05 juillet 2008
Légereté du matin
Curieusement, compte tenu de
la lassitude que j’évoque souvent à l’égard de mon activité professionnelle, je
me sens en général léger et guilleret en marchant vers mon bureau le matin.
J’aime ce moment d’entre deux qui est à la fois moment de rêverie et sas
permettant d’entrer dans la journée. C’est un moment structurant aussi, inscrit
dans une régularité, et qui se reproduit chaque jour de travail, sauf lorsque
j’ai des réunions extérieures.
J’aime bien arriver tôt, le
premier, avant l’heure d’arrivée de mes autres collègues et avant l’ouverture
au public. Pendant ce moment, une heure, parfois un peu plus selon les jours,
je me sens comme chez moi, presque plus chez moi que chez moi d’ailleurs, sans
personne autour de moi. Je prépare ma journée professionnelle mais ne
m’interdis pas non plus quelques activités privées, bloguesques ou autres,
écrire par exemple…
Pour la première fois je me
suis interrogé hier : est-ce que finalement ce sas d’entrée dans mes
journées ne me manquera pas lorsque j’arriverai à ce moment auquel par ailleurs
j’aspire, celui de prendre ma retraite, non pour me « retirer »,
surtout pas pour me retirer, mais pour au contraire avoir la liberté de me
consacrer à mille choses que j’ai envie de faire?
Hier en tout cas ma marche
était particulièrement légère et guillerette. Tout simplement je me sentais
heureux…
Le temps agréable y était
sûrement pour quelquechose. Il faisait beau, il faisait frais, il faisait
justement « léger ». Il n’y avait pas ce poids de pollution que l’on
ressent très vite à Paris l’été, dès qu’il se met à faire beau et chaud.
Et puis les vacances
approchent. Je ne travaille que jusqu’à vendredi prochain. Ces journées qui
viennent devraient être assez tranquilles. C’est un temps de décélération après
l’intensité et le stress de la période qui a précédé. L’accueil du public est
plus tranquille, on a le temps d’échanger avec les collègues en dehors des
aspects professionnels, tout le monde se sent un peu en partance. Je range mon
bureau aussi, en utilisant de façon intensive et assez jouissive le classement
vertical dans la corbeille à papier.
Je me sentais léger aussi à
voir clair (ou croire voir clair) dans ce que je dois faire concernant ce qui,
pour l’heure, fait battre fort mon petit cœur. Tout me semblait limpide,
évident, dans la fraîcheur du matin. Mais conviction n’est pas réalisation. La
légèreté venait aussi sans doute de ce que, partant au bureau, rejoignant mon
petit cocon professionnel, je m’éloignais des difficultés. Je l’ai bien perçu,
rentrant à la maison le soir, cette part ci de la légèreté, s’était bien
rudement enfuie…
Mais au-delà de tout ça, je
crois qu’il y avait aussi cette lumière plus collective de la libération
d’Ingrid Betancourt. Au delà du bonheur tout simple de la savoir libérée, de la
voir retrouver famille et amis, c’est toujours impressionnant de voir ainsi des
personnes ressortir quasiment d’entre les morts. Elle était rayonnante. La
force qui se dégageait d’elle s’est déversée sur nous tous qui l’écoutions, qui
la regardions. Rien ne dit qu’elle restera sur cette ligne haute, elle est là
sans doute dans l’euphorie de la libération, peut-être y aura-t-il ensuite de
durs retours de bâton, je crois que ça s’est vu chez d’autres otages libérés.
