09 décembre 2007
Les pingouins
Le week-end a été chargé.
Commencent les préparatifs des fêtes. Je suis très frappé de voir à quel point
nous sommes nombreux à ne pas apprécier cette période voire à carrément très
mal la supporter, c’est manifeste chez beaucoup de blogueurs mais aussi chez
certains dans la famille et pourtant, immanquablement, après les jérémiades
d’usage, on fait pareil que les autres années. On essaie de discuter d’un menu
un peu plus sobre ou plus inventif et puis finalement il y en a toujours un
pour dire qu’il ne conçoit pas Noël sans ceci et sans cela donc une fois encore
on n’échappera pas à la trilogie huîtres/saumon/foie gras. On essaie de
résister à la frénésie consommatrice, de limiter les cadeaux, on y arrive un
peu tout de même, mais pas beaucoup et là aussi que de choses inutiles, que de
gadgets et de bricoles qui se retrouveront autour du sapin. On verra. Ce qui
est sûr c’est que la phase de préparation, les discussions que cette
organisation implique, voire les discutailleries qu’elle engendre et qui
peuvent parfois conduire à des tensions très réelles, m’exaspèrent au plus haut
point et que je m’en retirerai volontiers complètement, ce que je ne parviens
pas à faire, ne pouvant m’empêcher de mettre mon grain de sel et ne voulant pas
non plus paraître me désintéresser de ce à quoi je participerai.
Mais ce qui a occupé ce
week-end surtout c’est la venue de Taupin qui a fait un saut de puce depuis
l’Angleterre pour participer à la cérémonie de remise des diplômes de son école
et à laquelle j’ai eu plaisir d’aller assister.
Les discours étaient assez
convenus comme toujours dans ce genre de circonstance mais il faut dire pour
certains assez bien enlevés, avec ce mélange de brosse à reluire, de
réaffirmation un peu pompeuse des valeurs de « la grande famille » et
de conseils parfois très pragmatiques aux jeunes entrants dans la carrière, le
tout assaisonné par un patriotisme d’école un peu lourd. Le défilé des 450
sortants de l’année, tous appelés individuellement par leur nom en une litanie
fastidieuse, était un peu longuet. Et malgré l’ampleur des buffets, il fallait
ensuite sérieusement jouer des coudes pour s’emparer d’une coupe de champagne
et pour se mettre quelques canapés sous la dent.
Mais ce qui m’a frappé
surtout, en arrivant là, c’est de découvrir dans le grand hall devant les
amphis tous ces jeunes gens, tous plus ou moins copie conforme, propres sur
eux, bien soignés, bien peignés, avec leurs chemises blanches et leurs costumes
sombres, une troupe de pingouins, me suis-je dit, c’est l’image qui
immédiatement m’est venue à l’esprit. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir un petit
haut le cœur devant toute cette conformité. Ils ont autour de vingt-cinq ans
ces petits messieurs et ils font déjà tellement messieurs justement, étranglés
dans leur sérieux. Certains d’ailleurs ont déjà le front dégarni et font plus
vieux que leur âge. Bien sûr je sais bien qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils
s’amusent eux-mêmes de la cérémonie, qu’ils peuvent être aussi de francs
déconneurs, que certains au moins sont portés par des idéaux, différents et
plus soft que ceux de notre jeunesse, mais qui les valent sans doute. Mais tout
de même, ce moule, comme il semblent bien s’y couler déjà, de la même façon
qu’ils se préparent à se couler dans les exigences des world company qui vont
les employer, lesquelles ne sont pas toujours conformes, et c’est un
euphémisme, à toutes les valeurs complaisamment développées dans les
discours sur l’éthique de l’école. Je suis assez content de ce point de vue que
Taupin ait choisi de poursuivre plutôt dans la recherche. Et bien sûr je ne
vais pas cracher dans la soupe et bouder mon plaisir, ce serait malvenu, je
pense à tous ceux qui pour mille raisons, liées à la société ou à leur propre
histoire, s’adaptent mal, qui ont des difficultés à trouver leur chemin entre
échec scolaire, inadaptation sociale, difficultés familiales et relationnelles,
parfois jusqu’au drame. Et puis au demeurant qu’avons nous fait, nous, de notre
radicalité de jeunes hommes et de nos tignasses hirsutes ? Pas grand
chose, je le crains. Mais ça n’empêche : quels pingouins, nos garçons !
