30 août 2009
Le journal d'Hélène Berr
C’est vraiment un texte poignant que ce journal !
Il est composé de deux parties, l’une rédigée entre avril et novembre 1942, l’autre entre fin août 43 et février 44, séparés donc par une interruption de quelques mois. Le changement de climat psychologique entre les deux parties est spectaculaire et cet écart contribue à rendre le texte bouleversant.
Dans la première partie on voit vivre une jeune fille juive de bonne famille bourgeoise assimilée, étudiante en anglais à la Sorbonne, qui parle de ses auteurs favoris, de son goût de la musique, de ses promenades à la campagne, de ses amitiés et de ses hésitations sentimentales. On se voit, on s’invite à goûter, on devise, on écoute et on joue de la musique (c’est une découverte la place de ces goûters dans la convivialité de ce milieu et de cette époque, pour moi le goûter ne me semblait être qu’un repas spécifique aux petits enfants). Bien sûr les ombres, déjà, sont là. Il y a les lois antijuives qui se multiplient, le port de l’étoile jaune à laquelle Hélène est confrontée, les rafles dont on entend parler. Le père d’Hélène est lui même interné pendant quelques temps avant d’être finalement libéré et le climat devient de plus en plus angoissant. Mais malgré les craintes, malgré les angoisses, il reste une certaine place pour les projets, pour des espoirs, pour des moments de vie insouciante tout simplement, de vie d’une jeune femme de vingt ans.
Á la reprise du journal la tonalité est très différente. La tristesse, l’angoisse désormais dominent absolument. Ceux qui restent parlent surtout de ceux qui sont pris, des abominations que l’on devine (on sait beaucoup de choses des conditions atroces de la déportation, de la mort par maladie ou épuisement, des assassinats de sang froid… mais on ne peut penser quand même l’inimaginable, la solution finale !). L’éloignement du fiancé engagé dans les forces françaises libres est pour Hélène comme un redoublement intime de la douleur liée à l’aggravation de la situation. L’étau se resserre. Hélène se sent en sursis mais, au-delà de la peur qu’elle peut avoir pour elle-même, ce qui lui brise le cœur c’est de voir les douleurs autour d’elle. La mort naturelle et douce de Bonne Maman est un contrepoint paisible, ressenti comme presque bienfaisant, aux disparitions qui ne résultent que de la folie meurtrière des hommes. Hélène tente encore de s’intéresser à sa thèse, mais le travail n’est qu’un palliatif qui n’a plus de sens, qui lui permet seulement parfois de dire «j’oublie que je mène une vie posthume ». Elle se culpabilise presque à ressentir encore par moment de l’émotion devant la beauté d’un texte ou d’une musique et écrit « le sens de l’humour me paraît un sacrilège ». Si elle reprend le journal c’est aussi dans l’idée de le transmettre, de le faire passer à son fiancé pour témoigner, c’est « la main vivante par-dessus le tombeau » dit-elle en citant longuement Keats, son poète favori. Les dernières pages sont des lettres à sa sœur, depuis Drancy, dans lesquelles elle tente de rassurer et qui en sont d’autant plus poignantes.
Evidemment en lisant ces pages je n’ai pu m’empêcher de penser au journal d’Etty Hillesum dont j'ai parlé ici et là et de constater la façon différente dont ces deux jeunes femmes ont vécu la même tragédie. Force est de constater qu’il y a en Etty, grâce à sa foi, une sorte de lumière qui se maintient et même s’approfondit, quelle que soit l’horreur de la situation. Mais il est certain que le désespoir qui irrigue l’écriture d’Hélène est sûrement plus représentatif que la lumière intérieure d’Etty des sentiments de la majorité de ceux qui étaient dans la nasse.
Une autre chose, indépendante du texte lui-même, contribue à mon émotion. Il y a sur l’édition de poche une photo d’Hélène. Elle ressemble de façon très frappante, même coiffure brune, même regard et même forme de visage, aux photos de ma mère à la même période. C’est très troublant.
18 juin 2009
"La ballade de l'impossible"
J’ai terminé il y a quelque
temps déjà ce livre de Murakami. Je voulais le chroniquer depuis plusieurs
jours mais le temps passe, passe…
J’ai beaucoup aimé. J’ai été
moins profondément touché et séduit cependant que par « Au sud de la frontière,
à l’ouest du soleil » qui m’avait enthousiasmé. Peut-être est-ce
simplement parce que cette fois n’a pas joué l’aspect découverte d’un style,
d’un ton, d’un univers qui sont en fait très proches dans les deux livres.
On retrouve des rapports au
monde analogues entre les narrateurs des deux romans, lesquels ont sans doute
quelque chose à voir avec l’auteur. Il s’agit de jeunes hommes qui sont
intégrés dans le monde social mais qui vivent néanmoins dans une sorte de
distance qui les met à part. En eux vibrent plus que ce que le présent leur
apporte la présence nostalgique du passé, d’amours d’enfance ou d’adolescence à
demi accomplis mais qui traversent le temps. Ces amours sont partagés et
lumineux mais quelque chose qui dépasse la volonté même des protagonistes les
rend impossibles. Les femmes aimées, restent impénétrables, mystérieuses,
inaccessibles.
