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Les échos de Valclair
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21 mars 2006

"Leçons particulières"

 

J’ai lu la semaine dernière à petites gorgées « Leçons particulières » d’Hélène Grimaud.

Je ressens une grande fascination pour cette pianiste, un peu parce que je la trouve fort belle et beaucoup en raison de sa personnalité assez exceptionnelle telle qu’elle se révèle dans son premier bouquin et dans sa vie même où se mêle le monde surcivilisé d’une vie d’artiste internationale et le monde primordial de la nature et des loups.

Ce dernier bouquin d’abord m’a un peu agacé avec son côté parcours initiatique bien balisé, avec rencontres signifiantes, un peu trop signifiantes, se succédant de chapitres en chapitres mais dans tout ce qui est brassé à travers cela il y a des choses superbes, à la fois dans l’écriture qui est très belle et dans le fond, par les ouvertures qu’elle nous ménage vers certains plans de la réalité que des gens comme moi, au fonctionnement avant tout rationaliste (sans doute d’une façon un peu sèche et fermée), ont peu l’habitude de se confronter : la perception immédiate, l’intuition, l’attention aux hasards. Les musiciens en général sont sûrement plus que d’autre susceptibles d’accéder à ces autres plans puisque la musique elle-même est un autre langage de nature sensible, émotionnelle, empathique plus que ne le sont les mots qui analysent, découpent, catégorisent la réalité. Mais Hélène Grimaud plus encore a cette capacité : les troubles psychologiques qu’elle a connus dans son enfance, le parcours qu’elle a emprunté, sa rencontre avec les loups et de façon générale son rapport presque chamanique avec la nature primordiale en font une sorte de « voyante », non pas au sens d’une diseuse de bonne aventure mais à celui de quelqu’un à qui sa sensibilité exacerbée permet d’accéder en effet à des niveaux de réalité non perceptibles par le commun d’entre nous. Naturellement je ne « comprends » pas tout ce qu’elle dit, je n’y adhère pas forcément mais cela m’importe peu, c’est juste une musique que j’accueille, une autre musique, je la laisse infuser, je m’autorise à ce qu’elle laisse quelques traces en moi…

On ne sait trop ce qui est autobiographique là-dedans. Les faits sans doute ne le sont pas mais les interrogations, les questionnements, les perceptions le sont très certainement. J’en note quelques unes un peu en désordre, qui m’ont parlé:

La nécessité d’être soi, le besoin de se retirer des agitations de la carrière et de la vie sociale, de les mettre un temps aussi bref soit-il en suspens ;

La capacité à être présent au moment dans l’immédiateté de l’instant (« étreindre l’instant » écrit-elle), être par exemple dans la musique que l’on joue au point de ne pas « l’interpréter » mais de « l’expérimenter » ;

Savoir accepter d’avoir des Maîtres, rendant possible la perception de connivences profondes, l’infusion des personnalités au delà des mots ;

Savoir lire les hasards qui n’en sont pas en fait dans un monde saturé de correspondances et de liens cachés ;

Entretenir un rapport quasi panthéiste à la nature, pouvoir s’en sentir partie prenante sous ses formes les plus diverses, la tomate gorgée de soleil sous la langue, la nature apaisée et humanisée des bords du lac de Côme ou des collines d’Assise, lieu des créatures « amadouées » mais aussi la nature primordiale des forêts et des loups, « courir rejoindre les loups ».

J’ai spécialement aimé aussi le début du chapitre 5, autour de cette interrogation : de quoi sont faites les petites filles, quelques pages seulement mais magnifiques d’évocation, de densité et de profondeur. « Leurs joues de pétales et leurs jambes en tige de coquelicot… Je me revis courant seule les chemins du maquis, le trouble éprouvé à savoir mon corps dans le grand corps de la terre, accroupie, flairant mon odeur… il y a quelquechose de sorcier en elles… elles sont poreuses à l’au-delà, au dehors, double, à l’ombre… le charme immense des petites filles, tendre et vénéneux, c’est qu’elles tirent de la nature leur vérité intime… elles vivent le monde par leurs sens quand les petits garçons le vivent déjà par la guerre…» et quantité d’autres formules puissamment évocatrices et qui plongent loin. Je relirai souvent ces pages. Tout cela aussi m’évoque naturellement « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estès et ce n’est évidemment pas un hasard.