Heureusement les filles, fort minoritaires hélas, mettaient un peu de fantaisie
et de couleur, diable il y a de bien jolies centraliennes et bien joliment
parées !
Et puis, je me souviens de lorsque
nous l’avions accompagné sur le campus pour la première fois, trois ans déjà, bon
sang, c’était hier !
J’avais proposé à mon père
de nous accompagner. Nous étions là, le grand père, le père, le fils. De
nouveau les trois générations. C’est un bonheur profond cette chaîne !
Elle s’était manifestée de façon bien plus ludique un certain été de 1995,
c’est un moment dont je garde un souvenir assez merveilleux, lequel avait fait
ricochet. Cette promenade ci ne peut elle manquer de faire écho à des
considérations toutes récentes qui ont alimenté un autre ricochet. Mon père se
délecte c’est sûr des succès académiques de son petit fils, de ceux que moi son
fils je ne lui ai pas offerts. Je ne suis pas amer en l’occurrence, pas du
tout, heureux au contraire de me sentir au moins le passeur. Et puis je sais
surtout que succès académiques ou professionnels ça ne veut pas dire forcément
âme heureuse et douée pour le bonheur, c’est cela que je lui souhaitais de tout
cœur au fiston tandis qu’après discours et réceptions des parchemins, nous
heurtions joyeusement nos coupes de champagne.
31 octobre 2007
En absence
Ce n'est peut-être pas d'intérêt général mais je vous le dis quand même...
Je file prendre l'air de la mer pour quelques jours.
Je vous avais habitué à des entrées assez fréquentes ces derniers temps , alors là il y aura un peu de silence, un peu d'absence, il en faut...
A très bientôt
29 octobre 2007
Bouquiniste et feuilles de vigne
Hier j’ai fait un tour chez
les bouquinistes, au marché aux livres du Parc Brassens.
Vieilles réminiscences
soudain. Cela m’a rappelé le temps où j’avais une attirance très forte pour les
vieux bouquins. J’adorais farfouiller dans les bibliothèques de vieilles
personnes de ma famille, chez mes grands parents, chez ceux de Constance
surtout où dans de vieilles maisons en attente de successions compliquées
dormaient quantité de livres qui me faisaient de l’œil, notamment beaucoup de
ces gros volumes illustrés de la fin du 19° siècle, type collection Hetzel,
livres de voyage et d’exploration, livres d’évocation de glorieuses figures du
passé national ou religieux, bibliothèques typiques des familles bourgeoises et
bien pensantes de cette époque. Il m’est même arrivé ce qui montre à quel point
cette attirance pouvait être forte, d’être pris d’une pulsion quasi
irrépressible il m’est arrivé d’embarquer subrepticement quelques volumes en me
disant : « il me le faut, il me le faut, deux ou trois par-ci, par
là, personne ne s’en apercevra et puis en plus qu’en feront-ils, tout va être
vendu par lot alors que moi au moins ça m’intéresse ». Ils sont toujours dans ma
bibliothèque. Je les croise sans honte particulière mais ils ne vivent pas tant
que ça maintenant que m’a très largement abandonnée cette pulsion
bibliophilique, enfin si, ils vivent un peu tout de même, il m’arrive d’en
sortir l’un ou l’autre pour les montrer à tel ami lorsque la discussion s’y
prête et j’ai grand plaisir alors à le faire, ça redevient du vivant.
Ce goût m’avait même un
moment fait fantasmer sur le fait de devenir libraire d’ancien, je me voyais
partant en exploration dans de vieilles bibliothèques poussiéreuses, sortant
les livres de leur linceul, contribuant à leur redonner une nouvelle vie,
créant autour de moi cette convivialité un peu ésotérique des amateurs. Alors
que je désinvestissais sans retour l’activité politique qui m’avait longtemps
porté et que je ne parvenais pas à trouver tout ce que j’aurais souhaité dans
la vie professionnelle qui était devenue la mienne, je me serais bien vu dans
cette petite vie là, dans ce monde un peu à part, marginal, ayant sa vie
sociale mais éloigné de la vie sociale réelle. Le fantasme toutefois n’avait pas
résisté à l’analyse (à moins que ce ne fut à la peur du changement). Je m’étais
dit qu’au-delà de l’attirance viendrait sans doute vite l’ennui face à
l’étroitesse de ces petits milieux, que je ressentirai la vacuité sociale de
cette activité et qu’il y avait quelquechose de mortifère finalement à n’avoir
son regard tourné que vers des paperasses mortes.