Ici après que le narrateur
ait enfin fait l’amour avec Naoko, son amie de longue date, celle-ci disparaît
brusquement et sans explication, laissant le jeune homme avec « une
caverne dans le cœur ». Cet amour en absence reste en lui, intense,
absolu, il polarise toute sa vie, il est à la fois son souvenir précieux et
l’horizon de son espérance. Il rencontre d’autres femmes, Midori, Reiko, aux
personnalité très différentes et dont les histoires de vie peu banales
s’enchâssent dans le récit principal. Mais avec toutes reste une irrémédiable
distance, comme un plafond de verre, qui est sans doute au cœur du narrateur
lui-même, comme un signe de l’incommunicabilité radicale entre les êtres, les
mieux disposés, les plus amoureux qu’ils soient.
Il y a dans ce livre les
mêmes bonheurs d’écriture que dans « Au sud… », une musique, des
images, des scènes qui nous emmènent très loin. Une mélancolie douce et
prégnante baigne l’ensemble du récit et nous projette loin de notre quotidien,
vers nos propres souvenirs, vers nos propres rêves inaccomplis.
Le sommet du livre est
constitué par les chapitres 6 et 7 au cours duquel le narrateur se rend dans
une étrange maison de santé, perdue dans la montagne ou Naoko s’est réfugiée
pour tenter d’apaiser ses démons. C’est un monde clos, paisible, à la fois très
concret et précis mais qui semble aussi comme rêvé, un monde qui serait celui
de l’amour possible. Le narrateur lit « La Montagne Magique » de
Thomas Mann pendant son voyage, ce qui est tout sauf un hasard, j’y ai retrouvé
en effet comme un écho assourdi de ma lecture de ce maître livre, il y a bien
des années.
Je suis curieux de lire un
autre roman de Murakami. Je voudrais m’assurer que sa palette et son imaginaire
le conduisent sur d’autres territoires, qu’il n’écrit pas toujours le même
livre. A moins qu’il ne faille considérer, si l’on va y regarder de près, que
tout auteur écrit toujours au final à peu près le même livre !
13 avril 2009
Un livre que je n'aime pas
J’avance laborieusement dans
la lecture de « Train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier.
Je n’accroche pas sur ce
bouquin que pourtant beaucoup ont apprécié. Ça m’ennuie de dire ça, parce que
c’est un livre estimable, écrit avec soin, dont le sujet est intéressant et qui
regorge d’idées ou de formules qui font penser. Mais ça ne passe pas et
j’essaie de voir ici pourquoi.
Le récit est l’histoire de
Raimund Grégorius un professeur suisse de lettres anciennes, un homme
exclusivement, caricaturalement, homme de tête et homme de livres (« celui
que ses collègues haineux appelaient papyrus parce qu’il avait plus vécu dans
les vieux livres que dans la vie ») qui ressent après une rencontre
mystérieuse un appel irrésistible vers une autre vie. Pour y répondre il
abandonne brutalement ses étudiants, ses collègues, ses livres, bref tout ce
qui faisait sa vie et se rend à Lisbonne à la poursuite de Prado, un médecin et
écrivain portugais mort depuis longtemps. Il mène son enquête en rencontrant
des personnes qui ont connu Prado et en méditant à partir d’extraits de son
œuvre. Il fait ainsi progressivement sortir des limbes un personnage qui lui
apparaît comme une sorte de maître qui lui serait destiné, et comme une image
de ce qui aurait pu être une potentialité de sa propre vie.
J’ai l’impression que le
récit suit un schéma trop simple et c’est ça qui m’ennuie. On assiste à une
sorte de voyage initiatique sans véritable surprise. Bien sûr chaque nouvelle
rencontre fait découvrir des aspects insoupçonnés de Prado mais on sait qu’il
va en être ainsi de rencontre en rencontre.
Quant à Grégorius beaucoup
de ses caractéristiques sont un peu caricaturales et les effets de l’initiation
paraissent téléphonés : ainsi portait-il de grosses lunettes inélégantes,
à peine arrivé à Lisbonne, il rencontre une opticienne qui lui fournit de
nouvelles lunettes légères qui modifient sa physionomie, il portait des
« nippes usées et déformées », le voici poussé par on ne sait quelle
impulsion à aller se choisir un joli costume dans un magasin.
Le récit apparaît donc comme
trop démonstratif. Est-ce parce que c’est un livre de philosophe et pas un
livre d’écrivain, qu’il est construit à partir d’une idée et pas à partir du
chatoiement de la vie ?
Je tiens à le terminer
pourtant. J’aurais des scrupules à ne pas aller au bout, à la fois par respect
pour le travail de l’auteur et parce que j’espère toujours que finalement les
choses vont se mettre en place et que je vais finir par pouvoir dire :
« quand même c’est rudement bien ». Mais là , au point où j’en suis,
à plus de la moitié du pavé j’ai vraiment des doutes.
