27 novembre 2009
Rencontre improvisée
Vers 13h tout à l’heure j’étais au bureau en train de plier bagage en pensant vaguement à ce que j’allais faire de ma traditionnelle après-midi de liberté de vendredi quand mon portable a sonné.
C’était une amie chère, l’une des plus chères parmi mes amies chères…
Elle me dit : « Est-ce que tu serais libre, là, maintenant … »
Je le suis. Il y a un bonheur en soi à ce que les amis vous fassent signe d’eux-mêmes, viennent vers vous spontanément, de préférence par surprise et dans l’improvisation de l’instant. Cela crée une petite vague de bonheur que l’on ne ressent pas de la même façon lorsque c’est nous qui nous tournons vers eux.
Nous nous retrouvons une demi-heure plus tard dans un petit resto de mon quartier et reprenons ces grands dialogues que nous affectionnons où nous parlons de nos vies sans faux fuyants, et de nos peines de coeur aussi. Les siennes en ce moment sont extrêmes, au-delà même de la peine de cœur. Mais nous rions pourtant, l’un comme l’autre, il y a de la légèreté derrière la douleur, par moments pourtant son visage bascule, se crispe, je sens ses larmes prêtes à affleurer mais elle les retient cependant.
Vers le moment où nous allions nous quitter, comme je la raccompagnais à sa voiture dans l’après-midi déclinante, elle a sursauté tout à coup et m’a dit : « Bon sang, j’avais psy cet après-midi, j’ai oublié ». Elle est embêtée. Mais me dit : « Tant pis, ça ne fait rien ».
Bon, je pourrais me dire : je n’ai été là que parce qu’elle avait besoin d’oublier son rendez-vous, que parce qu’elle voulait éviter la confrontation avec son psy. Mais ce n’est pas ce que je me dis. Pas du tout, du tout. Je me dis que l’amitié c’est rudement beau.
Merci mon amie !
16 novembre 2009
Pincement de coeur
Alors, c’est quoi, ce pincement de cœur ?
Une grande et très chère amie, la plus accomplie de mes amitiés amoureuses, avec qui j’ai eu le bonheur de vivre quelques beaux weeks-ends parenthèses et dont je savais la vie engagée dans une importante et positive dynamique de changement m’a annoncé il y a peu qu’elle avait de surcroît fait une rencontre amoureuse importante.
Je le sentais à vrai dire depuis un moment, je le savais même et d’ailleurs j’en avais rêvé il y a quelques jours d’une façon très explicite. Je m’aperçois maintenant à quel point les symboles dont ce rêve était chargé reflétait de façon extraordinaire la réalité dans plusieurs de ses dimensions.
C’est étrange cette différence entre savoir au fond de soi et recevoir la nouvelle de la voix même de la personne concernée.
Comme si, lorsque l’on sait au fond de soi, on pouvait toujours ménager un petit espace au doute et se satisfaire de ce doute. Alors que là, non, ce n’est plus possible.
Mon sentiment est étrange, partagé. Je suis à la fois heureux pour elle, réellement heureux, ce ne sont pas seulement des mots, ce n’est pas une pose pour signifier je ne sais quelle grandeur d’âme, ça me semble un développement logique et bienvenu sur le chemin de changement qu’elle a entrepris depuis plusieurs années et dans lequel j’ai tenu une place, une place que, je le sais, elle n’oubliera pas.
Mais c’est aussi dans le même temps ce pincement de cœur, cette tristesse pour moi-même que je ne peux éviter.
C’est curieux ça aussi. Nous sommes géographiquement très éloignés l’un de l’autre, nous ne nous voyions que très épisodiquement et dans des conditions qui n’étaient jamais simples, faciles, notre relation était en quelque sorte principalement « virtuelle », elle n’était donc pas très « pleine » et là, alors que ce qui advient change fort peu de choses dans le concret de ma vie, j’ai tout à coup le sentiment qu’un grand « vide » s’est fait. Et c’est comme si ce vide était simplement liée à cette idée que je ne suis plus le premier, le plus important, le plus attendu. C’est terrible, tout de même, quoiqu’on veuille, de ne pas pouvoir s’empêcher de ressentir les choses sur le mode de la concurrence !
