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Les échos de Valclair
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27 juin 2006

Lecture d'Etty Hillesum

Je lis depuis quelques jours le livre d’Etty Hillesum, « Une vie bouleversée »

C’est une lecture lente parce que j’ai peu de temps en ce moment, je suis très surchargé au boulot, je rentre assez crevé, quand je me couche mes yeux papillonnent dès que j’ai lu quelques pages et je glisse dans le sommeil.

Mais ma lecture est lente aussi parce que c’est un texte qui doit s’appréhender en prenant le temps, en pesant les mots et les phrases à l’aune de sa propre expérience, en étant à l’écoute des échos qu’elle peut produire en soi.

Ce texte est le journal sur fond de situation de guerre et de persécution, tenu entre mars 1941 et septembre 1943, par une jeune femme juive des Pays Bas. Alors même qu’elle sent venir l’inévitable extermination, elle effectue un parcours intérieur vers une profonde spiritualité et un sentiment d’acceptation qui n’est pas pour autant de la résignation.

Ce journal est magnifique. Je l’avais abordé avec intérêt (j’en ai beaucoup entendu parler de façon louangeuse par plusieurs personnes très différentes) mais aussi avec une certaine méfiance : je craignais de tomber sur une spiritualité béate et un peu plate, idée induite peut-être par la présentation d’Etty faite sur le ton d’un prêche par une conférencière aux récentes journées de l' APA

C’est un texte très vivant, animé par des dialogues intérieurs d’une grande lucidité et plein de vivacité. Etty s’admoneste ou se moque d’elle-même mais pas sur un ton sermonneur, avec humour et tendresse pour elle-même au contraire : « je voudrais te demander de ne pas trop te regarder dans la glace, tête de linotte » ou bien après de longues envolées :« et maintenant, desservir le petit déjeuner, finir la préparation de la leçon de Lévi et un peu de make-up sur le museau ». Elle passe des considérations les plus élevées sur sa recherche intérieure aux remarques les plus triviales, mais tout cela n’est pas artificiel mais au contraire profondément, intrinsèquement lié. Sa spiritualité n’est pas éthérée, elle est arrimée dans le concret, ce n’est pas un don, une grâce mais l’aboutissement d’une recherche intérieure et d’un processus de vie dans les petites et les grandes choses.

Si tel jour elle est dans un état d’exaltation mentale particulièrement fébrile c’est aussi banalement parce qu’elle a ses règles. Et c’est bien à cause d’une simple ampoule au pied provoquée par une marche un peu longue qu’elle parvient à renoncer à une certaine image d’elle-même en acceptant de reconnaître aux yeux des autres ses limites et ses faiblesses.

Même s’il se situe dans une ligne globalement ascendante d’assurance, d’affirmation de son autonomie intérieure, son récit est plein de rebondissements, s’y succèdent moments de déprime et moments d’exaltation, conscience aigue de la catastrophe en cours (« je sais maintenant que notre extermination est certaine ») et action de grâce (« je trouve la vie belle cependant, intéressante et digne d’être vécue »). Elle a un sentiment profond du cosmos dans son mouvement (est-ce ce qu’elle appelle Dieu ?), et une volonté de communion avec cette force (est-ce ce qu’elle appelle prier ?).

La relation qu’elle noue avec le psychothérapeute Spier est essentielle dans son parcours. Cet homme très charismatique est un maître qui la fascine intellectuellement, l’attire physiquement et qui accélère le mouvement de sa vie intérieure. Elle développe à son égard une forme d’amour atypique qui, sans exclure la sensualité, sans remettre en cause non plus la relation quasi maritale qu’elle entretient avec l’homme avec lequel elle vit, la porte vers d’autres ordres d’amour, des amours qui vont au-delà des personnes particulières, qui s’ouvrent à l’universel.

La foi qui devient la sienne ne s’inscrit dans aucune religion constituée, ne fait référence à aucune divinité personnelle, certes elle emploie le nom de Dieu et se réfère à de grands textes sacrés, la Bible particulièrement, mais son divin ne s’incarne pas, j’y vois plutôt une sorte de panthéisme, quelque chose qui serait de l’ordre du contact avec une pulsation fondamentale, avec un souffle ou une énergie primordiale à la fois source au fond de soi et principe vital générateur du monde et des êtres. Elle m’évoque plutôt certains éléments de la spiritualité hindoue, je trouve dans ses mots des échos à certains des thèmes que nous évoquons en prélude au cours de yoga hebdomadaire auquel je m’étais inscrit cette année (mais où je vais il faut dire de plus en plus irrégulièrement). Elle n’est pas très éloignée non plus il me semble de certaines des considérations récentes d’Alain autour de la source intérieure et de l’expérience spirituelle. Je ne ressens même pas Etty comme une mystique, plutôt comme une « communiante », quelqu’un qui, tout en étant pleinement une « personne », aurait en partie aboli les frontières entre le soi et le mouvement cosmique de la vie.

Tout cela est d’une grande richesse. Ne le voir que comme l’histoire d’un basculement dans la foi, fut-ce une foi sans Dieu personnel, serait très réducteur. Il y a aussi quantité de considérations sur les relations à la famille, au couple et à l’amour, des pages d’une grande beauté sur la possessivité qu’elle soit des objets matériels ou des personnes et sur la façon de s’en détacher, sur la nécessité, tout en étant détaché, d’être présent au monde dans son horreur présente et d’y témoigner.

Il y a beaucoup de phrases méritant d’être lues et relues. J’ai noté quelques références en lisant. Je crois bien que je vais en transcrire quelques uns dans une prochaine entrée. D’abord ce sera reposant de n’avoir pas à chercher les mots soi-même ! Et puis transcrire c’est une façon de mieux s’approprier le texte pour soi, c’est une façon de l’emmagasiner et de le garder à disposition et c’est aussi une façon de vous le donner à vous, en partage.

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Commentaires
V
Et oui pourquoi pas... C'est curieux le "hasard" de cette mise en scène juste maintenant... peut-être l'occasion d'en profiter ensemble pour quelques uns d'entre nous. A discuter samedi...
F
Ah je n'avais pas lu ton billet ! J'ai hâte d'aller écouter Etty à la Huchette. <br /> Il y a quelque chose dans l'air non ?<br /> A samedi !
S
Fauvette annonce une mise en scène de ce texte dans un théâtre parisien :<br /> <br /> http://fauvette.hautetfort.com/archive/2006/06/29/etty-hillesum-une-vie-bouleversee.html<br /> <br /> Décidément, vous allez finir par me donner envie de la lire !
V
Merci pour ce lien Traou. Une belle lecture que la tienne. Et très émouvante. J'imagine bien en effet que la lecture d'Etty dans un moment où on est soi-même confronté à la mort ou à une grande douleur doit avoir d'autres échos et prendre un poids encore plus grand que lorsqu'on la lit en situation psychologique plus calme comme c'est mon cas.<br /> <br /> Et c'est curieux: sur tant de pages, dans celles que je m'apprêtais à retranscrire il y avait jstement ce passage sur "j'étais étendue entre les bras nus de la vie", quelle belle expression, il est superbe ce passage, émouvant et litérairement beau
C
Traou, je viens d'aller chez toi lire ce billet...passionnant, comme toujours aussi
Les échos de Valclair
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