J’ai vu cet après-midi
« Villa Amalia ». c’est aussi l’histoire de quelqu'un qui sort de sa
vie, d’une façon différente mais encore plus radicale que Gregorius. J’avais
bien aimé le livre de Quignard, le film de Jacquot m’a impressionné même s’il
n’est pas très facile d’y entrer, notamment pendant toute la première partie.
Huppert est étonnante, par la variété et l’incarnation de son jeu, par les
métamorphoses de son corps et de son visage. Par moments elle paraît juvénile,
à d’autres elle fait presque vieille femme, c’est très troublant. Pour le
spectateur qui se laisse prendre, tout passe par l’émotion, pas par
l’intellect, et l’émotion surgit des sensations que provoquent les visages, les
images, le sons.
Ce dont parle de façon un
peu trop démonstrative Pascal Mercier à travers son personnage de Gregorius, la
tentative de chercher l’autre en soi, de déployer les autres sois que chacun
porte en lui même, les vies rêvées et non vécues, n’est ce pas au fond le sujet
de beaucoup d’œuvres de fiction, pour ne pas dire de toutes.
En tout cas, puisque je m’en
vais en voyage je mets ce bouquin dans mes bagages, je le finis et reviens vous
dire mon impression finale si jamais elle devait changer. Pour l’instant je
m’efface et m’en vais profiter moi aussi de quelques jours d’ailleurs, mais
d’une façon toute pépère, en chambre d’hôtes et chez le fiston.
27 mars 2009
Puissance de la littérature
J’ai lu le week-end dernier« Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil » d’Haruki Murakami.
C’était vraiment une lecture de hasard. J’ai récupéré ce bouquin à l’occasion d’une promotion de la collection dix/dix-huit. Un livre était offert dans un choix de trois. J’ai choisi celui-ci par curiosité, justement parce que je ne connaissais pas l’auteur et parce que globalement je suis très ignorant du monde japonais dans son ensemble et de sa littérature en particulier.
On lit beaucoup de livres, certains sont médiocres et vite oubliés, d’autres sont bien menés, bien écrits, leur lecture est plaisante, ils nous enrichissent et puis pour quelques uns c’est encore autre chose, il y a une sorte de magie qui emporte sans qu’on sache toujours très bien pourquoi et là on se dit « ce n’est pas juste un récit, un roman, là, c’est de la littérature ».
Récemment j’avais eu ce sentiment avec « Les mains gamines » d’Emmanuelle Pagano et je viens donc de l’avoir à nouveau avec ce livre-ci, tellement différent.
A quoi cela tient-il ? Un style, un ton, une musique, une sorte d’harmonie intérieure qui court sans hiatus tout au long du texte, la correspondance parfaite entre les moyens mis en oeuvre (qui peuvent être d’une extrême simplicité comme c’est le cas ici) et l’objet du récit. Rien à rajouter, rien à retrancher, on est embarqué…
Ici toute l’histoire est baignée d’une impalpable nostalgie, portée par une narration à l’imparfait, très simple, très linéaire qui suit la chronologie de l’histoire d’une vie. Le souvenir ébloui d’un amour d’enfance et de quelques moments précieux, l’écoute d’un disque ensemble, des mains frôlées, traversent les années. L’enfant aimée, Shinamoto-San, devenue femme apparaît à plusieurs reprises au narrateur. Celui-ci, installé dans une vie familiale, professionnelle « parfaite » à laquelle « il ne manque que l’essentiel » est de plus en plus bouleversé par les apparitions et disparitions de cet amour essentiel qui deviennent le cœur de sa vie. Il faudrait revenir, reprendre cet amour là où il s’est manqué mais, « c’est vraiment dommage, les choses ne peuvent pas aller à reculons ». Cette femme retrouvée est intensément douce, souriante mais mystérieuse, inaccessible. Lors d’un voyage au bord d’un fleuve dans la montagne où s’accomplit un acte essentiel (magnifique dixième chapitre, cœur du livre), « une porte s’était entrouverte, une fois, une seule fois, puis s’était refermée hermétiquement ». Qu’y a-t-il derrière cette beauté et cette douceur ? On ne le saura pas mais on devine des abîmes, « un silence glacé », « le spectacle de la mort ». Shinamoto-San réapparaît une dernière fois, effectue un nouveau voyage avec le narrateur, un seul jour, une seule nuit, un accomplissement charnel enfin réalisé puis une nouvelle disparition qu’on suppute cette fois définitive, comme si cet amour là ne pouvait être de ce monde.
Il reste au narrateur à reprendre pied dans le monde réel, auréolé à jamais d’une infinie nostalgie et de ses souvenirs éblouis.