Bien sûr je suis tout à fait certain qu’elle me garde une place dans son cœur, elle veut vivre indépendante, garder son autonomie, ne pas s’installer avec ce nouvel homme, peut-être ne cédera-t-elle pas à l’exclusivisme mais j’ai très bien senti, et cela aussi je le comprends parfaitement, qu’elle accordait une priorité à ce qu’elle cherchait à construire dans la proximité de sa vie, laissant peu ou pas de place aux amitiés amoureuses telles qu’elle a pu en vivre jusque là et dans lesquelles, alors, j’avais ma place à la fois dans son cœur et dans ses bras.
La roue tourne. J’ai l’impression que plusieurs de mes amitiés amoureuses qu’elles aient conduit à l’accomplissement sexuel ou qu’elles en soient restées au désir sublimé – oh je n’en ai pas connues tant que ça !- s’éloignent insensiblement dans le mouvement même de la vie sans que d’autres ne semblent prendre le relais, et c’est de cela que je ressens une tristesse, non pas véritablement douloureuse mais langoureusement mélancolique.
16 octobre 2009
Quand la vieillesse est un naufrage
Samedi dernier, pendant mon séjour dans le midi, j’ai rejoint en fin d’après-midi ma cousine à la maison de retraite pour aller rendre visite à sa vieille mère.
J’essaie de passer la voir à chacun de mes séjours là-bas. La très vieille dame me paraît à chaque fois un peu plus tassée sur elle même, un peu plus réduite, un peu plus évanescente. Même sa tête dont les joues fripées semblent rentrer dans les mâchoires, paraît rapetisser. On pourrait imaginer qu’à force, bientôt il ne restera presque plus rien, comme une tête réduite de Jivaro, comme un corps momifié.
Elle garde les yeux le plus souvent fermés, les mains recroquevillés sur ses draps. Elle ne lit plus, elle ne regarde plus la télévision. Quand elle a des visites elle ouvre un peu les yeux, dodeline de la tête pour marquer qu’elle a perçu le visiteur, parfois prononce dans un souffle une bribe de parole.
Pendant les beaux jours ma cousine, aidée d’une infirmière, l’assoit sur sa chaise roulante et la descend un moment dans le jardin, pour qu’elle puisse ressentir un peu l’air, le feuillage, le ciel.
Ma cousine reste quatre heures avec elle, chaque jour, sans exception, entre 15 et 19h. Et le dimanche elle vient même prendre son déjeuner avec elle. Elle est là, elle l’assure de sa présence, elle lit son journal ou des magazines, lui parle de temps en temps, répond à ses sollicitations, profite des visites s’il y en a, qui sont autant des visites pour elle que pour la vieille dame. A l’heure du dîner elle la nourrit, lui donnant quasiment la becquée, utilisant toutes sortes de moyens pour essayer de la faire manger, des ruses même, un peu comme on le ferait à un très petit enfant. C’est comme ça depuis plusieurs années. Enfin plutôt c’est de pire au pire, au début la vieille dame était un peu plus mobile, un peu plus active, un peu plus présente.
Après avoir posé doucement mes lèvres sur sa joue fripée, je m’assois, je donne à voix forte quelques nouvelles de mon père, de mes enfants, je parle de la maison, des travaux, de ma journée. Je sais qu’elle entend, elle le manifeste à quelques petits signes, lève parfois sa paupière et porte son regard dans ma direction.
J’échange avec ma cousine et je sais que la vieille dame nous écoute.
Et dans les blancs – il y a forcément beaucoup de blancs – je pense. Je me demande le sens que ça a cette lente, interminable défaite. Ne vaudrait-il pas mieux pour elle-même, pour sa fille, qu’elle se retire, qu’elle éteigne ce qui lui reste de souffle vacillant ? Je pense à Montherlant, à Madame Jospin mère, à d’autres, qui ont fait des choix radicaux, indépendamment même de toute grave maladie et de la souffrance, simplement pour prévenir la déchéance, pour partir avant le naufrage. Je pense mais ne sais que penser !
Ma cousine évoque un point d’histoire familiale dont nous avions parlé à table la veille sans trouver la réponse. Elle se penche vers sa mère :
« La femme de l’oncle Paul – mon arrière grand père – c’était une quoi déjà, on ne le retrouvait plus… »
C’est à peine audible mais ça sort dans la seconde : « une Pagès ».
