristesse profonde de tous « ces gens intelligents qui ne savent que faire de leur intelligence ».

La gamine perçoit avec une telle intensité la vacuité du monde qui l’entoure, qu’elle décide de programmer son suicide, de s’effacer de ce monde où la vie est éteinte, non sans rédiger d’abord ses « pensées profondes » et son « journal du mouvement du monde ».

La concierge quant à elle ne montre rien de son époustouflante culture ni de sa sensibilité, elle vit ses passions intellectuelles et esthétiques dans la « clandestinité », publiquement elle se montre conforme à l’image que les stéréotypes sociaux donnent de la pipelette parigote. Elle est cette personne qui a l’élégance du hérisson « Elle est hérissée de piquants à l’extérieur, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur elle est aussi simplement raffinée que les hérissons qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes » (dixit la gamine)

Mais petit à petit et notamment à travers l’irruption d’un troisième personnage, un riche japonais atypique, portant le nom d’Ozu (un nom qui n’est pas là par hasard, Ozu est un cinéaste adulé par la concierge), s’effectuent des reconnaissances, des rapprochements, les murs de la séparation sociale radicale se fissurent, de la vie se met à circuler. Et la beauté reconnue peut donner sens et faire accéder, par instants, à l’intemporel.

« Bouleaux, apprenez moi que je ne suis rien et que je suis digne de vivre » écrit la petite fille dans sa onzième pensée profonde. « l’évocation des arbres, de leur majesté indifférente et de l’amour que nous leur portons, nous apprend à la fois combien nous sommes dérisoire et nous rend en même temps digne de vivre parce que nous sommes capables de reconnaître une beauté qui ne nous doit rien. ».

Le livre est excellent surtout dans sa première partie, celle où la plume satiriste de l’auteur s’en donne à cœur joie. La fin donne le sens mais peut-être s’étire-t-elle un peu trop, peut-être là où se noue une histoire, là où elle se fait plus explicite, le texte perd-il un peu de sa force et de sa poésie.

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22 septembre 2007

"Le contraire de un"

Je peux aimer beaucoup ou même trouver admirable une nouvelle ou un texte à forme brève. Mais je n’aime pas trop en général en lire des recueils. Parce que le passage incessant d’un climat, d’une ambiance, d’une histoire à une autre fait que, ma mémoire étant ce qu’elle est, très vite tout se brouille, je n’en garde rien, un texte recouvre le précédent et l’efface sans qu’il ait eu le temps de tracer son sillon en moi.

Il n’en est pas de même pour ce magnifique ensemble de nouvelles d’Erri De Luca. C’est que ce qui les relie est très fort. Chacune a son unité, chacune pourrait être lue indépendamment des autres et en ce sens il s’agit donc bien des nouvelles. Mais elles sont fortement unifiées par le fait d’avoir un narrateur commun. Elles apparaissent alors comme des fragments d’une autobiographie, celle d’Erri de Luca ou celle en tout cas de quelqu'un qui partagerait avec lui bien des traits de personnalité, bien des évènements de la vie. Les textes ne suivent pas la chronologie mais ils s’éclairent les uns les autres, se renforcent mutuellement et dessinent progressivement un portrait dans une histoire de vie dans les tumultes du dernier demi-siècle. Ils me touchent sans doute aussi beaucoup parce qu’ils sont ceux d’un homme à peu de chose près de ma génération, qui a été marqué comme moi (quoique dans le contexte différent, plus violent, de l’Italie) par les engagements et les désillusions des années de l’après soixante-huit.

Y apparaissent dans le désordre un gamin napolitain, un militant d’extrême gauche pris dans les soubresauts quasi insurrectionnels des années 70, un trentenaire « dans le temps le plus désertique de sa vie après les années des révoltes vaincues », un ouvrier solitaire allant de chantier en chantier, roulant sa bosse jusqu’en Afrique, au pays des fièvres, un homme se ressourçant dans la nature et dans la pratique de la montagne et de l’alpinisme…

La langue est rugueuse comme l’est la vie du narrateur, c’est une langue simple, forte, drue, aux phrases courtes, ramassées, mais c’est tout le contraire d’une écriture blanche, c’est une écriture savoureuse aux images pleines de sève. Quelques mots souvent suffisent pour dire beaucoup, faire surgir des ambiances, des climats psychologiques :

