Compulsion de conservation
Passant
récemment chez une diariste que j’aime beaucoup mais que je ne mets pas en lien
et ne cite pas directement car elle tient à rester en dehors des cercles
blogosphériques, j’apprends qu’une nouvelle fois elle va effacer son blog,
partir ailleurs.
C
veut se protéger . Je la comprends. Plus que beaucoup d’autres elle se met
à nu, ses mots dans leur spontanéité sont des flèches qui vont loin, qui
pénètrent au coeur, elle parle de ses morts, elle parle de ses fous, elle se
livre dans ses douleurs et ses fragilités, met ses proches en scène et montre
des photos de son passé. Rien ici n’est édulcoré, on n’y sent nul calcul
relationnel ou autre, c’est ce qui fait le prix extraordinaire de ce blog, bien
éloigné des machines communicantes de la plupart d’entre nous, obligés que nous
sommes d’édulcorer plus ou moins consciemment ce que nous disons parce que nous
sommes dans le relationnel, parce que nous savons que notre anonymat devient de
plus en plus fragile à mesure que nous communiquons avec nos lecteurs, les
rencontrons, élargissons nos cercles.
J’ai
déjà vu disparaître les précédentes époques du blog de C et j’ai perdu ses mots.
Cette fois je me suis senti pris d’une sorte de compulsion de conservation, je
me suis dit, je ne veux pas que ça disparaisse, ce morceau d’humanité vive et
vraie. Alors vendredi après-midi au bureau j’ai fait fonctionner l’imprimante,
j’ai tout tiré, deux cent pages peut-être, j’ai ramené ça à la maison, je l’ai
rangé dans une grosse chemise, je ne vais pas aller m’y plonger, je n’avais pas
tout lu sur le moment, je ne vais pas en lire plus aujourd'hui ni demain, ni
jamais peut-être, mais bon, c’est là, c’est préservé, il suffit que je sache
que si je veux je peux aller y mettre le nez, ça me rassure. Préservé pour rien
sans doute, puisque évidemment il n’est pas question que je fasse la moindre
chose de ses pages qui ne m’appartiennent pas.
Je
me dis ça pour ce blog mais pour d’autres aussi qui ont disparu. Bien sûr
souvent ils n’ont disparus que pour nous lecteurs. Leurs auteurs en conservent
sans doute copie mais jusqu’à quand? Je me dis qu’il faudrait un lieu où
conserver pour l’avenir toutes ces facettes de l’humain, qu’elles soient
montrées ou qu’elles ne le soient pas, mais au moins conservées. C’avait été
imaginé il y a longtemps (enfin longtemps à l’échelle d’internet) par Mongolo,
un ancêtre du journal personnel avec son idée d’orphelinat des journaux
abandonnés, on retrouve l’idée sur le site Ephémérides mais ce site lui-même
n’a plus l’air d’être mis à jour, sur la vingtaine de liens qu’il donne
plusieurs vont dans le vide. Moi qui appartiens à l’APA (association pour
l’autobiographie mais aussi pour le patrimoine autobiographique), je me dis
qu’il y aurait quelquechose à faire dans ce domaine.
Évidemment
tout ça peut paraître un peu absurde. Que sommes nous dans l’océan du temps et
de l’espace ? Quel sens à encombrer encore le présent de l’accumulation
infinie des gargouillis de conscience de nous tous passés et à venir ? Pas
grand sens peut-être mais à ce compte là qu’est ce qui en aurait ?