Mais en tout cas, telle qu’elle s’est montrée, elle m’a donné et je crois à
tous ceux qui l’ont vue, un petit peps au cœur qui fait du bien et qui a
irradié sur la journée qui a suivi. Elle a parlé de sa foi en Dieu qui l’a
aidé, je le veux bien, puisqu’elle le dit. Mais moi je vois surtout à travers
elle la réaffirmation de la force de la volonté humaine et un signe de foi dans
l’humanité. Ce qui nous fait du bien à nous tous, humains que nous sommes…
30 juin 2008
Crayonné au parc Montsouris
Ecrit hier sur mon carnet au
Parc Montsouris, repris et mis en forme aujourd'hui…
Journée de dimanche pesante…
J’ai beaucoup travaillé ces jours derniers pour mes activités associatives. Il
y a des tas de choses que je veux terminer dans ce domaine avant mon départ en
vacances. Mais là je saturais sérieusement. J’ai voulu entraîner Constance qui
n’a pas bougé de la maison pendant tout le week-end pour une sortie
l’après-midi mais elle n’en avait pas envie. J’ai fini par sortir seul, sans
projet précis, je suis parti un bouquin sous le bras, mon carnet dans ma besace
et j’ai abouti ici, pas bien loin, au parc Montsouris. Je me suis posé sur
l’herbe, dans un endroit agréable mi ombre, mi soleil, sur une pelouse en pente
qui domine le petit lac…
Je devrais être bien. Je ne
le suis pas. Je ne parviens pas à me concentrer sur la lecture de mon livre, un
essai intellectuellement passionnant mais dans lequel il faudrait entrer sans
se laisser distraire. Je ne parviens pas plus à prendre plaisir aux spectacles
du parc qui d’habitude sont autant d’aliments à mes agréables rêveries de
flâneur : un couple d’amoureux qui se font des agaceries tout près de moi
justement m’agace, la voix d’une femme qui chante un peu plus loin des
rengaines populaires sur des airs d’orgue de Barbarie me crispe, une mère au
ton dur, aux mots vulgaires et méchants qui crie sur son gamin m’exaspère plus
encore qu’elle ne le ferait d’habitude…
J’ai des pensées
tourbillonnantes où se mêlent lourdeur du climat à la maison, multiplicité de
mes tâches et de mes identités, difficultés à trouver la bonne clé pour rendre
possible ce qui me tient vraiment à cœur dans les semaines à venir, difficultés
à assumer les dispositions à prendre…
Agitation du mental dirait
mon prof de yoga…
Alors écrire est une façon
de se poser, de canaliser, de ralentir un peu ce flux, ce tourbillon, en se
concentrant sur les mots pour en rendre compte.
Et déjà d’avoir écrit ces
quelques lignes m’apaise un peu. Je me sens mieux…
Mais je ne parviens pas pour
autant à me sentir vraiment en harmonie…
Alors je n’insiste pas. Il y
a des jours comme ça. Je referme mon carnet, je me remets en marche et rentre à
la maison…
25 juin 2008
Musique à tous les étages
Par la grâce d’une insomnie
matinale j’ai eu le temps de construire ce matin ce billet, à partir d’ébauches
à peine amorcées, écrites ici et là, presque sur le motif, à la suite de ce
dernier week-end, riche d’activités, de rencontres, de paroles et de
musiques... Trop riche ?
J’ai eu le plaisir d’abord
de rencontrer Ondine, pianiste en voyage et talentueuse blogueuse d'Un Cahier
d’Esquisses : J’ai passé une après-midi avec elle, entre Bibliothèque et
Bercy, bercé par l’accent de la Belle Province, découvrant ses multiples
talents et implications au-delà de ceux qu’elle déploie dans son blog. Nous
avons ensuite rejoint la quartier Montparnasse pour y dîner avec deux de ses
amies : une toute jeune auteure québécoise que le bref contact que nous
avons eu suffit à me faire sentir pleine de promesses ; et la musicale
amie parisienne chez qui elle est hébergée. Echanges chaleureux ! Trop
brefs pour se bien connaître…
J’ai trouvé amusant la part
de pèlerinage que comporte la visite de nos amies québécoises. Elles ont évoqué
leurs envies d’aller en certains lieux précis, marquants de l’histoire de la
littérature et de la musique, d’aller dans des cimetières et de s’arrêter sur
certaines tombes, d’aller se poser à la terrasse du Flore, avec leurs carnets
d’écrivaine, en se faisant la promesse d’y gratter quelques lignes. Ça m’a fait
sourire et en même temps je comprends ça très bien. Je suis très ému moi aussi
quand je mets mes pas dans ceux de certains êtres qui m’émeuvent. (Pour Proust,
tiens, je me souviens, de mon plaisir lors de ma visite de la maison d’Illiers,
du Pré Catelan, d’une promenade par les chemins du côté de Méséglise, les mots
alors s’incarnent du décor où ils ont été conçus). Cela marque ce que nous,
parfois blasés de notre ville, oublions trop souvent : cette part éminente
que Paris garde dans l’histoire et l’imaginaire de la création.
