16 mai 2008
Mes parents, mai 68 et moi
Pour prolonger ma réflexion
sur le livre de Virginie Linhart je me suis interrogé sur mon propre
positionnement générationnel vis à vis de Mai 68. Evidemment je suis entre les
deux, pas de la génération des parents comme son père Robert, mon premier fils
ne naîtra que 15 ans plus tard alors que beaucoup d’eau sera passé sous
beaucoup de ponts personnels et politiques, je ne suis pas de la génération des
enfants, mes propres parents n’ayant rien de fougueux soixante huitards…
Encore que…
Mon père était un juriste
distingué, assez haut fonctionnaire déjà dans un ministère, ma mère ne
travaillait pas. Ils étaient d’origine petite bourgeoise, un peu plus
possédante du côte de mon père, fils d’un petit industriel, un peu plus
« méritocratie républicaine » du côté de ma mère, fille d’ingénieur,
petite fille surtout d’une institutrice à la forte personnalité, hussarde de la
république, qui racontait encore dans son vieil âge comment elle avait été
accueillie par des volées de pierres par les paroissiens, remontés par le curé,
dans le village de la Savoie profonde où elle avait commencé sa carrière. Ils
avaient les sympathies de gauche des milieux intellectuels parisiens, anti
gaullistes, anti cléricaux, mendésistes, nourris de la lecture du Monde et de
France Observateur, favorables à une modernisation d’une société qu’ils
ressentaient comme vieillotte et autoritaire mais ils n’appartenaient à aucun
parti, n’étaient nullement militants. Ils ont accueilli mai 68 avec sympathie.
Mes engagements bénéficiaient de leur part d’une neutralité plutôt
bienveillante. Mes parents baignaient dans le climat, dans l’air du temps qui
leur interdisait d’interdire.
Je me souviens bien de
l’anxiété de ma mère, elle était morte d’inquiétude mais osait à peine me le
dire. Je la trouvais en rentrant des manifs, accrochée à son poste de radio,
m’attendant dans la nuit sans dormir.
Plus tard, lorsque j’ai
renoncé à la khâgne et à Sciences-Po qui étaient les deux idées d’études que
j’avais eues avant que la tourmente ne me fasse considérer que tout ça n’était
pas l’important, j’ai bien ressenti la déception de mon père. Il a essayé de
discuter, un peu : « tu ne crois pas que c’est une
bêtise ? » mais il n’a pas insisté devant ma détermination.
Lorsque, une fois le bac en
poche, je suis parti en province pour y construire « l’orga », avec
un statut de demi permanent (je serais étudiant en histoire, ce qui laissait
beaucoup, beaucoup de temps pour faire autre chose, je ne serai pas rétribué
mais les frais de transport et de loyer seraient pris en charge par
l’organisation), là encore ils ont tiré grise mine mais sans plus. Moi je me
sentais tout fier de ce que cette prise en charge marquait de reconnaissance.
J’avais l’impression, outre de m’inscrire dans la révolution à venir,
d’acquérir mon autonomie, d’entrer dans la vie adulte. Alors qu’adulte je
l’étais si peu, je n’étais qu’un gamin !
Qu’aurais je fait s’ils
s’étaient opposés ? Ou s’ils avaient tenté de le faire avec un peu plus
d’énergie ? S’ils m’avaient tout simplement coupé les vivres car le loyer
de l’appartement et les transports payés, ce n’était pas tout ? Peut-être
serais-je passé outre. Peut-être aussi après quelques tensions et affrontements
aurais-je réfléchi et me serais-je rendu à leurs raisons. A priori je ne le
pense pas, vu le climat de l’époque. Mais je me dis que peut-être, il m’a
manqué d’être, à un moment au moins, dans le conflit avec eux, ouvert,
explicite, assumé. C’est un peu dur de dire ça, de leur faire presque reproche
de leur attitude ouverte, compréhensive, il y en a tant qui ont dû subir des
parents fouettards. Peut-être aurait-il fallu une voie moyenne.
Oui, en ce sens, sur le
terrain des rapports parents-enfants, sur le terrain de l’autorité, mes parents
ont bien été soixante huitards.
A moins que cette façon
d’épouser l’air du temps n’ait eu en réalité à voir avec d’autres éléments bien
plus graves, comme un déficit en eux, au moins sur certains terrains, de leur
propre affirmation d’eux-mêmes. Comme si, derrière leur présence attentive et
aimante, il y avait une béance, une absence.
