16 août 2009
Halte souvenirs
Voilà le séjour est terminé. Le temps s’est très vite remis au beau et j’ai repris les randonnées quotidiennes après mon suspens d’une journée lundi dernier. Malgré mon peu d’entraînement cette année je me suis rendu compte que je marchais encore bien, et mieux que certains gamins ou gamines quarantenaires ! Je me suis surpris à ne pas être trop ratatiné après un seize-cent mètres de dénivelée (1400-3000). Du coup j’ai un peu regretté de ne pas m’être intégré au petit groupes de marcheurs confirmés qui sont partis en refuge et ont fait une sortie haute montagne avec un 3800 à la clef. Je me suis dit en pestant que j’avais laissé passer une occasion unique qui ne se représenterait peut-être plus de refaire un peu de haute montagne (bonne mise en jambe de la première semaine, météo idéale et stable, présence de personnes compétentes pour mener les cordées). Mais je me suis repris et j’ai pu profiter pleinement de deux très belles randos auxquelles j’ai participé pendant que se faisait cette ascension. J’ai repensé pour m’y aider à la phrase exergue du blog de Paquita !
Sur le chemin du retour nous faisons une étape à Annecy. Annecy c’est la ville de mes grands parents maternels. J’y ai passé de très nombreuses vacances petit garçon puis adolescent. Nous alternions les vacances chez les deux paires de grands parents, les paternels à Toulouse et en Espagne, les maternels à Annecy. Nous étions, ma sœur et moi, les deux seuls petits enfants des deux couples et ils voulaient nous avoir un maximum, si bien que nous n’avons jamais passé de vacances en colonie ni dans de larges cousinades : belles vacances dans de beaux lieux certes, mais avec des adultes et beaucoup de vieilles personnes. Ils croyaient bien faire, les pauvres, et n’ont sans doute jamais imaginé à quel point les apprentissages qu’implique une vie collective ont pu nous manquer par la suite, je parle pour moi, mais je suis quasi sûr qu’il en est de même pour ma sœur.
L’appartement de mes grands-parents appartient désormais à ma sœur et il est loué mais par accord avec la locataire qui est là depuis plus de vingt ans, nous gardons la jouissance de deux pièces et d’un petit cabinet de toilette. Tant que ma mère vivait et qu’elle n’était encore pas trop malade, mes parents ont utilisé relativement souvent ce pied à terre. Maintenant c’est devenu plus exceptionnel. Je n’étais moi-même pas repassé ici justement depuis l’enterrement de maman en novembre 2002. J’ai redécouvert la ville avec plaisir ainsi que les berges du lac, c’est vraiment un très beau lieu. Mais aussi des souvenirs ressurgissent, parfois à travers des éléments minuscules qu’on croyait oublié, ainsi le grincement caractéristique de la robinetterie dans le cabinet de toilette, un jeu de diamino dans un tiroir, quelques livres d’enfants lus et relus : les madeleines ne sont pas que gastronomiques ! J’ai feuilleté aussi quelques vieux albums photos des années 20, avec ma mère bébé et petite fille, avec les voyages en Belgique (ma grand mère maternelle était belge et avait atterri à Grenoble où mon grand père occupait son premier poste au sortir de la première guerre mondiale) et en Roumanie (en voiture, une inévitable traction avant Citroën, passage du Danube par bac et routes approximatives dans les Carpates ; mon grand père, mondialisé avant l’heure, était ingénieur dans les pétroles dans ce pays, il y est resté jusqu’à l’approche de la seconde guerre, ma mère y a passé son adolescence). J’ai trouvé aussi une carte postale que je n’avais jamais vue, représentant un groupe de poilus dont un de mes arrières oncles que j’ai bien connu, avec, d’une petite écriture serré mais merveilleusement lisible, quelques nouvelles de la vie dans les tranchées adressé à mes arrière grands parents, Jules et Lucrèce C., instituteurs à L. commune de D. (Haute Savoie), les prénoms, la profession, c’est déjà tout un programme qui fleure bon la troisième république laïque et militante ! Trésors des armoires familiales !
Du plein midi à la tombée de la nuit autour du lac d'Annecy. Images cliquables bien sûr
25 juillet 2009
Exhumations
Ce coup-ci je crois bien qu’on en a fini ! Enfin fini pour ce qui est débarras et tri. Pour le reste au contraire tout commence… Nous avons eu la réunion avec les assurances, nous avons signé le montant de l’indemnisation finalement négociée sur des chiffres qui sont proches de ceux proposés par notre expert en liaison avec notre architecte, donc de ce point de vue, ça ne se présente pas trop mal.