Après le dîner je suis
revenu chez moi à pied. Agréable promenade digestive. Air doux. Chaleur
agréable. Ce n’est pas encore le moment où la chaleur accumulée fait ressortir
la pollution, où on se met à respirer mal. Cela sentait bon même, ce qui est
rare à Paris, une odeur répandue par les allées de marronniers qui agrémentent
les larges avenues par lesquelles je suis rentré. J’ai humé l’air avec
gourmandise tout au long de mon retour, en me sentant guilleret, plein de
pensées roulantes…
J’avais parlé à Ondine de
notre petit rassemblement de lecteurs autour de Vian et j’ai eu le plaisir de
la retrouver dimanche au Café des Marcheurs. Ce fut à mon goût la séance la
plus réussie de ce café littéraire depuis que j’y participe grâce à la variété
d’approches que permettaient la personne et l’oeuvre de Vian, grâce à
l’ambiance qu’a donné un final en chansons reprises par tous les participants,
et sans doute aussi plus subjectivement parce que se construit peu à peu entre
ceux qui viennent ici une sympathique bande amicale. Ondine vient d’ailleurs
d’évoquer dans un joli billet le plaisir qu’elle a pris à cette lecture et me
sens tout heureux de l’y avoir entraîné.
Elle m’a offert un livre
d’un auteur québécois dont je n’avais même jamais entendu le nom, Jacques
Poulin. (Je suis frappé de voir à quel point nous ignorons les littératures des
autres pays francophones, cela m’avait déjà frappé dans des discussions avec
nombre d’amis belges). J’ai commencé à le lire hier soir. C’est bien québécois.
Les lieux sont très présents et notamment ce qui est pour nous un des éléments
de la mythologie de ce pays, la nature toute proche, la vie à son contact
immédiat, dans le chalet au bord d’un petit lac. L’histoire démarre bien, avec
des personnages atypiques, décalés des vies trop bien rangées, ça prend un tour
de quasi thriller, on ne sait pas où on va, ça me plait bien. Et puis il y a
toujours ce plaisir particulier de lire un livre dont on sait qu’il a été
vraiment choisi pour vous. Merci, Ondine !
Samedi il y eut aussi la
Fête de la Musique. Comme d’habitude Constance et moi avons fui notre quartier
où la fête prend un tour que je n’apprécie pas : trop grande concentration
de groupes, tous plus ou moins rock casse-oreilles, dont les sonos trop proches
se recouvrent en partie, foule trop compacte, agression olfactive par les
fumées des inévitables merguez. Nous avons filé en vélo sans trop d’idée
préconçues. Nous sommes passés à l’Institut du monde arabe mais le concert
avait beaucoup de retard, on a préféré descendre sur les quais. Les quais c’est
toujours agréable, parce qu’il y a l’eau qui court, l’espace ouvert qu’offre la
Seine et le ciel au-dessus d’elle. Pas de puissante sono ici mais des groupes
jazzy, de véritables amateurs, des accordéonistes faisant danser le tango.
C’était bien plus agréable, bien plus dans l’esprit originel de la Fête de la
Musique.
Nous avons ensuite grimpé la
Montagne Sainte Geneviève et sommes entrés dans ce beau lieu qu’est le Centre
Culturel Irlandais, avec son jardin intérieur en pleine ville, écarté d’elle
par les bâtiments qui l’entourent. Nous nous sommes posés dans l’herbe avec une
bonne bière fraîche. Il y avait un beau ciel, pommelé de quelques nuages, au
dessus des pignons de ces bâtiments chargés d’histoire. Les gens étaient
paisiblement installés sur les pliants et les chaises ou sur l’herbe en face de
la scène ou tout autour. Là nous avons commencé d’écouter vraiment, nous étions
au concert et concentré, basculant de tempo en tempo sur une musique incarnée
et variée, jouant de tous les aspects des airs traditionnels irlandais, nous
régalant de la grande beauté de la voix de la chanteuse jusqu’à la dernière
chanson donnée a capella, dans un silence quasi absolu, dans la nuit tombante.