De phrase en phrase ma
réflexion m’entraîne très loin. Brusquement, je repense à ma sœur cadette, aux
problèmes douloureux, dramatiques même, qui ont été les siens pendant de
longues années et dont elle n’est sortie que cahin-caha. Il y a des abîmes là
dessous, je le sais, bien loin de mai 68.
10 mai 2008
C'était un vendredi...
Ce jour là, il y a quarante
an, c’était un vendredi…
Il y a quarante ans, à
l’heure où je mets en ligne, notre troupe de lycéens se dirigeait vers la place
Denfert Rochereau. Nous avions déjà beaucoup marché, allant et venant à travers
Paris. Nous étions les premiers sur place, l’atmosphère était joyeuse, festive,
nous nous sommes assis sur la chaussée, il faisait bon comme aujourd’hui. Je
revois très bien le Lion qu’avait escaladé nos copains dirigeants des Comités
d’Action Lycéens. Nous écoutions leurs harangues en attendant les cortèges
étudiants qui nous ont progressivement rejoints.
Nous nous sommes remis en
marche, passant devant la prison de la Santé où étaient enfermés les étudiants
arrêtés les jours précédents…
Le soir tombe…
La nuit des barricades
commence…
Comme promis, voici à la
date anniversaire la suite de ma relation des journées de Mai.
30 avril 2008
Avant mai
J’avais dit que je donnerai
quelques textes écrits il y a longtemps déjà pour évoquer le mai 68 d’un tout
jeune lycéen. Ce sera mon propre petit caillou mémoriel dans la frénésie
commémorative en cours…
Pour éviter une trop longue
tartine d’un seul coup, je mettrai ces textes en ligne au fur et à mesure au
plus près de la date anniversaire pour chaque épisode.
Mais avant mai, il y a eu
les mois précédents où, portés par la vague, nous découvrions militantisme et
première manifestations. Si je veux publier avant mai il faut donc que je me
dépêche, on ne va pas tarder à basculer…
Donc les voici.
Non sans un petit serrement
de cœur.
Bon sang, si loin déjà, si
vite…
17 avril 2008
Commémorations
Les commémorations à priori
ça m’agace plutôt. L’excès des commémorations comme c’est le cas en ce moment
autour de 68, encore plus. C’est bien les commémorations, ça fait vendre !
Et puis 40 ans c’est juste ce qui faut pour toucher les effectifs nombreux des
cinquantenaires et soixantenaires qui atteignent ce moment de la vie où on se
met à regarder avec nostalgie le temps de sa prime jeunesse.
Mais bon je m’y mets moi
aussi à ma commémoration soixante-huitarde, je me fais une commémoration très
privée, une commémoration avec moi-même.
J’étais alors un tout jeune
lycéen. Mai 68 ce fut le temps de l’éveil à la conscience, l’ouverture soudaine
sur le monde, avant l’engagement véritablement militant dans les années qui
allaient suivre. J’étais dans un de ces lycées en pointe où ont été créés les
comités d’action lycéens et la ferveur de nos aînés s’est répandue jusque dans
les plus petites classes.
40 ans ! Quand même ça
me fait frémir ! J’ai des images encore extraordinairement nettes de ces
moments. Et je trouve incroyable qu’il se soit passé plus de temps, bien plus
de temps entre mai 68 et aujourd’hui, qu’entre mai 68 et la fin de la guerre ou
même le Front Populaire, des temps qui me paraissent abstraits, irréels,
radicalement inconnaissables. Et je pense à certaines de mes blogamies qui
n’étaient pas nées (ou presque) et qui se trouvent vieilles (ou presque ).
Elles me font sourire ces jolies princesses. Tendrement et un peu
mélancoliquement aussi.
J’ai lu les suppléments du
Monde et de Télérama (très différents et pas mal faits l’un et l’autre
finalement, alors que je craignais le pire, reprise redondante de choses mille
fois dites, de photos mille fois publiées). J’ai fini le bouquin de Virginie
Linhart et repris L’Etabli, le bouquin de son père. Hier j’ai revu
« Mourir à trente ans » que j’avais enregistré il y a longtemps déjà
et que j’ai sur une vieille cassette vidéo d’avant les dvd.
