Les échos de Valclair

Scènes de vie, pensées, rêveries, promenades et voyages, l'intime se dessine à travers le quotidien, livres lus, films vus, réflexions sur la littérature et l'écriture...

28 novembre 2009

Dix souvenirs de quand j'étais petit

Med’céline n’a tagué personne mais a incité tous ceux qui avaient envie de reprendre la balle au bond à le faire.

Alors profitant d’un réveil matinal intempestif je me lance.

Ça m’éloignera d’un billet plus lourd, ancré dans le présent que j’avais envie de rédiger ce week-end et c’est très bien.

Et puis c’est comme une façon de reprendre le cours des Petits Cailloux et Ricochets. Je n’avais dans ma remontée rétrospective du temps tenu que de 2006 à 1993, donc j’étais resté très loin de l’enfance.

Mais c’est jusqu’à quand être « petit », ça me semble plus restreint que l’enfance, je dirais bien jusqu’à la naissance de ma sœur (j’avais six ans) mais ça sera peut-être difficile de trouver dix souvenirs alors je vais dire jusqu’à la fin de l’école, avant d’entrer au lycée…

Allez je me lance. En plus un des intérêts de la chose, est de pas trop chercher, de ne pas trop réfléchir, de laisser venir…

1) Dans la cuisine chez ma grand-mère, une assiette remplie de sucre. Je plonge dedans avec une cuillère à soupe, enfourne tout en bouche, haut le cœur, je recrache tout et même, je crois, je vomis, je vois une tâche sur le sol carrelé de la cuisine, ma grand mère vient vers moi, je ne sais plus trop si elle rit ou me gronde gentiment, les deux peut-être.

2) J’avais appris à lire. Je lisais beaucoup, trop disait-on. Quels troubles en avait résulté ? Mystère ! Si, des troubles du sommeil peut-être. Je me vois dans le cabinet médical et le médecin, un homme jeune, jovial et gentil pourtant, m’interdisant de lire (peut-être de lire le soir en fait) et moi complètement atterré puis, d’autres images, moi sous le drap avec la lampe de poche, lisant… Et ce souvenir qui me revient juste là en écrivant : ce médecin est mort peu de temps après, infarctus, je ne comprenais pas bien ce que ça voulait dire de mourir pour un homme jeune, bien portant, comme ça, c’était notre pédiatre, le pédiatre de ma sœur qui était alors un tout petit bébé.

3) Je suis chez la gardienne de l’immeuble, non, on disait la concierge, à l’époque, ça y est elle me donne la nouvelle qu’on vient de lui téléphoner sans doute, je me vois sautant et courant sur le trottoir devant la loge en criant fou de joie : « j’ai une petite sœur, j’ai une petite sœur ».

4) La rue était très courte, bordée de ces HLM de la Ville de Paris où nous habitions, elle partait du boulevard extérieur et se terminait en impasse, au pied d’un talus, après ce n’était plus construit, c’était la zone, on allait jouer parfois par là, il y avait des montées raides et des descentes, des buissons, des endroits où l’on pouvait faire des cabanes, oui, j’y allais parfois, pas souvent, l’endroit me faisait peur. Mais on a déménagé rapidement, l’appartement était trop petit depuis l’arrivée de ma sœur, on a été dans un autre HLM de la ville de Paris, dans le vingtième toujours mais un peu plus à l’intérieur, vers le métro Pelleport.

5) A l’école… J’aimais bien l’école en général. Sauf deux années, l’une où j’ai eu une maîtresse ennuyeuse, ennuyeuse et une autre, où le maître était un homme encore vêtu de la blouse grise qui tapait avec une réglette sur les doigts des enfants quand on faisait des bêtises, qui aussi pouvait nous pincer cruellement le lobe de l’oreille, ça faisait mal, mal, j’ai l’impression que je le sens encore, cet affreux homme dans mon dos, ses gros doigts qui me tordent affreusement l’oreille

6) Tiens, plus tôt... L’école encore mais cette fois c’est la maternelle, on vivait encore à Toulouse, mon père venait me chercher tous les soirs, il ne m’a pas vu dans le préau où j’étais censé l’attendre, il est reparti, en fait j’avais suivi une dame de service avec laquelle j’étais en grande conversation dans une classe. L’heure des papa/maman était passé, on ne savait que faire de moi, finalement c’est une maîtresse qui m’a déposé à la maison avec sa voiture, une deux-chevaux, j’étais fier comme Artaban, revenir dans la voiture de la maîtresse, wouaouh !

7) Ma mère n’allait pas bien. Ça durait, ça durait... Une maladie au long cours… Dépression ? Je n’ai jamais su mais je le suppose. Un jour j’étais seul dans l’appartement avec elle mais ce n’était pas chez nous, c’était chez mes grands parents d’Annecy, non de Pau, à l’époque ils habitaient encore à Pau, elle était en robe de chambre, elle déambulait dans la maison et puis tout à coup elle est tombée de tout son long, elle ne bougeait plus. Je me suis précipité sur le palier, j’ai été sonner chez des voisins que je ne connaissais pas pour appeler à l’aide, ensuite le soir on m’a félicité de mon à propos.

8) Mes vacances c’était toujours chez mes grands parents, jamais avec moi d’enfants de mon âge, famille étroite, pas de cousinade. Une fois pourtant je me suis retrouvé pendant une semaine à la campagne chez une dame  qui recevait des enfants, aucun souvenir d’eux , souvenir d’ennui, d’ennui, je me demande si mes parents ne sont pas même venus me rechercher avant le moment prévu et peut-être est-ce à partir de là qu’il n’a plus été question que j’aille en colonie, j’ai continué à me construire en enfant solitaire.