En sortant sur la place de
l’Estrapade, il y a eu un autre joli moment. Une fille chantait toutes sortes
de chansons pop-rock, avec une voix, une présence corporelle impressionnante.
Elle avait des intonations, une puissance vocale qui m’ont fait penser à Janis
Joplin. C’est ça le plaisir de la Fête de la Musique, ces surprises, que rien
spécialement n’annonce, bien plus que les groupes entassés dans les lieux un
peu branchés où il s’agit aussi de faire fonctionner à plein les cafés
alentours.
Nous sommes rentrés
paisiblement…
Mais j’ai pensé aussi, face
à cette multiplicité, et à ce qu’elle a de séduisant mais aussi de dispersant,
à cette musique du silence qu’évoque Pierre dans son dernier billet. C’est en
référence à ça que j’écrivais en haut de ce billet cette interrogation :
Riche ! trop riche ?
Et puis, et puis, j’ai reçu
aussi ce week-end de volumineux et très attendus courriers de quelqu'un qui
m’est très cher et cette musique là est sans conteste celle qui m’importe
le plus.
Ondine musique. Vian musique. Fête de la musique. Musique du silence. Musique du cœur. Oui, décidément musique à tous les étages !
Ciel du soir à l' institut culturel irlandais
Caran Casay and the Valley Brothers
16 juin 2008
Souci de riche
Dans la semaine un peu folle
qui vient de s’écouler, où se sont bousculées des contraintes professionnelles
particulièrement lourdes, où j’ai en plus colloqué puis participé à des
activités associatives pendant tout le week-end, s’ajoutait aussi une
préoccupation nouvelle pour moi et entraînant un stress tout particulier.
Pour la première fois j’ai
fait une déclaration et un chèque pour l’Impôt de Solidarité sur la Fortune…
Cela fait des années, en
raison de l’envolée des prix de l’immobilier parisien que je sens que ça vient
et que je remets à plus tard. Jamais je ne m’y étais penché de près comme je me
suis senti obligé de le faire cette année, interrogeant les agences
immobilières, regardant les tarifs pratiqués et je dois dire que les prix
dépassent largement ce que j’imaginais. Je me suis arraché les cheveux entre
volonté d’être réaliste et juste et volonté de ne pas payer plus que je ne
dois.
Je ne suis pas hostile par
principe à cet impôt. Je me rends compte à quel point disposer d’un grand
appartement sympa à Paris que j’ai eu la chance de pouvoir acheter il y a plus de
vingt ans quand les prix n’avaient rien à voir, dans un quartier qui n’était
pas à la mode comme il l’est devenu et grâce aussi, je ne l’oublie jamais, à
une part d’apport venu de ma famille. A cela se sont ajoutés quelques biens
annexes issus de petits héritages venus ensuite de mes grands parents puis de
ma mère comme d’une petite épargne que j’ai constitué, sachant que je partirai
à la retraite dès que je pourrai et sans avoir, loin de là, la totalité de mes
annuités. Oui, je suis un privilégié. Je me le dis chaque matin en entendant le type qui annonce les temps de trajet dans les embouteillages, moi qui vais à mon bureau et dans les cinés à pied ou en vélo. Et en même temps, dans mon mode de vie,
dans mes revenus, je ne me sens nullement riche et ça me fait drôle et me met
mal à l’aise de basculer dans ce monde des assujettis à l’ISF. J’ai eu du mal à
le faire ce chèque quand même ! presque un mois du salaire de ma femme ou
une grosse moitié du mien, c’est dur là où ça passe ! Avec en plus
l’angoisse qu’on vienne nous dire de payer rétroactivement quelques années. Bon,
on n’en mourra pas. Nous ne serons jamais à la rue. Nous n’aurons jamais faim.
Nous continuerons à pouvoir payer les études prolongées de nos garçons, bien
formatés pour s’adapter au système des grandes écoles, lesquelles leur
permettront d’être assurés d’emplois correctement rémunérés. La reproduction ce
n’est pas un vain mot !