Voici quelques phrases glanées, presque au hasard, juste pour donner une idée du style : Le voici au cours d’une sortie de pêche qu’il fit enfant : « au milieu des odeurs d’appât et de four, je me sentais membre d’une virilité commune, muette, parfumée ». Dans une forteresse en ruine qui fut une prison il s’appuie à « l’anneau de fer rouillé salé par la graisse des peines ». Marchant en forêt il se fond à la nature: « pour être accueilli dans un bois il faut chuchoter ses pas »…

La solitude est la modalité la plus courante de sa vie mais elle est ponctuée de précieux moments de communion collective ou de rapprochements amoureux. Ceux-ci souvent ne sont qu’à peine esquissés mais peuvent malgré tout s’inscrire en profondeur et dans la durée dans le cœur du narrateur, ainsi la main d’une femme serrée dans la sienne le temps d’un bref voyage en voiture ou ce qui se noue au long d’une difficile ascension avec une compagne de cordée « la bouche toujours à un souffle de l’embrasser ». La cordée d’ailleurs c’est le symbole parfait de ce « contraire de un » : « Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante » (Dans la nouvelle « Le pilier de Rozes », l’une des plus belles…)

J’avais beaucoup aimé Montedidio, qu’on pouvait prendre pour un joli conte de Noël. Ce texte-ci est beaucoup plus âpre. Il est superbe. En le refermant j’ai envie de le relire, je le garde sur ma table de nuit pour en déguster à nouveau, par exemple à l’occasion de réveils intempestifs, certains des plus beaux récits.

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27 août 2007

"Pas un jour"

J’ai finalement lu bien des mois après, ça sert à ça aussi les vacances, à réduire la taille des Piles à Lire, les petits récits d’Anne Garreta regroupés dans le recueil « Pas un jour ». Je les avais acheté à Toulouse au mois d’octobre après avoir entendu les interventions de l’auteure lors d’un séminaire de l’Association pour l’Autobiographie dont j’avais rendu compte ici.

Je n’ai pas beaucoup aimé. C’est bien écrit pourtant. J’ai envie de dire trop bien. D’une façon trop léchée, formules ciselées, balancement harmonieux des phrases mais qui semblent comme à distance, qui ne me touchent pas… Peut-être est-ce aussi l’emploi systématique du récit en tu, c’est un procédé qui a sa fonction mais qui maintenu pendant toute la longueur d’un ouvrage lasse et contribue paradoxalement à mettre cette distance (le tu est une adresse non au lecteur mais à soi-même, dans un dialogue de soi à soi).

Ces textes se veulent une sorte de jeu littéraire autour de l’autobiographie, histoires de séduction et de désir revenues à la conscience, fidèlement rapportées, non telles qu’elles furent mais telles qu’elles ont laissé leurs traces dans la conscience. Mais parmi ces récits l’auteur prend soin d’en glisser un purement fictionnel celui-là afin de laisser planer le doute dans l’esprit du lecteur qui ne sait pas de laquelle il s’agit. En soi ce n’est pas gênant tous les jeux de la vérité et du mensonge sont permis dans une œuvre littéraire. Mais il me semble qu’il y a aussi ici et cela me paraît moins sympathique quelque chose qui se veut de l’ordre du dynamitage de l’intérieur de l’autobiographie, ce genre méprisé. Comme s’il s’agissait de se placer ailleurs, au-dessus, dans l’empyrée de la vraie littérature d’où porter un regard condescendant sur les méprisables « pisseurs de moi ».

Pourquoi ai-je ce sentiment de distance ? Non pas du tout parce que les désirs évoqués ne sont pas de ceux auxquels je peux facilement m’identifier. J’apprécie les livres de Nina Bouraoui et j’ai eu le sentiment d’aller au cœur d’une personne en la lisant, de la reconnaître en profondeur dans sa différence notamment dans « Les mauvaises pensées » qui est un très beau livre, le plus accompli qu’elle ait écrit. Je crois, s’agissant d’Anne Garetta, que la distance vient de ce qu’elle ne se dévoile pas, qu’on ne sent pas une conscience qui accepte de se mettre en jeu dans ses mots. Elle reste derrière ses lunettes noires.

Au fond je ressens une grande cohérence entre son texte et ce que dans sa prestation au séminaire de Toulouse elle a donné à voir d’elle. C’est à dire précisément qu’elle est une personne qui se protège, qui donne peu d’elle même, sinon des mots brillants, habiles mais peu incarnés et qu’il est par conséquent difficile d’entrer en empathie avec elle au travers de ses textes.

Mais je me demande aussi : est-ce que ma lecture a été biaisée par l’image même que j’ai eu à Toulouse ? Aurais-je lu différemment sans l’à priori de la rencontre ? Ce n’est pas impossible à la marge mais sur l’essentiel je ne crois pas.