9) J’avais des copains quand même. Je me souviens de mon ami W. Lorsque j’allais chez lui on était assez souvent seuls et on faisait des bêtises. On jouait à balancer de minuscules boulettes de pain sur des passants depuis son balcon qui donnait sur la rue Belgrand. C’est le seul avec qui je me souviens d’avoir eu des jeux sexuels. Un truc étrange ! Une fois on s’était amusé à relier nos zizis respectifs avec une ficelle et à déambuler comme ça dans la salle à manger de ses parents en rigolant comme des bossus.

10) Un jour la maîtresse (CE2 ?, CM1 ?) nous avait donné un petit texte à écrire. C’était un sujet libre. Il fallait juste raconter quelquechose en une dizaine de lignes. J’avais décrit l’arrivée d’un orage alors que j’étais en barque avec mes parents sur le lac d’Annecy. La maîtresse m’avait énormément félicité pour mon texte et elle l’avait lu à toute la classe, ce qu’elle ne faisait jamais, je me sens encore en rosir de honte et de plaisir.

Voilà je suis à dix. Des tas de choses sont revenues en écrivant et je pourrai continuer, tirant les fils, je pourrai rajouter au moins trois, quatre autres petites anecdotes qui me sont revenues pendant que j’écrivais. Tiens, quand je ferai le Marathon d’Alain, je partirai de quelquechose comme ça, d’une pelote de souvenirs d’enfance.

La chronologie s’est à peu près remise en place. A la relecture je dirai que l’ordre c’est sans doute à peu près 1, 6, 7, 8 (avant Paris, avant six ans), 4, 3, 2 (six-sept ans, premier appartement parisien), 5, 9, 10 (huit-dix ans, second appartement parisien).

Il y a plein de points d’interrogation aussi bien sûr. Mon père aurait-il une vision de certaines choses ? Se souvient-il de lorsque l’on m’a interdit de lire ou de la maladie de ma mère par exemple ? Ce serait intéressant de le questionner. A vrai dire ce n’est pas la première fois que je pense à le faire parler du passé, on s’en doute. Mais je ne le fais jamais !

Et je me rends compte aussi que mes deux années d’école non aimées, c’était le CP, , j’avais du ressentir le primaire comme un étouffoir après la maternelle vivante, puis le CE1 avec ce maître (légèrement) tortionnaire. Après j’ai aimé quand ont commencé les renforcements positifs et divers effets Pygmalions que j’ai dû être capable de susciter. Je suis entré dans le cercle vertueux du succès scolaire.

Comme Med’céline je n’envoie le tag sur personne mais je lirai avec plaisir celles/ceux qui se lanceront.

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16 août 2009

Halte souvenirs

Voilà le séjour est terminé. Le temps s’est très vite remis au beau et j’ai repris les randonnées quotidiennes après mon suspens d’une journée lundi dernier. Malgré mon peu d’entraînement cette année je me suis rendu compte que je marchais encore bien, et mieux que certains gamins ou gamines quarantenaires ! Je me suis surpris à ne pas être trop ratatiné après un seize-cent mètres de dénivelée (1400-3000). Du coup j’ai un peu regretté de ne pas m’être intégré au petit groupes de marcheurs confirmés qui sont partis en refuge et ont fait une sortie haute montagne avec un 3800 à la clef. Je me suis dit en pestant que j’avais laissé passer une occasion unique qui ne se représenterait peut-être plus de refaire un peu de haute montagne (bonne mise en jambe de la première semaine, météo idéale et stable, présence de personnes compétentes pour mener les cordées). Mais je me suis repris et j’ai pu profiter pleinement de deux très belles randos auxquelles j’ai participé pendant que se faisait cette ascension. J’ai repensé pour m’y aider à la phrase exergue du blog de Paquita !

Sur le chemin du retour nous faisons une étape à Annecy. Annecy c’est la ville de mes grands parents maternels. J’y ai passé de très nombreuses vacances petit garçon puis adolescent. Nous alternions les vacances chez les deux paires de grands parents, les paternels à Toulouse et en Espagne, les maternels à Annecy. Nous étions, ma sœur et moi, les deux seuls petits enfants des deux couples et ils voulaient nous avoir un maximum, si bien que nous n’avons jamais passé de vacances en colonie ni dans de larges cousinades : belles vacances dans de beaux lieux certes, mais avec des adultes et beaucoup de vieilles personnes. Ils croyaient bien faire, les pauvres, et n’ont sans doute jamais imaginé à quel point les apprentissages qu’implique une vie collective ont pu nous manquer par la suite, je parle pour moi, mais je suis quasi sûr qu’il en est de même pour ma sœur.