Mais, ce qui me choque
vraiment, c’est d’avoir entendu ce matin à la radio dire que l’ISF, au moment
même où moi-même je commence à payer (et d’autres de mes amis parisiens qui
comme moi s’y sont décidés cette année), rapportera moins à l’état à cause du
fameux paquet fiscal. C’est à d’autres riches que ça s’adresse tout ça, à de
vrais riches, à de bien plus riches qui sans parler de ceux qui s’expatrient
carrément à l’étranger, combinent toutes sortes de solutions avec leurs
conseillers fiscaux pour payer moins. Et ça, je trouve que c’est scandaleux,
dégueulasse.
Mais j’ai eu envie de faire
ce billet aussi parce que ce genre de thème est totalement absent de nos blogs
et plus largement de nos conversations à l’extérieur de notre cadre familial
étroit. Sauf à se plaindre qu’on n’en a pas assez, on ne parle pas
d’argent ! Dire que l’on a en a, combien on en a, c’est un secret mieux
gardé que celui des alcôves. Ce sont des sujets jamais abordés avec des
collègues, dans les tablées d’amis ni même dans les relations amicales plus
intimes. Etrange tabou sur quelquechose qui pourtant ne touche en rien à
l’intime. Il est plus facile de parler de ses peines de cœur ou de ses
galipettes que de sa cassette !
26 mai 2008
L'esthétique de la parenthèse
Je suis revenu de week-end
et j’ai été tout de suite repris dans le mælstrom de mes activités, d’autant
que j’ai dû faire face en arrivant au bureau à des difficultés imprévues qui
m’ont retardé dans tout ce que j’avais à faire.
Je repense à mon week-end, moment
précieux, joli bulle de temps suspendu, hors des contraintes du quotidien,
celles du travail bien sûr, mais celles aussi que je me donne peut-être un peu
trop à moi-même.
La parenthèse c’est la
disponibilité complète à l’instant que l’on vit, à la personne que l’on
rencontre. Sans tout ce qui bruisse, sans les nouvelles du matin et la pub
entendue ad nauseam, (ah la Préfon, avec toujours le même inoxydable
message !), sans les bousculades de la journée et les micro décisions à prendre
sur tout et rien, sur l’important et sur l’accessoire, sans le journal du soir
et la vie du monde, sans le courrier et les mails auxquels répondre, sans les
sites à aller voir et les zappings éventuels où se laisser entraîner, sans les
commentaires à déposer peut-être et sans le billet qu’il faudrait écrire, sans
la liste sur mon bureau où je note les choses à faire dans des domaines les
plus divers dès que j’y pense pour les rayer au fur à mesure que je les ai
accomplies…
Dans notre cours de yoga nous
parlons souvent des difficultés liées à la dispersion du mental. On voit bien
ce qui y conduit dans nos vies quotidiennes de citadins sursollicités, mais il
y a ce qu’on y rajoute par nos propres choix.
Le bonheur de la parenthèse c’est
ça aussi, se mettre hors de ce bruissement, en fait se rapprocher de soi.
Mais est-ce qu’on ne
pourrait pas mettre un peu de l’esthétique de la parenthèse dans notre
quotidien ? Courir un peu moins de lièvres à la fois qu’ils soient
intellectuels, culturels, relationnels, affectifs ?
Sûrement oui !
N’empêche, me voici rentré. Et je tombe dans le Monde de ce soir sur la
palmarès de Cannes. Plutôt chouette, apparemment ce qui s’est passé à Cannes
cette année ! Vite, vite, je m’en vais aller lire tout ça…
22 mai 2008
Brouillamini d'esprit
J’avais des quantités de
choses à faire en rentrant du boulot ce soir, dont pas mal de matérialités
agaçantes (genre déclaration d’impôts). Je n’en ai pas fait la moitié. Entre
autres choses je voulais aussi imprimer, mettre en forme de vieux textes. Je
l’ai fait en partie mais je me suis perdu au milieu d’eux. Pas facile la
gestion des strates du temps, de son temps à soi et du temps historique.
