"Loin de Chandigarh"
Je viens de terminer ce
livre. Je me suis régalé. C’est un roman, un vrai, qui nous emmène loin, nous
sort de notre quotidien et des considérations tout de même très autocentrées
qui sont les nôtres à partir de la lecture croisée de nos blogs. Ça fait du
bien…
On est en Inde, entre le
Pendjab, les contreforts de l’Himalaya et New Delhi entre le début des années
80 et la veille du changement de millénaire.
On suit un personnage
central, le narrateur qui a sans doute aussi un peu à voir avec l’auteur. Il y
parle avant tout d’amour, d’un très grand amour qui traverse sa vie (et très
chaud il y a des pages érotiques, belles, très belles dans leur façon de
convoquer les cinq sens, d’intégrer le désir sexuel dans le mouvement même de la
vie et de la nature), il y parle des années qui passent, de l’usure des
espérances, de la difficulté à créer, du désir tellement vif qu’il avait jusque
là pour sa compagne et qui brutalement s’éteint lorsqu’il est lui-même
confronté à une étrange maîtresse sortie du passé sous la forme des carnets
très intimes rédigés au début du siècle par l’ancienne propriétaire de sa
maison au rebord de l’Himalaya. Entre passé et présent la folie, le désespoir
ne sont pas loin. Mais s’inscrit aussi dans l’ultime chapitre la perspective
d’une renaissance qui fait que l’on quitte ce livre rasséréné, en confiance à
l’égard de la vie.
Les personnages principaux,
le narrateur et sa compagne appartiennent à la classe moyenne intellectuelle
fortement occidentalisée qui partage avec nous quantité de références
culturelles communes, il sont athées et rationalistes, boivent du whisky,
connaissent les classiques que nous lisons et écoutent les musiques qui ont
accompagnées notre propre jeunesse. Mais ils sont aussi profondément indiens,
marqués absolument par les traditions millénaires dans lesquels ils baignent.
Ce n’est pas du syncrétisme de mauvais aloi qui tenteraient artificiellement
d’associer des concepts qui ne se situent pas sur les mêmes plans. C’est plutôt
une façon d’être au monde qui leur permet de basculer entre diverses modalités
d’appréhension des choses sans vivre cela comme contradictoire, tout en en
percevant l’étrangeté. « Ce trait saillant de la nature indienne : le
cercle étroit de la raison au milieu de l’immensité de l’inconnu »,
« mener sa vie entre le dieu de la raison et le dieu de la déraison,
vénérer l’un, vénérer l’autre, n’en offenser aucun » Ce sont des phrases
ou des thématiques qui reviennent souvent, qui sont comme un leitmotiv, qui donnent
leur épaisseur particulière aux personnages, qui irriguent y compris cette
sexualité si présente dans le livre la faisant participer d’une puissance
cosmique qui l’éloigne radicalement de ce qui ne serait que sèche pornographie.
Le roman brasse au total
l’histoire entière de l’Inde et de sa confrontation avec la civilisation
occidentale au cours du dernier siècle. Les styles sont variés mariant
descriptions réalistes très vivantes, envolées poétiques, distance ironique et
solide sens de l’humour La narration n’est pas chronologique mais elle n’est
pas déroutante pour autant même pour quelqu'un comme moi très ignorant de ce
monde et de son histoire. Elle est très habilement menée avec des plongeons en
arrière dans la vie du narrateur et au-delà de lui dans celle de cette femme
américaine échouée après une vie aventureuse dans cette demeure himalayenne où
sont retrouvés ses carnets intimes. Le passé et le présent s’interpénètrent
magnifiquement : voici par exemple le vie fastueuse sur fond de misère
généralisée des palais des nawab pendant les années 30 et voici le narrateur
errant dans les ruines de ces mêmes palais devenus fantômes à la recherche des
traces de la mystérieuse américaine, symbole aussi du délabrement inscrit
d’emblée dans toute création, impermanence des choses...
On croise beaucoup de très
belles formules (le bouquin semble très bien traduit) : Le narrateur
évoquant sa jeunesse parle de ce temps « où nous pensions savoir où
menaient les autoroutes de l’histoire » ; lorsque déprimé il boit
whisky sur whisky sous l’œil de son vieux serviteur il écrit : « il
m’observait aussi immobile qu’une méditation » et l’on visualise
immédiatement dans ces quelques mots le choc entre deux systèmes de
valeur ; le narrateur toujours à la poursuite de traces de la femme des
carnets se rend à New-York, sous les hauts immeubles de Manhattan, il se sent
« dans le grand canyon des vanités humaines » ; ce ne sont que
des exemples qui me viennent en passant, il y en aurait quantité d’autres…
Il est intéressant de savoir
aussi que l’auteur Tarun Tejpal est le rédacteur en chef d’un hebdomadaire
indépendant Tehelka qui contribue à animer la vie démocratique indienne et à
lutter contre la corruption non sans subir de graves démêlés de la part du
gouvernement indien.
Et merci à Hélène qui m'a donné envie de lire ce livre.