Hier on a achevé de ranger la « cave » et « l’atelier », enfin ce que l’on appelle la « cave » parce que c’est là que mon grand père conservait son vin et ce qu’on appelle « l’atelier », parce qu’il stockait là des outils, un établi et tout son matériel de jardinage. En fait il s’agit au fonds du jardin d’une sorte de vaste appentis sans fenêtre, divisé en deux pièces, qui ont surtout servi de lieu où accumuler les choses dont on ne voulait pas dans la maison principale. Ranger a donc consisté principalement à repérer tout ce qu’il y avait, à séparer ce qui est à garder de ce qui est à faire débarrasser au moment où l’on fera aussi réhabiliter un minimum cet espace. Il y a là tout un bric à brac dépareillé, des sommiers et des matelas, des échelles en bois d’autrefois difficiles à manipuler tant elles sont lourdes, du mobilier démantibulé, des planches, des tôles, des tuiles cassées, des caisses de vaisselle venant de générations antérieures : certaines étaient là sans avoir été déballées depuis que mes grands parents s’étaient installés ici après leur retraite au début des années 70 ! Le tout bien sûr est sous d’impressionnantes couches de poussière qui nous saisissent à la gorge lorsqu’on manipule, au point parfois de nous faire perdre la respiration et nous faire sortir pour aller aspirer un bol d’air à l’extérieur.
De cet océan de saletés on a exhumé quelques éléments intéressants. Oh ce n’était pas la cave aux trésors, pleine de surprises ! Il y a certes les services de vaisselle mais eux nous savions de tout temps qu’ils étaient là.
Mais j’ai trouvé des bassines en cuivre dont, pour le coup, j’ignorais l’existence. L’une d’elle est d’une taille impressionnante, avec des crochets pour la suspendre dans une cheminée: Je me suis dit qu’on devait faire là-dedans des tonnes de confitures mais ma cousine m’a dit que plus vraisemblablement cet ustensile géant servait au moment où l’on « faisait le cochon ».
Sur une malle cloutée, très abîmée par ailleurs, j’ai été ému par la plaque en cuivre vissée sur le couvercle :
Léon B… , négociant à R…, Tarn.
Léon B. c’était le grand père de ma grand mère, un homme qu’elle vénérait, celui qui l’a élevée me disait-elle, parce que, petite fille à la santé fragile, elle supportait mieux la campagne que Toulouse où ses parents s’étaient installés. Cet homme était le premier de la lignée à avoir quitté le travail de la terre en montant un atelier et un magasin de chaudronnerie qui s’était bien développé, installé sur la place centrale d’un petit bourg tarnais à une soixantaine de kilomètres d’ici et à portée de carriole des métairies qu’il acquerrait alentour. Ma grand mère aimait beaucoup me parler de ses grands parents de R. Je me souviens de cette anecdote qu’elle adorait particulièrement : Mr de B…, qui habitait un petit château à l’écart du bourg appréciait manifestement la conversation du chaudronnier. Lorsqu’il arrivait le grand père sortait une chaise devant l’atelier pour le nobliau, il le faisait asseoir et, délaissant ses ouvriers, venait discuter avec lui, le charmait en lui racontant notamment les derniers bons mots de sa petite fille si vive et si intelligente. Quand l’homme partait, Léon se tournait vers l’enfant et lui disait : « hé, hé, ma Cécilou, tu vois, ils descendent et nous, nous montons », pensant sans doute à telle pièce de terre de l’aristocrate qu’il prévoyait de faire tomber bientôt dans son escarcelle.
J’ai trouvé aussi dans une valise toute défoncée des sacs de jute, de longs sacs oblongs, qui ont l’air d’une solidité à toute épreuve. Sur certains d’entre eux, il y a un nom en gros caractères, Louis C…, propriétaire, suivi d’un numéro. D’après ma cousine ces sacs devaient servir à porter du grain ou de la farine. Je connais le nom de ce Louis C. aussi. Si je ne me trompe, c’était un arrière grand père de mon grand père ! Quelqu’un qui a dû vivre dans la première moitié du 19° siècle ! Les sacs n’ont pas bougé, ils semblent comme neufs, ni usés, ni dévorés par les mites. C’est impressionnant ! J’en garderai au moins un ou deux, pour mémoire !
Il y a quelquechose de l’histoire qui se dit dans ces objets, quelquechose de mon histoire familiale mais aussi plus généralement de l’histoire de ce petit pays rural à la fin du 19° siècle et dans la première partie du 20°. J’ai toujours regretté de ne pas avoir interviewé et enregistré ma grand mère alors que j’ai souvent eu envie de le faire. C’était une merveilleuse conteuse, elle aurait été une source extraordinaire. (Je l’ai fait un petit peu mais pas assez et trop tard avec mon grand-père qui lui a survécu plusieurs années mais il n’avait pas sa faconde ni son goût de raconter).