Surtout j’ai remis le nez
dans un carton poussiéreux où je garde des papiers de ce temps là. Des
journaux, des documents. Mes cahiers aussi. Des cahiers de brouillon défraîchis
au mauvais papier jauni, sur lequel je tenais journal plus ou moins
épisodiquement. Je m’y retrouve et ne m’y retrouve pas, avec mes enthousiasmes,
ma naïveté d’adolescent. J’ai cessé d’écrire ensuite quand je me suis engagé
plus intensément parce que ça me paraissait petit bourgeois et qu’en plus,
écrire ce serait laisser des traces imprudentes en cas de répression. Mais tout
de même je ne les ai pas détruits mes cahiers, signe que j’étais ambivalent à
leur égard. La pulsion accumulative et mémorielle était bien inscrite en moi,
plus profondément sans doute que mes enthousiasmes militants. Je me suis
contenté de descendre ces cahiers à la cave et de les camoufler sous des piles
du journal Tintin que peu avant je lisais encore.
Et puis j’ai écrit là-dessus
bien plus tard. En 1994. La description de mon vécu de cette période fait
partie de ces « Traces » que je m’étais alors efforcé de mettre en
forme. J’ai écrit 120 pages dactylographiées assez tassées, dans une police
plutôt petite. Par sa longueur c’est quasiment un bouquin. Parmi d’autres
choses il y a dans ce texte une sorte de reportage sur mon mai 68 et les temps
qui l’ont encadré. C’est un témoignage d’un petit gars de la base. Je m’étais
dit que je reviendrai là-dessus avec mon œil d’aujourd'hui quand je serai rendu
à ces années dans les Ricochets mais je dois bien dire que pour l’instant je
n’y songe plus aux Ricochets, je suis resté en plan.
Alors, peut-être que je vais
publier ici quelques extraits de ces textes, histoire d’y aller moi aussi de
mes souvenirs de ce temps, au risque de jouer à l’ancien combattant
ratiocineur. Ça aurait l’avantage de me fournir de la copie à bon compte, du
tout rédigé, juste à copier/coller. Mais ça me gêne aussi de mettre ici dans le
corps du journal des textes qui n’ont pas été produits pour lui, du réchauffé
en quelque sorte.
Peut-être que vous aurez
droit à quelques tranches du Mai 68 du P’tit Valclair, peut-être pas, je vais
voir…
23 décembre 2006
Noël d'enfant, Noël d'antan
Hier dans ma rêverie autour
du temps de pré-fêtes sont revenus vers moi des souvenirs de mes Noëls
d’enfant. Je me suis souvenu que j’avais écrit là-dessus il y a une dizaine
d’années lorsque je m’étais attelé à la rédaction d’un texte autobiographique
évoquant enfance et jeunesse. J’ai remis le nez dedans du coup. J’ai ressorti
le passage en question. Bon c’est du recyclage un peu facile mais c’est bien
pratique, j’alimente le blog sans avoir à travailler, je vous donne du grain à
lire pour les jours à venir si des fois vous en aviez envie, je peux me
consacrer aux derniers préparatifs du Noël qui arrive. Et puis, en ramenant
tout ça du passé je donne à coup sûr certaines clefs, parmi d’autres, de mes
nostalgies d’aujourd'hui.
Donc le voici :
****
D'abord
il y eut l'odeur…
Ma
soeur et moi, dans la chambre que nous partagions chez nos grands-parents
d'Annecy, étions déjà éveillés depuis un moment, attentifs à la lueur qui
perçait peu à peu à travers les volets et aux bruits de la rue, signes du jour
commençant.
"Je
le sens, je sens le sapin!"
Nous avons bondi ensemble de nos lits, ouverts la porte de la chambre.
Oui,
le sapin de Noël était là, dans le hall d'entrée de l'appartement, grande forme
dressée dans la pénombre et qui s'éclairait, s'éteignait au rythme du
clignotement de ses ampoules multicolores. L'air était embaumé de son odeur,
c'était la forêt dans la maison. Et nous retrouvions sur ses branches les
guirlandes entrelacées, les boules translucides, l'oiseau et le papillon de
verre filé, les petits personnages, lutins et bûcherons, et la figure plus
majestueuse d'un Père Noël tout blanc, qui trônait au centre, adossé au tronc,
dans sa grande houppelande laineuse parsemée de points brillants qui figuraient
la neige, avec sa longue barbe que nous aimions caresser du doigt. Et tout
autour de l'arbre, les cadeaux, à chacun destiné, dans leurs paquets en papier
décoré...
"Il
est passé, il est passé, c'est aujourd'hui..."
