"Leçons particulières"
J’ai
lu la semaine dernière à petites gorgées « Leçons particulières »
d’Hélène Grimaud.
Je
ressens une grande fascination pour cette pianiste, un peu parce que je la
trouve fort belle et beaucoup en raison de sa personnalité assez exceptionnelle
telle qu’elle se révèle dans son premier bouquin et dans sa vie même où se mêle
le monde surcivilisé d’une vie d’artiste internationale et le monde primordial
de la nature et des loups.
Ce
dernier bouquin d’abord m’a un peu agacé avec son côté parcours initiatique
bien balisé, avec rencontres signifiantes, un peu trop signifiantes, se
succédant de chapitres en chapitres mais dans tout ce qui est brassé à travers
cela il y a des choses superbes, à la fois dans l’écriture qui est très belle
et dans le fond, par les ouvertures qu’elle nous ménage vers certains plans de
la réalité que des gens comme moi, au fonctionnement avant tout rationaliste
(sans doute d’une façon un peu sèche et fermée), ont peu l’habitude de se
confronter : la perception immédiate, l’intuition, l’attention aux
hasards. Les musiciens en général sont sûrement plus que d’autre susceptibles
d’accéder à ces autres plans puisque la musique elle-même est un autre langage
de nature sensible, émotionnelle, empathique plus que ne le sont les mots qui
analysent, découpent, catégorisent la réalité. Mais Hélène Grimaud plus encore
a cette capacité : les troubles psychologiques qu’elle a connus dans son
enfance, le parcours qu’elle a emprunté, sa rencontre avec les loups et de
façon générale son rapport presque chamanique avec la nature primordiale en
font une sorte de « voyante », non pas au sens d’une diseuse de bonne
aventure mais à celui de quelqu’un à qui sa sensibilité exacerbée permet
d’accéder en effet à des niveaux de réalité non perceptibles par le commun
d’entre nous. Naturellement je ne « comprends » pas tout ce qu’elle
dit, je n’y adhère pas forcément mais cela m’importe peu, c’est juste une
musique que j’accueille, une autre musique, je la laisse infuser, je m’autorise
à ce qu’elle laisse quelques traces en moi…
On
ne sait trop ce qui est autobiographique là-dedans. Les faits sans doute ne le
sont pas mais les interrogations, les questionnements, les perceptions le sont
très certainement. J’en note quelques unes un peu en désordre, qui m’ont
parlé:
La
nécessité d’être soi, le besoin de se retirer des agitations de la carrière et
de la vie sociale, de les mettre un temps aussi bref soit-il en suspens ;
La
capacité à être présent au moment dans l’immédiateté de l’instant
(« étreindre l’instant » écrit-elle), être par exemple dans la
musique que l’on joue au point de ne pas « l’interpréter » mais de
« l’expérimenter » ;
Savoir
accepter d’avoir des Maîtres, rendant possible la perception de connivences
profondes, l’infusion des personnalités au delà des mots ;
Savoir
lire les hasards qui n’en sont pas en fait dans un monde saturé de
correspondances et de liens cachés ;
Entretenir
un rapport quasi panthéiste à la nature, pouvoir s’en sentir partie prenante
sous ses formes les plus diverses, la tomate gorgée de soleil sous la langue,
la nature apaisée et humanisée des bords du lac de Côme ou des collines
d’Assise, lieu des créatures « amadouées » mais aussi la nature
primordiale des forêts et des loups, « courir rejoindre les loups ».
J’ai
spécialement aimé aussi le début du chapitre 5, autour de cette
interrogation : de quoi sont faites les petites filles, quelques pages
seulement mais magnifiques d’évocation, de densité et de profondeur.
« Leurs joues de pétales et leurs jambes en tige de coquelicot… Je me
revis courant seule les chemins du maquis, le trouble éprouvé à savoir mon
corps dans le grand corps de la terre, accroupie, flairant mon odeur… il y a
quelquechose de sorcier en elles… elles sont poreuses à l’au-delà, au dehors,
double, à l’ombre… le charme immense des petites filles, tendre et vénéneux,
c’est qu’elles tirent de la nature leur vérité intime… elles vivent le monde
par leurs sens quand les petits garçons le vivent déjà par la guerre…» et
quantité d’autres formules puissamment évocatrices et qui plongent loin. Je
relirai souvent ces pages. Tout cela aussi m’évoque naturellement « Femmes
qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estès et ce n’est
évidemment pas un hasard.
Je
me suis offert son dernier disque « Réflexions ». Je ne suis pas un
mélomane qualifié, je suis incapable de comparer des versions d’une même œuvre
par divers interprètes, je connais particulièrement peu la musique romantique
et ne suis d’ailleurs pas très attiré par elle, je la trouve souvent un peu
pompeuse. Mais je trouve ce disque là magnifique. Je l’écoute et le réécoute.
Les plages de piano sous les doigts d’Hélène Grimaud me semblent superbes. Je
n’y connais rien mais l’articulation entre les œuvres qu’elle a choisi de jouer
ensemble me paraît couler de source. « Réflexions », c’est ce qui se
réfléchit, au travers de la musique, au travers des amours, elle en est le
médium au sens fort du mot comme si par elle pouvait se réactiver les
sentiments amoureux qui ont bouleversé il y a plus d’un siècle les époux
Schumann et Brahms et qu’ils ont mis dans leur musique.
J’avais
cru avoir fini ma lecture. Je me suis aperçu en refermant qu’il y avait un
onzième chapitre. Très court. Cette phrase simplement : « Au réveil
il était midi ». Juste encore un dernier petit éclat de mystère ? Le
mystère est aussi une part de la fascination que génèrent les gens. Que
veut-elle nous dire ? Je ne sais pas. Une interprétation peut-être
pourrait être celle là : je me suis éveillée ce matin (et le livre en
effet s’ouvre sur un éveil), je n’ai pas bougé de chez moi, mais j’ai suivi un
songe et c’est ce songe que je vous ai offert.