Et puis j’ai trouvé aussi une trace plus récente mais encore bien plus émouvante pour moi. Accroché à un clou, au-dessus des bâches, des pelles et des râteaux, une petite carte portant l’écriture de mon grand père : « Cèdre bleu, planté en 1974, 8 août 1987, circonférence : 0,85m ». Mon grand père est mort assez peu de temps après. J’ai été ému de trouver cette marque du souci et manifestement du plaisir qu’il avait de la belle croissance de son arbre, ce fameux cèdre qui nous encombre maintenant et qu’on a hésité à faire abattre. Finalement on s’est contenté de faire couper les branches basses et d’étêter le sommet. Alors je me suis précipité à la recherche d’un mètre ruban : à la hauteur de mes épaules, le tronc en 2009 fait un mètre quatre vingt, je te le dis, mon vieux papi…
18 juillet 2009
La chambre aux confitures
Après un bel orage hier soir, le temps est resté couvert et pluvieux toute la journée. Nous prenons nos marques et notre temps. Aujourd'hui j’ai écrit un peu et je continue. Tout à l’heure j’essaierai d’aller au cyber-café pour voir mes mails, faire un tour chez les blogueurs et poster mes deux derniers billets. J’ai aussi fini tranquillement la lecture du second opus que je lis de Jean François Parrot: « Le fantôme de la rue Royale ». Je me suis régalé cette fois encore. L’intrigue policière est bien menée et file vers son dénouement sans temps mort. Mais le bouquin vaut surtout par la formidable évocation que l’auteur fait du Paris du 18°, de son histoire, de ses mœurs. Parrot a une connaissance incroyable de cette période et il sait en plus se couler avec naturel dans la langue de l’époque. Quel plaisant voyage pour un vieux parisien comme moi, d’autant que la période m’a toujours fascinée. Si j’avais persévéré dans mes études d’histoire, il est bien possible que je sois devenu dixuitièmiste.
L’espace où nous nous sommes installés est décidément l’un des plus agréables de la maison, avec cette très grande pièce, cette ouverture de plein pied sur le jardin. Cela mérite d’être pris en compte dans nos gamberges pour penser les transformations du lieu.
Pendant l’orage j’étais à l’intérieur mais je m’étais installé devant la porte fenêtre ouverte, ressentant presque toutes les sensations de la furie du ciel, admirant les arbres secoués par le vent, la pluie crépitant et rebondissant sur le gravier, le ciel qui s’éclairait au moment des éclairs, m’imprégnant avec volupté de l’humidité bienfaisante sans être trempé pour autant.
Je me suis souvenu de cette partie de la demeure dans ma vingtaine, après que mes grands parents eussent acheté la maison et effectué la première rénovation. Cet appartement du rez de chaussée n’existait pas. Il y avait à cet endroit un cabinet paramédical loué et une petite chambre dont mes grands parents gardaient l’usage. On l’appelait la chambre aux confitures parce qu’il y avait là une grande armoire où ma grand mère stockait ses confitures, ses conserves et notamment les foies gras que tous les hivers elle préparait elle-même. Alors qu’à l’époque toute la vie de la maison se concentrait exclusivement au premier dans l’appartement principal occupé par mes grands parents, j’aimais venir là à l’heure de la sieste, m’allonger sur le lit étroit en face de la fenêtre aux volets presque clos et bouquiner. Il y avait une petite table aussi juste devant la fenêtre où il m’arrivait de m’installer parfois pour écrire un peu (oui, déjà !). La réminiscence m’en est revenu tandis que j’écris, exactement au même endroit, devant la même fenêtre.
Après le décès de mon grand père et lorsque le cabinet médical a déménagé l’espace a été restructuré pour faire un appartement plus grand, la petite chambre aux confitures a été fusionnée avec une autre pièce pour constituer la grande pièce actuelle où nous nous trouvons maintenant. Ma sœur a habité là quelques années lorsqu’elle a voulu s’éloigner de Paris et c’est là que son fils a passé ses premières années. Puis l’appartement a été loué. Depuis plusieurs années il était occupé par une vieille dame qui s’y plaisait énormément, elle a été choquée au moment de l’incendie, elle est relogée ailleurs bien sûr mais paraît-il elle n’y retrouve pas ses marques, c’est en pensant à elle que je suis le plus triste de cet incendie.
29 mai 2008
Forget 68 ?
J’ai beaucoup de mal à venir
déposer ici mon morceau anniversaire, dans la continuité des autres.
Je le fais finalement, un
peu par flemme et par manque de temps pour écrire autre chose, un peu parce que
je m’y étais engagé.
Mais je le fais sans
conviction, me demandant ce que ce témoignage apporte après la masse de ceux
qui se sont déversés sur nous et qui vraiment finissent pas me soûler. Et je le
fais sans plaisir parce que retourner vers mon passé n’est pas ce qui mobilise
mon esprit, mes pensées ces jours ci. J’ai envie plutôt de pensées et de
rêveries de passé proche, de présent à construire cahin-caha mais encore et
toujours...