Mon objectif à Brassens cela
dit n’était pas une plongée dans ce genre de souvenirs qui sont venus par
surcroît. Je me trouve, suite à la conjonction d’un achat personnel et d’un
cadeau quasi concomitant, disposer d’un des volumes de Green en Pléiade en
double exemplaire et cherchais donc à l’échanger avec un autre que je n’ai pas,
je voulais faire ça avant mon départ en Bretagne pour justement en disposer pendant
les vacances, ce genre de livre me paraît une bonne lecture pour les longues
soirées tranquilles et peut-être pluvieuses de Toussaint…
Cela faisait des années que
je n’avais pas été à ce marché. Je n’ai pas trouvé mon bonheur d’échangeur mais
j’ai eu plaisir à me promener parmi les stands, à retrouver cette atmosphère
particulière des bouquineries, avec ce mélange de simples curieux, d’amateurs
pointus, de vendeurs un peu marginaux, commerçants forcément mais d’abord
amateurs de bouquins. J’y étais en fin de matinée. Les vendeurs commençaient à
saucissonner, dans cette espèce de convivialité particulière aux gens de la
chine où s’associent joyeusement les collègues-concurrents et auxquels viennent
se joindre des amis de passage. L’un des vendeurs achevait même d’ouvrir une bourriche
d’huîtres, attendant manifestement des convives, le vin blanc était au frais
dans un seau à glace. Il faisait frais mais agréable sous la halle ouverte.
J’ai repensé à cette vie non comme un regret mais comme un possible qui aurait
pu être…
Un timide soleil a commencé
à percer. Jolie ambiance d’automne. Les feuilles en quelques jours ont achevé
de roussir et sont beaucoup tombées. Je me suis promené dans le Parc Brassens,
il n’est pas très vaste mais heureusement paysagé avec les traces maintenues de
son ancienne activité de marché aux chevaux, la halle, les grilles, la tour de
la « vente à la criée » dominant le bassin, avec sa partie boisée sur
l’escarpement, avec son petit coin de vigne et son rucher.
L’un dans l’autre j’ai
beaucoup aimé cette promenade dominicale ponctuée de livres et d’arbres.
J’en ai fait en soirée une
autre bien agréable et qui m’a transporté beaucoup plus loin, jusqu’en Turquie
par la grâce de certaines délicieuses feuilles de vigne farcies. Ada avait
conviés quelques ami(e)s de blog pour tester un atelier feuilles de vigne. La
convivialité y était, plaisir de retrouver Ada et de découvrir sa charmante et
tonique famille, de découvrir Anita, de retrouver Traou, manquait Fauvette
annoncée mais clouée chez elle par la migraine, et Samantdi lointaine, on leur
a envoyé nos bonnes pensées. Oui elles étaient délicieuses ces feuilles de
vigne, grâce à la farce plus sans doute qu’au tour de main hésitant des néo
rouleurs de feuilles. En tout cas, chère Ada, le test est positif, tu pourrais
te lancer dans une petite entreprise gastronomico-touristico-culturelle là-bas,
dans ces jolis villages dominant cette mer qui t’est chère, nous y drainerions
la blogosphère parisienne que dis-je parisienne, la blogosphère toute entière,
si, si. Sourire et merci !
26 octobre 2007
Cuisine et musique
Temps gris, froid, sentant
l’hiver tout à coup. Quand je suis rentré du bureau tout à l’heure en tout
début d’après-midi je n’avais guère envie de ressortir, j’ai eu la flemme même
d’aller me mettre dans le cocon d’une salle obscure. Ça ne tombait pas mal,
j’avais de la cuisine à préparer pour ce soir, un de ces plats qui sont
d’autant meilleurs qu’ils cuisent longtemps. Alors j’ai démarré tout de suite
dans la maison paisible et vide.