Ma cousine reprend :
« Et la tante Marie-Rose, elle était morte jeune, n’est ce pas, la tuberculose ? »
« Non… typhoïde… à trente deux ans »
Il faut s’approcher pour entendre mais elle continue
« Et sa sœur, jeune aussi… malheureuse… suicide… le père méchant… la maison coupée en deux »
Ainsi dans cette coque si percluse, si cabossée, si souffrante sûrement, il reste des noms, des images, des personnes. Peut-être que le plus clair de sa vie consiste à se mouvoir parmi ces ombres encore bien dessinées, au fil de ses rêveries et de ses assoupissements, et qui sait, peut-être que malgré tout, elle y fait de beaux voyages.
23 mars 2009
Les jours sans...
Ce matin en allant au bureau
il n’y avait en moi aucun pétillement porté par la marche, aucune envie à
l’égard de la journée qui s’ouvrait, il n’y avait que des pensées pesantes…
Est-ce le temps redevenu
gris, froid et venteux, est-ce l’ennui face à mon travail professionnel à
l’égard duquel je me sens désormais tellement usé qu’il serait temps que je
m’en aille, est-ce un problème de santé, minime, mais qui m’agace, est-ce
l’annonce pendant ce week-end du décès d’une cousine âgée, (mais qui ne l’était
pas il y a si peu de temps, avancée inexorable du temps !), est-ce une
certaine solitude parmi la foule, est-ce la pensée des contraintes matérielles
qui rendent si compliquées mes rencontres avec une amie très chère, est-ce une
simple et inévitable descente d’énergie après des journées fortes et qui
m’avaient vivifiées ?
Un peu de tout cela sans
doute.
Il faut faire aussi avec les
jours sans, ils ont leur place et ne peuvent tout à fait être passés sous
silence !
18 août 2008
Un moment s'éloigne
Faut-il écrire, tenter de
retenir par les mots ou laisser la mémoire faire son impitoyable et souvent
fallacieux travail, faut-il tenter de disséquer le moment, faut-il creuser pour
soi et/ou pour les autres les questions qu’il a porté avec lui ?
Hier dans le car qui me
ramenait ici après cette parenthèse j’ai ouvert mon cahier, eu envie d’abord de
poser des mots puis très vite, j’y ai renoncé, j’ai préféré regarder défiler le
paysage tout en laissant flotter mon attention, en suivant ma rêverie, en
revoyant les images d’instants tout juste passés, façon de conserver une part
de réelle présence de l’amie qui pourtant n’était plus là…
Mais ce sentiment de réelle
présence en absence bien sûr ne peut durer qu’un bref moment, un peu comme une
persistance rétinienne.
Il s’est éteint dès que le
halo de rêverie dans lequel j’avais pu le maintenir s’est déchiré, au moment où
je suis descendu du car, où j’ai retrouvé la maison, retrouvé Constance, sa
présence accueillante mais ses questions aussi, mes réponses évasives, le joli
roman que je lui ai fait dont je ne sais si elle le croît ou feint de le
croire.
Alors oui, j’ai ressenti
l’absence, j’ai ressenti le vide, j’ai ressenti la sécheresse ! Non
véritablement dans la douleur car je sais bien que l’absence est le mode
dominant de cette relation et j’ai suffisamment caparaçonné mon cœur en
conséquence. Mais c’est une brutale redescente, comme d’un trip, comme d’un
retour sur la terre bien balisée du quotidien après un voyage dans les nuages.
Ce qui est difficile dans
cette relation c’est que les rencontres réelles sont très difficiles à mettre
en place, les escapades ne vont pas de soi. Les obstacles à vaincre pour les
rendre possibles tiennent à bien d’autre choses que la distance. Nous nous
sommes quittés sans savoir quand nous pourrions nous revoir, pas avant
plusieurs mois de toute façon.
Alors ce petit mot que nous
nous refusions à prononcer, parce que nous savons que notre relation n’a pas
les conditions pour se développer autant que nous le souhaiterions, parce que
nos rencontres sont trop rares et trop aléatoires, parce que nous ne voulons
pas nous attacher, parce que nous ne voulons pas souffrir de l’absence, ce
petit mot qu’elle m’a soufflé juste au moment où je m’éloignais : « je
t’aime », ce petit mot si simple, si naturel, qu’on devrait oser dire et
vivre plus souvent, ce petit mot m’a bouleversé…
15 août 2008
En route
Ça y est. Je suis dans le
car qui m’emmène vers mon rendez vous pour un week-end amoureux avec ma chère
F. J’en ai de la joie naturellement et de l’impatience mais aussi une pointe
d’anxiété : comment se passeront les retrouvailles, notre nouvelle
rencontre sera-t-elle à la hauteur des attentes que nous en avons, elle et moi…
Et puis insidieusement j’ai
toujours en moi le malaise lié aux mensonges à l’égard de celle que je laisse,
signe de notre déficit de parole et de communication. Car c’est en mentant que
j’ai le sentiment de trahir bien plus qu’en ayant une relation amoureuse
extérieure.
