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Les échos de Valclair
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30 novembre 2005

"Mes mauvaises pensées"

Aïe, le temps passe, ça fait quelques jours que j’ai fini le dernier bouquin de Nina Bouraoui mais je n’ai pas eu le temps encore de mettre mon petit grain de sel à propos de ce livre et de dire que je l’avais beaucoup aimé.

Le récit prend la forme d’un immense discours tenu par la narratrice à la psy à laquelle elle va confier ses « mauvaises pensées » (ses phobies, ses pulsions destructives), un discours de 280 pages sans un changement de chapitre, sans un changement de paragraphe.

Le texte suit le flux de la conscience, au fil des associations d’idées, brassant hors chronologie évocations du passé plus ou moins lointains et vécu présent dans le cabinet de la psy. Les phrases sont amples contrairement à la façon d’écrire de Nina Bouraoui dans ses autres livres. C’est un patchwork qui peut dérouter au début (c’était mon impression, je me disais, c’est encore un procédé, ce refus de la mise à distance littéraire, employé de façon systématique sur tout un livre, ça va générer l’ennui, je n’irais pas jusqu’au bout) mais c’est en réalité très bien et solidement construit. Le patchwork n’est pas de hasard, les formes s’agencent peu à peu, de ce maelstrom plutôt sombre au début surgit une figure progressivement apaisée et réconciliée avec elle-même, on lâche le bouquin avec le sentiment rassérénant d’un chemin accompli.

C’est une écriture sensuelle, qui part du corps plus que de la tête : « cette peau sensible, qui prend tout, papier buvard, qui fera écrire, qui fera rougir » ; « mon écriture, je crois que c’est la vie qui bat ».

Les thèmes habituels de N.B. sont présents, la double culture entre la France et l’Algérie, l’exil qu’a représenté à la fois l’arrivée en France et l’éloignement obligé du père, le lent cheminement pour se reconstruire, la découverte de l’homosexualité, les nœuds compliqués qu’induisent les rapports familiaux et dont il faut se déprendre sans blesser et sans trahir, en évitant la culpabilité. Mais on a l’impression qu’ils sont rassemblés cette fois dans un même livre beaucoup plus polyphonique, qui articule ces différents thèmes, les reprend, va vers le cœur, vers le centre à travers la compréhension de ce qui s’est joué au profond des relations familiales. De façon centrale mais non exclusive il y a l’amour envahissant, quasi fusionnel de la mère, qui a besoin de cela pour se sentir exister parce qu’elle même n’existait pas dans les yeux de son propre père.

« Je crois que ma mère se voit avec les yeux de son père et c’est pour cela qu’elle ne se voit pas et c’est pour cette raison qu’elle nous a enveloppé d’un amour fou, d’un surplus d’amour… »

C’est présenté comme un roman. Comme les autres livres de Nina Bouraoui. Mais c’est manifestement très autobiographique. Pourquoi ne pas l’avoir désigné simplement comme un récit ? Pour bien marquer qu’on ne s’inscrit pas dans le pacte autobiographique et pour s’autoriser certaines libertés ? Pour affirmer que la vie est un roman ? Je ne sais pas. Mon esprit peut-être excessivement rationaliste trouve un peu agaçant cette tendance contemporaine à vouloir brouiller les genres. Ce qui est sûr c’est que je ressens ce texte comme profondément authentique et sincère, d’éventuelles libertés prises avec les faits importent peu, je me sens en empathie réelle avec la personne qui est derrière les mots.

Tout le contraire par exemple de ce que j’ai ressenti à la lecture de cet autre « roman », « Le roman des Jardin ». J’ai eu l’impression que là l’enjeu n’était pas le dévoilement authentique, qu’il était au contraire le brouillage à plaisir, la volonté en mêlant exprès le vraisemblable et l’invraisemblable, l’advenu et le fantasmé, les noms réels et les personnages de composition, de semer le trouble, de faire causer et en définitive de faire vendre. Jouer du réel et de ce qui ne l’est pas, ne me gêne pas, je sais bien que la vérité d’une personne peut s’exprimer au-delà du réel, parfois contre lui, tout dépend de l’esprit dans lequel les choses sont écrites.

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Commentaires
E
Elle donne vraiment envie de lire le livre. Cadeau de fin d'année !!! Evidemment, le roman se vend. Quand vous rencontrez un éditeur et que vous osez (à peine!) parler d'un recueil de poésies, il fait aussitôt la grimace. Mais vraiment, une très vilaine grimace... Même si la poésie est bonne. Les gens aiment à codifier les genres littéraires. Pourtant, regardez Gide, un seul roman: les faux-monnayeurs, le reste, ce sont des récits, nouvelles et soties... C'est que la littérature n'est plus considérée comme un art, mais comme un objet de consommation au même titre que le film, les gadgets, les jeux vidéo et le poulet/petits pois et carottes du dimanche midi...
J
A propos de faire vendre, je crois bien que les éditeurs, que je fréquente un peu ces derniers temps, font écrire "Roman" sur les couvertures strictement pour les mêmes raisons qui font mettre un soleil sur les pubs pour le train (et je ne suis pas certain que les auteurs aient facilement leur mot à dire : récit ça fait livre intello...).
Les échos de Valclair
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