(Ecrit le 9 Aout)

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16 juin 2007

"Le cercle fermé"

J’ai terminé il y a déjà quelques jours « Le cercle fermé » de Jonathan Coe. J’ai bien aimé ce livre comme j’avais apprécié la lecture il y a deux ans de « Bienvenue au club » dont ce récit est la suite. On retrouve dans les deux romans les mêmes personnages saisis à vingt ans de distance. Les lycéens des années 1973-1976 sont devenus des adultes abordant déjà les rivages de la seconde partie de leur vie dans les années 1999-2002. Les histoires individuelles se nouent sur fond d’une évocation très précise des contextes sociaux et politiques de chacune des périodes, celle de l’Angleterre de la vieille industrie des temps d’avant le thatchérisme triomphant et celle de l’Angleterre d’aujourd’hui, du blairisme et du New Labour.

C’est l’Angleterre avec ses spécificités qui est décrite mais cette histoire partage avec la notre bien des points communs, liés à l’évolution globale du monde, aux changements technologiques, à la victoire et à l’expansion du capitalisme et en son sein, à la victoire du capitalisme financier sur le capitalisme industriel traditionnel, à la transformation des classes sociales et à la disparition des solidarités anciennes, aux changements des valeurs qui en résultent, toutes choses qui recèlent pour l’avenir bien des motifs d’inquiétude. C’est la chronique d’un pays mais c’est aussi plus largement la chronique d’une époque et des changements majeurs qui s’y sont produits en une trentaine d’années.

La regard est acéré, la satire réjouissante car parfois très drôle mais aussi acerbe et sombre. Qu’ont donc fait les gens de nos générations des idéaux de leur jeunesse ? Car bien sûr, au-delà de l’intérêt documentaire, c’est ça qui me passionne dans ces bouquins, la façon dont se nouent les destins et les évolutions de chacun et la façon dont ils font écho à ma propre vie.

A travers les personnages très contrastés des deux frères, Benjamin et Paul, j’imagine que Coe a mis aussi quelquechose de lui et des potentialités qui ont pu le traverser. L’un comme l’autre de ces frères ne sont pas des figures très réjouissantes. Celui qui s’affirme dans sa réussite sociale comme celui qui végète partagent de mêmes faiblesses secrètes si on gratte un peu. Les personnages un peu plus en retrait comme Philip et Claire ont finalement peut-être géré leur vie un peu mieux, fait un meilleur usage de leur liberté.

Je me suis senti cependant en sympathie plus particulière avec le personnage de Benjamin même si ses apitoiements m’ont souvent agacés. Mais il me paraît exprimer avec le caractère exacerbé d’un personnage de roman bien des traits présents chez moi d’une façon moins caricaturale. Ses interrogations et ses doutes, sa façon de passer souvent à côté des choses et des êtres, son incapacité à s’engager vraiment tout autant dans la vie sociale que dans ses choix intimes font écho en moi. Son ressenti dans la manifestation contre la fermeture de Rover évoque très exactement les miens dans les manifestations de 1995 ou dans d’autres dans des années plus récentes (ce sentiment de mimer le passé, d’être là sans y être et une forme de culpabilité à ne pas pouvoir y être vraiment, cette « rhétorique des discours qui se muait en un brouhaha vide de sens »). Mais d’autres choses, plus intimes, sur la peur de la séparation et sur la pesanteur et les silences du couple par exemple ou bien encore sur les velléités et les doutes de l’écriture et sur le risque de l’insignifiance à « remuer les cendres de sa petite vie » font écho en moi aussi.

Le livre est plutôt sombre derrière sa drôlerie. Les désillusions pour tous sont considérables. Mais il y a des enfants. Une nouvelle génération d’adolescents. Celle qui au moment où se clôt le second livre a l’âge qu’avaient leurs parents au moment où débutait le premier. A eux s’ouvre un avenir incertain. Les perspectives de là où nous regardons n’ont rien de bien encourageantes mais eux prennent la vie à pleins bras. Heureusement. Ils sont l’avenir. Ce qu’il sera, ce qu’ils en feront, nul ne le sait. Il faut se dire que le pire n’est pas certain. Ces adolescents et l’état d’esprit qu’on ressent d’eux, avec ce mélange d’enthousiasme juvénile et d’une certaine réserve très éloignées de nos propres emportements de jeunesse est celle de mes fils, un trait de plus qui me crée une proximité avec ces livres.

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