J’ai mis un disque, le
Miserere d’Allegri par le cœur « A sei voci ». C’est une musique que
je trouve très belle mais ce n’est pas le genre que j’écoute quotidiennement,
cela faisait même bien longtemps que je n’avais pas mis ce disque. Je l’ai mis
suffisamment fort pour qu’il envahisse tout mon espace mental. J’ai épluché mes
oignons, coupé mes carottes, j’ai sorti la viande de la marinade où je l’avais
mise ce matin avant de partir, je l’ai égouttée, j’ai fait lentement tout cela,
tout en écoutant. J’ai mis la musique suffisamment fort pour qu’elle envahisse
tout mon espace mental, pour qu’elle s’impose à moi par dessus le sons générés
par mes mouvements et mes activités, par dessus les grésillements des légumes
puis de la viande que je colore sur le feu vif.
Quelle puissance cette
musique ! Quelle puissance surtout ces voix humaines ! Elles éclosent
du silence, elles surgissent du fond des ventres et on les sent au fond des
nôtres même si ce n’est pas nous qui chantons puis elles s’élèvent et se
modulent, sans qu’on sache où elles vont, si elles vont s’appesantir vers le
sol ou s’élever au contraire, s’envoler vers le ciel. Mais elles s’élèvent
toujours finalement. Si on croit qu’elles retombent ce n’est que pour reprendre
leur élan.
Cette beauté pure me porte
et met en moi un sentiment d’harmonie. Il se fait une autre cuisine qui n’était
pas donnée à priori entre mon activité triviale et ces notes aériennes. Je peux
dire que je me sens bien quoique mes pensées et ma rêverie ne soient pas
nécessairement des plus gaies. Il y a ces pensées de ce peu que nous sommes,
ballottés sur notre petit coin de terre, dans ce petit espace de temps qui se
recroqueville à mesure qu’on avance, tous semblables au fond, avec nos lignes
grises ou nos passions douloureuses, c’est selon, mais tous soumis au temps inexorable.
Pensées un peu tristes mais terriblement douces, d’une douceur presque
mortuaire. Serait-ce la sérénité de l’acceptation ? Par moment je me
prends à regretter de ne pas avoir la foi, de ne pas pouvoir, de tout mon cœur,
percevoir ce temps de ma petite vie comme part d’un destin plus vaste.
Evidemment ce n’est pas un hasard si c’est cette musique qui conduit par là mes
pensées.
Ma viande maintenant mijote
tranquillement tandis que j’ai mis le disque à nouveau, enthousiaste à le
réécouter et tandis que je tente de mettre en mots ce que je ressens. Et le
fumet qui se dégage de la cuisson envahit peu à peu toute la maison,
ensorcelant lui aussi…
Post scriptum : Et à la dégustation un peu plus tard, il était fameux
ce bœuf bourguignon en effet. Est-ce d’avoir mitonné en musique ?
11 octobre 2007
Minuscule anecdote métropolitaine
C'était ce matin dans le métro. Parti du terminus, je suis assis, installé avec mon
bouquin, je suis en route pour une réunion. Il y a du monde
mais la rame n’est pas surchargée, mais c’est l’ambiance toujours un peu
sinistre du métro, visages fermés, chacun dans sa bulle.
Il y a un type en face de moi. Il peut avoir une petite soixantaine d’année, il
n’est pas grand mais large, râblé, le cheveu noir et le sourcil broussailleux,
brun de peau, les pommettes saillantes, avec des yeux noirs, légèrement bridés,
fortement enfoncés dans leurs orbites.
M’a traversé le terme
« kalmouk ». Je ne sais trop d’où le mot m’est venu, je ne sais pas
bien où c’est la Kalmoukie et si d’ailleurs ça existe autre part que dans
l’imaginaire, en tout cas c’est un type que j’aurais bien vu rivé à son cheval,
dévalant au grand galop à travers la steppe depuis les hautes terres mongoles.
Je sens le regard du type
posé avec insistance sur moi. Je lève les yeux de mon bouquin. Il sourit. Je
m’en sens presque gêné. Je jette un coup d’œil derrière moi. Y aurait-il un
autre spectacle ? Mais non c’est bien moi qu’il fixe. Je le regarde à mon
tour, vaguement interrogateur, je remets le nez dans mon bouquin, je l’observe
du coin de l’œil.