C’est un peu comme pour les
Ricochets. J’ai eu de l’enthousiasme à me lancer dedans, puis je m’en suis
fatigué. J’ai arrêté les Ricochets (ou je les ai suspendus, l’envie reviendra
peut-être) non que je sois arrivé dans des zones sans relief ennuyeuses à
raconter ou au contraire trop douloureuses pour être dites. Non, j’ai arrêté
par simple lassitude à tourner et retourner des moments de passé.
Regarder devant, plutôt que
regarder derrière !
Et puis il y a peut-être,
sans doute, le fait tout bête qu’à remuer ça, soudain, je me sens vieux, bien
plus que je ne voudrais l’être.
Enfin voici cette page tout
de même, avec "dans le lycée occupé" puis "24 mai, la nuit de la peur". Avec quelques jours de retard sur l’exacte date anniversaire, mais
dans le ton, devenu soudain bien plus dramatique, de ces jours d’expectative,
juste avant le retournement du 30 mai, de ces jours où tout semblait se déliter
mais où, aussi, ce qui jusque là n’était que lumineuse et confiante marche en
avant se chargeait d’ombres menaçantes, peut-être mortelles. Ce n’était pas un
jeu certes auparavant, mais tout de même ça prenait là une autre dimension.
C’est de cette nuit de la peur que je garde les images les plus acérées, les
plus présentes parmi toutes celles de ce mois . Ce balancement de mon
corps sur le rebord du parapet, je peux, en fermant les yeux, le percevoir
encore, comme si c’était hier.
16 mai 2008
Mes parents, mai 68 et moi
Pour prolonger ma réflexion
sur le livre de Virginie Linhart je me suis interrogé sur mon propre
positionnement générationnel vis à vis de Mai 68. Evidemment je suis entre les
deux, pas de la génération des parents comme son père Robert, mon premier fils
ne naîtra que 15 ans plus tard alors que beaucoup d’eau sera passé sous
beaucoup de ponts personnels et politiques, je ne suis pas de la génération des
enfants, mes propres parents n’ayant rien de fougueux soixante huitards…
Encore que…
Mon père était un juriste
distingué, assez haut fonctionnaire déjà dans un ministère, ma mère ne
travaillait pas. Ils étaient d’origine petite bourgeoise, un peu plus
possédante du côte de mon père, fils d’un petit industriel, un peu plus
« méritocratie républicaine » du côté de ma mère, fille d’ingénieur,
petite fille surtout d’une institutrice à la forte personnalité, hussarde de la
république, qui racontait encore dans son vieil âge comment elle avait été
accueillie par des volées de pierres par les paroissiens, remontés par le curé,
dans le village de la Savoie profonde où elle avait commencé sa carrière. Ils
avaient les sympathies de gauche des milieux intellectuels parisiens, anti
gaullistes, anti cléricaux, mendésistes, nourris de la lecture du Monde et de
France Observateur, favorables à une modernisation d’une société qu’ils
ressentaient comme vieillotte et autoritaire mais ils n’appartenaient à aucun
parti, n’étaient nullement militants. Ils ont accueilli mai 68 avec sympathie.
Mes engagements bénéficiaient de leur part d’une neutralité plutôt
bienveillante. Mes parents baignaient dans le climat, dans l’air du temps qui
leur interdisait d’interdire.
Je me souviens bien de
l’anxiété de ma mère, elle était morte d’inquiétude mais osait à peine me le
dire. Je la trouvais en rentrant des manifs, accrochée à son poste de radio,
m’attendant dans la nuit sans dormir.
Plus tard, lorsque j’ai
renoncé à la khâgne et à Sciences-Po qui étaient les deux idées d’études que
j’avais eues avant que la tourmente ne me fasse considérer que tout ça n’était
pas l’important, j’ai bien ressenti la déception de mon père. Il a essayé de
discuter, un peu : « tu ne crois pas que c’est une
bêtise ? » mais il n’a pas insisté devant ma détermination.
Lorsque, une fois le bac en
poche, je suis parti en province pour y construire « l’orga », avec
un statut de demi permanent (je serais étudiant en histoire, ce qui laissait
beaucoup, beaucoup de temps pour faire autre chose, je ne serai pas rétribué
mais les frais de transport et de loyer seraient pris en charge par
l’organisation), là encore ils ont tiré grise mine mais sans plus. Moi je me
sentais tout fier de ce que cette prise en charge marquait de reconnaissance.
J’avais l’impression, outre de m’inscrire dans la révolution à venir,
d’acquérir mon autonomie, d’entrer dans la vie adulte. Alors qu’adulte je
l’étais si peu, je n’étais qu’un gamin !