L’appartement de mes grands-parents appartient désormais à ma sœur et il est loué mais par accord avec la locataire qui est là depuis plus de vingt ans, nous gardons la jouissance de deux pièces et d’un petit cabinet de toilette. Tant que ma mère vivait et qu’elle n’était encore pas trop malade, mes parents ont utilisé relativement souvent ce pied à terre. Maintenant c’est devenu plus exceptionnel. Je n’étais moi-même pas repassé ici justement depuis l’enterrement de maman en novembre 2002. J’ai redécouvert la ville avec plaisir ainsi que les berges du lac, c’est vraiment un très beau lieu. Mais aussi des souvenirs ressurgissent, parfois à travers des éléments minuscules qu’on croyait oublié, ainsi le grincement caractéristique de la robinetterie dans le cabinet de toilette, un jeu de diamino dans un tiroir, quelques livres d’enfants lus et relus : les madeleines ne sont pas que gastronomiques ! J’ai feuilleté aussi quelques vieux albums photos des années 20, avec ma mère bébé et petite fille, avec les voyages en Belgique (ma grand mère maternelle était belge et avait atterri à Grenoble où mon grand père occupait son premier poste au sortir de la première guerre mondiale) et en Roumanie (en voiture, une inévitable traction avant Citroën, passage du Danube par bac et routes approximatives dans les Carpates ; mon grand père, mondialisé avant l’heure, était ingénieur dans les pétroles dans ce pays, il y est resté jusqu’à l’approche de la seconde guerre, ma mère y a passé son adolescence). J’ai trouvé aussi une carte postale que je n’avais jamais vue, représentant un groupe de poilus dont un de mes arrières oncles que j’ai bien connu, avec, d’une petite écriture serré mais merveilleusement lisible, quelques nouvelles de la vie dans les tranchées adressé à mes arrière grands parents, Jules et Lucrèce C., instituteurs à L. commune de D. (Haute Savoie), les prénoms, la profession, c’est déjà tout un programme qui fleure bon la troisième république laïque et militante ! Trésors des armoires familiales !

Du plein midi à la tombée de la nuit autour du lac d'Annecy. Images cliquables bien sûr

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25 juillet 2009

Exhumations

Ce coup-ci je crois bien qu’on en a fini ! Enfin fini pour ce qui est débarras et tri. Pour le reste au contraire tout commence… Nous avons eu la réunion avec les assurances, nous avons signé le montant de l’indemnisation finalement négociée sur des chiffres qui sont proches de ceux proposés par notre expert en liaison avec notre architecte, donc de ce point de vue, ça ne se présente pas trop mal.

Hier on a achevé de ranger la « cave » et « l’atelier », enfin ce que l’on appelle la « cave » parce que c’est là que mon grand père conservait son vin et ce qu’on appelle « l’atelier », parce qu’il stockait là des outils, un établi et tout son matériel de jardinage. En fait il s’agit au fonds du jardin d’une sorte de vaste appentis sans fenêtre, divisé en deux pièces, qui ont surtout servi de lieu où accumuler les choses dont on ne voulait pas dans la maison principale. Ranger a donc consisté principalement à repérer tout ce qu’il y avait, à séparer ce qui est à garder de ce qui est à faire débarrasser au moment où l’on fera aussi réhabiliter un minimum cet espace. Il y a là tout un bric à brac dépareillé, des sommiers et des matelas, des échelles en bois d’autrefois difficiles à manipuler tant elles sont lourdes, du mobilier démantibulé, des planches, des tôles, des tuiles cassées, des caisses de vaisselle venant de générations antérieures : certaines étaient là sans avoir été déballées depuis que mes grands parents s’étaient installés ici après leur retraite au début des années 70 ! Le tout bien sûr est sous d’impressionnantes couches de poussière qui nous saisissent à la gorge lorsqu’on manipule, au point parfois de nous faire perdre la respiration et nous faire sortir pour aller aspirer un bol d’air à l’extérieur.

De cet océan de saletés on a exhumé quelques éléments intéressants. Oh ce n’était pas la cave aux trésors, pleine de surprises ! Il y a certes les services de vaisselle mais eux nous savions de tout temps qu’ils étaient là.

Mais j’ai trouvé des bassines en cuivre dont, pour le coup, j’ignorais l’existence. L’une d’elle est d’une taille impressionnante, avec des crochets pour la suspendre dans une cheminée: Je me suis dit qu’on devait faire là-dedans des tonnes de confitures mais ma cousine m’a dit que plus vraisemblablement cet ustensile géant servait au moment où l’on « faisait le cochon ».

Sur une malle cloutée, très abîmée par ailleurs, j’ai été ému par la plaque en cuivre vissée sur le couvercle :

Léon B… , négociant à R…, Tarn.

Léon B. c’était le grand père de ma grand mère, un homme qu’elle vénérait, celui qui l’a élevée me disait-elle, parce que, petite fille à la santé fragile, elle supportait mieux la campagne que Toulouse où ses parents s’étaient installés. Cet homme était le premier de la lignée à avoir quitté le travail de la terre en montant un atelier et un magasin de chaudronnerie qui s’était bien développé, installé sur la place centrale d’un petit bourg tarnais à une soixantaine de kilomètres d’ici et à portée de carriole des métairies qu’il acquerrait alentour. Ma grand mère aimait beaucoup me parler de ses grands parents de R. Je me souviens de cette anecdote qu’elle adorait particulièrement : Mr de B…, qui habitait un petit château à l’écart du bourg appréciait manifestement la conversation du chaudronnier. Lorsqu’il arrivait le grand père sortait une chaise devant l’atelier pour le nobliau, il le faisait asseoir et, délaissant ses ouvriers, venait discuter avec lui, le charmait en lui racontant notamment les derniers bons mots de sa petite fille si vive et si intelligente. Quand l’homme partait, Léon se tournait vers l’enfant et lui disait : « hé, hé, ma Cécilou, tu vois, ils descendent et nous, nous montons », pensant sans doute à telle pièce de terre de l’aristocrate qu’il prévoyait de faire tomber bientôt dans son escarcelle.