Avec Constance je ne forme
pas un couple fusionnel depuis bien longtemps (depuis toujours d’ailleurs, je
crois bien). Nous sommes plutôt ce que certains appellent un couple fissionnel
c’est à dire dont chaque membre a sa part d’autonomie et sait préserver de la
distance à l’égard de l’autre. nous développons chacun des activités
diversifiées, qui se recoupent partiellement pour certaines et pas du tout pour
d’autres, pour la majorité d’entre elles. En plus des temps forcément séparés
consacrés à nos activités professionnelles, nous sommes aussi très souvent
séparés dans la sphère de nos temps libres. Ces parts réservées ont pris au fil
du temps de plus en plus d’ampleur, et occupent désormais plus de temps que nos
activités partagées.
Cependant cette liberté a
ses tabous. Dès qu’il est question de sexualité, même si pour l’un comme pour
l’autre de rares « accrocs » se sont produits ils sont restés dans
l’indicible. Là dessus plane toujours un interdit qui défie la raison. Je n’ai
pas pour autant le désir d’une transparence complète à laquelle je ne crois pas
et qui au demeurant ne me paraît pas souhaitable. Chacun a droit et besoin de
ses jardins secrets. Mais pourquoi ne pas parvenir à convenir ensemble que
ceux-ci peuvent aller jusqu’à l’émotion amoureuse pour autrui et jusqu’au
sexe ? Pourquoi faut-il que l’ouverture assumée du couple trop souvent
s’arrête au bord du lit ? C’est là que le bât blesse pour des raisons
diverses et sur lesquelles je n’ai pas pour l’instant envie de disserter.
Non, pour l’instant plutôt,
je me tourne vers le paysage qui défile, vers les promesses des heures à venir.
J’essaie de me sentir libre, un peu plus à mesure que je m’éloigne, j’essaie de
rentrer dans la parenthèse qui s’ouvre, en tentant de laisser tout le reste
derrière moi…
03 mai 2008
Mauvaise insomnie
Je dors mal ces jours-ci.
Mes insomnies sont pesantes, mon esprit encombré d’interrogations délétères,
par moments passent des vagues d’angoisse…
Impression de me noyer dans
ce que j’ai à faire, dans ce que je me donne à faire, à lire, à écrire, à
penser, indépendamment même de mes contraintes professionnelles (qui ces
derniers temps n’étaient pas lourdes, en semi vacances je n’ai été au bureau
qu’en pointillé). Comme Sisyphe avec son rocher. J’avance et toujours de
nouvelles tâches s’imposent. Et surtout, cause majeure de mon malaise, sans que
je parvienne à aborder ce qui serait l’essentiel...
Entendu Ernaux hier soir à
la télévision. A la question : « qu’est ce qui motive votre parcours
et votre écriture ? » elle a répondu à peu près : « une
blessure, je ne sais pas laquelle, je ne cherche pas à savoir laquelle mais une
blessure à coup sûr, tout écrivain ne le devient que pour combler une
blessure ».
Typique cette nuit de
l’indétermination, mon zapping entre trois lectures, trois envies, me tenant
éveillé par cette concurrence même, par l’agitation de mon esprit auquel elle
m’entraînait :
Mon recueil
« Traces » que je crois être bien décidé cette fois à déposer à
l’Association pour l’Autobiographie. Je le survole pour la ixième fois mais
cette fois en pensant à la réaction de ceux qui liront ce texte. Il y a des
pages exutoires, des pages écrites sous le coup de la douleur, des pages
« indécentes » que j’ai du mal à donner. Mais purger mon texte de
celles-ci serait lui faire perdre son authenticité, sa cohérence, donc je m’y
refuse absolument.
« Sexus » de
Miller, lecture que j’ai entreprise dans la perspective d’une prochaine
rencontre littéraire au Café des Marcheurs, lecture qui se voudrait elle plus
décentrée de moi, lecture plaisir, lecture voyage. Mais l’érotisme solaire qui
se dégage de ce livre lui aussi me ramène à moi même, à ce qui me manque, de
façon si sensible, douloureuse même en ces temps de disette.
