"Mes mauvaises pensées"
Aïe,
le temps passe, ça fait quelques jours que j’ai fini le dernier bouquin de Nina
Bouraoui mais je n’ai pas eu le temps encore de mettre mon petit grain de sel à
propos de ce livre et de dire que je l’avais beaucoup aimé.
Le
récit prend la forme d’un immense discours tenu par la narratrice à la psy à
laquelle elle va confier ses « mauvaises pensées » (ses phobies, ses
pulsions destructives), un discours de 280 pages sans un changement de
chapitre, sans un changement de paragraphe.
Le
texte suit le flux de la conscience, au fil des associations d’idées, brassant
hors chronologie évocations du passé plus ou moins lointains et vécu présent
dans le cabinet de la psy. Les phrases sont amples contrairement à la façon
d’écrire de Nina Bouraoui dans ses autres livres. C’est un patchwork qui peut
dérouter au début (c’était mon impression, je me disais, c’est encore un
procédé, ce refus de la mise à distance littéraire, employé de façon
systématique sur tout un livre, ça va générer l’ennui, je n’irais pas jusqu’au
bout) mais c’est en réalité très bien et solidement construit. Le patchwork
n’est pas de hasard, les formes s’agencent peu à peu, de ce maelstrom plutôt
sombre au début surgit une figure progressivement apaisée et réconciliée avec
elle-même, on lâche le bouquin avec le sentiment rassérénant d’un chemin
accompli.
C’est
une écriture sensuelle, qui part du corps plus que de la tête :
« cette peau sensible, qui prend tout, papier buvard, qui fera écrire, qui
fera rougir » ; « mon écriture, je crois que c’est la vie qui
bat ».
Les
thèmes habituels de N.B. sont présents, la double culture entre la France et
l’Algérie, l’exil qu’a représenté à la fois l’arrivée en France et
l’éloignement obligé du père, le lent cheminement pour se reconstruire, la
découverte de l’homosexualité, les nœuds compliqués qu’induisent les rapports
familiaux et dont il faut se déprendre sans blesser et sans trahir, en évitant
la culpabilité. Mais on a l’impression qu’ils sont rassemblés cette fois dans
un même livre beaucoup plus polyphonique, qui articule ces différents thèmes,
les reprend, va vers le cœur, vers le centre à travers la compréhension de ce
qui s’est joué au profond des relations familiales. De façon centrale mais non
exclusive il y a l’amour envahissant, quasi fusionnel de la mère, qui a besoin
de cela pour se sentir exister parce qu’elle même n’existait pas dans les yeux
de son propre père.
« Je
crois que ma mère se voit avec les yeux de son père et c’est pour cela qu’elle
ne se voit pas et c’est pour cette raison qu’elle nous a enveloppé d’un amour
fou, d’un surplus d’amour… »
C’est
présenté comme un roman. Comme les autres livres de Nina Bouraoui. Mais c’est
manifestement très autobiographique. Pourquoi ne pas l’avoir désigné simplement
comme un récit ? Pour bien marquer qu’on ne s’inscrit pas dans le pacte
autobiographique et pour s’autoriser certaines libertés ? Pour affirmer
que la vie est un roman ? Je ne sais pas. Mon esprit peut-être
excessivement rationaliste trouve un peu agaçant cette tendance contemporaine à
vouloir brouiller les genres. Ce qui est sûr c’est que je ressens ce texte
comme profondément authentique et sincère, d’éventuelles libertés prises avec
les faits importent peu, je me sens en empathie réelle avec la personne qui est
derrière les mots.
Tout
le contraire par exemple de ce que j’ai ressenti à la lecture de cet autre
« roman », « Le roman des Jardin ». J’ai eu l’impression
que là l’enjeu n’était pas le dévoilement authentique, qu’il était au contraire
le brouillage à plaisir, la volonté en mêlant exprès le vraisemblable et
l’invraisemblable, l’advenu et le fantasmé, les noms réels et les personnages
de composition, de semer le trouble, de faire causer et en définitive de faire
vendre. Jouer du réel et de ce qui ne l’est pas, ne me gêne pas, je sais bien
que la vérité d’une personne peut s’exprimer au-delà du réel, parfois contre
lui, tout dépend de l’esprit dans lequel les choses sont écrites.