J’ai trouvé aussi dans une valise toute défoncée des sacs de jute, de longs sacs oblongs, qui ont l’air d’une solidité à toute épreuve. Sur certains d’entre eux, il y a un nom en gros caractères, Louis C…, propriétaire, suivi d’un numéro. D’après ma cousine ces sacs devaient servir à porter du grain ou de la farine. Je connais le nom de ce Louis C. aussi. Si je ne me trompe, c’était un arrière grand père de mon grand père ! Quelqu’un qui a dû vivre dans la première moitié du 19° siècle ! Les sacs n’ont pas bougé, ils semblent comme neufs, ni usés, ni dévorés par les mites. C’est impressionnant ! J’en garderai au moins un ou deux, pour mémoire !

Il y a quelquechose de l’histoire qui se dit dans ces objets, quelquechose de mon histoire familiale mais aussi plus généralement de l’histoire de ce petit pays rural à la fin du 19° siècle et dans la première partie du 20°. J’ai toujours regretté de ne pas avoir interviewé et enregistré ma grand mère alors que j’ai souvent eu envie de le faire. C’était une merveilleuse conteuse, elle aurait été une source extraordinaire. (Je l’ai fait un petit peu mais pas assez et trop tard avec mon grand-père qui lui a survécu plusieurs années mais il n’avait pas sa faconde ni son goût de raconter).

Et puis j’ai trouvé aussi une trace plus récente mais encore bien plus émouvante pour moi. Accroché à un clou, au-dessus des bâches, des pelles et des râteaux, une petite carte portant l’écriture de mon grand père : « Cèdre bleu, planté en 1974, 8 août 1987, circonférence : 0,85m ». Mon grand père est mort assez peu de temps après. J’ai été ému de trouver cette marque du souci et manifestement du plaisir qu’il avait de la belle croissance de son arbre, ce fameux cèdre qui nous encombre maintenant et qu’on a hésité à faire abattre. Finalement on s’est contenté de faire couper les branches basses et d’étêter le sommet. Alors je me suis précipité à la recherche d’un mètre ruban : à la hauteur de mes épaules, le tronc en 2009 fait un mètre quatre vingt, je te le dis, mon vieux papi…

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18 juillet 2009

La chambre aux confitures

Après un bel orage hier soir, le temps est resté couvert et pluvieux toute la journée. Nous prenons nos marques et notre temps. Aujourd'hui j’ai écrit un peu et je continue. Tout à l’heure j’essaierai d’aller au cyber-café pour voir mes mails, faire un tour chez les blogueurs et poster mes deux derniers billets. J’ai aussi fini tranquillement la lecture du second opus que je lis de Jean François Parrot: « Le fantôme de la rue Royale ». Je me suis régalé cette fois encore. L’intrigue policière est bien menée et file vers son dénouement sans temps mort. Mais le bouquin vaut surtout par la formidable évocation que l’auteur fait du Paris du 18°, de son histoire, de ses mœurs. Parrot a une connaissance incroyable de cette période et il sait en plus se couler avec naturel dans la langue de l’époque. Quel plaisant voyage pour un vieux parisien comme moi, d’autant que la période m’a toujours fascinée. Si j’avais persévéré dans mes études d’histoire, il est bien possible que je sois devenu dixuitièmiste.

L’espace où nous nous sommes installés est décidément l’un des plus agréables de la maison, avec cette très grande pièce, cette ouverture de plein pied sur le jardin. Cela mérite d’être pris en compte dans nos gamberges pour penser les transformations du lieu.

Pendant l’orage j’étais à l’intérieur mais je m’étais installé devant la porte fenêtre ouverte, ressentant presque toutes les sensations de la furie du ciel, admirant les arbres secoués par le vent, la pluie crépitant et rebondissant sur le gravier, le ciel qui s’éclairait au moment des éclairs, m’imprégnant avec volupté de l’humidité bienfaisante sans être trempé pour autant.

Je me suis souvenu de cette partie de la demeure dans ma vingtaine, après que mes grands parents eussent acheté la maison et effectué la première rénovation. Cet appartement du rez de chaussée n’existait pas. Il y avait à cet endroit un cabinet paramédical loué et une petite chambre dont mes grands parents gardaient l’usage. On l’appelait la chambre aux confitures parce qu’il y avait là une grande armoire où ma grand mère stockait ses confitures, ses conserves et notamment les foies gras que tous les hivers elle préparait elle-même. Alors qu’à l’époque toute la vie de la maison se concentrait exclusivement au premier dans l’appartement principal occupé par mes grands parents, j’aimais venir là à l’heure de la sieste, m’allonger sur le lit étroit en face de la fenêtre aux volets presque clos et bouquiner. Il y avait une petite table aussi juste devant la fenêtre où il m’arrivait de m’installer parfois pour écrire un peu (oui, déjà !). La réminiscence m’en est revenu tandis que j’écris, exactement au même endroit, devant la même fenêtre.

Après le décès de mon grand père et lorsque le cabinet médical a déménagé l’espace a été restructuré pour faire un appartement plus grand, la petite chambre aux confitures a été fusionnée avec une autre pièce pour constituer la grande pièce actuelle où nous nous trouvons maintenant. Ma sœur a habité là quelques années lorsqu’elle a voulu s’éloigner de Paris et c’est là que son fils a passé ses premières années. Puis l’appartement a été loué. Depuis plusieurs années il était occupé par une vieille dame qui s’y plaisait énormément, elle a été choquée au moment de l’incendie, elle est relogée ailleurs bien sûr mais paraît-il elle n’y retrouve pas ses marques, c’est en pensant à elle que je suis le plus triste de cet incendie.