Les
jours précédents, comme tous les ans, nous avions fébrilement fait le décompte
des jours restants avant le matin tellement attendu. Nos parents, cette année,
pour tenter de s'assurer une plus longue tranquillité matinale, avaient réussi
à nous faire croire que nous n'étions encore que le 24 décembre. Et même moi,
le grand frère, m'y était laissé prendre...
Tard,
la veille, comme nous dormions, les adultes avaient été chercher le sapin caché
au garage, avaient installé silencieusement cadeaux et décorations puis célébré
entre eux, à leur façon, pendant que d'autres entonnaient les chants de la
Nativité, ce moment de fête autour d'une bouteille de vin précieux et d'un pot
du meilleur caviar, en évoquant les Noëls roumains, lorsque Maman était enfant
et qu'ils étaient jeunes, les grands froids et la neige infinie mêlant le ciel
à la plaine, les rivières gelées sur lesquelles on irait patiner et les
musiciens tsiganes qui dans la chaleur des maisons riches viendraient jouer
pour vous...
S'écoulait
alors cette belle journée de fête et de bonheur, lente et paisible, empreinte
pourtant d'un je ne sais quoi de mélancolique...
D'abord,
nous ouvrions avec frénésie nos paquets et manifestions notre enthousiasme
devant chaque cadeau déballé. Ils n'étaient pas tous regroupés autour de
l'arbre, il fallait chercher, et la plus grande joie était, lorsqu'on croyait
avoir tout découvert, de trouver encore quelquechose auquel on ne s'attendait
plus.
Nous
petit déjeunions rapidement puis aidions ma grand'mère dans la préparation du
repas, nous donnions la main surtout pour ce travail long et fastidieux
qu'était l'épluchage des marrons mais nous le faisions ensemble, femmes et
enfants, et c'était un moment précieux.
Ensuite
nous sortions avec Papa pendant que les femmes achevaient les préparatifs. Nous
allions au bord du lac, marchions et courions sur les pelouses du Paquier puis
jusqu'au canal et au Pont des Amours, nous nourrissions les cygnes et les
mouettes de pain dur, souvent le ciel était sombre, les montagnes noyées de
nuages neigeux mais parfois étincelaient de beaux ciels et même, certaines
années de froid précoce, il y avait un peu de neige et des plaques de glace
dans le jardin public sur lesquelles nous aimions glisser et s'accrochait aux
pontons désertés des loueurs de barque une amorce de banquise...
Ma
grand'mère, si douce, si calme, organisait tout, veillait à tout. Elle savait
et aimait recevoir. Tout était parfait dans les plus petits détails, le décor
de la table comme l'excellence de la chère. Dans cette maison, aux ressources
plus modestes que celles de mes autres grands-parents, on savait marquer avec
plus d'éclat et de luxe les moments de fête.
A
notre retour de promenade tout était prêt. La table était mise sur une grande
nappe blanche de Roumanie décorée de broderies aux entrelacs multicolores; les
cristaux et le service de belle porcelaine étincelaient; des bouquets odorants
de fleurs fraîches étaient disposés sur le buffet et sur les guéridons; et le
soleil me semblait-il éclairait tout cela. Pourtant il dû bien y avoir des
Noëls pluvieux!
Les
invités étaient arrivés entre-temps, peu nombreux, une ou deux tantes ou
vieilles cousines qui sinon auraient passé un Noël solitaire. Il y avait en
toujours l'inévitable Delphine, la soeur aînée de mon grand-père, une femme au
destin triste, qui ne s'était jamais mariée, avare et acariâtre, et qui
entretenait avec son frère des relations détestables. Elle ne sentait pas bon,
avait une ombre de moustache et, nous les enfants, ne l'approchions et ne
l'embrassions qu'à contrecœur. Nous disions du mal d'elle, mon grand-père en
rajoutait et ma grand'mère tentait de toute sa douceur de l'apaiser.
Le
repas commençait tard. Chacun avait à sa place, à côté de son assiette, une
petite figurine de Noël qu'il retrouvait avec plaisir d'année en année. Elles
ne sortaient qu'à cette occasion des boîtes à chaussure et des enveloppements
protecteurs de papier de soie où elles dormaient le reste du temps, elles
venaient de Roumanie elles aussi et elles étaient comme une marque rassurante
de la pérennité des choses et des gens.
Le
menu était toujours le même et personne n'aurait songé à en changer. Les oeufs
mimosas au crabe, la dinde aux marrons et la bûche au moka.
Le
repas s'étirait.