Qu’aurais je fait s’ils
s’étaient opposés ? Ou s’ils avaient tenté de le faire avec un peu plus
d’énergie ? S’ils m’avaient tout simplement coupé les vivres car le loyer
de l’appartement et les transports payés, ce n’était pas tout ? Peut-être
serais-je passé outre. Peut-être aussi après quelques tensions et affrontements
aurais-je réfléchi et me serais-je rendu à leurs raisons. A priori je ne le
pense pas, vu le climat de l’époque. Mais je me dis que peut-être, il m’a
manqué d’être, à un moment au moins, dans le conflit avec eux, ouvert,
explicite, assumé. C’est un peu dur de dire ça, de leur faire presque reproche
de leur attitude ouverte, compréhensive, il y en a tant qui ont dû subir des
parents fouettards. Peut-être aurait-il fallu une voie moyenne.
Oui, en ce sens, sur le
terrain des rapports parents-enfants, sur le terrain de l’autorité, mes parents
ont bien été soixante huitards.
A moins que cette façon
d’épouser l’air du temps n’ait eu en réalité à voir avec d’autres éléments bien
plus graves, comme un déficit en eux, au moins sur certains terrains, de leur
propre affirmation d’eux-mêmes. Comme si, derrière leur présence attentive et
aimante, il y avait une béance, une absence.
De phrase en phrase ma
réflexion m’entraîne très loin. Brusquement, je repense à ma sœur cadette, aux
problèmes douloureux, dramatiques même, qui ont été les siens pendant de
longues années et dont elle n’est sortie que cahin-caha. Il y a des abîmes là
dessous, je le sais, bien loin de mai 68.
10 mai 2008
C'était un vendredi...
Ce jour là, il y a quarante
an, c’était un vendredi…
Il y a quarante ans, à
l’heure où je mets en ligne, notre troupe de lycéens se dirigeait vers la place
Denfert Rochereau. Nous avions déjà beaucoup marché, allant et venant à travers
Paris. Nous étions les premiers sur place, l’atmosphère était joyeuse, festive,
nous nous sommes assis sur la chaussée, il faisait bon comme aujourd’hui. Je
revois très bien le Lion qu’avait escaladé nos copains dirigeants des Comités
d’Action Lycéens. Nous écoutions leurs harangues en attendant les cortèges
étudiants qui nous ont progressivement rejoints.
Nous nous sommes remis en
marche, passant devant la prison de la Santé où étaient enfermés les étudiants
arrêtés les jours précédents…
Le soir tombe…
La nuit des barricades
commence…
Comme promis, voici à la
date anniversaire la suite de ma relation des journées de Mai.
30 avril 2008
Avant mai
J’avais dit que je donnerai
quelques textes écrits il y a longtemps déjà pour évoquer le mai 68 d’un tout
jeune lycéen. Ce sera mon propre petit caillou mémoriel dans la frénésie
commémorative en cours…
Pour éviter une trop longue
tartine d’un seul coup, je mettrai ces textes en ligne au fur et à mesure au
plus près de la date anniversaire pour chaque épisode.
Mais avant mai, il y a eu
les mois précédents où, portés par la vague, nous découvrions militantisme et
première manifestations. Si je veux publier avant mai il faut donc que je me
dépêche, on ne va pas tarder à basculer…
Donc les voici.
Non sans un petit serrement
de cœur.
Bon sang, si loin déjà, si
vite…
17 avril 2008
Commémorations
Les commémorations à priori
ça m’agace plutôt. L’excès des commémorations comme c’est le cas en ce moment
autour de 68, encore plus. C’est bien les commémorations, ça fait vendre !
Et puis 40 ans c’est juste ce qui faut pour toucher les effectifs nombreux des
cinquantenaires et soixantenaires qui atteignent ce moment de la vie où on se
met à regarder avec nostalgie le temps de sa prime jeunesse.
Mais bon je m’y mets moi
aussi à ma commémoration soixante-huitarde, je me fais une commémoration très
privée, une commémoration avec moi-même.
J’étais alors un tout jeune
lycéen. Mai 68 ce fut le temps de l’éveil à la conscience, l’ouverture soudaine
sur le monde, avant l’engagement véritablement militant dans les années qui
allaient suivre. J’étais dans un de ces lycées en pointe où ont été créés les
comités d’action lycéens et la ferveur de nos aînés s’est répandue jusque dans
les plus petites classes.
40 ans ! Quand même ça
me fait frémir ! J’ai des images encore extraordinairement nettes de ces
moments. Et je trouve incroyable qu’il se soit passé plus de temps, bien plus
de temps entre mai 68 et aujourd’hui, qu’entre mai 68 et la fin de la guerre ou
même le Front Populaire, des temps qui me paraissent abstraits, irréels,
radicalement inconnaissables. Et je pense à certaines de mes blogamies qui
n’étaient pas nées (ou presque) et qui se trouvent vieilles (ou presque ).