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29 mai 2008

Forget 68 ?

J’ai beaucoup de mal à venir déposer ici mon morceau anniversaire, dans la continuité des autres.

Je le fais finalement, un peu par flemme et par manque de temps pour écrire autre chose, un peu parce que je m’y étais engagé.

Mais je le fais sans conviction, me demandant ce que ce témoignage apporte après la masse de ceux qui se sont déversés sur nous et qui vraiment finissent pas me soûler. Et je le fais sans plaisir parce que retourner vers mon passé n’est pas ce qui mobilise mon esprit, mes pensées ces jours ci. J’ai envie plutôt de pensées et de rêveries de passé proche, de présent à construire cahin-caha mais encore et toujours...

C’est un peu comme pour les Ricochets. J’ai eu de l’enthousiasme à me lancer dedans, puis je m’en suis fatigué. J’ai arrêté les Ricochets (ou je les ai suspendus, l’envie reviendra peut-être) non que je sois arrivé dans des zones sans relief ennuyeuses à raconter ou au contraire trop douloureuses pour être dites. Non, j’ai arrêté par simple lassitude à tourner et retourner des moments de passé.

Regarder devant, plutôt que regarder derrière !

Et puis il y a peut-être, sans doute, le fait tout bête qu’à remuer ça, soudain, je me sens vieux, bien plus que je ne voudrais l’être.

Enfin voici cette page tout de même, avec "dans le lycée occupé" puis "24 mai, la nuit de la peur". Avec quelques jours de retard sur l’exacte date anniversaire, mais dans le ton, devenu soudain bien plus dramatique, de ces jours d’expectative, juste avant le retournement du 30 mai, de ces jours où tout semblait se déliter mais où, aussi, ce qui jusque là n’était que lumineuse et confiante marche en avant se chargeait d’ombres menaçantes, peut-être mortelles. Ce n’était pas un jeu certes auparavant, mais tout de même ça prenait là une autre dimension. C’est de cette nuit de la peur que je garde les images les plus acérées, les plus présentes parmi toutes celles de ce mois . Ce balancement de mon corps sur le rebord du parapet, je peux, en fermant les yeux, le percevoir encore, comme si c’était hier.

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16 mai 2008

Mes parents, mai 68 et moi

Pour prolonger ma réflexion sur le livre de Virginie Linhart je me suis interrogé sur mon propre positionnement générationnel vis à vis de Mai 68. Evidemment je suis entre les deux, pas de la génération des parents comme son père Robert, mon premier fils ne naîtra que 15 ans plus tard alors que beaucoup d’eau sera passé sous beaucoup de ponts personnels et politiques, je ne suis pas de la génération des enfants, mes propres parents n’ayant rien de fougueux soixante huitards…

Encore que…

Mon père était un juriste distingué, assez haut fonctionnaire déjà dans un ministère, ma mère ne travaillait pas. Ils étaient d’origine petite bourgeoise, un peu plus possédante du côte de mon père, fils d’un petit industriel, un peu plus « méritocratie républicaine » du côté de ma mère, fille d’ingénieur, petite fille surtout d’une institutrice à la forte personnalité, hussarde de la république, qui racontait encore dans son vieil âge comment elle avait été accueillie par des volées de pierres par les paroissiens, remontés par le curé, dans le village de la Savoie profonde où elle avait commencé sa carrière. Ils avaient les sympathies de gauche des milieux intellectuels parisiens, anti gaullistes, anti cléricaux, mendésistes, nourris de la lecture du Monde et de France Observateur, favorables à une modernisation d’une société qu’ils ressentaient comme vieillotte et autoritaire mais ils n’appartenaient à aucun parti, n’étaient nullement militants. Ils ont accueilli mai 68 avec sympathie. Mes engagements bénéficiaient de leur part d’une neutralité plutôt bienveillante. Mes parents baignaient dans le climat, dans l’air du temps qui leur interdisait d’interdire.

Je me souviens bien de l’anxiété de ma mère, elle était morte d’inquiétude mais osait à peine me le dire. Je la trouvais en rentrant des manifs, accrochée à son poste de radio, m’attendant dans la nuit sans dormir.

Plus tard, lorsque j’ai renoncé à la khâgne et à Sciences-Po qui étaient les deux idées d’études que j’avais eues avant que la tourmente ne me fasse considérer que tout ça n’était pas l’important, j’ai bien ressenti la déception de mon père. Il a essayé de discuter, un peu : « tu ne crois pas que c’est une bêtise ? » mais il n’a pas insisté devant ma détermination.

Lorsque, une fois le bac en poche, je suis parti en province pour y construire « l’orga », avec un statut de demi permanent (je serais étudiant en histoire, ce qui laissait beaucoup, beaucoup de temps pour faire autre chose, je ne serai pas rétribué mais les frais de transport et de loyer seraient pris en charge par l’organisation), là encore ils ont tiré grise mine mais sans plus. Moi je me sentais tout fier de ce que cette prise en charge marquait de reconnaissance. J’avais l’impression, outre de m’inscrire dans la révolution à venir, d’acquérir mon autonomie, d’entrer dans la vie adulte. Alors qu’adulte je l’étais si peu, je n’étais qu’un gamin !