Peut-être aussi ai-je été à ce point sensible à ce livre parce qu’il a fait écho à des pensées d’écriture que j’ai en moi depuis longtemps. Parmi celles-ci en effet figure un récit où brilleraient des femmes croisées, rencontrées, aimées parfois de loin, parfois dans la pure rêverie, je voudrais partant de souvenirs, certains infiniment ténus, minuscules mais qui ont rayonné en moi puissamment au cours des années m’envoler dans l’imaginaire, prendre des chemins que je n’ai pas pris, voir où ils me mènent. Je n’ai pas écrit une page de ce récit, par même choisi le point de départ, je n’ai que le titre qui flotte en moi depuis plusieurs années : « Femmes manquées ».
Croiser ce roman de Murakami sur un sujet qui n’est pas si différent à la fois me stimule et me paralyse à voir l’immensité de l’écart entre ce que fait un écrivain de talent et les pauvres petites fictions qu’il a pu m’arriver de produire.
En tout cas il me faudrait prendre le temps, m’immerger totalement, m’éloigner donc de ce journal.
Il faudrait basculer dans cet écrire vraiment dont parle souvent Eva et dans lequel semble-t-il elle est aujourd'hui parvenue à entrer.
Bon, je m’éloigne de ma petite note de lecture là…
04 mars 2009
Découverte de Marie Chaix
J’avais entendu parler de
Marie Chaix mais, à ce jour, je n’avais rien lu d’elle. Le fait de partager la
tribune avec elle et d’autres à l’occasion de la table ronde de l’APA sur
intime/privé/public m’a incité à mettre le nez dans ses livres.
J’ai lu le week-end dernier
« L’été du sureau » qui m’a beaucoup plu.
Dans ce livre Marie Chaix
porte à nouveau le regard sur toute son histoire familiale, elle reprend des
éléments manifestement déjà abordés dans ces précédents ouvrages mais éclairé
par ce qu’elle a vécu entre temps.
Les questionnnements qu’elle
pose sur l’acte d’écrire et sur le lien que celui-ci entretient avec la vie
même font écho en moi et spécialement en ce moment. Pourquoi écrit-on? Pourquoi
l’écriture se bloque-t-elle et pourquoi revient-elle ? Pourquoi cet
acharnement d’écrire et ce qu’il a de laborieux et de douloureux ?
(« Plaisir d’écrire ? Rarement connu. Plaisir d’avoir écrit ?
Oui sûrement » dit-elle et je me retrouve tout à fait dans la formule).
Marie Chaix avait cessé
d’écrire en 1990 à la suite de la mort d’un ami proche, sorte de confident et
de mentor littéraire, et elle en retrouve brusquement le besoin 10 ans après au
moment où sa fille décide de quitter son mari, un événement relativement banal
en ces temps de familles recomposées mais qui la bouleverse au-delà de ce
qu’elle pouvait imaginer. C’est que ce que cette intermittence du désir
d’écrire lui dit sur sa propre vie, sa propre histoire familiale depuis sa plus
petite enfance qu’elle analyse finement et qui constitue le sujet même du
livre.
Elle articule dans son
récit, extraits du journal tenu pendant l’été marqué par la séparation de sa
fille, racontant ses réactions au jour le jour dans des maisons de vacances
elles-mêmes porteuses de souvenirs, avec la reprise éclairée par cet événement
nouveau de souvenirs bien plus anciens. Les arbres qui sont la marque des lieux
jouent un rôle particulier : la qualité de leur ombre, l’odeur de leurs
fleurs, ce sont les madeleines de Marie Chaix et ce n’est pas pour rien que le
sureau apparaît dans le titre même du livre.
Le récit de la jeune
grand-mère bouleversée par la séparation de sa fille, la ramène à sa propre
séparation d’avec le père de ses enfants, à la part de culpabilité qu’elle n’a
pu s’empêcher d’en ressentir même si au final elle loue cette « merveille
de la recomposition » lorsque celle-ci est réussie. Au delà les départs
des hommes qui sont les traumatismes déclencheurs de l’arrêt de l’écriture pour
le premier, de sa reprise pour le second, la ramène à des absences bien plus
anciennes, celle du père collaborateur, fuyant se réfugier en Allemagne puis
longtemps emprisonné à Fresnes, celle des frères décédés l’un et l’autre.
Ecrire c’est travailler son
histoire même si « les livres que l’on écrit ne suffisant pas à nous
élucider ». Mais c’est aussi, en tout cas dès lors qu’on publie ou qu’au
moins on donne à lire, la mise en jeu d’une relation avec ceux qui lisent.
C’est délicat sans doute à l’égard des proches, il faut dépasser ce qui peut
être mal interprété ou perçu comme trop douloureux mais ensuite, parce que
l’effort entrepris est la marque d’une reconnaissance profonde pour l’histoire
commune et signe d’amour, ils deviennent partie de ces
« transmissions » si précieuses pour se construire soi, et soi en
lien avec ceux qui partagent une part de l’histoire, parents, fratries, amis,
enfants. Tout n’est pas possible : ainsi Marie Chaix n’a pu écrire son
premier livre qu’une fois sa mère décédée mais par delà la mort elle porte un
témoignage qui l’aide elle-même mais aide aussi ceux qui sont autour d’elle.
