"Se perdre"/"Passion simple"
Je viens de lire « Se
perdre » le journal qu’Annie Ernaux a tenu en 1988-1990 alors qu’elle
vivait une passion très impérieuse pour un diplomate russe en poste à Paris.
Elle sait très bien ce que
cet homme, très éloigné de ses valeurs et de sa culture, est pour elle.
« Je suis attachée à lui par ce lien de peau indéfinissable mais dont le
manque est à crever ». Mais aussi « cet homme est la figure de
l’absolu. De ce qui suscite une terreur sans nom ». Celui qui la ravit,
l’arrache à elle-même, la conduit en d’étranges territoires (« Je suis
dans ce creux où fusionnent mort, écriture, sexe, voyant leur relation mais ne
pouvant la surmonter ni la dévider en un livre »). Elle ignore ce qu’elle
est pour lui mais à la limite s’en moque (est-elle seulement la femme qui baise
bien, qui a au surplus pour elle d’être une femme connue ce qui fait du bien au
narcissisme de l’homme ?).
Elle passe son temps à
attendre ses coups de téléphone, les annonces de sa venue, sa vie n’est plus
que cela, l’attente des brefs moments passés ensemble, cela en devient
véritablement une obsession, toutes ses autres activités, vie littéraire,
conférences, voyages, ne prennent sens que dans le prisme de cette attente.
Elle ne parvient plus à écrire d’ailleurs sinon son journal.
Comptent seulement les
présences quand il peut (veut ?), aussi rares, aussi aléatoires
soient-elles. Et même ces moments malgré leur plénitude sont chargés de
l’angoisse de la perte: le désir qui va décroître, la rupture inévitable, le
présent si évanescent, entre le présent futur (l’attente) et le présent passé
(déjà il est parti)…
Très vite la relation n’est
perçue que dans son rapport à sa rupture à venir. L’homme de toute façon doit
quitter la France, rejoindre la Russie. Malgré les souffrances quasi
permanentes que lui occasionne cette passion sans espoir, elle ne tente pas de
la rompre, ce qui compte c’est de le voir encore, encore une fois, ne serait-ce
qu’une fois.
La sortie de la passion, sa
transmutation, une fois l’homme parti, ne pourra se faire que par l’écriture.
Ce sera le livre « Passion simple » .
J’avais lu ce livre au
moment de sa parution. J’en avais gardé l’image d’une traversée difficile mais
d’une expérience au final plutôt positive pour elle. Le journal ne donne pas
cette même impression. C’est pour cela d’ailleurs que quelques années plus tard
elle avait jugé bon de le publier, disant qu’il lui semblait nécessaire de
donner « cette « vérité » » autre, quelque chose de cru et
de noir, sans salut, quelque chose de l’oblation ». Les titres d’ailleurs
sont significatifs « Passion simple » est tout de même connoté bien
plus positivement que « Se perdre ».
J’ai repris « Passion
simple ». Je n’ai pas trouvé sa lecture plus roborative, la passion la
dépendance et l’aliénation qu’elle entraîne n’est pas affadie. C’est plus court
et moins répétitif dans la forme mais c’est aussi pesant. Sauf qu’à l’extrême
fin il y a ce paragraphe qui a lui seul explique peut-être l’image que j’avais
gardé :« Le luxe quand j’étais petite fille c’étaient les beaux
habits, les bijoux. Puis ça a été de pouvoir mener une vie intellectuelle. Il
me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme
ou une femme. »
Je vois l’amour pour ma part
comme une ouverture à l’autre qui soit aussi une ouverture à soi, qui conduise
à un développement et non à un repli, un enfermement ou une aliénation. C’est
une vision peut-être trop optimiste des choses, qui fait abstraction de la part
sombre, mortifère en nous, peut-être m’a-t-elle conduit parfois à trop me
protéger et m’a-t-elle empêché de vivre certaines choses qui auraient pu être
menaçantes, peut-être…
De toute façon en ces
domaines le jugement n’a pas grand sens. La passion n’a pas a être jugée à
l’aune de sa positivité ou de sa négativité. En l’occurrence elle a été
simplement et elle est devenue ce morceau de vie analysé au scalpel.