« L’établi » de
Robert Linhart, une relecture dans la foulée de ma lecture récente du livre de
sa fille. Remuer 68 et ses suites ne me fait pas beaucoup de bien non plus. Il
y a chez moi non pas de la nostalgie mais cette douleur toujours un peu
présente de ne pas avoir été conforme dans la suite de ma vie aux idéaux qui
avaient été les miens mais bien plus à ma pente atavique frileuse et petite
bourgeoise. Qu’ai-je fait de mes promesses ?
J’essaie dans la foulée
d’écrire quelques lignes aussi d’un billet sur le livre de Virginie Linhart, un
billet qui est dans le sas de ma pensée depuis plus jours. Je n’y parviens pas.
Il se gonfle dans mille directions, mon esprit cliquetant de tout ce que je
remue.
Comment se rendormir avec
tout ça !
L’endormissement viendra
d’un coup sur le matin pour deux brèves heures.
Première chose que je fais à
mon réveil: écrire ces mots. Est-ce bien nécessaire ? Je repense à la
phrase d’Ernaux entendue hier soir. Il fait beau ce matin, plutôt que de lire, plutôt
que d’écrire, bouger, sortir…
28 février 2008
Pulsion noire et joli dimanche
Samedi je me suis laissé
emporter par une pulsion délétère…
Je suis réticent à écrire
là-dessus parce que je ne veux pas ressasser. J’ai vécu le moment
problématique, il a réactivé tout ce qui est là, trop présent au quotidien, ce
que j’appelle ma ligne grise, cette sorte de fond un peu pessimiste, un peu
masochiste dans lequel je me complais trop souvent en pensant à ma
personnalité, à mes peurs, à mon immobilisme, ce sentiment d’être un peu à côté
de la vie.
Et je suis réticent à
publier en plus, à supposer que je finisse par l’écrire, parce que ce n’est pas
génial pour l’image que ça peut donner de moi. On a beau dire, on veut être
transparent, on veut être dans l’authenticité mais il y a des choses difficiles
à dire. Parfois j’ai l’impression que mes gentilles historiettes, mes
considérations posées de lecteur ou de cinéphile, ma volonté de mettre en
lumière et en exergue les jolis moments de la vie et de m’en nourrir, finissent
par donner de moi une image plus lisse que ce que je suis réellement. Je sais
bien que la transparence absolue n’est pas possible et d’ailleurs même pas
souhaitable mais tout de même je tiens à essayer d’en être au plus près, sinon
toute cette écriture perdrait sens à mes yeux.
Bref ! Allons-y,
assumons…
Samedi fin d’après-midi. Je
suis chez un boucher, pas mon boucher habituel qui est en vacances pour la
semaine. Je suis un peu à cran parce que plusieurs choses prévues dans la
journée ont patiné et ne se sont pas faites. Je me sens fatigué, énervé. Il y a
la queue. J’attends patiemment, enfin à peu près patiemment. Le boucher n’est
pas pressé, il n’accélère en rien le rythme malgré la queue. Il papote comme
souvent papote un boucher. Il fait du lien le monsieur, je devrais être
content, mais non, je bouillonne de plus en plus intérieurement. Pourtant je
n’ai pas un train à prendre. Je ne suis pas même spécialement pressé. C’est
presque à mon tour. La dame devant moi prend une chose, c’est une bonne cliente
du boucher, papotage à propos de la petite nièce qui accompagne la dame,
« oh qu’elle vous ressemble », la dame prend un seconde produit,
repapotage puis : « alors ce sera tout Madame Michu ? »,
« Voyons, voyons, ah je prendrai bien aussi trois côtes d’agneau »,
« Ah je n’en ai pas de faites, il faut que je vous les découpe, je vous
fais ça tout de suite Madame Michu !). Je ne bouillonne plus, j’explose.
C’est à dire que je tourne brusquement les talons, je sors sans demander mon
reste…
Je me retrouve dans le rue,
atterré ! Je fais un tour du quartier à grands pas en essayant de me
défouler mais surtout en ressassant mon imbécillité. Le fait lui-même,
tellement immensément dérisoire, passe vite à la trappe. Pas le comportement.