Bien sûr je suis dans une
situation différente n’ayant jamais publié de livre, encore moins fait
profession d’écrire mais le fait d’avoir, rompant avec le journal pour soi
camouflé au fond d’un tiroir, accepté puis recherché un lectorat, fut-ce un
micro-lectorat, en passant au journal en ligne puis aujourd'hui, allant plus
loin, en acceptant de le présenter publiquement, n’est sûrement pas anodin.
C’est avec l’écrivain reconnu une différence de degré, pas une différence de
nature. Tiens me voici il me semble au cœur du thème de la table ronde…
Mais, petite remarque
annexe, pourquoi bon sang cette dénomination de roman pour ce texte qui
s’assume autobiographique de bout en bout, sans même recourir aux ruses et
contorsions de l’autofiction ?
24 février 2009
"Et l'Eternel sentit une odeur agréable"
J’ai lu aussi pendant ces
vacances et quasi d’une traite ce roman de Jacques Chessex.
Le narrateur est un homme à
l’odorat exceptionnel, une sorte de Jean-Baptiste Grenouille en moins extrême.
La composante olfactive tient en tout cas une grande part dans le rapport qu’il
entretient aux êtres, aux femmes notamment. L’écriture aussi en est marquée,
richement sensualisée, un peu comme l’écriture de Colette qui sait être
magnifiquement goûtue quand elle parle de mets et de vins. Dans sa jeunesse, en
1960, ce narrateur, Mangin, un homme de foi, vivant de surcroît dans un milieu
dans lequel la religion et ses interdits étaient très prégnants se trouve
initié au libertinage. Mais, et c’est là que le roman prend un tour
particulièrement intéressant, son initiateur n’est autre que Roger Vailland, un
écrivain qui m’avait assez fasciné dans mon adolescence, que j’avais totalement
oublié, mais que j’ai retrouvé et relu ici et ici dans la récente période.
Voici donc Vailland à la fois très crédible et très réel et en même temps
propulsé en personnage de fiction. « Qui était Monsieur
Vailland ? » s’interroge Mangin, le narrateur du livre et c’est
l’occasion d’un portrait qui me semble assez conforme à ce qu’on peut connaître
de l’écrivain, de son aspect physique (l’homme sec au profil de rapace), de son
aura (« une qualité d’aimantation très au-dessus de la moyenne »),
des moments et des facettes de sa vie (le résistant, le communiste, le
botaniste, le libertin), de son éthique de la « souveraineté » et de
la « riche austérité ». Bien sûr, il a une odeur aussi :
« l’odeur sèche, de pierre à feu, de Monsieur Vailland »,
« Monsieur Vailland a une odeur de sainteté », à opposer à l’odeur
mortifère de son épouse Elisabeth, « la vipère » (Autant Vailland est
présenté positivement, presque amoureusement, par Mangin qui reste fasciné et
séduit par le personnage par delà les années, autant Elisabeth Vailland en
prend pour son grade !)
Comme souvent pour les
récits qui surfent aux limites du réel et du fictionnel, on aimerait savoir ce
qu’il en est au juste, quel jeu joue Chessex dans ce livre, s’il y a une part
de lui dans Mangin, (forcément, mais laquelle ?), s’il a personnellement
connu Vailland, etc… Je serais curieux de savoir aussi l’opinion qu’ont de ce
livre les vaillantistes patentés (récupération éhontée ? hommage
indirect?) Pour ma part j’y verrais plutôt une forme d’hommage en effet,
légèrement ironique et un peu provocatrice sans doute, mais qui n’aurait sans
doute pas été pour déplaire au retiré de l’Ain. En tout cas j’ai pris plaisir à
ce livre bien conduit et bien écrit.
Tout de même je suis resté
sur une sacrée frustration. Tout un coup à la page 120, en plein milieu d’une
phrase et alors qu’en plus semblaient s’annoncer des pages assez plaisamment
libidineuses, on bascule dans un tout autre récit sans aucun rapport.
Manifestement il s’agit d’une erreur de montage, un cahier provenant d’un autre
livre s’est substitué à celui où devait se trouver la fin du récit de Mangin !
Ah les Livres de poche, faits à la va-vite auraient protesté les anti-poche
d’autrefois ! Bref il faut que je me mette en quête de cette fin.
Etrangement cela m’a fait remonter un souvenir d’enfance. Là il ne s’agissait
pas d’une erreur mais bien d’une frustration organisée. C’était un conte sur un
disque, je crois me souvenir qu’il s’agissait d’un prince qui devait raconter
une histoire laquelle délivrerait d’un sortilège, tout le disque lentement y
préparait, le prince ouvrait la bouche, et puis, rien, rien, le disque se
terminait, de cela en tout cas je me souviens bien, de cette bouche qui restait
muette, de cette histoire qu’on ne connaîtrait jamais, au grand jamais…
04 février 2009
"Paradis conjugal"
J’ai assez apprécié ce livre
d’Alice Ferney, avec quelques réserves cependant.