Je voulais en particulier
mettre en ligne la suite de mes récits de 68. Ça m’a semblé hors de propos sur
le moment. Pas trop envie de jouer au tonton Valclair avec mes histoires
d’anciens combattants. Bon, je le ferai, mais plus tard. Je pensais à mes amis
de Kaléioplumes aussi qui écrivent là-dessus en ce moment, j’ai été y jeter un
coup d’oeil et eu la vague envie de les rejoindre pour aller mettre mon grain
de sel sur leurs évocations.
Ma concentration n’était pas
totale non plus. Je pensais à mon week-end. Je vais rencontrer quelqu’un avec
qui j’échange des mots depuis fort longtemps mais que je ne connais pas irl
comme on dit. Ce n’est jamais anodin ça même quand on commence à être un
blogueur habitué aux dévirtualisations.
Bref tout ça en tout cas a
fait un joli brouillamini d’esprit !
Facétie des objets aussi,
qui n’ont rien arrangé. Mon ordinateur a été pris de folie. Dans mon traitement
de texte soudain passant à la ligne je me retrouve en néerlandais !
Messages d’erreurs et bizarreries à tous les étages. Proposition de chargement
d’un correcteur orthographique surgissant presque à chaque mot ! L’agaçant
est que cherche à comprendre, ce qu’il ne faut jamais faire dans ce genre de
situation. Mon ordi a dû être marabouté ! C’est un coup des flamingands
ça. Non content de vouloir s’emparer de l’arrondissement de Bruxelles-Halle-Vilvorde,
voilà qu’ils veulent m’empêcher d’écrire dans la langue de Molière...
Bon là j’en rigole mais sur
le moment, jolie prise de tête !
Allez j’en reste là de ce
billet un peu sans queue ni tête. J’ai une valise à faire moi. Je n’ai pas
bougé de Paris à Pâques ni pendant les ponts alors là cette petite escapade est
bienvenue. Et donc Mai 68 et mes vieilleries ce sera pour mon retour, tant pis
si je me décale des dates anniversaires au jour près que je voulais m’amuser à
respecter.
14 mai 2008
Moment supendu
Je me suis enfui du bureau
plus tôt que prévu. Je vais aller au cinéma tout à l’heure. Je suis un peu en
avance pour la séance. Je suis passé devant la Sorbonne. Il y a une délégation
d’enseignants qui protestent contre les expulsions de lycéens sans papier. Je
devrais me sentir concerné, m’arrêter pour discuter, pour appuyer, mais je
passe mon chemin...
Je vais m’asseoir dans le
square de Cluny. La rumeur de la circulation sur le Boulevard Saint Germain est
présente mais atténuée toutefois. Des moineaux tourbillonnent et pépient autour
de moi. L’air sent la verdure neuve. Les toitures pentues du Musée brillent
sous le soleil, le bâtiment m’apparaît dans la découpe du feuillage du haut
marronnier à l’ombre duquel je me suis assis. C’est une belle image qui est
dans mon champ de vision. Je n’ai pas mon appareil photo pour la restituer.
Mais je la photographie mentalement. Non pour tenter de la conserver. Plutôt
pour m’en pénétrer plus intensément dans l’instant.
Je lis de beaux textes d’une
diariste que j’ai imprimé ce matin au bureau. Elle y parle de la douleur, des
amours, de la mort, du temps qui fuit inexorablement mais aussi de la vie qui
continue et qu’il faut saisir dans sa fragilité. Ces mots ne rendent pas un son
triste, ils sont empreints de sérénité, les douleurs sont présentes mais comme
mises à distance, comme enveloppées d’une aura de sérénité, de mélancolie douce
mais colorée. Comme un climat de belle fin d’après-midi d’été...
C’est cette lecture qui m’a
mené à mes propres songes dans ce jardin paisible et qui m’a fait sortir mon
carnet pour y inscrire ces quelques mots que je retranscris ce soir ici tandis que l'orage gronde sur Paris.
24 avril 2008
Un air de printemps
Enfin ça sent vraiment le
printemps ! Il y a ce bonheur tout simple de poser le manteau et de le
troquer pour une veste légère et d’ouvrir son col de chemise, ce bonheur de
sentir le corps plus à l’aise, moins engoncé, en contact plus proche avec l’air
ambiant, avec le souffle du monde. Evidemment on aurait envie d’un peu de
campagne, on a failli partir un peu d’ailleurs car j’ai quelques jours de
vacances mais finalement ça ne s’est pas fait.