Qu’aurais je fait s’ils s’étaient opposés ? Ou s’ils avaient tenté de le faire avec un peu plus d’énergie ? S’ils m’avaient tout simplement coupé les vivres car le loyer de l’appartement et les transports payés, ce n’était pas tout ? Peut-être serais-je passé outre. Peut-être aussi après quelques tensions et affrontements aurais-je réfléchi et me serais-je rendu à leurs raisons. A priori je ne le pense pas, vu le climat de l’époque. Mais je me dis que peut-être, il m’a manqué d’être, à un moment au moins, dans le conflit avec eux, ouvert, explicite, assumé. C’est un peu dur de dire ça, de leur faire presque reproche de leur attitude ouverte, compréhensive, il y en a tant qui ont dû subir des parents fouettards. Peut-être aurait-il fallu une voie moyenne.

Oui, en ce sens, sur le terrain des rapports parents-enfants, sur le terrain de l’autorité, mes parents ont bien été soixante huitards.

A moins que cette façon d’épouser l’air du temps n’ait eu en réalité à voir avec d’autres éléments bien plus graves, comme un déficit en eux, au moins sur certains terrains, de leur propre affirmation d’eux-mêmes. Comme si, derrière leur présence attentive et aimante, il y avait une béance, une absence.

De phrase en phrase ma réflexion m’entraîne très loin. Brusquement, je repense à ma sœur cadette, aux problèmes douloureux, dramatiques même, qui ont été les siens pendant de longues années et dont elle n’est sortie que cahin-caha. Il y a des abîmes là dessous, je le sais, bien loin de mai 68.

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10 mai 2008

C'était un vendredi...

Ce jour là, il y a quarante an, c’était un vendredi…

Il y a quarante ans, à l’heure où je mets en ligne, notre troupe de lycéens se dirigeait vers la place Denfert Rochereau. Nous avions déjà beaucoup marché, allant et venant à travers Paris. Nous étions les premiers sur place, l’atmosphère était joyeuse, festive, nous nous sommes assis sur la chaussée, il faisait bon comme aujourd’hui. Je revois très bien le Lion qu’avait escaladé nos copains dirigeants des Comités d’Action Lycéens. Nous écoutions leurs harangues en attendant les cortèges étudiants qui nous ont progressivement rejoints.

Nous nous sommes remis en marche, passant devant la prison de la Santé où étaient enfermés les étudiants arrêtés les jours précédents…

Le soir tombe…

La nuit des barricades commence…

Comme promis, voici à la date anniversaire la suite de ma relation des journées de Mai.

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30 avril 2008

Avant mai

J’avais dit que je donnerai quelques textes écrits il y a longtemps déjà pour évoquer le mai 68 d’un tout jeune lycéen. Ce sera mon propre petit caillou mémoriel dans la frénésie commémorative en cours…

Pour éviter une trop longue tartine d’un seul coup, je mettrai ces textes en ligne au fur et à mesure au plus près de la date anniversaire pour chaque épisode.

Mais avant mai, il y a eu les mois précédents où, portés par la vague, nous découvrions militantisme et première manifestations. Si je veux publier avant mai il faut donc que je me dépêche, on ne va pas tarder à basculer…

Donc les voici.

Non sans un petit serrement de cœur.

Bon sang, si loin déjà, si vite…

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17 avril 2008

Commémorations

Les commémorations à priori ça m’agace plutôt. L’excès des commémorations comme c’est le cas en ce moment autour de 68, encore plus. C’est bien les commémorations, ça fait vendre ! Et puis 40 ans c’est juste ce qui faut pour toucher les effectifs nombreux des cinquantenaires et soixantenaires qui atteignent ce moment de la vie où on se met à regarder avec nostalgie le temps de sa prime jeunesse.

Mais bon je m’y mets moi aussi à ma commémoration soixante-huitarde, je me fais une commémoration très privée, une commémoration avec moi-même.

J’étais alors un tout jeune lycéen. Mai 68 ce fut le temps de l’éveil à la conscience, l’ouverture soudaine sur le monde, avant l’engagement véritablement militant dans les années qui allaient suivre. J’étais dans un de ces lycées en pointe où ont été créés les comités d’action lycéens et la ferveur de nos aînés s’est répandue jusque dans les plus petites classes.

40 ans ! Quand même ça me fait frémir ! J’ai des images encore extraordinairement nettes de ces moments. Et je trouve incroyable qu’il se soit passé plus de temps, bien plus de temps entre mai 68 et aujourd’hui, qu’entre mai 68 et la fin de la guerre ou même le Front Populaire, des temps qui me paraissent abstraits, irréels, radicalement inconnaissables. Et je pense à certaines de mes blogamies qui n’étaient pas nées (ou presque) et qui se trouvent vieilles (ou presque ). Elles me font sourire ces jolies princesses. Tendrement et un peu mélancoliquement aussi.

J’ai lu les suppléments du Monde et de Télérama (très différents et pas mal faits l’un et l’autre finalement, alors que je craignais le pire, reprise redondante de choses mille fois dites, de photos mille fois publiées). J’ai fini le bouquin de Virginie Linhart et repris L’Etabli, le bouquin de son père. Hier j’ai revu « Mourir à trente ans » que j’avais enregistré il y a longtemps déjà et que j’ai sur une vieille cassette vidéo d’avant les dvd.