Une femme, Elsa Platte,
confrontée aux défis de la mi-vie, (fin de son activité professionnelle de
danseuse, usure du sentiment amoureux et de toutes ses envies) qui a glissé
dans une forme de dépression sourde, fait face à l’angoisse qui l’étreint en
s’enfermant dans une confrontation quasi exclusive au film de Mankiewicz
« Chaînes conjugales » qu’elle ne cesse de regarder. Elle provoque
ainsi l’exaspération croissante de son mari qui finit par lui dire un matin
qu’elle ne l’attende plus, qu’il ne rentrera pas. Le récit s’inscrit
entièrement dans cette soirée particulière, la femme revoit une énième fois son
film fétiche, en compagnie de deux de ses enfants. Elle scrute les personnages,
cherchant dan leurs situations et dans leur psychologie des échos à sa propre
histoire. Le déroulement du film et les réflexions et rêveries d’Elsa mais
aussi de ses enfants s’intriquent profondément tout au long de la soirée et
constituent la matière même du récit. Le film est à la fois pour elle « un
carrousel de diversions possibles » et une façon de revenir sans cesse sur
ce qui la préoccupe.
Alice Ferney est d’une
grande finesse dans l’analyse du sentiment amoureux, de la vie de couple, de
ses évolutions, des défis notamment auxquels conduisent le passage du temps et
l’usure de l’habitude. Elle développe aussi une analyse scénaristique et
stylistique très détaillée du film ainsi que de la psychologie de ses personnages.
Elle a de jolies formules ramassées qui disent beaucoup en peu de mots et que
j’ai envie d’accrocher ici pour le plaisir de pouvoir les retrouver plus
tard :
« Les mots, l’air de
rien, quels mensonges ils tricotaient, avec leur bonne volonté » (p
79) ;
« Une mère pareille au
creux de soi était une étrave qui toute la vie aidait à fendre les vagues que
le sort apportait » (p 259) ;
« La tragédie du
mariage c’est le temps qu’il dure » (p 95) ; « Ils étaient déjà
serrés (étouffés) dans le lien amoureux » (p 272) ;
« Elle voulait être
parlée par le désir de l’autre » (p 97) ; « le corps aime, le
corps est la proue qui ouvre la vie comme une mer » (p 343) ;
« La routine de la
séduction existe bel et bien et pèse tout le poids de ce qu’elle
désenchante » (p 216).
Le procédé de la
confrontation entre la vie d’Elsa et le déroulement du film est assez
artificiel, il apparaît un peu comme un truc permettant à l’auteure de déployer
diverses figures de la psychologie amoureuse d’une façon un peu trop
systématique. (J’avais déjà eu une impression similaire à la lecture de
« La conversation amoureuse » où était mis en place une série de duos
amoureux, chacun représentatif d’une figure possible du couple). Mais
l’ensemble est prenant et finit par se tresser astucieusement.
Comme dans le film de
Mankiewicz la fin semble heureuse. Sur la question qui court tout au long du
livre « les couples peuvent-ils se restaurer ?», la réponse donnée
est positive. Le livre conclut finalement au triomphe de la conjugalité au-delà
des incompréhensions et des crises. Mais il y a dans le contexte social,
culturel, historique des personnages de Mankiewicz quelquechose de très daté et
qui paraît en contraste avec la conjugalité moderne du couple d’Elsa. Mais ce
décalage peut-être est voulu pour affirmer que les sentiments, leurs usures
mais aussi la possibilité de leur restauration sont de tous temps.
Je me permets de me sentir
un peu plus dubitatif…
A moins qu’il n’y ait aussi
derrière tout ceci une bonne dose d’ironie, ce dont témoignent après tout les
titres : les « Chaînes conjugales » fonctionnent parfaitement
d’un côté et de l’autre «Paradis conjugal » peut difficilement être lu
autrement que comme une anti-phrase.
Cette lecture en tout cas me
donne très envie de voir le film de Mankiewicz que je ne connais pas. En fait
il faudrait le voir avant de lire le livre, car la lecture déflore le film,
puisque on connaît tout de son déroulement et notamment sa fin, lui enlevant
ainsi une part du suspense qui contribue sûrement à son intérêt.
27 janvier 2009
Un chouette concept
J’ai découvert, par le biais
d’une consultation de mes statistiques et de ce qui au sein de mes statistiques
m’intéresse le plus, les sites ou blogs à partir desquels on est venu chez moi
(signe que je reprends du poil de la bête bloguesque !) un site tout
nouveau mais dont le concept me paraît bien sympathique, blog-o-book.
Ce site qui se définit comme
« le marque page des blogueurs qui veulent savoir qui parle de quoi »
(dans le domaine de la littérature) publie de courts résumés de nombreux livres
et renvoie à des listes de billets qui ont chroniqué le bouquin en question.