Ce matin j’ai travaillé un
peu dehors. Je n’ai pas la main verte et ne m’occupe guère de nos plates-bandes,
de notre coin de verdure en plein Paris, tout petit, mais si appréciable. Mais
j’ai nettoyé la terrasse. J’ai arraché le lierre qui avait tendance à devenir
un peu envahissant, à se glisser jusque sous les tuiles. J’ai nettoyé la
gouttière complètement remplie par une herbe dense. C’est incroyable
d’ailleurs : pas de terre, juste l’eau de pluie, des feuilles décomposées,
pas mal de petites bestioles et là dessus, sur cet espèce de substrat en
décomposition, en hors sol, sans véritables racines, des plantes ont poussées,
drues et vertes, sur une bonne dizaine de centimètres de haut. Je me suis senti
saisi par cette puissance de vie et de voir ça, d’être confronté à ça, m’a tout
simplement fait du bien.
Il faisait bon et sain à
travailler là dehors. Meilleur et plus sain sûrement que de rester vissé à son
écran, à faire le tour de blogamis ou de blogs à découvrir ou même à chercher
des mots pour écrire. Peut-être que je devrais m’occuper un peu plus des plates-bandes !
La terrasse est maintenant
opérationnelle. On va pouvoir recommencer à déjeuner voire à dîner dehors de
temps en temps. On n’a pas eu l’occasion de le faire encore cette année.
Printemps tardif. Cela dit on ne va pas se plaindre qu’il ait plu, on devient
sensible à ça maintenant, on est content de savoir que les nappes phréatiques
se remplissent correctement, l’eau cette source de vie ! Mais je me
remémorais un vieux printemps aussi, celui d’il y a quarante ans dont on parle
tant. C’est curieux je n’y vois pas de pluie, pas de froid, et je ne parle pas
seulement des jours de mai mais du trimestre qui a précédé où régnait dans mon
lycée ce climat électrique d’ébullition croissante. Sélectivité du
souvenir !
12 avril 2008
Retour du fils prodigue
Enfin façon de dire et pour
le plaisir de la formule ! Il n’est pas spécialement prodigue le
fiston !
Mais il est loin. Pas si
loin à vrai dire, juste en Angleterre à trois heures d’Eurostar ! Mais on
ne le voit plus très souvent. Il n’était pas venu depuis Noël, nous avons juste
eu de ses nouvelles par quelques mails et tchats. Rien que de très normal. Il a
l’âge de prendre de la distance. Je ne tiendrai pas à avoir un Tanguy accroché
à mes basques. Mais enfin il commençait à nous manquer sérieusement et son
retour est une fête.
Ça c’est le bon côté de cet
éloignement. Chaque retour nous donne bien plus de plaisir que si nos
rencontres étaient fréquentes, que si nous pouvions nous voir d’un simple coup
de métro.
On se croise surtout car il
a bien sûr un emploi du temps surchargé pour voir tous les vieux potes
parisiens dont il veut profiter pendant les trois brèves journées de son
séjour. Mais on a le temps quand même de se poser, nous et lui.
Jeudi soir déjà j’avais eu
le plaisir de préparer pour l’accueillir des magrets de canard sauce marchand
de vin, pommes de terre sautées et confiture d’aubergines. Avec un vieux
Cahors. Un régal. Il y a toujours quelquechose de fort dans l’échange autour
d’un repas qu’on a soi-même préparé. Et nous aurons un autre moment de partage
demain, nous ferons un repas avec mon père, la maman de Constance, ma sœur, ce
sera l’occasion de fêter son anniversaire, son quart de siècle. Quart de
siècle !
Entre autres choses je lui offre
« Mai 68, raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu » de Patrick Rotman.
Je ne peux éviter tout à fait de céder à la frénésie commémorative. Je me
laisse faire même avec un certain plaisir. En tout cas ce petit livre est très
bon, très clair. Je l’ai avalé cette nuit, profitant d’une insomnie. Il
explique bien l’articulation des trois temps de mai (moment étudiant, moment
social, moment politique) et replace intelligemment ce bref épisode d’histoire
dans un contexte géographique et temporel plus large.