Suis-je parti parce que
après avoir fait la queue dix minutes, j’allais devoir attendre deux-trois
minutes de plus ? Sans doute pas. Ne serais-je pas parti justement parce
que j’approchais du moment où j’allais être servi, où j’allais obtenir ce pour
quoi j’étais là ? N’ai-je pas sauté sur une simple prétexte qui s’offrait
à moi pour pouvoir continuer à me repaître masochistement de cette colère
intérieure, peu à peu installée dans ma journée ? Hélas je crains bien que
ce ne soit en effet le schéma : Plaisir à me faire mal. Me revient
l’heautontimoroumenos de Baudelaire : « « Je suis la plaie et le
couteau ! » et la suite…
Vieille affaire, toujours
sous-jacente, vis à vis de laquelle le raison n’a que faire. Certains me
disent : « tu es scorpion, ascendant scorpion; c’est typique ».
Je n’y crois pas du tout. Mais je crois par contre à ce qui me vient de ma
mère, elle que j’ai toujours vu fonctionner ainsi, et sous des formes plus
exacerbées, plus douloureuses que chez moi.
C’est la mélancolie. Pas la
mélancolie douce, sentiment finalement pas désagréable de tristesse douce et
tiède qui nous étreint lorsqu’on se tourne vers un passé qui ne reviendra pas,
non une mélancolie dure et profonde, celle que portait dans l’ancienne médecine
une « humeur » délétère, l’excès de bile noire.
J’entends souvent de bonnes
paroles dans mon cours de yoga. Nous y parlons du détachement nécessaire à
l’égard des affects perturbants, du recours que peut apporter en cas de stress
ou de pensée mauvaise une bonne respiration concentrée et une centration sur
soi, de l’art de faire avec ce qui nous est donné et d’atteindre au
« contentement »… C’est bel et bon. Intégré intellectuellement cinq
sur cinq. Parfois utilisé dans des moments moins critiques. Mais d’aucun
secours quand ça dérape vraiment. Au point de me dire : à quoi me sert-il
ce foutu yoga, s’il n’est même pas capable de me préserver de comportement
aussi débiles ?
Pulsion irrationnelle.
Véritable « folie ». Qui reste assez « sage » cependant
socialement parlant. Et qui ne me fera pas juger comme fou. Tout ça reste
intérieur, bien calfeutré en moi, se traduisant juste par un air sombre, une
gueule renfrognée, sûrement pas agréable pour l’entourage au moment où ça se
produit mais sans plus. Je ne manifeste pas de colère violente à l’égard des
autres. Je ne crie pas. Je ne frappe pas. Mais je ne me maîtrise pas.
Absolument pas. Je suis dans l’absolu de la pulsion. Donc sur le fond est-ce
que ce n’est pas aussi « fou » que des pulsions qui conduisent des
hommes qui aiment leur femme à les frapper où à être incapables de réprimer des
pulsions sexuelles mortifères.
Je dis que je ressasse. Oui.
J’ai été jeter un œil au début de ce journal en ligne. Ça date, bon sang !
Tiens un exemple. Voici « l’art de rater ses dimanches », juillet
2003. Et il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres et plus sans doute que ce
que je raconte.
Je ressasse. Donc passons à
autre chose. Mais il fallait que ce soit dit.
Changement de décor,
changement d’humeur intérieure le lendemain dimanche.
Il fait beau. Nous avons
chaussé nos grosses chaussures. Ce n’est pas que le lieu où nous allons les
nécessitent. Au contraire elles font un peu ridicules. Mais ce sont des
chaussures neuves et nous les testons, nous les faisons à nos pieds avant notre
expédition dans les montagnes balkaniques. Les préparatifs c’est déjà un peu le
voyage. Nous n’allons même pas jusqu’à Fontainebleau et ses escarpements, nous
nous promenons avec nos gros godillots dans un parc policé aux vastes allées
confortables, celui de Sceaux, à quelques stations de RER de la maison et très
loin de la nature…
Il y a dans les jardins une
exposition de photos sur le thème des arbres. C’est amusant ces arbres parmi
les arbres, cette réplication du vivant sur l’à plat d’un panneau. A priori on
se dit que l’un ne vaut pas l’autre, que le vivant écrase de sa présence réelle
et vibrante la photo qui n’est que signe, que trace morte. Un peu de la même
façon que le virtuel ne peut valoir le réel, que l’échange des mots derrière
l’écran de l’ordinateur ne peut valoir les paroles vivantes et l’échange des
regards. Mais la photo c’est aussi l’art qui approfondit la réalité, la
transmute. Et il est bon alors que l’un dialogue avec l’autre, qu’ils
s’enrichissent mutuellement.
Nous pique-niquons dans la
lumière douce et presque printanière, devant le miroitement de l’eau dans les
bassins.
Je me sens léger, autant que
la veille j’étais plombé.