Une liste alphabétique des auteurs et des titres cités permet d’aller au livre
qui intéresse et sur lequel on veut savoir ce que chacun en a dit. L’intérêt
est qu’il s’agit bien de chroniques issus de blogs d’amateurs qu’ils soient
spécialisés sur la lecture (ceux-ci d’ailleurs sont répertoriés et représentés
sur une carte) ou qu’ils s’agissent de chroniques parmi d’autres issues de
blogs généralistes comme le mien.
J’aime beaucoup l’idée.
J’aime découvrir des livres à partir de ce que des blogueurs que j’apprécie en
ont dit, la chronique d’emblée se trouve incarnée bien plus que sur une
critique lue dans le Monde des livres, dans Télérama ou sur le blog
d’Assouline. Et je suis très heureux lorsque quelqu’un m’écrit qu’il a
découvert et apprécié un livre ou un film à partir de l’une de mes chroniques.
C’est ma note sur « La
bâtarde d’Istambul » qui a été cité sur ce blog et m’a valu les visites à
partir de laquelle j’ai découvert le site. Mais moi je n’oublie pas que j’ai
entendu parler de ce livre grâce à Ada, alors même qu’il n’était pas encore
paru en France. Sans elle j’aurais eu peu de chances de le lire. Je me suis
empressé de rajouter le lien vers ce billet d’Ada, qui pour moi (et je crois
pour pas mal d’autre blogueurs) a été la source de la découverte de Shafak. Et
je n’oublie pas qu’au delà de cette lecture, pour quelques uns d’entre nous, le
livre s’est incarné quelques mois plus tard dans le dégustation, pas du tout
virtuelle d’un véritable ashure concocté par Ada, ce plat qui tient une si
grande place dans le livre.
J’aime ces cheminements,
j’aime ce blog à blog et ces complicités qui se nouent dans le partage. S’il y
a une chose positive dans la blogosphère, c’est bien ça. Ce site contribue à
favoriser ces partages et je vais moi aussi petit à petit rajouter des liens
vers ceux de mes propres billets qui évoquent certains des livres qui y sont
présentés.
19 janvier 2009
"Théâtre intime"
J’ai profité des temps morts
de mon voyage dans le sud pour achever la lecture de « Théâtre
intime » de Jérôme Garcin.
C’est un livre très
intéressant. Jérôme Garcin est le mari d’Anne-Marie Philippe, actrice et fille
du mythique Gérard Philippe. L’auteur raconte comment lui-même, jeune
littéraire mais issu d’une dynastie de grands médecins de bonne bourgeoisie
bien pensante, s’est agrégé à ce monde si différent du sien. Il évoque ce que
c’est qu’être mari d’actrice et décrit le monde du théâtre du point de vue des
coulisses, de celui qui y est tout en n’y étant pas vraiment. Mais il éclaire
aussi le rapport particulier de sa femme à son métier et aux rôles qu’elle a
interprétés, sa façon de gérer l’encombrant héritage qui est le sien, le père
mythique qu’elle a à peine connu, la mère, Anne Philippe, très présente au
contraire, intraitable gardienne du temple. Le livre fourmille d’informations
sur la vie théâtrale du 20° siècle, remontant, en s’appuyant sur les souvenirs
d’Anne Philippe, au temps glorieux du début du TNP et du Festival d’Avignon.
Chaque chapitre évoque un lieu et la tranche de temps pendant laquelle ce lieu
a compté : les lieux de vie ou de vacances de Garcin enfant ou
adolescent ; les diverses résidences des Philippe, à Ramatuelle ou en bord
de Seine, à Paris rue de Tournon ; des espaces de théâtre, le palais des
Papes en Avignon, des salles parisiennes emblématiques ou les salles
polyvalentes des tournées dans la province profonde. Certains de ces lieux ne
persistent que dans la mémoire de l’écrivain mais il en est d’autres qu’il
retrouve non sans nostalgie au cours de pèlerinages qu’il effectue ici ou là
avec ses propres enfants. Enfin les chevaux et l’art de la monte, passion venue
de sa propre famille et dans laquelle son épouse s’engouffre à son tour
spécialement après avoir pris une certaine distance avec sa profession de
comédienne tiennent aussi une grande place.
J’ai donc bien aimé ce livre
et j’en conseille la lecture. Et pourtant littérairement ce n’est pas un grand
livre. Par moments je me suis senti un peu agacé par son style. Pourquoi
donc ? Qu’est-ce qui cloche ? Pourtant c’est bien écrit, dans une
langue claire, parfaitement fluide, agréable à lire. J’ai envie de dire que
c’est presque trop bien écrit, d’une écriture trop léchée, trop apprêtée, c’est
une écriture de bon élève, une écriture de khâgneux, qui assène ses références
culturelles et la richesse de son vocabulaire, qui se plait à des successions
d’énumérations bien venues et bien balancées. Mais c’est une prose sans magie.