Il tient à la main une
cordelette, genre cordelette d’escalade. Avec il fait et défait des nœuds
coulants, il serre ou relâche le lien. Cela a l’air de l’amuser beaucoup, il me
regarde toujours. C’est légèrement pesant, ce pourrait presque être vaguement
inquiétant.
Il me sourit. Moi aussi, de
façon légèrement interrogative. Que faire d’autre ?
Il me dit : « Je
trouve que vous avez de belles lunettes Oui cette forme va très bien à votre
visage. Moi j’en ai deux paires, je ne les mets pas, il faut que je m’en fasse
faire d’ailleurs, c’est bien simple, je n’y vois rien sans lunettes, je vois
tout flou… »
Je suis un peu interloqué
mais au moins il me donne de quoi rebondir :
« Mais alors, si vous
n’y voyez rien, comment pouvez-vous dire que ces lunettes me vont si
bien ? »
Il élude, il se lance, tout
en continuant à jouer avec sa cordelette, dans diverses considérations sur sa
vue qui n’est plus ce qu’elle était, sur le souci de vieillir, sur ces lunettes
qui décidément me vont très bien, il y revient. Il parle avec douceur,
gentillesse, en souriant, son élocution est claire, il n’a pas l’air d’être
sous l’effet de l’alcool ou de quelque autre produit douteux. Tant bien que mal
je glisse des phrases entre les siennes pour faire écho, pour faire réponse.
J’arrive à ma station. Je me
lève et lui dis au revoir. « Au revoir » me répond-il « à dans
une prochaine vie »…
Je croise le regard d’une
jolie fille qui était derrière nous, elle me fait un grand sourire,
manifestement elle a suivi avec amusement notre dialogue un peu surréaliste,
dommage tiens qu’elle n’ait pas été aussi en face moi, peut-être aurions nous
construit une complicité de regards.
En m’éloignant je garde un
petit peu de mon sourire au coin du cœur. Pourquoi n’est-ce pas plus fréquent
d’échanger de façon spontanée dans des lieux publics entre des gens qui ne se
connaissent pas ? Même dans les trains il me semble que ça s’est perdu
(sans doute les antiques compartiments étaient-ils bien plus propices que les
rames de nos modernes TGV mais il n’y a pas que ça). Pourquoi se parler sans se
connaître est-ce d’abord ressenti comme une incongruité ? Et pourquoi même
d’ailleurs, si bizarrerie il y a comme c’était le cas ici, cette bizarrerie
est-elle d’abord suspecte ?
La bizarrerie ça met aussi
de la légèreté et de la poésie dans la vie. Merci, étrange kalmouk.
06 octobre 2007
"Choses à faire"
C’est sûrement une part
légèrement obsessionnelle de ma personnalité ça, c’est mon côté un peu
maniaquement planificateur, bref ce matin au lever je me suis fait un tableau
de « choses à faire ». Je l’ai posé en appui sur le pied de ma lampe
de bureau, c’est une feuille écrite à la main avec quelques colonnes par
domaine, un petit listing dans chacune des colonnes pour essayer de ne rien
oublier, j’irai avec délectation biffer une ligne dès qu’une chose sera faite.
Il y a la colonne des mes
activités associatives, la liste des tâches est importante, trop longue à
mon goût, je me suis trop laissé embringué, certaines choses attendront, bien
obligé, mais certaines sont impératives pour la fin de semaine prochaine, j’ai
un texte à écrire pour un séminaire auquel je vais participer, priorité des
priorités donc. Je m’y colle aussitôt.
Il y a la colonne de mes
écritures personnelles, des textes en souffrance pour le blog, je voudrai
parler de ma lecture de Green notamment, ça fait plusieurs jours que ça me
trotte. Il y a ces quelques pages commencées d’un récit fictionnel à peine
amorcé mais qui me nargue, que je voudrais continuer. Il y a ces jeux
d’écriture sur le web, les consignes de Paroles Plurielles, chaque fois j’aurai
envie de m’y coller, il y a aussi tout ce qui fuse dans le sablier d'automne chez Koz et
Samantdi… Toutes ces parts de mes intérêts pour le moment je laisse de côté.
