Un journal, ça sert, finalement...
Comme
c’est étrange ce dont on se souvient…
J’ai
eu envie après la lecture de « Professeurs de désespoir » de remettre
le nez dans « Journal de la création » de la même Nancy Huston qui
m’avait beaucoup plu il y a quelques années. Je me souvenais qu’elle y tenait
journal, évoquant ses propres difficultés et parlant du rapport différent à la
création des hommes et des femmes en étudiant quelques couples littéraires
célèbres. Mais j’avais zappé qu’au point de départ et unifiant tout le livre,
s’articulant avec sa réflexion sur le création littéraire, elle racontait une
autre création à l’œuvre au cœur d’elle-même, l’enfant qu’elle s’apprêtait à
mettre au monde. Curieux quand même… Une femme aurait-elle oublié cet élément
dominant de ce livre ? Les lien entre ce livre-ci et « Professeurs de
désespoir » s’en fait en tout cas plus manifeste.
Je
me suis promené un peu au hasard dans « Journal de la création »,
m’arrêtant ici ou là au gré des pages feuilletées. Mais j’ai été voir aussi ce
que j’écrivais de ce livre, au moment où je l’ai lu la première fois, bien
avant que je commence mon journal en ligne. Et de là je suis retourné aux pages
que je citais pour retrouver les citations dans leur contexte et j’ai pris un
vif plaisir à cette réimmersion dans ce qui m’avait arrêté alors. Comme quoi ça
sert finalement, un journal, de temps en temps !
Et
puisque tout ceci est hors ligne et que je ne puis y renvoyer par un lien, je
le recopie d’un copié-collé. Je me fais mon petit « Temps
immobile » !
Les
références de pages renvoient à l’édition de poche dans la collection Babel.
« L’approche autobiographique, très présente ici, se mêle à des réflexions riches de psychologie et d’histoire littéraire. L’autobiographie n’est pas purement égocentrée, elle est un point d’appui pour autre chose.
C’est le journal d’une grossesse - moment créatif s’il en est pour une femme - et d’une réflexion qui avance en même temps sur le création artistique et la position des femmes.
D’emblée sont posés et opposés le côté de la création (masculin) et le côté de la procréation (féminin). Le livre s’attache à analyser les rapports difficiles qu’ils entretiennent à travers l’exemple de couples d’artistes et d’écrivains célèbres et cherche à dégager les conditions d’un dépassement de ces oppositions.
Les exemples donnés montrent combien les femmes oscillent entre renonciation à l’art, délégué au compagnon dans la douleur parfois jusqu’à la folie et au suicide (Zelda Fitzgerald, Sylvia Plath, Colette Peignot, Unica Zurm etc... ) et renonciation à la féminité lorsque la création artistique est assumée (Virginia Woolf, Elizabeth Barrett, Simone de Beauvoir). Rares sont les femmes qui parviennent à valoriser leur corps et leur esprit (Sand, Colette).
Le thème de Pygmalion : c’est l’artiste qui donne vie à sa créature, jusqu’au point parfois de la rendre plus vivante que sa compagne réelle (cf « le portrait ovale » de Poe) ;
L’anorexie comme une façon caractéristique pour les femmes de remporter une victoire de l’esprit sur la matière (p 119) ;
Le complexe d’Électre : idolâtrie du père, rabaissement du matériel-maternel (Beauvoir) ; le complexe de Jésus-Christ, absence du père, idolâtrie de la mère (Sartre) ;
Essai de synthèse des deux versants (p 296-298).
En contrepoint du journal de la grossesse et des exemples tirés de l’histoire littéraire est repris le propre vécu de N. Huston, notamment les symptômes de l’étrange maladie neurologique qui l’a frappé deux ans auparavant, le corps qui se prend, qui se sent devenir arbre, statue (l’envers de Pygmalion) (p 20, p 41, p 70, p 120, p 142), comme ceux de la maladie mentale dans laquelle elle a failli basculer (p 248 à 258).
« L’entrée dans le temps de la folie, le temps nervalien de l’analogie universelle, le temps merveilleux et abominable où tout signifie » (p 248) ; « le cerveau qui galopait dans tous les sens comme un cheval fou » (p 254) ;
« Changer en joie présente les douleurs passées est une des meilleures définitions de l’activité littéraire » (p 86) ;
« C’est ainsi que commence le monde…, par un petit cri plaintif » (p 331 et dernière). »
J’aime
beaucoup cette formule comme définition de l’activité littéraire :
« changer en joie présente des douleurs passées ».