Je n’écris pas cette évocation pour faire joli et consensuel, pour faire en sorte que mes lecteurs ne restent pas sur les impressions sombres, sur cette image sinistre que j’ai donné de moi. Je l’écris simplement parce que c’est vrai. Je suis cette alternance de moments où me submerge la mélancolie destructrice et d’autres, vécus dans la fraîcheur et la légèreté du présent sans (trop) me poser de questions existentielles. Autant il aurait été faux de faire l’impasse sur la pulsion mauvaise, autant il le serait de la faire sur la journée ensoleillée.
Photos cliquables bien sûr. Promenade argentée en forêt avec Cartier-Bresson, nuit sous la ramure au bord de l'océan californien...
De quoi rêver sous les arbres du Parc de Sceaux...
19 décembre 2007
Où est l'infidélité?
Il y a quelque temps j’ai
commis un acte tout à fait anodin (enfin failli commettre) qui m’interroge mine
de rien sur la notion de fidélité dans le couple d’une façon décalée par
rapport à ce qu’on met habituellement derrière cette notion.
C’était un week-end qui
avait été très chargé pour moi entre visite de mon fils aîné et activités
associatives. J’y avais préservé comme moment de latence, comme moment à moi,
le dimanche après-midi. Il se trouve que j’ai eu la possibilité d’y rencontrer
une amie chère à mon cœur. Nous avons programmé un cinéma ensemble et je me
suis réjoui des moments de discussion et d’échanges tendres qui iraient avec.
Une fois terminée la conversation par messagerie qui avait abouti à cette
décision je me suis senti envahi de sentiments contradictoires, tout heureux de
cette perspective agréable et en même temps troublé, mal à l’aise.
Car Constance de son côté
était « libre » aussi. Nous n’avions pas eu de moments
potentiellement à nous au cours du week-end, elle sortait d’une méchante crève
et ça lui aurait certainement fait plaisir et fait du bien de se laisser
entraîner au cinéma. Je n’ai pu m’empêcher de me dire que j’aurais pu lui
proposer ce moment partagé. Les petites toiles et les conversations qui vont
avec constituent l’un des plaisirs certains que nous aimons encore à partager.
Je peux certes me dédouaner en évoquant les fois nombreuses où nous devions
sortir, où elle m’a dit finalement qu’elle ne préférait pas, qu’elle était
fatiguée ou qu’elle avait trop de choses à faire.
N’empêche. Par mon choix je
signifiais très clairement, je me signifiais à moi-même, vers qui allait mon
cœur, vers qui allait mon envie. J’ai senti avec force la mise en concurrence
des deux relations.
Mon choix d’aller vers l’une
plutôt que vers l’autre, aussi anodin que soit l’événement en lui-même, m’a
paru constituer un accroc, une « trahison » finalement plus
importante dans l’intention à l’éthique d’une vie de couple et aux solidarités
que nous nous devons, que d’autres relations qui ont pu survenir, allant
éventuellement plus loin, mais inscrites dans des moments où elle-même était
occupée ou bien géographiquement à distance, bref où la concurrence ne se
posait pas dans des termes explicites et immédiats.
En clair je veux dire par là
qu’il a pu m’arriver d’avoir des passages à l’acte sexuel qui m’ont paru moins
problématiques, moins signifiants sur la gravité de la détérioration de mon
couple que ce simple et chaste choix de compagne de cinématographe.
La suite de l’histoire est
très « morale » si je puis dire. Notre rendez-vous a finalement
capoté. Je me suis vu, en ne me sentant pas bien fier de moi, proposer à
Constance d’aller voir ce film que j’aurais dû voir avec une autre. Et en effet
il se trouve qu’elle n’a pas voulu venir. Peut-être que c’était aussi bien. Je
ne me serais pas forcément senti à l’aise, accompagné mais version plan bis.
Bien fait, tu n’as que ce que tu mérites dirait un petit dieu de la paix des
ménages (figure mythologique hautement improbable !). J’ai été au cinéma
tout seul, j’ai pris du plaisir au film que j’ai vu (c’était « my
bluberry nights », si vous voulez savoir), mais je n’ai pas manqué de
l’accompagner de quelques réflexions et rêveries sur le sens de ces
mini-évènements, qui continuent à planer en moi puisque les voici écrites...