Je me suis offert son dernier disque « Réflexions ». Je ne suis pas un mélomane qualifié, je suis incapable de comparer des versions d’une même œuvre par divers interprètes, je connais particulièrement peu la musique romantique et ne suis d’ailleurs pas très attiré par elle, je la trouve souvent un peu pompeuse. Mais je trouve ce disque là magnifique. Je l’écoute et le réécoute. Les plages de piano sous les doigts d’Hélène Grimaud me semblent superbes. Je n’y connais rien mais l’articulation entre les œuvres qu’elle a choisi de jouer ensemble me paraît couler de source. « Réflexions », c’est ce qui se réfléchit, au travers de la musique, au travers des amours, elle en est le médium au sens fort du mot comme si par elle pouvait se réactiver les sentiments amoureux qui ont bouleversé il y a plus d’un siècle les époux Schumann et Brahms et qu’ils ont mis dans leur musique.

J’avais cru avoir fini ma lecture. Je me suis aperçu en refermant qu’il y avait un onzième chapitre. Très court. Cette phrase simplement : « Au réveil il était midi ». Juste encore un dernier petit éclat de mystère ? Le mystère est aussi une part de la fascination que génèrent les gens. Que veut-elle nous dire ? Je ne sais pas. Une interprétation peut-être pourrait être celle là : je me suis éveillée ce matin (et le livre en effet s’ouvre sur un éveil), je n’ai pas bougé de chez moi, mais j’ai suivi un songe et c’est ce songe que je vous ai offert.

grimaud

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Commentaires
P
A toujours été un de mes poèmes préférés: d'une splendeur hautement évocatrice. En effet, tous les extraits que tu nous livres sont très pertinents. <br /> <br /> Et la théorie des correspondances (en art et en littérature - mais en musique aussi) est un de mes dadas... <br /> <br /> Curieux...
V
Merci Samantdi de cette référence et du très beau poème de Rimbaud, je n'avais pas fait le lien.<br /> <br /> C'est une correspondance de plus<br /> <br /> Tiens, correspondances, justement, on est dans Baudelaire là mais ça colle aussi avec tout ça<br /> <br /> "La Nature est un temple où de vivants piliers,<br /> ..."<br /> http://poesie.webnet.fr/poemes/France/baudelai/3.html
T
Oui, je rejoins Samantdi et Coumarine : comme tout cela est bien dit ! ça donne envie ! tu as vraiment l'art de (faire) partager ce que tu aimes...
C
J'ai l'impression, en te lisant, qu'il est impératif pour moi de lire ce livre qui parle de l'intuition, du hasard, qu'il me sera "utile" pour préparer le WE d'écriture sur le hasard<br /> En te lisant, j'ai pensé à deux livres: "les 7 plumes de l'aigle" de Henri Gougaud<br /> Les réflexions que tu notes là se retrouvent avec la même force chez Gougaud...<br /> Et aussi en te lisant je pensais à "femmes qui courent avec les loups" et à ce meoment là je vois que tu cites le livre...<br /> J'aime toujours lire tes compte rendus de lecture...ils sont très bien faits, et très évocateurs
S
"Au réveil il était midi" clôture le poème "Aube" d'Arthur Rimbaud :<br /> <br /> J'ai embrassé l'aube d'été.<br /> Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.<br /> La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.<br /> Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.<br /> Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.<br /> En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.<br /> Au réveil il était midi.<br /> <br /> Ce texte me fascine par sa puissance d'évocation.<br /> <br /> Et ton billet me donne envie de lire Hélène Grimaud !
Les échos de Valclair
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