Il y a ma colonne
« domicile », il s’agit de matérialités qui traînent depuis des
semaines mais il n’y a pas que ça, il y a aussi cet effort à faire pour assurer
de vrais moments de partage. S’ils venaient à disparaître tout à fait, que
resterait-il, que resterait-il ?
Un peu ridicule tout ça, ce
temps de lister, c’est autant pris à autre chose.
Et ensuite il y a ce temps d’en
faire une note à mettre en ligne ! Oui, mais c’est une autre priorité sans
doute qui se manifeste dans ce besoin, garder le blog vivant, actif, ne pas
trop laisser passer les jours, ne pas se laisser oublier. Comme quoi le blog
est devenu un incontournable de mon alchimie personnelle, l’écrire, et derrière
le fait de l’écrire, celui de dire aux petit(e)s camarades de la
blogobulle : « je suis là ». Quitte à faire une entrée facile,
vite venue, sans grand intérêt mais qui prendra bien moins de temps évidemment
que de se coltiner par exemple à ce que Green a laissé de traces en moi…
Et puis aussi, à part ça, il
faut lever le nez du bureau, y a ce beau ciel bleu que j'aperçois par mon velux juste au
dessus de moi. Pas question de ne pas sortir cet après-midi et puis cette nuit,
c’est la Nuit Blanche, plus ouverte sur les rues et l’extérieur que les
précédentes éditions, bien sûr j’ai l’intention d’aller y déambuler…
01 octobre 2007
Sur ma terrasse
Oui, le week-end est
paisible. Je les ai ces fameuses respirations !
Pour le moment, dimanche
15h, je me suis installé sur la terrasse, il fait beau, c’est comme un léger
retour d’été. Enfin pas tout à fait, car il y a bien déjà une petite ambiance
automnale, il fait frais à l’ombre vite descendue entre les murs, le sol et la
table sont constellés des samares ailées tombées en tourbillonnant ces deux
derniers jours de l’érable de nos voisins.
Je suis seul ou c’est tout
comme. Taupin a rejoint l’Angleterre. Bilbo est parti travailler en
bibliothèque, il avait peur sinon de se faire happer par les matchs de rugby,
Constance vaque dans la maison, à quelques pas de moi, si loin… Tout est
parfaitement calme dans notre petite copropriété, nos voisins manifestement
sont absents, je n’entends que la musique qui me parvient par la fenêtre
ouverte, j’ai mis avant de m’installer les sonates de Mozart par Maria Joao
Pires.
Je lis « Les
Disparus » de Daniel Mendelsohn. J’aime bien. Et pourtant je ne parviens
guère à fixer mon attention. Je rêvasse plutôt et me mets à gribouiller ces
phrases sur le petit carnet que j’avais pris avec moi pour y noter
éventuellement des éléments de ma lecture.
C’est ça aussi la
dispersion. Ce livre que j’ai entrepris de lire, cette envie de mettre
l’instant en mots qui m’en détourne, la pensée des films que j’ai vu vendredi
après-midi et hier soir et dont aussi j’aimerai dire quelques mots, cette
interrogation donc : est-ce que je lis, est-ce que j’écris ? D’autres
rêveries qui passent aussi. Des envies de mots vivants, de promenades ou de
terrasses de café mais où je ne voudrais pas être seul. Et puis aussi, tout
simplement, une envie de dormir qui me picote les yeux, le bonheur simple de la
sieste à laquelle je pourrais bien me laisser aller…
Je suis bien donc. Comment
pourrais-je ne pas l’être ? Je jouis du moment. Et pourtant, il y a tout
de même, inévitable, cette petite pointe mélancolique. Trop de questions ?
Et l’après-midi s’écoule,
paisiblement, mais néanmoins, inexorablement.
Tout à l'heure nous allons partir à l’un de ces anniversaires familiaux rituels. Là ça ne me dit trop rien. De la bagnole, des embouteillages vraisemblablement, puis les bougies sur les gâteaux puis les cadeaux, et les remerciements obligés et toutes ces discussions convenues avec mes beaux-frères et mes belles-sœurs. Je les aime bien pourtant tous ces gens même si je n’aime guère ce contexte dans lequel je vais les voir. Allez je ne vais pas faire mon ours mal léché non plus, je vais y aller, je vais suivre le mouvement…
(Quelques phrases gribouillées dimanche sur mon carnet, reprises et mises en forme ce lundi soir en rentrant du boulot. Le moment déjà s'est éloigné, ma publication n'a plus la saveur du présent mais enfin la voici tout de même au plus près de l'impression...)