C’est écrit avant tout avec la tête, un peu avec le cœur, beaucoup moins avec
les tripes.
Je me sens d’autant plus à
l’aise pour dire ça,(et peut-être est-ce pour cela justement que j’ai autant
remarqué cet aspect), qu’il me semble que personnellement j’écris un peu de la
même façon, certes avec moins de métier, moins de culture et de façon plus
laborieuse. Mais il y a de ça.
Je m’interroge toujours sur
la source de cette alchimie qui fait que chez certains à l’écriture minimaliste
les mots les plus simples acquièrent une telle puissance d’évocation, je pense
à Duras par exemple ou de façon très différente à Modiano. Ou je pense à
d’autres aussi dont l’écriture est d’emblée sensuelle, charnue, dont on croque
les mots. Ou à d’autres encore chez lesquels surgissent on ne sait d’où des
fulgurances de plumes des rapprochements imprévus, des métaphores inattendues.
Bref je pense à ceux qui ont, au-delà du bien écrire, ce petit plus, essentiel,
qui fait la littérature.
13 janvier 2009
"Synguè sabour (Pierre de patience)"
Cela faisait un moment que
je voulais écrire un billet sur ce livre d’Atiq Rahimi, primé par le Goncourt.
Il faisait partie de ces billets en instance, en attente, de ceux qui
virevoltaient au bord de ma conscience, voire au bord de mes lèvres depuis
quelques temps. Je l’ai lu au début des vacances. Je me l’étais procuré peu
après sa parution. Il avait rejoint ma Pile à Livres bien avant le prix, grâce
en particulier à la note que lui avait consacré Samantdi.
C’est un des livres les plus
durs que j’ai eu l’occasion de lire. Mais contrairement à Wictoria je ne l’ai
approché à petits pas, je l’ai avalé en deux soirées, en deux longues gorgées
qui ne m’ont pas laissé indemne. Il y a quelquechose de terriblement glaçant
dans la façon dont est mené le récit, un ton d’objectivité clinique, fait de
phrases courtes, souvent répétitives, au présent, avec des personnages non
nommés, l’homme, le femme, il, elle, dans un cadre décrit sans fioriture, la
maison dans la ville en guerre où repose le mari vivant mais comme mort dans
son profond coma, avec le goutte à goutte implacable de la perfusion qui le
relie à la vie, avec les mouches qui tourbillonnent, se posent sur les mains,
sur le visage, aux commissures des lèvres immobiles.
La femme est à priori, par
tout ce qu’on lui inculqué, dans le respect de cet homme dont elle attendrait
protection mais on elle sait bien qu’il ne peut plus rien, qu’il n’est plus
rien. Elle lui parle au creux de l’oreille, entre dévotion inculquée et révolte
impuissante, entre colère et honte de sa propre colère comme si celle-ci venait
d’une démone en elle. Cependant elle prend progressivement conscience à mesure
qu’elle revisite sa propre histoire de la façon dont elle a été écrasée par
l’homme, par la famille, par la religion, par les valeurs (si l’on peut
dire !) qu’il porte. L’homme immobile devient sa pierre de patience, cette
pierre magique de la mythologie perse, accueillante aux douleurs de qui se
penche sur elle. La femme déverse en lui ses malheurs, ses souffrances, sa rage
jusque là muette et aussi les secrets toujours tus, les tours et les ruses
qu’il lui a fallu mettre en œuvre pour survivre, elle voudrait maintenant qu’il
est devenu inoffensif qu’il puisse l’entendre et ce lui serait une forme de
vengeance.
Le livre file vers sa fin
apocalyptique. Il n’y a aucune espace d’espérance. Certaine figures pourraient
y faire croire : ainsi le beau père porteur des vieilles sagesses d’orient
et réfractaire aux idéologies mortifères mais il y a longtemps qu’il est
mort ; ainsi le jeune soldat, lui même martyrisé, avec qui elle échange
quelques tendresses mais dont elle devine qu’il deviendra un soudard comme les
autres effrayés des femmes, « ceux qui ne savent pas faire l’amour font la
guerre » ; ainsi encore sa tante échappée des liens familiaux mais
qui n’a pu que se réfugier dans un bordel.
C’est un livre terrible. Je
n’ai pas tellement aimé la forme d’écriture choisie par Atiq Rahimi. Disons que
je n’ai pas été séduit par cette forme d’impersonnalité, par cette scansion
toujours la même, par cette langue et ces images trop répétitives, trop sèches
qui font coup de poing mais ne permettent pas la rêverie. Sans doute tout cela
est-il voulu. Il ne s’agit pas de séduire mais bien d’assener ce coup de poing
avec toute la vigueur nécessaire en nous laissant un peu groggy au bout de
notre lecture. Non il n’y a aucun espace pour l’espoir dans ce livre, si ce
n’est le fait qu’il ait été écrit et qu’il cheminera sans doute dans les
consciences comme un cri. Mais ne serait-ce que pour cela il faut le lire
absolument.