Au
café d'autres membres de la famille venaient, portaient des cadeaux et en
recevaient, restaient un moment pour échanger nouvelles et souhaits. Sur la fin
de l'après-midi quelques uns des adultes jouaient aux cartes. Ces vieilles
personnes affectionnaient le rami ou la belote, une cousine fort âgée, toute
petite femme sèche et ridée comme une vieille pomme, connue pour être confite
en dévotion, s'y montrait redoutablement passionnée, capable de sentiments peu
chrétiens à l'égard de ses adversaires et très mauvaise joueuse lorsqu'elle
perdait, capable de soutenir avec une absolue mauvaise foi des contrevérités
d'évidence. Delphine, qui ne jouait pas, restait immobile et muette dans son
fauteuil et fixait de son oeil torve tour à tour chacun des joueurs et nous
tous et son regard valait toutes les désapprobations tandis que ma grand'mère
déjà s'affairait, aidée d'une ou deux autres femmes, aux soins du débarrassage.
Les
invités partaient peu à peu.
La
soirée était paisible.
On
écoutait un peu de musique ce qui n'était pas chose courante, chez nous, à
cette époque. L'électrophone servait peu, uniquement dans des moments
particuliers comme celui-ci, mais alors c'était comme si des concertistes
étaient venus à nous en personne et tous nous écoutions dans le recueillement.
Et
j'étais surpris de voir alors qu'il suffisait de quelques accords langoureux ou
d'un glissando mélancolique de violon pour arracher des larmes à mon
grand-père, ce qui me semblait-il ne ressemblait pas à cet homme déjà vieux et
malade, au très mauvais caractère, plus souvent bougon que tendre.
Il
pleurait, sous la vague de ses souvenirs ravivés, sa jeunesse enfuie...
****
Voilà
ce que j’ai écrit il y a presque douze ans…
Voilà
ce que j’ai eu plaisir à retrouver et à exhumer…
Voilà
ce que j’ai eu envie de vous donner en partage à vous mes lecteurs, un tout
petit cadeau qui ne passe pas par les boutiques et les caddys, un tout petit
cadeau mais qui part du cœur, en vous souhaitant pour les jours à venir des
moments simples, chaleureux et aimants, tout ce que je me souhaite à moi-même…
Bonnes
fêtes à tous.
23 août 2006
Souvenir
Deux assez belles journées
se sont succédées, nous en avons profité pour faire deux excursions un peu plus
lointaines en partant à la journée.
Hier en allant randonner
dans les vignes de Condrieu nous avons traversé le village de Saint Julien
Molin-Molette. Quel nom extraordinaire. Un nom qui ne s’oublie pas. Et que
j’avais oublié. Car tout à coup à l’évocation de ce nom, m’est revenu un pan de
passé enfoui…
Du temps où j’habitais Lyon, temps très ancien (j’y étais étudiant c’est dire, enfin militant politique plutôt !), j’étais venu passer un week-end au-desssus de cette bourgade dans une maison perdue dans la forêt, appartenant aux parents d’un de nos camarades. Nous y étions pour une « fête », consistant pour l’essentiel en beuveries et fumettes excessives, en affaires sentimentales et sexuelles maladroites et souvent douloureuses. Moi dans l’après midi avec un seul de nos copains j’avais décidé d’aller marcher dans la montagne, nous sommes partis dans les bois, sans connaître le coin, sans carte, sûr de notre sens de l’orientation ou plutôt ne pensant même pas qu’il pouvait y avoir un problème. De chemins de chemins, de minimes changements de direction en minimes changements de direction, nous nous totalement égarés. Les sentiers se sont perdus, effacés entre les arbres. La nuit est tombée et avec elle le brouillard, le froid (on était à l’automne je pense), en désespoir de cause on a pensé qu’il fallait descendre au maximum, on finirait bien par trouver une route en bas, c’est ce qu’on a fait descendant hors sentier en suivant l’axe de la plus grande pente, on a trouvé la route en effet, bien en-deça du village, il a fallu la remonter, puis rejoindre ensuite la maison, c’était interminable, on est arrivé recru de fatigue.
Et la fête ? Je m’y
suis collé naturellement, et avec d’autant plus d’énergie que j’étais épuisé,
j’y étais bien seul, mes tentatives de rapprochement se sont soldées par des
échecs, je crois que j’ai fini dans un sale état.
C’est drôle cette remontée du souvenir. Et plutôt agréable même si le moment n’état pas franchement enthousiasmant. Et tout à coup je me demande : Que sont devenus ces types ? Et cette maison existe-elle encore ? Sans doute et rénovée sûrement. Mon copain y va-t-il encore, accompagné de ses enfants, de ses petits enfants peut-être ?