Elles me font sourire ces jolies princesses. Tendrement et un peu
mélancoliquement aussi.
J’ai lu les suppléments du
Monde et de Télérama (très différents et pas mal faits l’un et l’autre
finalement, alors que je craignais le pire, reprise redondante de choses mille
fois dites, de photos mille fois publiées). J’ai fini le bouquin de Virginie
Linhart et repris L’Etabli, le bouquin de son père. Hier j’ai revu
« Mourir à trente ans » que j’avais enregistré il y a longtemps déjà
et que j’ai sur une vieille cassette vidéo d’avant les dvd.
Surtout j’ai remis le nez
dans un carton poussiéreux où je garde des papiers de ce temps là. Des
journaux, des documents. Mes cahiers aussi. Des cahiers de brouillon défraîchis
au mauvais papier jauni, sur lequel je tenais journal plus ou moins
épisodiquement. Je m’y retrouve et ne m’y retrouve pas, avec mes enthousiasmes,
ma naïveté d’adolescent. J’ai cessé d’écrire ensuite quand je me suis engagé
plus intensément parce que ça me paraissait petit bourgeois et qu’en plus,
écrire ce serait laisser des traces imprudentes en cas de répression. Mais tout
de même je ne les ai pas détruits mes cahiers, signe que j’étais ambivalent à
leur égard. La pulsion accumulative et mémorielle était bien inscrite en moi,
plus profondément sans doute que mes enthousiasmes militants. Je me suis
contenté de descendre ces cahiers à la cave et de les camoufler sous des piles
du journal Tintin que peu avant je lisais encore.
Et puis j’ai écrit là-dessus
bien plus tard. En 1994. La description de mon vécu de cette période fait
partie de ces « Traces » que je m’étais alors efforcé de mettre en
forme. J’ai écrit 120 pages dactylographiées assez tassées, dans une police
plutôt petite. Par sa longueur c’est quasiment un bouquin. Parmi d’autres
choses il y a dans ce texte une sorte de reportage sur mon mai 68 et les temps
qui l’ont encadré. C’est un témoignage d’un petit gars de la base. Je m’étais
dit que je reviendrai là-dessus avec mon œil d’aujourd'hui quand je serai rendu
à ces années dans les Ricochets mais je dois bien dire que pour l’instant je
n’y songe plus aux Ricochets, je suis resté en plan.
Alors, peut-être que je vais
publier ici quelques extraits de ces textes, histoire d’y aller moi aussi de
mes souvenirs de ce temps, au risque de jouer à l’ancien combattant
ratiocineur. Ça aurait l’avantage de me fournir de la copie à bon compte, du
tout rédigé, juste à copier/coller. Mais ça me gêne aussi de mettre ici dans le
corps du journal des textes qui n’ont pas été produits pour lui, du réchauffé
en quelque sorte.
Peut-être que vous aurez
droit à quelques tranches du Mai 68 du P’tit Valclair, peut-être pas, je vais
voir…
23 décembre 2006
Noël d'enfant, Noël d'antan
Hier dans ma rêverie autour
du temps de pré-fêtes sont revenus vers moi des souvenirs de mes Noëls
d’enfant. Je me suis souvenu que j’avais écrit là-dessus il y a une dizaine
d’années lorsque je m’étais attelé à la rédaction d’un texte autobiographique
évoquant enfance et jeunesse. J’ai remis le nez dedans du coup. J’ai ressorti
le passage en question. Bon c’est du recyclage un peu facile mais c’est bien
pratique, j’alimente le blog sans avoir à travailler, je vous donne du grain à
lire pour les jours à venir si des fois vous en aviez envie, je peux me
consacrer aux derniers préparatifs du Noël qui arrive. Et puis, en ramenant
tout ça du passé je donne à coup sûr certaines clefs, parmi d’autres, de mes
nostalgies d’aujourd'hui.
Donc le voici :
****
D'abord
il y eut l'odeur…
Ma
soeur et moi, dans la chambre que nous partagions chez nos grands-parents
d'Annecy, étions déjà éveillés depuis un moment, attentifs à la lueur qui
perçait peu à peu à travers les volets et aux bruits de la rue, signes du jour
commençant.
"Je
le sens, je sens le sapin!"
Nous avons bondi ensemble de nos lits, ouverts la porte de la chambre.
Oui,
le sapin de Noël était là, dans le hall d'entrée de l'appartement, grande forme
dressée dans la pénombre et qui s'éclairait, s'éteignait au rythme du
clignotement de ses ampoules multicolores. L'air était embaumé de son odeur,
c'était la forêt dans la maison. Et nous retrouvions sur ses branches les
guirlandes entrelacées, les boules translucides, l'oiseau et le papillon de
verre filé, les petits personnages, lutins et bûcherons, et la figure plus
majestueuse d'un Père Noël tout blanc, qui trônait au centre, adossé au tronc,
dans sa grande houppelande laineuse parsemée de points brillants qui figuraient
la neige, avec sa longue barbe que nous aimions caresser du doigt. Et tout
autour de l'arbre, les cadeaux, à chacun destiné, dans leurs paquets en papier
décoré...