Dans la foulée j’ai acheté
pour moi « Le jour où mon père s’est tu ». Dans ce bouquin Virginie
Linhart se lance à la recherche de certains de ses contemporains, enfants de
militants très engagés de Mai, pour exorciser sa propre douleur face à un père,
dirigeant historique des maoïstes de la rue d’Ulm qui fut un des hommes brisés
de l’après mai. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et sur lequel sûrement
je reviendrai.
25 mars 2008
De tout un peu et pas ce qui comptait vraiment...
Il y avait donc la
perspective de ce week-end pascal, trois journées sans travail professionnel et
à priori pas trop encombrées. Nous avions prévu de ne pas trop bouger si ce
n’est pour le rite d’un déjeuner de Pâques familial. Le temps annoncé, plutôt
pourri, froid, venteux, pluvieux, n’incitait pas non plus à se lancer dans de
grandes promenades parisiennes ou campagnardes. C’était donc plutôt la
perspective d’un temps de cocooning et naturellement j’ai casé là-dedans
plusieurs choses à réaliser, dont une d’importance, toujours repoussée et qui
pourtant me tient à cœur depuis longtemps.
Et puis, et puis, le
week-end s’est passé, je m’y suis pas mal dispersé, ce n’était pas désagréable
et pas improductif sauf qu’il y a manqué ce à quoi j’attachais le plus
d’importance et qu’il m’en reste un goût saumâtre d’inaccompli. Raté, une fois
de plus !
J’ai passé pas mal de temps
à mes activités associatives, rencontre, échanges de mails, textes à rédiger,
articles à préparer et j’en suis content parce que j’ai bien avancé sur des
choses qui traînaient.
J’ai avalé un petit bouquin,
un livre d’une auteure parfaitement inconnue de moi, acheté au Salon du Livre
lorsque j’y suis passé mardi après-midi, le seul livre que j’y ai acheté, juste
parce que j’avais rencontré Gilda qui m’a vivement conseillé ce
« Médées », un texte puissant en effet, noir, sombre, peut-être un
peu trop démonstratif à mon goût des monstrueuses figures qu’il entend décrire.
Mais j’ai eu ce plaisir d’une découverte, portée par une personne amie, donc
bien autrement incarnée que lorsqu’elle provient d’une recommandation d’un
article de journal.
J’ai été au cinéma avec
Constance, nous avons vu « L’Heure d’été » d’Assayas, un film qui
parle de la perte et de la transmission, un film sensible et attachant, répandant
une douce lumière malgré son fond mélancolique, grâce notamment à ses
personnages pétris de bienveillance les uns envers les autres, malgré leur
points de vue différents, malgré les distances où les place leurs vies et
interprétés par des acteurs tous formidables.
J’ai classé et collé dans
mes albums une partie des photos de notre voyage en Turquie de cet été. J’ai de
plus en plus de mal à faire ce genre de boulot refroidi et d’ailleurs je ne
suis pas parvenu à aller au bout. C’est une activité qui me devient pénible,
qui renvoie à d’autres choses sur la momification des souvenirs, mais c’est un
autre sujet et qui mériterait un billet à lui seul.
Et puis j’étais déterminé
donc à mettre sur la table ce qui se joue de non dits autour de mon activité de
blogueur, cette sorte de présence béante et pour moi essentielle, cette béance
de silence qui contribue à notre absence à nous-mêmes, ce trou noir de notre
relation. Sans savoir jusqu’où je serais capable de porter la discussion, je
savais du moins par quel bout j’allais l’aborder, je savais le moment où
j’allais le faire. J’étais prêt. C’était dimanche après le dîner. Mais
Constance n’est pas venue dîner, prise de maux de ventre et de maux de tête
soudains, elle s’est couchée, elle s’est endormi comme une masse me laissant
dépité. Simple coïncidence malvenue ? Ou trop claire réaction d’évitement
dont le corps s’est chargé ?
Toujours est-il qu’il a
suffi de cela pour que ma propre résolution fonde aussitôt et que le lendemain
il n’en soit plus question pour moi, sinon comme un regret.
Mais ce n’est que partie
remise…
Je veux le croire.