29 septembre 2007
De fameuses gorgées
Jeudi soir on a fait un
petit repas un peu spécial, le dernier avec Taupin avant quelques mois. Il
prenait vendredi le premier eurostar du matin pour rejoindre les bords de la
Cam et le labo où il va faire sa thèse.
J’avais sorti un foie gras
rapporté de la région toulousaine cet été et une bouteille assez
exceptionnelle, un tokay, un vrai tokay de Hongrie, « Tokaji aszu, 1993,
cinq puttonyios » (cette dernière mention fait référence à la part de raisins
surmûris présents dans ce qui est mis en cuve, ce n’est pas le légendaire, hors
de prix et quasi introuvable « tokaji eszentia » mais c’est déjà une
belle concentration (tiens, parenthèse dans la parenthèse, je vois que ce
tokaji eszentia figure au catalogue du Savour club, 210€ la bouteille de 50 cl,
millésime 1957, ce n’est évidemment pas dans mes prix et même si j’en avais les
moyens, quelque soit mon goût pour les plaisirs de bouche, ça me choque, ça me
paraît indécent un tel prix pour quelques gorgées, je ferme la parenthèse dans
la parenthèse !)).
C’était un plaisir de
déguster ça et un plaisir aussi de le faire découvrir aux garçons, d’ouvrir
leur champs gustatif, de leur apprendre à déguster. Nous essayons de dire ce
que nous ressentons, à le regarder (cette couleur brune, plus sombre qu’un
Sauternes mais lumineuse tout de même, les larmes de glycérol sur les parois du
verre), à le sentir (ces effluves puissantes de cave, l’odeur caractéristique
des raisins surmûris, toutes sortes de parfums derrière, indécidables) à le
goûter (la bouche pleine d’emblée de ce goût de surmûri, plus violemment là
encore que dans un Sauternes, c’est ce goût que l’on a parfois en picorant un
grain un peu blet sur une grappe, puis, après cette attaque, une part d’acidité
bienvenue et qui tempère l’entrée en bouche très sucrée, puis d’autres parfums
qui se révèlent et sur lesquels j’ai personnellement du mal à mettre des mots,
je reste toujours un peu sceptique devant les déploiements de qualificatifs que
sortent les dégustateurs professionnels ou ceux qui se piquent de les imiter,
enfin en tout cas c’est sacrément riche en bouche, ça je peux le dire, et oui
cela a de la longueur, de la persistance, une fois avalé, la bouche en reste
pleine). Ce vin s’harmonise magnifiquement avec le foie gras. Après sur le
rosbeef, bien sûr on a mis le tokay entre parenthèse, juste un verre d’un
Bordeaux honnête. On est revenu au Tokay avec le roquefort mais là il m’a paru
moins convainquant que du Sauternes, il me semble que le vin et le mets se
neutralisaient plus qu’ils ne se complétaient. On a terminé la bouteille, ce ne
sont que des petites bouteilles de 50cl, sur un gâteau tout simple, une génoise
moelleuse juste délicatement parfumée à l’eau de fleur d’oranger, là l’alliance
de nouveau était superbe.
Voilà, le Taupin je crois
repart avec un joli souvenir de bouche. Il n’y a pas besoin de faire des
banquets dont on sort alourdi, bien au contraire. D’ailleurs je déteste les
repas où l’on croule sous trop d’abondance et où, ma gourmandise aidant, je consomme
trop à force de me servir et de me resservir.