Et mises en ligne ! Non
sans être restées quelques jours dans le sas du « publierais-je ?, ne
publierais-je pas ? »…
25 novembre 2007
"J'attirais, c'est tout"
Non ce n’est pas moi qui le
dit, les guillemets s’imposent ! C’est Julien Green (Pléiade, V, p 924)
qui a cette formule après avoir évoqué une anecdote de sa jeunesse.
Il le dit comme pour
s’excuser de la facilité avec laquelle il aurait pu faire des conquêtes.
Il le voit comme une
caractéristique inscrite en lui sans qu’il n’en ait aucune part, sans qu’il en
sache la raison, presque, au sens propre, à son corps défendant.
La formule fait écho en moi.
Je pourrais la retourner en la chargeant d’interrogations jusqu’à la douleur.
Je n’attirais pas.
Pourquoi ?
Rien de physique à priori,
je n’étais pas spécialement « bel homme » mais il n’y avait rien non
plus de repoussant dans ma figure, j’avais des idées, de la conversation, de la
culture, de la gaîté…
Et pourtant combien de fois
dans mon adolescence et dans ma vie de jeune adulte ai-je été celui à qui on
disait « je t’aime beaucoup » ou « soyons bons camarades »
alors que j’aurais voulu entendre « je t’aime » ou tout simplement
« viens ! » .
Cela m’a troublé. La
multiplication des situations de ce type a fait que cette période a été
difficile, me faisant perdre une part de ma confiance en moi, entraînant une
dévalorisation de mon image à mes propres yeux. Il y a eu des exceptions bien
sûr mais bien plus d’échecs que de succès et avec la multiplication des échecs,
le questionnement récurrent : pourquoi ? pourquoi ?
C’est là que je perçois le
paradoxe. Chez Green, tout dans l’éducation, l’idéologie, les valeurs aurait du
créer des barrières, laissant la sexualité à l’écart (et c’est au fond ce qu’il
aurait souhaité, il parle assez du « cauchemar de la sexualité »). Au
contraire mes références idéologiques et morales (on était dans l’après mai 68
et mes parents avaient sur ces questions un discours libéral, tolérant
d’intellos de gauche) auraient du faire en sorte que je sois à l’aise sur ce
terrain, que j’accueille le désir en moi (ce qui ne manquait pas) mais aussi
que je sois susceptible d’en susciter (c’est là que le bât blessait).
Je me souviens de
discussions interminables là-dessus avec une amie très chère de ma jeunesse,
appartenant à une vieille famille de la grande bourgeoisie catholique bordelaise, élevée en
pension au Sacré Cœur et qui, très jeune encore, lorsqu’elle séjournait l’été chez
ses parents, était capable de faire le mur la nuit l’esprit et le corps léger
pour retrouver des amants, c'était une de celle qui m’aimait bien et que moi j’aurais voulu
aimer.
Comme quoi ce qui compte
n’est pas ce qui se joue à la surface des mots du discours familial, ou pas
seulement en tout cas, il y a d’autres nœuds ailleurs dans des processus,
souterrains, mystérieux.
Je disais avoir envie
d’aller vers les femmes mais quelles barrières inconscientes dressais-je pour
les tenir à l’écart, empêcher qu’il y ait une attirance mutuelle ?
D’où venaient-elles ces
barrières, de quels nœuds en moi ou de quelles névroses secrètes de mes
parents, derrière leur ouverture apparente ?
A moins qu’il ne se soit agi
d’un processus purement biologique, se jouant dans l’alchimie secrète des
cellules, d’une quelconque phéromone manquante ou déficiente ?
Ce mystère là je ne l’ai pas
éclairci. Il est toujours à l’œuvre en moi. Pendant beaucoup d’années il a été
sous le boisseau, la question ne se posant pas, mon couple suffisant à me
satisfaire à tous points de vue. Mais passé le temps où il en a été ainsi, la
fidélité (presque) sans accroc qui a été la nôtre au long d'un peu plus de vingt cinq ans de vie commune, n’a pas reposé sur un choix, une construction mais
plutôt sur l’absence d’occasion, sur le fait que « ça ne s’est pas
présenté » (version objective, neutre), que je n’ai pas su susciter des
attirances qui auraient pu rencontrer mes aspirations (version subjective, plus
cruelle). Ce n’est pas très glorieux à dire. Une fidélité par défaut en quelque
sorte.
Et je ne peux que constater,
alors même que désormais je me sens en volonté explicite de m’en délier,
combien ces vieilles réalités restent prégnantes et font remonter vers moi ces
questionnements douloureux de mon temps de jeune adulte.