Surtout j’ai remis le nez dans un carton poussiéreux où je garde des papiers de ce temps là. Des journaux, des documents. Mes cahiers aussi. Des cahiers de brouillon défraîchis au mauvais papier jauni, sur lequel je tenais journal plus ou moins épisodiquement. Je m’y retrouve et ne m’y retrouve pas, avec mes enthousiasmes, ma naïveté d’adolescent. J’ai cessé d’écrire ensuite quand je me suis engagé plus intensément parce que ça me paraissait petit bourgeois et qu’en plus, écrire ce serait laisser des traces imprudentes en cas de répression. Mais tout de même je ne les ai pas détruits mes cahiers, signe que j’étais ambivalent à leur égard. La pulsion accumulative et mémorielle était bien inscrite en moi, plus profondément sans doute que mes enthousiasmes militants. Je me suis contenté de descendre ces cahiers à la cave et de les camoufler sous des piles du journal Tintin que peu avant je lisais encore.

Et puis j’ai écrit là-dessus bien plus tard. En 1994. La description de mon vécu de cette période fait partie de ces « Traces » que je m’étais alors efforcé de mettre en forme. J’ai écrit 120 pages dactylographiées assez tassées, dans une police plutôt petite. Par sa longueur c’est quasiment un bouquin. Parmi d’autres choses il y a dans ce texte une sorte de reportage sur mon mai 68 et les temps qui l’ont encadré. C’est un témoignage d’un petit gars de la base. Je m’étais dit que je reviendrai là-dessus avec mon œil d’aujourd'hui quand je serai rendu à ces années dans les Ricochets mais je dois bien dire que pour l’instant je n’y songe plus aux Ricochets, je suis resté en plan.

Alors, peut-être que je vais publier ici quelques extraits de ces textes, histoire d’y aller moi aussi de mes souvenirs de ce temps, au risque de jouer à l’ancien combattant ratiocineur. Ça aurait l’avantage de me fournir de la copie à bon compte, du tout rédigé, juste à copier/coller. Mais ça me gêne aussi de mettre ici dans le corps du journal des textes qui n’ont pas été produits pour lui, du réchauffé en quelque sorte.

Peut-être que vous aurez droit à quelques tranches du Mai 68 du P’tit Valclair, peut-être pas, je vais voir…

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23 décembre 2006

Noël d'enfant, Noël d'antan

Hier dans ma rêverie autour du temps de pré-fêtes sont revenus vers moi des souvenirs de mes Noëls d’enfant. Je me suis souvenu que j’avais écrit là-dessus il y a une dizaine d’années lorsque je m’étais attelé à la rédaction d’un texte autobiographique évoquant enfance et jeunesse. J’ai remis le nez dedans du coup. J’ai ressorti le passage en question. Bon c’est du recyclage un peu facile mais c’est bien pratique, j’alimente le blog sans avoir à travailler, je vous donne du grain à lire pour les jours à venir si des fois vous en aviez envie, je peux me consacrer aux derniers préparatifs du Noël qui arrive. Et puis, en ramenant tout ça du passé je donne à coup sûr certaines clefs, parmi d’autres, de mes nostalgies d’aujourd'hui.

Donc le voici :

****

D'abord il y eut l'odeur…

Ma soeur et moi, dans la chambre que nous partagions chez nos grands-parents d'Annecy, étions déjà éveillés depuis un moment, attentifs à la lueur qui perçait peu à peu à travers les volets et aux bruits de la rue, signes du jour commençant.

"Je le sens, je sens le sapin!"

Nous avons bondi ensemble de nos lits, ouverts la porte de la chambre.

Oui, le sapin de Noël était là, dans le hall d'entrée de l'appartement, grande forme dressée dans la pénombre et qui s'éclairait, s'éteignait au rythme du clignotement de ses ampoules multicolores. L'air était embaumé de son odeur, c'était la forêt dans la maison. Et nous retrouvions sur ses branches les guirlandes entrelacées, les boules translucides, l'oiseau et le papillon de verre filé, les petits personnages, lutins et bûcherons, et la figure plus majestueuse d'un Père Noël tout blanc, qui trônait au centre, adossé au tronc, dans sa grande houppelande laineuse parsemée de points brillants qui figuraient la neige, avec sa longue barbe que nous aimions caresser du doigt. Et tout autour de l'arbre, les cadeaux, à chacun destiné, dans leurs paquets en papier décoré...

"Il est passé, il est passé, c'est aujourd'hui..."

Les jours précédents, comme tous les ans, nous avions fébrilement fait le décompte des jours restants avant le matin tellement attendu. Nos parents, cette année, pour tenter de s'assurer une plus longue tranquillité matinale, avaient réussi à nous faire croire que nous n'étions encore que le 24 décembre. Et même moi, le grand frère, m'y était laissé prendre...

Tard, la veille, comme nous dormions, les adultes avaient été chercher le sapin caché au garage, avaient installé silencieusement cadeaux et décorations puis célébré entre eux, à leur façon, pendant que d'autres entonnaient les chants de la Nativité, ce moment de fête autour d'une bouteille de vin précieux et d'un pot du meilleur caviar, en évoquant les Noëls roumains, lorsque Maman était enfant et qu'ils étaient jeunes, les grands froids et la neige infinie mêlant le ciel à la plaine, les rivières gelées sur lesquelles on irait patiner et les musiciens tsiganes qui dans la chaleur des maisons riches viendraient jouer pour vous...

S'écoulait alors cette belle journée de fête et de bonheur, lente et paisible, empreinte pourtant d'un je ne sais quoi de mélancolique...