"Il
est passé, il est passé, c'est aujourd'hui..."
Les
jours précédents, comme tous les ans, nous avions fébrilement fait le décompte
des jours restants avant le matin tellement attendu. Nos parents, cette année,
pour tenter de s'assurer une plus longue tranquillité matinale, avaient réussi
à nous faire croire que nous n'étions encore que le 24 décembre. Et même moi,
le grand frère, m'y était laissé prendre...
Tard,
la veille, comme nous dormions, les adultes avaient été chercher le sapin caché
au garage, avaient installé silencieusement cadeaux et décorations puis célébré
entre eux, à leur façon, pendant que d'autres entonnaient les chants de la
Nativité, ce moment de fête autour d'une bouteille de vin précieux et d'un pot
du meilleur caviar, en évoquant les Noëls roumains, lorsque Maman était enfant
et qu'ils étaient jeunes, les grands froids et la neige infinie mêlant le ciel
à la plaine, les rivières gelées sur lesquelles on irait patiner et les
musiciens tsiganes qui dans la chaleur des maisons riches viendraient jouer
pour vous...
S'écoulait
alors cette belle journée de fête et de bonheur, lente et paisible, empreinte
pourtant d'un je ne sais quoi de mélancolique...
D'abord,
nous ouvrions avec frénésie nos paquets et manifestions notre enthousiasme
devant chaque cadeau déballé. Ils n'étaient pas tous regroupés autour de
l'arbre, il fallait chercher, et la plus grande joie était, lorsqu'on croyait
avoir tout découvert, de trouver encore quelquechose auquel on ne s'attendait
plus.
Nous
petit déjeunions rapidement puis aidions ma grand'mère dans la préparation du
repas, nous donnions la main surtout pour ce travail long et fastidieux
qu'était l'épluchage des marrons mais nous le faisions ensemble, femmes et
enfants, et c'était un moment précieux.
Ensuite
nous sortions avec Papa pendant que les femmes achevaient les préparatifs. Nous
allions au bord du lac, marchions et courions sur les pelouses du Paquier puis
jusqu'au canal et au Pont des Amours, nous nourrissions les cygnes et les
mouettes de pain dur, souvent le ciel était sombre, les montagnes noyées de
nuages neigeux mais parfois étincelaient de beaux ciels et même, certaines
années de froid précoce, il y avait un peu de neige et des plaques de glace
dans le jardin public sur lesquelles nous aimions glisser et s'accrochait aux
pontons désertés des loueurs de barque une amorce de banquise...
Ma
grand'mère, si douce, si calme, organisait tout, veillait à tout. Elle savait
et aimait recevoir. Tout était parfait dans les plus petits détails, le décor
de la table comme l'excellence de la chère. Dans cette maison, aux ressources
plus modestes que celles de mes autres grands-parents, on savait marquer avec
plus d'éclat et de luxe les moments de fête.
A
notre retour de promenade tout était prêt. La table était mise sur une grande
nappe blanche de Roumanie décorée de broderies aux entrelacs multicolores; les
cristaux et le service de belle porcelaine étincelaient; des bouquets odorants
de fleurs fraîches étaient disposés sur le buffet et sur les guéridons; et le
soleil me semblait-il éclairait tout cela. Pourtant il dû bien y avoir des
Noëls pluvieux!
Les
invités étaient arrivés entre-temps, peu nombreux, une ou deux tantes ou
vieilles cousines qui sinon auraient passé un Noël solitaire. Il y avait en
toujours l'inévitable Delphine, la soeur aînée de mon grand-père, une femme au
destin triste, qui ne s'était jamais mariée, avare et acariâtre, et qui
entretenait avec son frère des relations détestables. Elle ne sentait pas bon,
avait une ombre de moustache et, nous les enfants, ne l'approchions et ne
l'embrassions qu'à contrecœur. Nous disions du mal d'elle, mon grand-père en
rajoutait et ma grand'mère tentait de toute sa douceur de l'apaiser.
Le
repas commençait tard. Chacun avait à sa place, à côté de son assiette, une
petite figurine de Noël qu'il retrouvait avec plaisir d'année en année. Elles
ne sortaient qu'à cette occasion des boîtes à chaussure et des enveloppements
protecteurs de papier de soie où elles dormaient le reste du temps, elles
venaient de Roumanie elles aussi et elles étaient comme une marque rassurante
de la pérennité des choses et des gens.
Le
menu était toujours le même et personne n'aurait songé à en changer. Les oeufs
mimosas au crabe, la dinde aux marrons et la bûche au moka.