01 mai 2006
Retrouvailles
J’ai revu ce week-end une
amie perdue de vue depuis plus de vingt ans. Elle a lu mon nom il y a quelque
temps lorsque j’étais allé faire un petit topo sur les journaux en ligne à Lyon
dans le cadre de mes activités d’apaïste ; elle s’est dit, est-ce lui,
est-ce une homonymie, un petit mail interrogateur, ah ma joie quand j’ai vu ce
nom s’afficher sur ma messagerie, je n’avais pas une seule seconde pensé qu’il
pourrait y avoir un effet induit de ce type en faisant ce topo, j’ai habité à Lyon
il y a quelques années mais c’est tellement comme dans une autre vie que je
n’avais même pas pensé à des connexions possibles ; quelques échanges de
mails ensuite, oui, oui, c’est bien moi, celui que malicieusement, petite
gamine que tu étais, tu avais appelé « Narbu le Barbu », voir
réapparaître ce nom, c’est comme une madeleine ; un long coup de téléphone
pour reprendre contact d’un peu plus près, se raconter (un peu) la vie et puis
cette occasion qu’elle a eue de venir à Paris et ces retrouvailles…
On s’est retrouvé d’abord
pour un pot en tête à tête vendredi en fin d’après-midi puis elle est venue
déjeuner à la maison dimanche pour un repas « en famille », il y
avait Constance et mes gars et il y avait sa mère à elle que j’ai aussi bien
connu pendant mes années lyonnaises.
Naturellement on a changé,
et pas qu’un peu, pas seulement l’effet du vieillissement sur les traits, moi
j’étais encore barbu-chevelu la dernière fois qu’on s’est vu et elle avait une
longue chevelure alors qu’elle porte désormais les cheveux très, très courts.
On se l’était dit, donc la reconnaissance a été immédiate. Mais si l’on s’était
croisé par hasard sans s’attendre à se rencontrer ? En tout cas dès que
l’on se retrouve, il n’y a aucun doute, on embraye comme si on s’était vu d’hier,
la personne est la même, les deux images purement visuelles se superposent mais
il y a tout le reste qui n’a pas changé, la voix, le regard, une façon de se
mouvoir, de parler, comment résumer ça, une présence peut-être, oui c’est ça,
la présence est la même.
On revient sur des souvenirs
communs. En fait je l’ai connu petite fille alors que j’étais déjà jeune adulte
(on a une bonne dizaine d’années d’écart) nous la voyions souvent parce que
l’appartement de sa mère était une sorte de local bis de l’organisation
militante dans laquelle j’étais investi jusqu’au cou à l’époque, j’ai quitté
Lyon ensuite, je l’ai revu jeune fille sans avoir vu la transition, ça a été un
choc, je me souviens très bien, c’était la première fois que j’expérimentais
cela, la perception du temps qui passe, la première fois que je m’interrogeais
là-dessus aussi à partir d’une expérience concrète, d’une émotion personnelle
et pas avec les mots des livres ou des profs de philo. Ce même pétillement
qu’elle avait enfant et en plus voilà qu’elle était devenue belle et
désirable ! On a évoqué tout ça à demi mot, on a reparlé d’une certaine
balade en Chartreuse dont j’ai un souvenir très vif (mais d’ailleurs peut-être
en partie fallacieux, va-t-en savoir en fait ce que l’on conserve, nulle part
n’existe le disque dur du déroulé et des émotions effectives de l’époque).
J’avais évoqué ce souvenir déjà dans mes échos ici . J’aime bien ces
empilements de passé et d’images du passé dans le présent qui se constituent et
se répondent, oui quand elles se répondent, c’est aussi un jeu d’échos ça, des
échos où se rajoute la dimension temporelle.
Dimanche dans un contexte
tout à fait différent, moins intime, cela a été très sympa aussi et je crois
que tout le monde a passé un bon moment y compris mes gars, intéressés à voir
ressurgir des bouts du passé de leur père que je n’évoque pas souvent. Et puis
on a parlé aussi de beaucoup de choses très contemporaines.
C’est sûr on se reverra.
Et quand même tout ça c’est, quoique de façon indirecte, l’effet de mes écritures et d’internet, outil
formidable, preuve qu’on est bien ici dans le réel vivant, dans la vie qui
continue et pas dans le virtuel, dans les mots éteints, dans la nostalgie
fermée.