D'abord, nous ouvrions avec frénésie nos paquets et manifestions notre enthousiasme devant chaque cadeau déballé. Ils n'étaient pas tous regroupés autour de l'arbre, il fallait chercher, et la plus grande joie était, lorsqu'on croyait avoir tout découvert, de trouver encore quelquechose auquel on ne s'attendait plus.

Nous petit déjeunions rapidement puis aidions ma grand'mère dans la préparation du repas, nous donnions la main surtout pour ce travail long et fastidieux qu'était l'épluchage des marrons mais nous le faisions ensemble, femmes et enfants, et c'était un moment précieux.

Ensuite nous sortions avec Papa pendant que les femmes achevaient les préparatifs. Nous allions au bord du lac, marchions et courions sur les pelouses du Paquier puis jusqu'au canal et au Pont des Amours, nous nourrissions les cygnes et les mouettes de pain dur, souvent le ciel était sombre, les montagnes noyées de nuages neigeux mais parfois étincelaient de beaux ciels et même, certaines années de froid précoce, il y avait un peu de neige et des plaques de glace dans le jardin public sur lesquelles nous aimions glisser et s'accrochait aux pontons désertés des loueurs de barque une amorce de banquise...

Ma grand'mère, si douce, si calme, organisait tout, veillait à tout. Elle savait et aimait recevoir. Tout était parfait dans les plus petits détails, le décor de la table comme l'excellence de la chère. Dans cette maison, aux ressources plus modestes que celles de mes autres grands-parents, on savait marquer avec plus d'éclat et de luxe les moments de fête.

A notre retour de promenade tout était prêt. La table était mise sur une grande nappe blanche de Roumanie décorée de broderies aux entrelacs multicolores; les cristaux et le service de belle porcelaine étincelaient; des bouquets odorants de fleurs fraîches étaient disposés sur le buffet et sur les guéridons; et le soleil me semblait-il éclairait tout cela. Pourtant il dû bien y avoir des Noëls pluvieux!

Les invités étaient arrivés entre-temps, peu nombreux, une ou deux tantes ou vieilles cousines qui sinon auraient passé un Noël solitaire. Il y avait en toujours l'inévitable Delphine, la soeur aînée de mon grand-père, une femme au destin triste, qui ne s'était jamais mariée, avare et acariâtre, et qui entretenait avec son frère des relations détestables. Elle ne sentait pas bon, avait une ombre de moustache et, nous les enfants, ne l'approchions et ne l'embrassions qu'à contrecœur. Nous disions du mal d'elle, mon grand-père en rajoutait et ma grand'mère tentait de toute sa douceur de l'apaiser.

Le repas commençait tard. Chacun avait à sa place, à côté de son assiette, une petite figurine de Noël qu'il retrouvait avec plaisir d'année en année. Elles ne sortaient qu'à cette occasion des boîtes à chaussure et des enveloppements protecteurs de papier de soie où elles dormaient le reste du temps, elles venaient de Roumanie elles aussi et elles étaient comme une marque rassurante de la pérennité des choses et des gens.

Le menu était toujours le même et personne n'aurait songé à en changer. Les oeufs mimosas au crabe, la dinde aux marrons et la bûche au moka.

Le repas s'étirait.

Au café d'autres membres de la famille venaient, portaient des cadeaux et en recevaient, restaient un moment pour échanger nouvelles et souhaits. Sur la fin de l'après-midi quelques uns des adultes jouaient aux cartes. Ces vieilles personnes affectionnaient le rami ou la belote, une cousine fort âgée, toute petite femme sèche et ridée comme une vieille pomme, connue pour être confite en dévotion, s'y montrait redoutablement passionnée, capable de sentiments peu chrétiens à l'égard de ses adversaires et très mauvaise joueuse lorsqu'elle perdait, capable de soutenir avec une absolue mauvaise foi des contrevérités d'évidence. Delphine, qui ne jouait pas, restait immobile et muette dans son fauteuil et fixait de son oeil torve tour à tour chacun des joueurs et nous tous et son regard valait toutes les désapprobations tandis que ma grand'mère déjà s'affairait, aidée d'une ou deux autres femmes, aux soins du débarrassage.

Les invités partaient peu à peu.

La soirée était paisible.

On écoutait un peu de musique ce qui n'était pas chose courante, chez nous, à cette époque. L'électrophone servait peu, uniquement dans des moments particuliers comme celui-ci, mais alors c'était comme si des concertistes étaient venus à nous en personne et tous nous écoutions dans le recueillement.

Et j'étais surpris de voir alors qu'il suffisait de quelques accords langoureux ou d'un glissando mélancolique de violon pour arracher des larmes à mon grand-père, ce qui me semblait-il ne ressemblait pas à cet homme déjà vieux et malade, au très mauvais caractère, plus souvent bougon que tendre.

Il pleurait, sous la vague de ses souvenirs ravivés, sa jeunesse enfuie...

****

Voilà ce que j’ai écrit il y a presque douze ans…

Voilà ce que j’ai eu plaisir à retrouver et à exhumer…

Voilà ce que j’ai eu envie de vous donner en partage à vous mes lecteurs, un tout petit cadeau qui ne passe pas par les boutiques et les caddys, un tout petit cadeau mais qui part du cœur, en vous souhaitant pour les jours à venir des moments simples, chaleureux et aimants, tout ce que je me souhaite à moi-même…

Bonnes fêtes à tous.

Posté par Valclair à 19:02 - Souvenirs, souvenirs... - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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