Le
repas s'étirait.
Au
café d'autres membres de la famille venaient, portaient des cadeaux et en
recevaient, restaient un moment pour échanger nouvelles et souhaits. Sur la fin
de l'après-midi quelques uns des adultes jouaient aux cartes. Ces vieilles
personnes affectionnaient le rami ou la belote, une cousine fort âgée, toute
petite femme sèche et ridée comme une vieille pomme, connue pour être confite
en dévotion, s'y montrait redoutablement passionnée, capable de sentiments peu
chrétiens à l'égard de ses adversaires et très mauvaise joueuse lorsqu'elle
perdait, capable de soutenir avec une absolue mauvaise foi des contrevérités
d'évidence. Delphine, qui ne jouait pas, restait immobile et muette dans son
fauteuil et fixait de son oeil torve tour à tour chacun des joueurs et nous
tous et son regard valait toutes les désapprobations tandis que ma grand'mère
déjà s'affairait, aidée d'une ou deux autres femmes, aux soins du débarrassage.
Les
invités partaient peu à peu.
La
soirée était paisible.
On
écoutait un peu de musique ce qui n'était pas chose courante, chez nous, à
cette époque. L'électrophone servait peu, uniquement dans des moments
particuliers comme celui-ci, mais alors c'était comme si des concertistes
étaient venus à nous en personne et tous nous écoutions dans le recueillement.
Et
j'étais surpris de voir alors qu'il suffisait de quelques accords langoureux ou
d'un glissando mélancolique de violon pour arracher des larmes à mon
grand-père, ce qui me semblait-il ne ressemblait pas à cet homme déjà vieux et
malade, au très mauvais caractère, plus souvent bougon que tendre.
Il
pleurait, sous la vague de ses souvenirs ravivés, sa jeunesse enfuie...
****
Voilà
ce que j’ai écrit il y a presque douze ans…
Voilà
ce que j’ai eu plaisir à retrouver et à exhumer…
Voilà
ce que j’ai eu envie de vous donner en partage à vous mes lecteurs, un tout
petit cadeau qui ne passe pas par les boutiques et les caddys, un tout petit
cadeau mais qui part du cœur, en vous souhaitant pour les jours à venir des
moments simples, chaleureux et aimants, tout ce que je me souhaite à moi-même…
Bonnes
fêtes à tous.
23 août 2006
Souvenir
Deux assez belles journées
se sont succédées, nous en avons profité pour faire deux excursions un peu plus
lointaines en partant à la journée.
Hier en allant randonner
dans les vignes de Condrieu nous avons traversé le village de Saint Julien
Molin-Molette. Quel nom extraordinaire. Un nom qui ne s’oublie pas. Et que
j’avais oublié. Car tout à coup à l’évocation de ce nom, m’est revenu un pan de
passé enfoui…
Du temps où j’habitais Lyon, temps très ancien (j’y étais étudiant c’est dire, enfin militant politique plutôt !), j’étais venu passer un week-end au-desssus de cette bourgade dans une maison perdue dans la forêt, appartenant aux parents d’un de nos camarades. Nous y étions pour une « fête », consistant pour l’essentiel en beuveries et fumettes excessives, en affaires sentimentales et sexuelles maladroites et souvent douloureuses. Moi dans l’après midi avec un seul de nos copains j’avais décidé d’aller marcher dans la montagne, nous sommes partis dans les bois, sans connaître le coin, sans carte, sûr de notre sens de l’orientation ou plutôt ne pensant même pas qu’il pouvait y avoir un problème. De chemins de chemins, de minimes changements de direction en minimes changements de direction, nous nous totalement égarés. Les sentiers se sont perdus, effacés entre les arbres. La nuit est tombée et avec elle le brouillard, le froid (on était à l’automne je pense), en désespoir de cause on a pensé qu’il fallait descendre au maximum, on finirait bien par trouver une route en bas, c’est ce qu’on a fait descendant hors sentier en suivant l’axe de la plus grande pente, on a trouvé la route en effet, bien en-deça du village, il a fallu la remonter, puis rejoindre ensuite la maison, c’était interminable, on est arrivé recru de fatigue.
Et la fête ? Je m’y
suis collé naturellement, et avec d’autant plus d’énergie que j’étais épuisé,
j’y étais bien seul, mes tentatives de rapprochement se sont soldées par des
échecs, je crois que j’ai fini dans un sale état.
C’est drôle cette remontée du souvenir. Et plutôt agréable même si le moment n’état pas franchement enthousiasmant. Et tout à coup je me demande : Que sont devenus ces types ? Et cette maison existe-elle encore ? Sans doute et rénovée sûrement. Mon copain y va-t-il encore, accompagné de ses enfants, de ses petits enfants peut-être ?