Mais il y a eu autre chose
et bien plus émouvant. Avec le vin m’est remonté un souvenir. Mon père et moi
étions descendus voir mon grand père pour passer avec lui le temps des fêtes à
un moment où sa maladie déjà lui empêchait tout déplacement. On ne le disait
pas, bien sûr, mais nous savions et il savait que c’était son dernier Noël. Mon
père avait apporté ce même Tokay, d’un autre millésime naturellement, pour
faire malgré tout un petit repas de fête léger, le vieil homme ne pouvait plus
manger beaucoup mais il a bu quelques gorgées, oh pas beaucoup, trois, quatre,
tout au plus de ce vin qu’il ne connaissait pas avec une concentration, une
intensité extraordinaire. Et je revois ses yeux s’éclairer, son visage se marquer
d’un sourire et je l’entends surtout, j’ai encore sa voix dans les oreilles,
disant : « fameux… supérieur… extra », ces trois mots là
exactement, je n’ai pas eu besoin de les noter, pourtant c’était il y a bientôt
vingt ans, oui, je les entends : « fameux… supérieur… extra »,
ou plutôt « fâmeux… supérrieurre… exestrra… », comment rendre compte
de son accent chantant, comment évoquer ces r roulant, comme le chantait
Nougaro, tous les cailloux de la Garonne… Dans ce bref moment mon cher Papi,
m’a semblé tout entier dans la bienheureuse sensation du précieux liquide
descendant en lui, arraché pour un instant à la bulle douloureuse de son
cancer. C’est un beau souvenir !
27 septembre 2007
Trop-plein
Je papillonne en ce moment.
J’ai quantité de chantiers dans tous les sens que je ne parviens pas à
hiérarchiser. Je vais de l’un à l’autre et finalement je perds beaucoup de
temps et n’avance pas comme je le voudrais.
Au boulot ça ne se calme pas
vraiment, j’espérais une semaine plus cool, ce n’est pas le cas, je ramène en
ce moment du travail à la maison (un peu) et surtout des préoccupations
(beaucoup) qui continuent à m’encombrer la tête une fois sorti du bureau. J’ai
des entrées en attente d’écriture, une note sur Green par exemple que je
voulais faire tant que ma lecture en était encore fraîche, une velléité de
reprendre mes Ricochets, quelques pages d’une fiction amorcée qui, tel que
c’est parti, vont finir au panier. J’ai mes blogamis à lire que j’ai à peine
survolés ces derniers jours. Je me suis engagé aussi à des tâches assez lourdes
(trop) dans mon activité associative et ne sais plus trop par quel bout les
prendre. Je suis au milieu du gué et ne veux donc pas reculer par rapport à
tout ce qui a été déjà fait. J’avance mais, ce faisant, je découvre l’ampleur
de ce qui reste à faire. C’est Sisyphe. Le but recule à mesure que j’avance.
Je dors mal. Je m’éveille en
fin de nuit sans parvenir à me rendormir et l’insuffisance de sommeil qui
s’accumule plombe ensuite mes journées. Ce ne sont pas des insomnies du vide
comme j’en ai connues parfois, plutôt des insomnies du trop plein. Je les
occupe à mon corps défendant de stratégies d’organisation et de plans sur la
comète qui excitent l’esprit et tiennent éveillés. Il vaudrait mieux allumer et
bouquiner ou écrire mais je me laisse entraîner dans les méandres de mon
esprit. C’est parfaitement ridicule, plutôt que faire, c’est se disperser un
peu plus, ce colloque avec moi-même se rajoute comme sujet supplémentaire,
comme encombrement annexe.
Et je m’interroge de
surcroît : Est-ce que cette tendance à en faire trop n’est pas une façon
de mettre sous le boisseau d’autres priorités, des priorités domestiques mais
qui sont, ou devraient être, des priorités affectives. J’ouvre alors d’autres
vannes !
Mais le week-end approche
heureusement. Celui-ci devrait être tranquille, contrairement au précédent qui
a été occupé comme un œuf. Il devrait ménager des temps de respiration. C’est
une priorité ça aussi, se laisser des temps de respiration, la condition même
de l’harmonie du reste. Mes petites séances de yoga servent à ça aussi. J’ai
raté celle de cette semaine justement, retenu trop tard par une réunion au
bureau.
25 septembre 2007
Suite
Et voici qu’au moment même
où je venais de poster ces mots j’entends qu’André Gorz est mort, qu’il s’est
suicidé avec sa femme hier, déterminés qu’ils étaient à maîtriser leur vie
ensemble jusqu’au bout.
C’était un autre homme de ce
temps et de ces combats. Je ne l’ai pas connu personnellement mais je l’avais
lu. Et j’avais admiré son magnifique petit dernier livre « Lettre à
D. », témoignage de cet amour extraordinaire et quasi annonce qui fait
qu’on ne peut s’étonner de cette fin choisie.